LE SYMBOLISME CHRÉTIEN
SUR UNE CORNALINE GRAVÉE DU ll.e SIÈCLE
Il est ail musée Kircher un bijou d'un haut prix , qui n'excitera pas moins d*admiration que le crucifix du palais des Césars. Je veux parler d une cornaline, qui, en un cadre restreint, présente à la fois six des symboles préférés dans le premier âge de l'Église, avec l'acrostiche ixerc gravé sur les bords.
Bien que Tartiste n'ait pas mené son travail jusqu' à son dernier terme, il a mis néanmoins tant d'habileté dans la taille de la pierre, tant de correction dans le dessin, une grâce si exquise dans les formes , qu'il est impossible de ne pas attribuer ce petit chef-d' œuvre au IL® siècle. Et en effet, il est à peine croyable que l'on pût son-^ ger à réunir tant de sujets différents sur une si étroite surface, à une autre époque que celle où le symbolisme qu'ils expriment, était mis en honneur par les écrits de Clément d'Alexandrie , de saint Irénée, de Minucius Félix et de Tertullien.
Mais a quoi fut destiné ce précieux joyau? Ne fut-il qu'un simple ornement, ou bien servit-il de cachet? Lès pierres dures destinées à sceller, lorsqu'elles sont munies d'une légende, sont facilement reconnaissables à la disposition des lettres. Ici, de quelque côté qu'on regarde le sujet, l'inscription ixeYC doit se lire en partie à rebours,
et par conséquent, elle ne décide aucunement la question. Quoiqu' il en soit, cette petite cornaline, ornée de figures aussi caractéristiques, pouvait être à la fois un signe de reconnaissance pour le chrétien qui s'en parait , et pour les missives qui en portaient l'empreinte. Touchante coutume de ces temps de foi et de fraternité, où les chrétiens avaient mérité les titres de Théophores et de Christophoves, et se plaisaient à marquer des signes mystérieux de leur croyance, les Vêtements , la vaisselle et tous les obiets d* un usage domestique; coutume admirable, et bien digne d'être remise aujourd'hui en honneur, et de remplacer la vogue imméritée des images mythologiques, vaines et souvent indécentes.
Voici r eî^plication des symboles gravés dans le champ de la pierre 1.
La première .figure qui s'offre a notre attention est l'ancre accompagnée de deux poissons. L'ancre, telle qu'on la trouve souvent sur les monuments chrétiens , ne diffère généralement de l'ancre commune, que par l'absence de cheville sous T anneau, ou de r anneau même. Et en ce dernier cas, la cheville est attachée un peu audessus de l' extrémité de la branche principale. On voit un exemple de cette dernière sur une pierre gravée, qui porte le nom
1 Le dessin que nous en donnons est six fois plus grand que l'original.
de Pdagius ( PELAGI ), et n'est pas postérieure aux trois premiers siècles, et une autre sur Tépilaphede Marittinius et Victorin l ; mais cet âge reculé ne nous avait pas montré encore une seule ancre qui se terminât en T, comme celle de notre cornaline. Ce petit monument, en confirmant la signification de foi , d'espérance, de fermeté , toujours attribuée â V ancre , vient donc prouver combien il est juste de placer cette figure parmi les symboles de la croix 2. Il nous dit encore, que si Tancre chrétienne se trouve si souvent renversée sur les peintures et les sculptures des catacombes, c' est précisément afin de rappeler plus prdmptement à T esprit des fidèles T instrument de notre salut 3. AinsHe mystère est dévoilé, et V ancre gravée àm$ la précieuse cornaline, signifie sans aucun doute la ferme espérance attachée a la croix. Il reste à coinpléter ce langage symbolique par l'explication des poissons. ^
Avant d'interpréter un groupe tel que celui-ci, Jl faut décider s'il forme une seule composition, ou bien s'il en imite seulement la disposition matérielle , devenu ainsi une réunion de sujets plutôt qu' une composition proprement dite, ou enfin s'il lui manque l'apparence du groupé même. Car le langage des figures symboliques est bien différent, selon qu'elles sont séparées ou réunies; et en ce dernier cas , l'une d'entre elles est dominante et détermine, la .signification des autres. Or il semble indubitable que le premier sujet ne présente point un assemblage fortuit de symboles , mais une véritable composition artistique, dans laquelle il faut démêler la figure
1 V. CosTADONi, // pesce corne simbolo ecc. tav. num. 3. Boldetti, Osser. p. 370 et 349.
2 V. Sevbrano, Roma soUerranea del Bosio p. 645, 646. éd. 1632. — Boldetti. Osserv. p. 339 — Lupi, Epist. S, Sev, p. 64 — Cf. De Rossi, De Christ, monum, ixeYN exhib. p. 17.
3 Y. Les exemples dans Boldetu Osserv. p. 477 — Maeangoni, Ac^o 5. . Victor, p. 107, p. 3. — Bosio, p. 89.
prmcipale. 11 est dans le système des hiéroglyphes , une sorte de composition, où un symbole tient lieu du signe caractéristique d'un autre syinbole, mais jusqu'^ici, elle semble avoir été inconnue aux artistes chrétiens de ces siècles reculés. Par conséquent, il faut s'en tenir aux règles admises, et se convaincre que Tancre est Y image principale, et que les poissons, qui, dans toutes les représentations analogues, paraissent nager autour d'elle, ne sont ici qu'accessoires. En sorte que cette figure représente le chrétien , ou , si elle est répétée, les chrétiens, qui, se pressant autour de l' ancre ferme et assurée, y trouvent une puissante consolation , par l'espérance de pénétrer un jour, à là suite du céleste précurseur, jusque dans le sanctuaire de Dieu l. C'est ainsi que parle T Apôtre, et en nommant l'ancre, il a en vue la croix.
Nous^ avons dit que les deux poissons symbolisent les fidèles, parceque ce nombre indique ordinairement la pluralitié ; il ne faut donc pas recourir ici à l' équilibre de la composition , pour rendre raison de cette circonstance , comme il arriverait dans le cas , où un seul poisson serait représenté entre deux ancres 2. Alors, en effet, tes deux ancres n'auraient pas de relation entre elles, et l'une servirait de pendant à l' autre ; de même qu' au milieu d- tme pierre sépulcrale, on rencontre parfois un agneau accompagné du monogramme ^, répété à chaque extrémité de fépitaphe 3. D'ailleurs, que le poisson près de l' ancre soit l'image, non du Christ , mais du chrétien , r on n' en peut plus douter, après avoir contemplé une ancre renversée en forme de croix , à laquelle est suspendu le poisson pris
1 Forlissimum soîatium hahemus qui confugimus ad tenendam proposîtam spem, quam sicut Ancobam hahemus animae tutam et firmam et incedentem usque ad interiora velaminîs, ubipraecursor pro nobis introîvitlems, Hebr. VI, 19, 20.
. 2 V. Marangoni AcL S, Victor, p. 107.
3 BoLDETTi, Op. cil. p. 107.
à 1' hameçon l. Or, le poisson pris de celte manière , représente, selon le langage unanime des saints Pères , la nature de Y homme ; *ce dernier monument proclamé donc , sans aucun mystère , que, par sa croix, le Christ a retiré Y humanité de la mer de cette vie, où elle allait périr. Cette idée se trouve exprimée d' une manière admirable sur une sculpture d'Aquilée: du côté ouvert du Sauveur, sort le fil de T hameçon, qui retient sa proie 2. S'il est donc vrai qu' il faille chercher toujours une explication qui convienne à tous les monuments d' une même classe , et du reste, s' il est impossible de reconnaître dans le poisson captif, la figure du Rédempteur , il n'y a rien de hasardé dans la signification que nous avons donnée à ce premier sujet. Et afin de confirmef cette interprétation par un nouvel exemple, nous rappellerons, sur le fameux titre sépulcral conservé au musée Kircher, Tancre entre deux poissons, avec Y inscription ixerc ZwNTwN , c'est-à-dire Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des vivants ; ici les vivants ne sont autres que les poissons, tandisque l'idée de salut est naturellement attachée à l'ancre seule. En outre , personne n' ignore que les hommes, recevant la vie de la grâce dans les edm du baptême, sont, pour cette raison, comparés* au poisson, et même désignés par les saints Pères, sous les noms de pisces, pisciculi; sans nous arrêter davantage, il nous est donc permis de fixer notre attention sur le groupe suivant.
11 représente une croix en forme de T ; au pied , un agneau ; au sommet , une colombe avec la branche d' olivier. Jusqu' à ce jour, on n' a publié que deux pierres gravées portant la croix. La première, expliquée par Fortunalus Licetus 3, représente la croix commune, montrant la trace de trois clous, élevée sur une colline et accompa-
1 V. Marangoni, Op. cit. p 3.
2 Bertoli, Antiquità cTApuleia. V. p. 406. Cf. Mélanges d'Archéologie etc. 1, où celle singulière représentation est parfaitement expliquée.
3 Hierogl. seu antlqua schemata gomni. anul. p. 390, seqq.
gnée de deux poissons; la seconde, éditée par Costadini 1 , a une croix et deux poissons semblablement disposés. Ce sont deux exemples de la croix qu'on appelle imniissa, parceque la traverse est' placée un peu au dessous de Y extrémité supérieure de la branche verticale. Mais T étude consciencieuse de ces deux pierres gravées fait naître de forts soupçons sm* leur authenticité. D' une part, les poissons sont figurés sur une ligne horizontale et tournés tous les deux vers la droite, ce qui trahit une main moderne ; de Y autre, la croix est plantée sur un monticule, ce qui est sans exemple dans toute Tantiquité chrétienne ; enfin l'on n'y voit que trois seules marques, alors que, de l' aveu de Juste Lipse 2, saint Grégoire de Nasianze, et après lui Nonnus Panoplita, ont été les premiers à faire mention des trois clous S. Une sage critique ne saurait donc s'appuyer sur r autorité si mal établie de ces deux monuments.
Quant à la cornaline du musée Kircher, elle porte, sans aucun doute, l'image de la croix, et de la croix en forme de Tau. C'est
1 y. la Diss. citée dans la Raccolta del Calogerà, t. 41, p. 246, XII, 28.
2 De Cruce, I, c. IX.
. 3 BoRGiA ( De Ci'uce Vatic. p. 43 ) fait allusion au même passage de Nonnus; il est repris à tort par De Gorrieris [De Sessorianis reliqtdis etc. p. 167), qui interprète mal le quadriiugio vinculOy en y voyant quatre clous. Quant aux liens qui servaient à lier les condamnés sur la croix. V. J. Lipse. I, c. VIII. Sur la gemme de Bosio, donnée aussi par Paciaudi (Gpri symb. lett. III. p. 1S8) et plus exactement que par Beger. (Contempl. Geinmar. quarund. dactyliothecae Gorlaei, p. 32), la traverse placée sur le monagramme ^, peut aussi s'expliquer par la lettre T du monogramme décrit par saint Pau- Un, dans lequel se trouvent toutes les lettres, et non les seules XP. Nat. XI, V. 167. seqq.
Nunc eadem crux dissimili compacta paratu Eloquitur Dominum tamquam monogrammate Christum, Nam nota quae bis quinque notai etc.