V. DiONiGi Cryptae Vatic. 1828, tab
de celle sorte de croix que parlent Lucien, Terlullien, saint Isidore et saint Paulin, tous cités par Juste Lipse l . Saint Jérôme, il est vrai, fait quelque difficulté, puisqu' il affirme que, dans Vancien alphabet hébreu, alors usité chez les Samaritains, la lettre Tau avait la figure d'une croix 2. Or, F ancien alphabet auquel il fait allusion, est celui dont se servaient les Machàbées sur leurs monnaies, et qu' on retrouve encore sur celles de Barcocébas. La lettre Tau y est constamment exprimée par le X , ou f ; et \ on n* en peut douter après avoir lu un autre passage du saint docteur 3. Mais ce langage, non plus que celui de certains Pères , ne nous permet pas de déduire la forme de la croix sur laquelle le divin Rédempteur fut attaché, à moins toutefois que Ton ne prouve que ces écrivains, en cherchant le sens mystique des quatre parties de la croix , entendissent détermmer strictement la véritable forme de ce gibet. Le crucifix du palais des Césars nous a aidé à concilier ces divergeances , et à résoudre, non sans quelque probabilité, de semblables questions. Déjà le savent Père Cahier nous avait devancé 4, et voici que la cornaline, avec ses trois croix privées de leur appendice supérieur , vient donner une confirmation nouvelle à notre hypothèse.
On attache à Vagneau des significations diverses, selon les diverses manières de le représenter. Placé au pied de la croix, comme pour la porter, il figure Thumanité du Sauveur, la pâque immolée pour le salut du monde 5. Des passages remarquables des saints
1 De Cruce I, c. 8.
2 Antiquis Hebraeorum literis, quibus usque hodie Samaritae utuntur, exirema Tau cruels habet similitudinem. In Ezech. c. 9.
3 Ipsa species crucis quid est nisi forma quadriata mundi? Aves quando rolant ad aether formam crucis assumunt: homo natansper aquas vel orans forma crucis visitur. In Marc. c. 9.
4 Mélanges d^ Archéologie , etc, 1. 1, p. 223, seqq.
5 1 Cor. V, V. 7.
Pères , par exemple de saint Basile de Séleucie el de saint Ëusèbd d'Alexandrie , confirment cette interprétation 1. Nous nous contenterons de citer les belles paroles de saint Zenon: Voilà, dit-H en parlant du Christ, voilà l'agneau véritable, càren lui, le grand prêtre est uni, par un mystère d'amour, à sa victime même, et il a aujourd'hui divinisé l'humanité, en l'immolant 2. Au dessus de cette croix, la cornaline nous montre la colombe de Noé, avec le rameau d'olivier. Ici encore il faut remarquer que la colombe aura telle signification que lui prêtera la composition, dout elle fait partie. Portée sur les eaux , elle symbolisera l'Esprit de Dieu fécondant les (Hides de la création , et dans un sens dérivé, TEsprit-Saint vivificant les eaux du baptême ^ , afin que ces dernières, sanctifiées par cette opération divine, contractent elles-mêmes, comme s'exprime Tertullien, la vertu de sanctifier 4. Ce qui explique les sculptures du Sarcophage de Bassus, où un agneau baptise un agneau plus petit S , tamdisque la colombe, planant au dessus de ce groupe , répand de son bec l'eau ou Thuile de la sanctification et de l'illumination.
D'autre part, comme l'Esprit-Saint avait apparu sous cette figure, au dessus de Jésus , baptisé par saintrJéan , afin de le déclarer le Christ, l'oint du Seigneur, c'est-à-dire de manifesta sa nature divine, on commença bientôt à unir l'image de la colombe à celle de la croix. Et en effet, on trouve cette combinaison sur quelques lampes
1 V. Hagioglypta, p. 241.
2 Hic agnus perfectus, quia in ipso magnus ille Sacerdos pio mysterio ma victima inclusus hodie Deum reddidit hominem quem liia/vil, Serm. II, 55.
3 L'Ëminentissime Cardinal de Reisack possède un magnifique ivoire où ee sujet est représenté.
4 Spiritus de eoeli$ aquis superest samclificanB eas de semetipso , ut ila sanctificatae vim sanctificandi comhibanl. De Bapt. c. 4.
5 Cf, Macabh HagiogL p. 147, n. 4, et Cirm. »'Albx. dans MACiRio Crisoc«FALO in Luc, c. 9.
de bronze des Catacombes « publiées par Bosio t , et aussi sur trois autres lampes du musée Kircheir ; et un groupe semblable à celui de la cornaline décore un bronze chrétien édité et parfaitemente expliqué par le comte de Lasteyrie 2. Ainsi , de même que Y agneau joint à la croix exprime Thumanité de Jésus-Christ, de même la colombe doit marquer sa nature divine 3; et c'est là une considération qui n'a point échappé aux saints Pères 4. En outre, saint Cyrille de Jérusalem et saint Jérôme sont unanimes à assurer que la colombe de larche a été la figure de TEsprit divin, comme Noé a été cdle de Jésus Christ S. Il est donc manifeste que la colombe, alors même qu'elle porte le rameau d'olivier, peut symboliser TEsprit-Sainl, qui testifie au monde la nature divine du Sauveur; et c'est ainsi que ridée de rédemption et de paix {attachée à la croix n'est point exclue, mais devient secondaire dans notre interprétation, pour laisser toute l'importance au dogme de l'union hypostalique du Verbe avec la nature humaine, si clairement proclamé par le groupe.
Le troisième groupe , où paraît un navire , est dessiné avec une grâce merveilleuse pour des proportions si restreintes. Ou y distingue sans peine le double gouvernail , l' aplustre et le mât garni de sa vergue. Ce que l'on remarque tout d'abord, c'est que le graveur, artiste d'un mérite peu commun , n'a point voulu nous montrer un navire ordinaire, tel qu'on en voit si fréquemment sur les monuments antiques, mais une figure qui rappelle d'autant plus l'arche du déluge , qu'elle s'éloigne davantage des constructions navales de
1 Roma soUerranea p. 203.
2 Mém, des Antiq. de France, t. XXII, pi. V.
3 Y. Hagioglypt. p. 47, note. *
4 Per columham unctionem intelligit qui novit posl dilmium ramum oleae columbam ad arcam portasse, Depromissis el praedict. Dei, 111, 11.
5 Columba Spiritus Sancli ita ad Noe quasi ad Christum in lordane devolai. Hier, ad Océan. Cf. Cïrill. Hier. Catech. XVU, 1.
Rome. Ce nom Iraditionel de l'arche l est d'ailleurs trop caractéristique pour qu'il ne réponde pas à la forme qu'il désigne , et qui semble imitée de loin sur notre cornaline. Le mât et l'antenne sont joints de manière à présenter encore ici la croix. Rien ne trahit mieux Tintenlion de l'artiste, puisque le grand mât s'élève ordinairement au dessus de la vergue, y supportant le carchesium, espèce de hune, et se terminant parfois en pointe ornée d'une longue banderole 2. Il faut donc se rappeler cette comparaison qui prend son origine jusque dans les épitres du Prince des Apôtres 3 et se développe dans les écrits des saints Pères. L' Église y est assimilée à l'arche de Noé ^ , ou bien encore à un navire dont le mât et l'an- Icnne représentent la croix triomphante de Jésus Christ 5. Du bord de ce navire part le fil sauveur , qui ramène le poisson du fond de la mer ; et ce gracieux détail complète la représentation allégorique. En effet, Jésus-Christ est le pêcheur qui retira la nature humaine de l'abîme de ce siècle 6 ; il est encore svmbolisé dans ces rets mêmes , qui prennent les poissons , c'est-à-dire les hommes , dans la mer de ce monde "7.
Buonaruoti a publié un très-bel ivoire du Vatican, qui représente une barque avec son pilote au gouvernail , et trois pêcheurs , dont
1 Arca, Xâ(>vaÇ, /-tjîwToç.
2 S. Hyppolyte l'appelle uv.yapo;. V. ce que j'en dis dans l'Hagioglypl. pag. 237.
3 Ep. I, 20.
4 ll)id.
Y. Hagioglypt. p. 2j5G, 237. Cf. S. Ambr. Serm. LV de Cruce.
6 S. PnocL. Hom. I. in Nat, Dom. *
7 Relia dicitur quia per ipsum et in ipso de mari sa^uli diversa gentium mullitudo, sicut piscium , per aquam baptismalis in Ecclesia congregatur. 1. Phebad. de Fide Orthod, c, Arianos, C. VI.
lun retire dans ses filets un gros poisson 1. Comme saint Pierre est facilement reconnaissable sous les traits du pilote, il est manifeste que ses trois compagnons représentent les Apôtres, et que le navire , symbole ordinaire de TEglise , est ici la figure du Christ lui-même, le nom IHCVC, gravé sur ses flancs, ne laissant aucun doute à cet égard. Précieux rapprochement qui confirme la signification que nous avons attribuée au petit navire de notre cornaline. Si néanmoins, Ton aimait mieux voir en cette barque, Tûnage de r Église, nous ne ferions pas une mauvaise querelle, nous souvenant que rÉglise est sortie du flanc entrouvert du nouvel Adam, et que lorsqu'elle régénère et qu'elle sauve, c'est, au fond, son Divin Epoux qui agit lui-même par sa vertu toute-puissante.
Le dernier sujet qui nous reste à expliquer est celui du Bon Pasteuf portant la brebis, sur ses épaules. Quoique cette figure ne soit pas d' un travail aussi achevé que les autres, le consciencieux artiste lui a donné une attitude pleine de grâce, et n'a pas oublié la petite tunique appellée exomis, parcequ' elle laissait découverte l'une des deux épaules, vêtement ordinaire du Bon Pasteur sur les sculptures antiques. La ceinture ne fait pas non plus défaut, ni X^petasus, chapeau à larges bords bien connu dans la vie pastorale. Quant àTagneau, il se pourrait qu' il représentât mystérieusement l' humanité sainte du Sauveur. En effet, saint Basile de Séleucie met dans la bouche de Dieu le Père les paroles suivantes : Mon Fils unique livrera au gibet l' agneau qu' il porte ; et un peu plus loin : que l'agneau et la chair soient cloués à la croix 2. Eusèbe d'Alexandrie dit, dans Je même sens, que Jésus a immolé Tagneau, c'est-à-dire son propre
1 Medaglioni, p. 396. On ne voit que deux des pêcheurs sur la gravure de Bosio , parceque recrivain s'est contenté de publier la partie droite de cet ivoire.
2 V.IIagioglypt.ii, 241.
corps, pour notre salut 1. De celte manière, le quatrième et dernier groupe nous offrirait une nouvelle et claire allusion au mystère de la croix 2, non moins que les autres symboles, tels que Tancre et le navire, gravés sur le même champ.
Pour compléter cette courte explication, il nous faut dire quelques mots de l' acrostiche IXOYC. Bien que le thêta manque du trait qui le distingue de romicron> cela ne doit pas nous arrêter, cette oml^si(m étant très fréquente sur les monuments contemporains. Mms hâtons-nous de constater, que, si toutes les figures que nous avons Mudiées, et leur style même, nous rappellent le 11.*^ siècle (te Y ère chrétienne, la forme des caractères ne nous éloigne guèi*e de cette époque; d'ailleurs il est impossible de reculer beaucoup la date de ce monument, parceque dès le IV.® siècle, on ne trouverait plus une pierre gravée dô V importance de notre cornaline, qui ne contînt le monogramme célèbre formé des lettres X et P ( ^ ou f ).
Maiâ il est une observation qui donne un nouvel intérêt à ce précieux joyau. Nous ne pouvons croire que les lettres du mot IXOïC aient été semées dans le ctemp de la pierre par un pur caprice; tout au contraire , leur disposition semble prouver que Y artiste a voulu faire de ce nom sacré, la raison de T unité de son sujet, reliant par ce moyen les différents groupes entre eux , et leur donnant rh2»*monie, sans laquelle il n'est point de beauté dans les œuvres de r art. Voyez en effet avec quel goût et quelle entente il a distribué ces lettres si chères? L'I, initiale du saint nom de Jésus ('Ir^couç), qui veut dire Rédempteur , brille près de Y ancre cruciforme , in-
1 y. r Hagioglypt, ibid.
2 V, Paciaudi, Symb. litt. III, p. 136 segg. Où il est parlé des agneaux qui portent la croix sur répîïule ou sur la tête. Cf. Ciampini, Vet. Monim, pi. XXXVH, où se voit un agneau tiré d'une mosaïque de SaintrMaïc , à Rome, lequel a sur la tête une cro'x avec les lettres ATP, c'est-à-dire Aynus (qui) tollit peccata,
slrument de salul; le X, commencement de Christ (Xpiori;), qui signifie Y oint du Seigneur , est près de la croix au pied de laquelle est r agneau et sur laquelle se repose la colombe; les lettres OY, inséparables à cause de leur sens collectif, qui est Fils de Dieu (Oeou uToç) , sont voisines de T image du Bon Pasteur; enfin le C, qui veut dire Sauveur ( Cmiip ou Swx^p ) , paraît au haut du navire surmonté de la croix , arche véritable hors de laquelle' il n' y a point de salut.
Ainsi cette pierre gravée n' est que Y abrégé de tout un poëme, qui en quatre chants divers , célèbre la gloire et les bienfaits de Jésus, Christ ou Oint du Seigneur, Fils de Dieu et Sauveur des hommes. Nos lecteurs nom sauront gré, sans doute, d*avoir, à T occasion de cette cornaline , développé le système symbolique des premiers siècles chrétiens, et de les avoir reconduit, par la pensée, à ces âges, où rien ne pouvait plaire aux fidèles, qui ne portât un signe de Tunique objet de leur espérance et de leur amour.