L'ARRIVÉE
Si pêaa d'âne m'était conté , J'y prendrais an plaisir extrême.
«Après la suppression des or-
« dres monastiques, parmi les
* papiers de l'abbaye Sainte-
« Claire de Montbrison , on
m trouva un parchemin couvert
« de caractères gothiques por-
« tant qu'une dame d'Urfé étant
« accouchée, dans la maison de
» la Bâtie, de neuf enfants, tous
« vivants, elle allait les faire
LA DÀMÈ D*URFÉ.
« jeter dans le Lignon, lorsque a son mari, revenant de la chas- « se, les rencontra sur le bord a de la rivière... »
« Duplkssy, Essai statistique <* sur le département de la Loire, « 1818. »
« ... Et l'istoire porte que laïc dite Hirmantride ayant blas- « mé la femme d'un de ses sub- « jets, qui avoit faict d'une ven- « trée six enfans, d'adultère.... <t II arriva au bout de l'an , « peut estre Dieu le permettant « ainsi par punition , qu'Hira mantride en fit douze.... et « craignant que son mary ne la « soupçonnast d'adultère, com- « me elle l'avoit faict envers « cette pauvre femme, elle com- « manda à un sien domestique « de les aller noyer , excepté « 1111 seul qu'elle se réserva.
« mais son mary, qui estoit à « la chasse au temps de son acte couchement, rencontra ce va- <c Iet auprès de la rivière, qui « fut fort surpris de voir son « maistre, qu'il croyoit bien « loing de là. Isambert lui de* « manda où il alloit et ce qu'il « portoil ; le valet luy dit que « c'estoient des petits louveet leaux.... »
« Généalogie de la maison « d'Urfé. »
« Les d'Urfk, Souvenirs hi$ t.
« et lit. du Forez, par Auguste « Bernard. »
— Pages , varlets , vite à vos postes !
voici Monseigneur et sa noble dame , et ses feudataires, et ses hommes d'armes ; on les voit du haut de la tour ; la bannière brille au soleil ; Monseigneur monte son bon coursier, Madame est sur son pa-
lefroi ; c'est la première fois qu'elle vient ici, la noble dame ; aussi lui faisons-nous une belle réception. Les jongleurs et les gabeurs savent leur rôle, les jeunes filles ont leurs corbeilles de fleurs, les hommes d'armes sont rangés en bataille, les guirlandes sont suspendues d'un arbre à l'autre ; les vassaux sont en habits de fête , les tables sont couvertes de mets; nn bœuf est à la broche; on a défoncé les tonneaux ; jamais le château, depuis des siècles, n'a eu l'air de fête qu'il a aujourd'hui ; mais aussi j'y ai pris peine ; depuis un mois j'ai mis tout le monde en haleine; depuis huit jours je ne dors pas ; depuis ce matin je ne fais que donner des ordres ; et maintenant je me sens comme saint Porçaire , dont le tableau est à Montbrison, lorsqu'il eut le gosier percé d'un coup de lance , je ne peux plus parler (1).
(i) Saint Porçaire, abbé de Lerins, fut tué par les Sarrasins dans une cellule qu'il s'était fait
Ainsi disait le vieux Aubry , le majordome du château de la Bâtie , le jour de l'arrivée du noble seigneur d'Urfé et de sa noble épouse. Tous les ans, à la fin de l'été, les seigneurs d'Urfé descendaient de leurs montagnes. Si le Forez était en paix avec les provinces voisines , ils passaient l'automne et l'hiver à chasser dans la plaine, à courre le cerf ou le sanglier et à poursuivre les loups à travers les bois. Dès que le printemps arrivait , ou dès que la trompette retentissait sur les bords de la Loire, ils remontaient dans leur vieux château des montagnes, ou ils conduisaient au comte du Forez une armée nombreuse et dévouée que le fier suzerain mettait toujours au premier rang.
Toute la comté jouissait d'une paix pro-
construire à Montverdun (en Forez), sa pairie. Hist. du Forez, par Àug. Bernard, pag. 78.
( Saint Porçaire eut le cou percé d'une flèche). Les Urfé portaient : Yairé au chef de gueules.
fonde; les fièvres du mois d'août n'avaient pas été bien fortes cette année et les moissons avaient été abondantes ; de plus, le jeune seigneur d'Urfé amenait Hirmantride , son épouse , et Hirmantride avait déclaré qu'elle ferait ses couches au château de la Bâtie ; que de sujets de réjouissance ! Les vassaux étaient dans la joie et, comme le disait le majordome, jamais le château n'avait eu pareil air de fête et de bonheur.
Hirmantride n'était pas un enfant de la joyeuse Bourgogne, de ce beau pays où les mœurs sont faciles, où le plaisir est un dieu fêté, où l'étranger est partout reçu le verre à la main ; Hirmantride était fille de cette sévère Allemagne où l'honneur est un culte, où la foi des époux est fidèlement gardée et où les femmes sont orgueilleuses de leur vertu comme les jeunes hommes de leur courage.
— Voici , Monseigneur, voici Monseigneur ! disait Aubry en parcourant toutes
les salles du château, il me faut présenter !e vin de l'arrivée. En ma qualité de majordome , je suis obligé d'aller à sa rencontre avec le meilleur vin du château ; c'est celui-ci. J'en offrirai à la jeune dame ; je ne me trompe pas , je vais le goûter encore.... Par mon patron , un des plus grands saints du Forez, je n'ai rien bu de meilleur depuis le jour... ce n'est pas le moment de raconter une histoire. Quand le prieur de Montverdun a fait cadeau de ce vin à messire Isambert, il ne s'est pas raillé de Monseigneur ; quel bouquet , quel parfum , quelle saveur ! limpide et pur comme eau de roche ! je n'ai rien bu de meilleur depuis le jour... Vive Monseigneur !
— Messire Aubry ! messire Aubry !
Voyez le vieil ivrogne. Est-ce le moment de sauter et de rire devant un buffet quand Monseigneur arrive ? On vous cherche de fous côtés ; tout est prêt excepté vous.
Voici les trompettes qui annoncent l'ar-
rivée ; la foule envahit l'avenue , et c'est . moi , votre femme , qui suis obligée de vous traîner à votre poste comme un enfant que mène la nourrice.
— Vous êtes ma femme , c'est trèsbien : je vous ai permis de gronder chez vous , c'est bien encore ; vous causez du matin au soir, je n'y trouve pas à redire ; mais que vous veniez me troubler dans mes fonctions au moment où je me dispose à présenter le vin de l'arrivée , je ne le souffrirai pas.
— Jésus ! vous l'entendez ! c'est à sa femme qu'il parle ainsi ; ne suis-je pas malheureuse ! moi qui ai fait brûler un beau cierge pendant sa maladie , devant la châsse de Saint-Germain, dans l'église du Prieuré. Ah ! si Monseigneur le savait !
— Serez-vous assez folle pour entretenir nos maîtres de nos querelles de ménage? Allons, donnez-moi le bras, Gertrude ; notre fille va présenter ses sept enfants à la jeune châtelaine, les sept en-
fants qu'elle a eus en une seule fois. Notre gendre va être bien fier, messirelsambert sera bien étonné, et nous, Gertrude, nous serons bien contents.
— Oh ! dame , c'est qu'on ne fait pas tous les jours sept enfants.
— Et en une seule fois, encore.
— Et sept garçons.
— Et vigoureux.
— Sais-tu qu'on en a parlé à la cour de Forez ?
— Oui, et le comte a dit aux dames qui l'entouraient : prenez exemple,
— Sept enfants à la fois ! cela ne s'était pas vu depuis les patriarches ?
— Cela ne s'était jamais vu.
Le prieur de Saint-Romain dit que c'est une grande bénédiction du ciel.
— Il ne sera pas obligé de les nourrir.
— Pourvu que Monseigneur nous aide.
— Sois tranquille : il est si bon.
— Et sa jeune dame , elle nous aidera aussi, si elle est bonne comme lui.
— Crois-tu qu'il l'aurait mal choisie ?
— Oh ! les voilà qui arrivent ; descendons vite. Regarde par cette lucarne comme tout ça brille là-bas dans le lointain.
— Tiens-toi à la corde, ne marche pas sur ta robe ; c'est ta plus belle. Je t'en avais promis une pour Pâques ; tu l'auras à la Noël.
— Vois, mon ami, le beau coup d'œil que présentent les hommes d'armes et les vassaux. C'est toi pourtant qui as ordonnancé tout cela. Tu serais le premier homme du monde, si tu écoutais un peu plus mes avis, et si tu rendais moins souvent visite à la cave de Monseigneur.
L'heureux couple traversa la cour du château de la Bâtie. Dame Gertrude alla s'établir auprès de sa fille ; maître Aubry , avec toute la dignité que lui donnait sa position , s'avança , environné de pages et d'écuyers , jusqu'à l'entrée du pont jeté sur la rivière qui entourait les quatre côtés du château.
Sous les grands arbres séculaires dont le feuillage se reflétait dans les eaux du Lignon , des cimiers , des casques , des cuirasses brillaient, mêlés aux longs voiles brodés , aux manteaux de velours , aux écharpes de soie , à toutes les étoffes de l'industrieuse Italie. Une longue file de dames et de seigneurs arrivaient suivis d'hommes d'armes , et , à la tète du cortège, haut et puissant seigneur Isambert d'Urfé, vaillant guerrier, joyeux chasseur , également habile à ranger ses chevaliers sur un champ de bataille et à guider ses chiens dans la profondeur des forêts ; et, à ses côtés, sa jeune épouse, la blonde hirmantride, mariée depuis six mois à peine, pâle et souffrante, son voile au vent, le faucon sur le poing, et montant un doux palefroi que sa main légère tenait toujours auprès du coursier de son époux.
— Noël à Monseigneur et à sa noble dame ! criait la foule, et chacun se pré-
100 LA DAME D'URFÊ.
cipitait sur les pas des chevaux pour voir de plus près la jeune femme que leur amenait leur seigneur tant aimé.
— Voici des bouquets et des fruits ! disaient les petites filles et les petits garçons, parés de leurs plus beaux habits ; voici nos enfants que nous élèverons pour vous ! disaient les jeunes mères ; voici nos jeunes filles et nos jeunes garçons !
disaient les vieillards ; ils sauront vous aimer, noble dame ils sauront se battre, Monseigneur. Vive Monseigneur ! vive sa noble dame ! — Et la foule se pressait, s'agitait bruyante et joyeuse , tenant en l'air ses présents, jetant des fleurs devant les chevaux, touchant les habits de leurs bons «seigneurs ; les jongleurs sautaient, dansaient , les instruments jouaient , les gabeurs riaient et criaient , et si Dieu eût voulu tonner , il eût eu grand'peine à se faire entendre.
Tout-à-coup le silence se fit sous les arbres de l'avenue. La foule s'ouvrit avec
empressement ; c'était le bouquet >de la fête ; c'était la grande surprise que Ton ménageait aux arrivants.
Un jeune homme fier et robuste s'avança , portant un berceau dans lequel dormaient sept petits enfants nouveauxnés. Une jeune femme , douce et timide, les suivait, couvant des yeux son cher trésor.
— Noble dame , dit la jeune femme, voici sept petits enfants à qui j'ai donné le jour en une seule fois. Je prends la licence de vous les offrir et de les mettre sous votre protection.
La châtelaine avait arrêté son coursier, et chacun désireux d'ouïr les douces paroles de la jeune châtelaine , s'était approché attentif; Gertrude respirait l'orgueil et le contentement, et le vieil Aubry , malgré la gravité de son emploi , bondissait d'aise et de plaisir.
— Retirez-vous, malheureuse, dit Hirmantride, dont la figure exprimait laco -
1ère et l'indignation , allez étaler ailleurs les fruits de votre incoaduite et do votre libertinage ; si vous avez eu sept enfants, c'est que vous n'avez pas été fidèle à votre époux.
A cet outrage inattendu, la jeune mère s'arrêta immobile, des larmes mouillèrent ses yeux, mais elle revint à elle, lorsqu'elle entendit sourire quelques jeunes gens du cortège ; Vous m'accusez , noble dame , s'écria-t-elle, eh bien ! si j'ai été fidèle à mon époux, que le ciel vous punisse de votre injustice et de votre dureté. Et sa main étendue semblait repousser la châtelaine et appeler la malédiction d'en haut.
— Arrêtez, Marie, dit le seigneur d'Urfé, ne maudissez pas une jeune femme qui va devenir mère.
— La malédiction est donnée, dit Gertrude pâle et tremblante de colère, et tenant sa fille dans ses bras.
— Ne paraissez jamais devant moi, dit !a châtelaine , et, frappant son coursier,
LÀ DAME D'URFÊ. 103
elle s'approcha du pont-levis ; mais personne n'était là pour présenter le vin de l'arrivée ; le vieux Aubry avait couru auprès de sa fille, abandonnant son poste et emportant la coupe et le flacon. Irritée de ce manque de subordination, la châtelaine se retourna vers son mari ; elle l'aperçut donnant des soins à Marie, adressant de douces paroles à Gertrude et au vieil Aubry, et souriant à la foule qui F entourait.
Les vassaux s'étaient précipités autour de lui, tous baisaient ses mains et ses vêtements , et, lui, paraissait si heureux d'être aimé !
— C'est ainsi qu'il garde sa dignité, murmura la châtelaine, dont le front ordinairement pâle devint pourpre de dépit; il changera de conduite , ou je perdrai tout empire sur sa volonté.
— Le jeune ménage ne sera pas longtemps d'accord, dit en souriant la *dame
d'Espeleu à une de ses compagnes ; pour qui serez-vous ?
— Si j'étais coquette, répondit la jolie châtelaine de Saint-Priest, comme vous, par exemple, je suivrais la bannière du suzerain.
— Il est si joli homme !
— Pourquoi vantez-vous toujours sa bonne mine et sa beauté ?
La dame d'Espeleu fit un geste de menace.
— Prenez garde, le sire de Lavieu vous regarde ; il est jaloux.
— Oh ! vous êtes une méchante.
Un regard d'amitié rétablit le bon accord entre les deux amies dont les chevaux pressés l'un contre l'autre traversaient en ce moment le pont étroit jeté sur les eaux du Lignon. Le cortège avançait pêle-mêle , les uns voulant rejoindre le seigneur d'Urfé , les autres suivant la châtelaine ; quand on fut dans la cour, la confusion fut extrême . Personne pour
recevoir les arrivants. Pages , varlets , écuyers s'étaient précipités de l'autre côté du pont ; la châtelaine descendit de cheval presque sans aide, et montant par le perron extérieur jusqu'au premier étage, elle se retourna d'un air blessé : singulière réception, dit-elle, pour les puissants seigneurs d'Urfé.
— Marie accusée d'inconduite ! disait la foule à voix basse sous les grands arbres de l'avenue et formant des groupes irrités et mécontents ; quelle est cette étrangère qui vient briser la réputation de nos jeunes femmes et les insulter à la face de tous. Qu'elle prenne garde, nos yeux sont ouverts, et malheur à elle si sa conduite prête au soupçon.
La fête qui avait si bien commencé alla de mal en pis : personne ne se présenta aux cuisines où rôtissait un bœuf entier ; nul n'alla aux portes de la cave où on devait distribuer du vin à tous ; les musiciens se turent , les jeunes filles n'osé-
rent plus présenter leurs belles guirlandes ; l'air froid de la châtelaine éloignait tous les vassaux. Les nouveaux arrivants entrèrent sans cérémonie dans la vaste cour du château , les hommes d'armes se dirigèrent à gauche vers les salles qui leur étaient destinées ; les chevaliers entrèrent à droite dans la salle de réception , les dames montèrent par le perron dans les chambres du premier étage où elles préparèrent leur toilette du souper ; il n'y avait plus d'ensemble, plus d'unité nulle part; semblable à un chapelet dont le fil serait rompu, cette vaste réunion voyait tous ses membres s'isoler les uns des autres, et chacun dans son cœur présageait, d'après cette arrivée , que ce mariage ne serait pas heureux.
Cependant, au milieu des groupes, Isambert parlait à Marie, et de cette voix que Marie connaissait si bien, il avait séché les larmes de la jeune mère. Élevés presque ensemble dans cette résidence de
chasse, Marie avait partagé les jeux d'Isambert enfant. Lorsqu'Isambert avait été reçu page à la cour de Forez, lorsqu'il avait été nommé écuyer, lorsque plus tard il avait été créé chevalier, lorsqu'il était devenu seigneur des vastes domaines paternels, jamais il n'avait oublié Marie, et toujours pour elle il avait eu un doux sourire, un doux regard ; aussi comme l'insulte d'Hirmantride avait blessé profondément son àme ! avec quel soin, avec quelle tendresse il avait réparé le mal que la châtelaine avait fait ! Quand il vit la jeune mère consolée, quand il eut vu le sourire revenir fugitivement sur ses lèvres,- il tendit la main à son vieux majordome.
— Mon vieil ami, lui dit-il, et s'adressant à l'époux de Marie : Denis, ta femme ne peut plus rester au château, j'ai acheté un domaine à Chambéon et une maison forte ; vas-y habiter. Tu les tiendras à foi et hommage, avec les redevances et ser-
108 LA DAME D'URFÉé
vitudes d'usage ; le garde-note préparera ce soir les parchemins nécessaires et demain tu entreras en possession. Tu auras là de quoi élever ta famille ; tu acceptes ?
— Oh ! monseigneur.
— Tu consens , mon vieil Aubry , à laisser ta fille s'éloigner de toi ?
Aubry ne répondit pas. Il avait les yeux pleins de larmes.
— J'oubliais de te dire, Aubry, que le comte de Màcon doit m'envoyer du vin ; tu le surveilleras à son arrivée, et tu le mettras dans ma cave, au meilleur endroit. Et vous, Gertrude, ayez soin que rien ne manque dans la chambre des dames ; je ne m'en rapporte qu'à vous pour cela.
Lorsqu'lsambert se fut éloigné et fut rentré dans le manoir, Aubry essuya ses yeux : Mes enfants, s'écria r t-il, il y aurait du plaisir à se faire tuer pour un homme comme ça.
— Je jure, dit Denis, que lorsque je
serai à sa portée sur les champs de bataille, jamais fer de lance ne touchera son haubert tant que je pourrai manier la hache d'armes.
— Mais sa femme, dit Gertrude, Dieu lui rende le mal qu'elle nous a fait et que ses larmes paient celles qu'elle nous a fait répandre.
— Est-ce un vœu charitable ? dit le majordome.
— C'est le vœu d'une mère, et Dieu l'exaucera.
Lorsqu'Isambert entra dans la vaste salle dont les vitraux étaient dorés en ce moment par les derniers rayons du soleil couchant, les chevaliers devisaient autour du fauteuil d'Hirmantride, et ils cherchaient à lui faire oublier, parleurs propos joyeux, le malencontreux événement qui la préoccupait malgré elle.
— Avez-vous entendu le gabeur, disait le sire d'Epinac, il vendait des fioles pour rendre les femmes fidèles. Allez,
maître, lui ai-je dit, vous êtes aussi voleur que mon garde-note que je veux voir un jour pendu à la plus haute branche d'un chêne.
— N'avez-vous pas d'autres histoires à nous faire, dit sévèrement Hirmantride :
. dans votre pays de Bourgogne je n'ai pas encore entendu un discours sensé ou une plaisanterie qui ne soit contre les femmes,
— La dame d'Urfé voudrait-elle qu'on parlât de la grâce ou du libre arbitre, dit tout bas ùn jeune page gâté et mutin?
— En Allemagne on respecte les femmes ; il est vrai que là-bas les femmes savent se faire respecter.
— Si on va toujours nous mettre en présence la Bourgogne et laSouabe, ajouta le petit page en faisant un geste moqueur, je quitte la Bourgogne et je passe le Rhin.
Le son du cor retentit dans tout le château.
Allons souper, dit Isambert ; Madame, vous offrirai-je la main ?
— On ne vous a pas vu, messire, depuis notre arrivée ?
— Belle dame, je viens de porter consolation à cœur affligé ; il faut un habile médecin pour guérir les blessures que vous faites.
— Me parlez-vous de cette femme , messire? Tout le château a l'air consterné de ce qu'à cette femme j'ai osé dire la vérité.
— Madame, cette femme est la fille du majordome; c'est ma compagne d'enfance, et cette insulte que vous lui avez faite, j'en ai pris ma part, mon cœur en a saigné ; mais elle !
— Je maintiens mon premier dire, messire, elle est coupable. Dans mon pays, à femme coupable on donne le mépris, et le simple soupçon est une tache.
Dans votre pays de Bourgogne les mœurs sont*[ moins sévères; mais dans mon oratoire je] me confinerai et désormais n'aurai plus à rougir ni des propos de
vos chevaliers ni de la conduite de vos dames.