MESSINE A ALEXANDRIE
Il devait se passer qiielqae chose d'extraordinaire
au chemin de fer de Paris à Lyon dans la soirée du
7 octobre. Les abords de la gare étaient encombrés et
le nombre des facteurs ne suffisait pas pour décharger
les bagages des voitures, qui se suivaient sur une file
interminable.,
Les invités du khédive, admis à prendre part à l'expédition de la Plante-Egypte, étaient prévenus par une lettre de Nnbar Pacha qu'ils devraient quitter Paris au plus tard le 7, s'embarquer à Marseille le 9 et se trouver le 16 oct;)bre au Caire. Le départ pour la Haute-Egypte — jusqu'à la première cataracte — é[ait fixé dans la seconde quinzaine d'octobre, et les dispositions du retour au Caire étaient prises de telle manière, que les invités pourraient assislei" aux fêtes de l'inauguration du canal de. Suez.
C'était donc le dernier moment, pour quitter Paris, que de choisir le train express du 7 octobre.
Beaucoup de personnes, qui se trouvaient dans la même position que moi, l'avaient choisi pour pouvoir vaquer le plus longtemps possible à leurs affaires. Aussi, n'est-il pas étonnant que le nombre des voj' ageurs qui se pressaient de partir par ce convoi fût a.ussi considérable.
L'administration de la Compagnie du chemin de fer de Lyon avait été obligée de former, pour les bagages, des bureaux supplémentaires, et grâce à cette mesure sage et prévoyante, le train quitta Paris à l'heure réglementaire.
Fort étroitement casés, nous arrivions le lendemain à Marseille, après une nuit passée très péniblement
dans des wagons où l'on ne pouvait songer à sommeiller un seul instant. Le train était en retard d'une
heure.
Je descendis à Thôtel du Luxembourg, rue Saint-
. Ferréol.
Aussitôt arrivé je me rendis chez le consul de Prusse ainsi que chez le consul général de Russie, prince Tronbefzkoï, un de mes parents, après quoi je m'empressai d'aller échanger ma carte aux Messageries Impériales, puis je me promenai dans la ville pour visiter les curiosités telles que la Bourse, la Gannebière, le Casino de la mer. Ayant aperçu en rade le paquebot qui devait me transporter en Egypte, il me vint à l'idée d'aller le visiter. Je me fis donc conduire par un calfat à bord du Mœris.
Après m'être fait reconnaître au commandant, M.Ragadit, comme invité du khédive, je lui demandai quelques renseignements qu'il me donna avec autant de bienveillance que d'empressement.
J'appris alors que les cabines qui n'avaient ordinairement que deux personnes en auraient quatre, et celles de quatre contiendraient cette fois six passagers.
Le commandant me dit aussi que le Mœris était un des plus beaux paquebots de la compagnie des Messageries Impériales, qu'il avait 104 mètres de lono'
et 10 de large, que sa capacité était de 1,008 tonneaux et qu'il pouvait filer 10 à 12 nœuds l'heure. L'équipage se composait de 64 hommes : matelots, mousses, domestiques, etc., etc. Les passagers s'élevaient au nombre de 260, dont 120 pour les premières, parmi lesquels se trouvaient 86 invités du vice-roi.
Je revins en ville un peu découragé par la pensée que je devais passer 7 jours entiers dans une cabine avec cinq compagnons, dont j'ignorais encore et le nom et le physique.
Le 9, entièrement remis des fatigues du voyage de Paris, je me rendis à bord, comme il avait été convenu, une heure avant le départ du steamer.
Deux vapeurs étaient affrétés pour le voyage d'Alexandrie, le Mœris et un autre plus petit, VAréthiise.
Notre départ fut retardé de deux heures par la raison qu'on avait laissé partir d'abord VAréthuse. Enfin, à. six heures, le Mœris levait l'ancre pour se lancer à toute vapeur sur la Méditerranée.
Ce soir-là, tout le monde était à table, le temps était admirable, et personne ne pensait à manquer à l'appel du dîner.
La mer était tellement calme qu'à peine une ride
osait-elle se montrer sur cette surface unie comme un miroir, qu'aussitôt un léger zéphir venait l'applanir.
C'était une singulière composition que celle que formaient les passagers du Mœris. Des représentants des différentes nations et des hommes éminents et célèbres se trouvaient parmi eux. Je citerai quelques noms au hasard.
Les sciences étaient représentées par MM. Wurtz, Miller, Charles Blanc, de Quatrefages, Jamin^ Ballard, membres de l'Institut ; d'Alméida, Bsrthelot Marey, professeurs au Collège de France ; Lenormand, secrétaire de l'Institut, les docteurs Isambert, Broca, etc., etc.
Les arts avaient envoyé comme leurs délégués MM. Guillaume, directeur de l'École des Beaux-Arts, Fromentin, Tournemines, Barclière, Stop, Marc, Darjou, le marquis de Cheneviéres, directeur des Musées de Paris, Gérôme, etc., etc.
MM. le comte Montmort, le vicomte de Malezieux, le marquis d'Angerviile, du Jockey-club.
MM. Florian Pharaon, Yung, Camille Pellelan, Ferney, Pierre Pichot, Cavallier de Lourmarin, Théophile Gauthier et une dame, M^^ Louise Collet, représentants de la presse française.
MM. d'Hédouville, le vicomte de Pajol, le comte Sensis de Parabère, officiers français.
Parmi les invités espagnols : MM. GMsbert, directeur des Musées, de Galdo, alcade de Madrid, le duc de Tétuan, Palaii, Abarzouza et Montesinos, députés.
La société allemande se composait de MM. Lepsius, le célèbre égyptologue, docteur Dumichen, Drake, célèbre statuaire, assesseur Hubner, le conseiller Yeit, Franzius, Hagen, ingénieurs hydrauliques, Graser, Rumker, directeur de l'Observatoire de Hambourg, Ramchack, publiciste aatricliien , Steplian, conseiller intime, Erbkam , Lallemand (de Lubeck), baron de Kehler, etc.
Le Nord était représenté par le baron Oscar de Knorring, capitaine suédois, Ibsen^ poète norvégien, Lieblein, égyptologue de Christiania ; un Hollandais, M. Den Tex, et un Suisse, M. Naville.
Parmi les personnes qui se trouvaient à bord, mais qui n'étaient pas du nombre des invités, je citerai d'abord M™"" Nubar, femme de Nubar Paclia,- ministre des affaires étrangères, et sa gracieuse demoiselle M^^'^ Zibar Nubar, M"^^ Chailan et ses irois sœurs, Yime pjqI^ femme du consul général d'Espagne en Egypte ; M. Léon Theremin, agent et consul général de la Confédération de l'Allemagne du Nord, en
Egypte, puis M. et W^ Charles de Lesseps qui se rendaient en Egypte pour assister à l'ouverture du canal et aux fêtes qui devaient s'y rattacher.
Il est évident que là où tant d'éléments se rencontrent, il y avait un point de départ pour des conversations; aussi les entretiens ne manquaient-ils ni d'entrain et de charme.
Dans ma cabine, j'avais pour compagnons MM.
Franchot, de Laleu, Marey, Picliot et Gavallier de Lourmarin. Ce dernier, n'ayant jamais couché dans une cabine, a passé tout le temps de la traversée sur le pont ; il lui était impossible de respirer l'air d'un endroit clos. M. de Laleu, habitué à la mer par suite de son séjour prolongé en Bretagne et en Normandie, eut la complaisance de me donner de ces petits conseils qm deviennent de véritables services par la suite. C'est à lui ijue je dus d'avoir le pied m.arin; mais le roulis vint pourtant me rappeler que je ne me trouvais pas positivement sur terre, puis ensuite le tangage augmenta dans de fortes proportions les difficutés de l'équilibre.
Lo lendemain 10, je fus de bonne heure sur pied. Les dameis étaient déjà sur le pont afin de pouvoir admirer le lever du soleil en pleine mer ; peut-être était-ce aussi par la raison que beaucoup de nos com-
pagnons se trouvaient pris de ce mal désagréable toujours, mais surtout pendant la nuit. De tous les côtés on pouvait entendre des gémissemente et des plaintes ; on se racontait les impressions de la nuit que l'on venait de passer. Peu de cabines avaient des habitants aussi vaillants que celle que j'occupais. Tout le monde avait eu une bonne nuit, et c'était -d'un heureux augure pour notice vojage. La journée se passa en conversations et à lier connaissance.
Vers cinq heures et demie, le capitaine nous fit observer que nous allions passer devant l'Ours tant attendu depuis notre départ de Marseille.
L'Ours est la dénomination que l'on donne à un rocher situé à l'entrée du détroit de Bonifacio. A la distance de quatre à cinq kilomètres on pourrait se figurer voir un ours de la plus belle taille se promenant et humant l'air sur la pointe la plus élevée d'un rocher. On s'approche et l'ours grandit jusqu'au moment où le regard, attiré par un autre objet, le quitte. Alors ne l'eussiez-vous quitté que pendant l'espace d'une seconde, en reportant vos yeux sur ce que vous croyiez prendre, il y a un instant, pour un ours, il vous serait de la plus grande impossibilité d y retrouver une forme quelconque qui pût vous rappeler celle d'un quadrupède ; ce n'est plus qu'un roc informe
9 ~ contre lequel viennent se briser les lames soulevées par le sillage de notre paquebot.
Mais un effet d'optique, non moins remarquable que celui de l'ours, se produit après avoir doublé l'île de Caprera, — où nous vîmes avec intérêt la maison blanche de Garibaldi, — et frappe le regard du voyageur.
Le paquebot tournoie dans un dédale de passes tellement étroites que l'on juge qu'il va se heurter contre un récif. On est toujours tenté de croire que la route est fermée, mais, au dernier moment, on découvre un passage qui semble encore plus étroit que celui que l'on vient de quitter et qui, à mesure que l'on avance, s'élargit et devient encore un lac entouré de rochers, et ainsi de suite jusqu'au moment où l'on reprend la. merjusqu'â Messine, endroit où elle devient d'un bleu d'azur des plus transparents. '
Pendant toute la journée du 11, le Mœris fut converti en bureau d'écritures. Tout le monde se hâtait de faire sa correspondance, car, à minuit, nous devions nous arrêter à Messine, où les lettres seraient remises à la poste.
De loin' déjà nous voyons les quais de Messine magnifiquement éclairés au gaz, et tous les regards cherchent instinctivement ce phare si réputé par sa
position exceptionnelle. Il est entouré de récifs qui en rendent les accès très périlleux.
C'est à la base même de ce phare que se fait la pêclie du corail qui est le principal commerce de cette ville.
Aussi aperçoit-on de toutes parts des pêcheurs qui viennent nous offrir, à des prix très modiques, le fruit de leur pénible labeur.
La pêche au corail se fait à l'aide de plongeurs, et pour rencontrer les meilleurs coraux il faut descendre à une très grande profondeur.
Là n'est pas seulement la principale difficulté, il est indispensable d'aller les extraire dans des cavités horizontales qui ne sont pas sans danger pour le plongeur.
Four obtenir des coraux de belle qualité, il faut souvent extraire le bloc sur lequel ils végètent, ce qui se pratique avec des pinces ou leviers.
Nous n'avons séjourné à Messine que juste le temps nécessaire pour faire du charbon et de l'eau et descendre la poste.
Le lendemain 12, la mer devint sinon mauvaise, du moins désagréable. On ne sait à quoi cela tient, mais en quittant le détroit de Messine pour entrer dans l'Adriatique, un malaise assez général s'empare de presque tous les voyageurs. Une profonde tristesse
saisit tous les passagers. Tout le monde se tait, une espèce de mélancolie s'infiltre dans tous les cœurs. Les dames dans leurs mantelets rouges avec capuchons, les liommes drapées dans des plaids, se trouyaient couchés pêle-mêle sur le pont, qui ressemblait plutôt à un camp de bohémiens qu'à un bateau portant les invités du Vice-Roi.
Mai^ plus nous approchions des côtes de l'Afrique, plus la température deyenait douce et plus la mer aussi reprenait des allures plus paisibles, de telle sorte qu'un bien-être général se fit bientôt sentir chez tous les passagers sans exception, une joie folle s'empara de tout le monde. Alors commença une série de divertissements de toute espèce.
Le cercle des dames était présidé par M™e- Chailan et ses soeurs, M"'° Charles de Lesseps , M«i^ et M^''^ Nubar.
Ces dames voulaient* bien nous accueillir et chacun de nous mettait son esprit ou son imagination à con^ tribution pour alléger les ennuis de la traversée. Lorsque les sujets de distraction raffinés venaient à manquer, on recourait au jeu de cartes, ou bien l'un ou l'autre se mettait au piano 'pour accompagner le chant ; on allait même jusqu'à réciter des vers. Une dame auteur, qui se trouvait à bord, avait composé une
complainte sur notre voyage en mer. Les vers faits, nous devions forcément les entendre ; souvent interrompue par des rires significatifs, cette dame, modeste comme les poètes, prit ces rires pour des marques d'approbation. Cette hilarité devint inextinguible, lorsque ce bas bleu, grisée de son prétendu, succès littéraire, fit apporter sa malle dans le salon pour nous montrer les différents chapeaux dont elle avait fait acquisition à Paris, et dont elle voulait se parer à l'occasion des fêtes et des réceptions officielles.
Le temps passait ainsi rapidement et nous ne quittions le grand salon que lorsque l'heure d'éteindre les lumières était venue. A bord, le règlement est strictement observé en ce qui concerne les lumières.
Le 14 octobre, on se sépara presque avec regret.
C'était la dernière soirée que nous avions passée à bord du Mœris.
Le 15, en quitlant les mers italiennes, une nouvelle surprise nous était ménagée. Les eaux venaient de changer de couleur, elles étaient subitement passées du bleu d'azur au vert d'émeraude. Cette métamorphose nous annonçait que nous étions dans les eaux égyptiennes.
Comme le capitaine nous l'avait annoncé déjà depuis la veille, il espérait que nous pourrions débar-
quei^ à dix heures du matin sur cette terre tant désirée. Tout le monde s'occupait donc à mettre ses effets en ordre à refaire ses paquets afin d'être prêt au moment où le débarquement devrait avoir lieu.
Ainsi que sur tout le littoral de l'Afrique, les terres sont excessivement basses. A peine les aperçoit-on que l'on est déjà dans la rade d'Alexandrie.
Dés notre arrivée dans le défilé qui donne difficilement accès au port nous vîmes venir à notre rencontre un petit bateau à hélice qui nous aborda bientôt, et nous sûmes que le visiteur qui venait nous recevoir était M. Ferdinand de Lesseps, créateur de l'œuvre gigantesque pour laquelle nous avions entrepris ce voyage.
Un hourrah formidable se fit entendre, chacun se pressait autour de lui pour féliciter le héros de la fête.
Le paquebot reprend sa marche, mais bientôt il dut s'arrêter de nouveau à l'approche de deux chaloupes montées par Leurs Excellences Nubar et Ali-Pacha qui venaient chercher leurs familles qui se trouvaient à bord de notre pyroscaphe.
A peine étions-nous entrés dans le port que nous fûmes entourés par une quantité innombrable d'embarcations montées par les indigènes. Mais la commission de réception des mvités du khédive, composée de
MM. Colucci-Bey, Emin-Bey et Tonino-Bey, fut inflexible vis-à-vis de ces bateliers et les rejeta pêlemêle dans leurs embarcations.
Nos bagages furent emportés par les soins de la marine égyptienne, et nous-mêmes nous fûmes conduits par un petit bateau spécial jusqu'à la plage où nous étions attendus par une grande quantité d'attelages à deux chevaux, qui nous transportèrent à Alexandrie, où nous fîmes notre entrée triomphale par la porte de la Marine, la rue du Mahmoudié et la place des Consuls.
Je fus étourdi par le bruit et les cris poussés par les fellahs qui étaient venus à la rencontre de la première série des invités du khédive, dont je faisais partie ; mais les khavas rangés sur une double haie, le courbache à la main, et dont ils se servaient volontiers, n'avaient garde de laisser s'approcher de trop près les curieux.