‹ Deux nouvelles foréziennesChapitre 7 sur 8 · LA CHASSE · texte numérisé non relu

LA CHASSE

Trois mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du seigneur et de la dame d'Urfé au château de la Bâtie. La bonne intelligence ne régnait plus entre les deux époux ; chacun d'eux vivait à part sans chercher un rapprochement dont ils avaient tant besoin. Isambert à la tête d'une troupe déterminée de jeunes chasseurs, battait les bois du matin au soir, et poursuivait avec une égale ardeur le cerf ou le sanglier. La dame retirée dans son appartement brodait ou filait.- Sa seule compagnie était sa nourrice et deux ou trois jeunes filles qui, avec elle, avaient -quitté les vertes prairies de la Souabe, et toutes ensemble pariaient des si beaux châteaux qui hérissent les bords du Rhin, de la si belle ville de Cons-

tance aux toits pointus, aux nids de cigogne, de la ville de Schaffouse, aux maisons peintes, au pont hardi, à la cascade sauvage et magnifique ; elles parlaient de la riche et savante abbaye de Reichenau où elles allaient si souvent en pélérinage ; elles parlaient plus souvent encore, et alors des larmes mouillaient leurs yeux, de Stein, la forte ville, et du vieux château où elles étaient nées, et que sans doute elles ne devaient plus revoir ; et souvent elles chantaient tristement les chansons de leurs montagnes, les doux airs de leur pays, et souvent la nuit suivait son cours qu'elles étaient encore à s'entretenir de leurs jeunes années. Oh !

qu'ils sont vifs les souvenirs de l'enfance et du pays, alors qu'on est éloigné et malheureux, alors que l'avenir est sombre et qu'on ne voit plus de beaux jours que dans le passé !

Les dames et les seigneurs s'étaient dispersés, n'osant pas rester dans un ma-

noir dont la châtelaine affectait de ne plus sortir, tandis que son époux, voyant son intérieur maussade, passait toutes ses journées dans les bois, toujours à cheval, toujours la lance ou répieu à la main.

Une circonstance devait bientôt cependant réunir les deux époux. Le temps des couches d'Hirmantride s'approchait, et assise, mélancolique et souffrante, dans son grand fauteuil, promenant ses regards sur les montagnes d'où descend le Lignon, elle pensait qu'Isambert reviendrait à elle, lorsque sur ses genoux elle tiendrait un fils. Isambert, de son côté, se disait, en chassant, que les soins de la maternité adouciraient la fierté et la froideur de son épouse ; et tous deux attendaient.

Un jour que le brouillard couvrait la plaine, un mouvement inaccoutumé se fit dans le château. Les pages, les écuyers préparaient les équipages de chasse, les varlets nettoyaient les selles, les brides,

LA DAME D'UREÉ. 115

et portaient aux chevaux une nourriture plus abondante ; les chiens, par ce pressentiment qui dénote leur intelligence, aboyaient joyeusement, et, près d'un grand feu, autour d'une vaste table, tous les chasseurs réunis devisaient de leurs exploits passés qu'ils se promettaient de surpasser le lendemain. Une partie était organisée depuis longtemps, et les châtelains des environs étaient accourus au château de la Bâtie. Point de Dames ne se voyaient au milieu d'eux; aucune femme n'avaty été invitée, et Hirmantride ne quittait plus son appartement. Les hommes, libres de parler à haute voix, faisaient résonner les vitraux de la grande salle. Les portes étaient fermées, la châtelaine avait sa chambre à l'autre bout du château, à côté de la chapelle ; la salle du festin était à côté de la tourelle qui défendait l'entrée ; nulle crainte que le bruit ne vînt frapper ses oreilles, et n'augmentât sa souffrance et ses ennuis.

116 LA DAME D'UREÉ.

— A ta santé, Fougerolles.

— A ta santé, Lavieu.

— A notre santé à tous, mes maîtres.

Levons-nous et remplissons nos hanaps jusqu'au bord.

Le souper était gai, bruyant, et les vins des bords de la Saône coulaient en abondance.

Isambert, tu es aussi sérieux que le prieur de Montverdun alors qu'il porte son bourdon d'argent devant l'abbé de la Chaze-Dieu; remplis ton verre, et bois à nos santés.

— Attends pour parler, Marcilly, d'avoir une jeune femme prête à te rendre père, et nous verrons si nulle inquiétude ne se lira sur ton front.

— Bravo, Isambert, de la morale ! mais c'est charmant, vrai Dieu !

— A la jeune épouse de notre ami, et à son heureuse délivrance, dit le seigneur de Lupé.

— A la dame d'Urfé ! dirent tous les convives*

— A notre chasse de demain !

— A notre heureux retour !

— Silence , mes maîtres, dit le sire d'Epinac ; à la postérité de notre ami ; puisse-t-elle être aussi nombreuse que les sables de la mer et les étoiles du firmament !

— Tu as appris cela de ton chapelain, dit le seigneur de Jarets ; moi aussi, quand je ne bois pas, j'aime à m'instruire. Puisse la dame d'Urfé donner à son époux autant d'enfants qu'en eut le patriarche Jacob !

Qui boit cette santé?

— Moi, moi, cria-t-on de toutes parts.

— Le seigneur d'Urfé était pâle et immobile ; il venait de penser à la malédiction de Marie.

— Le vin a troublé leur raison, dit le sire de Lupé, ils ne disent plus à présent que des folies.

— Amis, dit le sire de Chalmazel, nous

aurons demain une rude journée à passer, que les ivrognes restent à table et que les vrais chasseurs viennent prendre un peu de repos.

— Merci, lui dit tout bas le sire d'Urfé, je ne pouvais pas rester ici us instant de plus.

Le lendemain les étoiles brillaient encore que déjà, dans la cour du château, les chasseurs étaient réunis. Quelques cavaliers à cheval gourmandaient les retardataires ; les chevaux piaffaient et hennissaient, les chiens étaient partis depuis longtemps ; tous les yeux tournés vers le perron marquaient de Fimpatience ; un seul chasseur manquait, c'était Isambert.

Le sire d'Urfé, se glissant à travers les corridors, était venu heurter à la porte d'Hirmantride, et, s'approchant de la châtelaine, il lui demandait avec inquiétude des nouvelles de la nuit.

— Allez, messire, dit la jeune femme, vous pourrez encore chasser aujourd'hui,

mais demain, si vous m'octroyez ma demande, vous resterez auprès de moi. Le jeune homme déposa un baiser sur le front de son épouse, et, le cœur soulagé, il sortit.

Un bruit sourd s'éleva dans la cour du château, les échos réveillés mugirent jusque dans les corridors du manoir ; le pont trembla sous le galop des coursiers, et bientôt le vent n'apporta plus qu'un murmure lointain qui se perdit dans la forêt.

Nous n'accompagnerons pas nos chasseurs au rendez-vous de chasse, nous ne les suivrons pas, penchés sur leurs coursiers, se dirigeant du côté du nord, et poursuivant avec furie un vigoureux sanglier qui perçait droit devant lui ; nous reviendrons au château de la Bâtie où une chose prodigieuse s'accomplissait.

Hirmantride avait été surprise par les douleurs de l'enfantement; sa nourrice seule était auprès d'elle. * Courageuse, à peine la souffrance l'eût-elle atteinte, qu'elle invoqua le ciel, et, sans cris, san?

larmes, elle attendit. Mais quel ne fut pas son effroi et son étonnement lorsque après un fils fort et robuste, elle en vit arriver un second, puis un troisième, puis six autres successivement. La châtelaine poussa tout-à-coup un cri. Elle venait de penser à Marie, à la fille du majordome.

Etait-ce une vengeance du ciel ? Marie insultée, flétrie, avait invoqué la justice de Dieu, et Dieu l'avait exaucée. La femme du peuple était vengée, et la châtelaine avait deux enfants de plus.

Mais Isambert ! que dira-t-il ? Isambert avait voulu justifier Marie ; ne croira-til point à F inconduite de son épouse? à quelles extrémités se partera-t-il, s'il la soupçonne? En croira-t-il ses serments?

Et le monde? le monde neconnait-il pas la fête de réception du château de la Bâtie? cette foule qui avait murmuré aux sévères paroles de la châtelaine, quels cris de joie poussera-t-elle lorsqu'on dira dans les villages : La dame d'Urfé vient d'ac-

coucher de neuf enfants.— Que de railleries sanglantes, impitoyables ! plutôt mourir ! Et dans son désespoir, la châtelaine s'élança hors de son lit, courut à la fenêtre et se pencha sur les eaux du Lignon.

La nourrice forte et agile la tenait déjà dans ses bras, et lui parlant avec simplicité et tendresse :

Y pensez-vous, madame, lui dit-elle, y pensez-vous ? attenter à vos jours, ne serait-ce pas vous condamner vous-même ? Qui nous a vues ! qui sait ce que la colère de Dieu nous envoie? Gardez un de ces enfants, et faites disparaître les autres. Votre époux aura un successeur, les vassaux auront un maître, et vous, tranquille et vénérée, vous jouirez en paix du bonheur d'élever un fils.

La châtelaine s'était laissé remettre dans son lit; elle réfléchit long temps, puis, peu-à-peu, sortant de sa rêverie, elle regarda sa nourrice et lui dit : — Comment ferais-tu ?

122 LA DAWLE D'URFÉ.

La nourrice avait aussi réfléchi de son côté; elle se rapprocha de sa maîtresse et lui dit à voix basse : dans le château il est un homme d'armes venu on ne sait d'où ; il est brave, intrépide, mais attaché à l'argent. Il n'a point de parents, et dans le château il a peu d'amis. Il déserterait volontiers, donnez-lui une somme, qu'il nous débarasse de ces enfants et qu'il s'en aille.

— Fais-le venir, dit la châtelaine.

La nourrice descendit l'escalier tournant, traversa la cour et revint bientôt précédant un homme grand et robuste ; c'était un soldat qui avait fait longtemps le métier de routier et de vagabond ; de longs cheveux roux cachaient à moitié des yeux brillants et enfoncés ; une balafre lui sillonnait la figure , ses traits durs avaient quelque chose de repoussant ; il entra dans la chambre de là châtelaine, la nourrice ferma la porte derrière lui.

— Veux-tu gagner de l'argent? dit la châtelaine assise sur son lit, bien enveloppée de ses rideaux; un grand voile était jeté sûr ses pieds.

— Je ferais tout pour en avoir, dit le soldat.

— C'est comme cela que je l'entends, reprit la dame. Si on t'en donnait , t'en irais-tu ?

— Je m'en irais au bout du monde ; jamais on ne me reverrait ici, et avant mon départ je ferais tout ce que vous me diriez de faire.

— Tu es discret ?

— Comme la tombe.

La châtelaine ouvrit ses rideaux, la nourrice leva le voile, et le soldat vit une troupe de petits enfants, tous criant, vagissant, se roulant et ne demandant qu'à vivre ; le soldat s'approcha.

— Voici cent écus d'or , dit la dame, ils sont à toi : va-t-en ?

— Et en t'en allant , dit la nourrice,

emporte ces enfants et que jamais on n'en entende parler.

— Je reviens à l'instant, dit le soldat ; vous avez ma parole.

L'instant d'après il rentra. Il avait pris ses meilleurs vêtements, ses armes, et sous son bras il avait roulé un grand sac.

— Mettons-les là-dedans , dit-il à la nourrice.

— Je garde celui-ci, dit la dame.

— Non , dit le soldat , prenez celui-ci, il viendra mieux ; ce sera un fameux gaillard , celui-là. Et , ayant mis les autres dans un sac, il en ferma l'entrée avec une corde ; jeta le sac snr son dos, et se disposa à sortir.

— Et si la sentinelle du pont-levis me demande ce que j'emporte, dit-il , en revenant sur ses pas, que faudra-t-il répondre ?

— Que ce sont des louveteaux que tu vas noyer, dit la châtelaine ; d'ailleurs tu

diras que c'est moi qui t'envoie, et nul ne sera assez hardi pour t'arrèter.

Le soldat sortit, et son pas, que la châtelaine écoutait, s'éteignit légèrement dans T escalier.

— Mon honneur sera sauvé, dit la dame.

— Et vous serez tranquille , ajouta la nourrice.

— Si mon mari l'avait su !

— Et le public est si méchant aujourd'hui !

— J'ai bien fait, dit la dame : et, Renfermant dans ses rideaux , elle se mit à allaiter son fils.

Quand la nourrice eut vu, du haut d'une tour, le soldat sortir du château, descendre le Lignon et se diriger du côté de la Loire avec son fardeau, elle rentra dans la chambre de la châtelaine puis, tout-à-coup, sortant avec allégresse, elle apprit à tout le monde l'heureuse délivrance d'Hirraantride.

— La châtelaine a accouché d'un fils,

cria-t-elle dans la grande salle, aux femmes qui travaillaient autour de la vaste cheminée ; et courant dans les chambres et dans les cuisines, elle en répandit la nouvelle,

— Dieu soit loué, dit le vieil Aubry en essuyant une larme, il parait que tout va bien ; j'avais toujours craint que la malédiction de ma fille ne causât quelque malheur.

Cependant la chasse, en galopant à travers les bois, s'était rapprochée de la Loire; la rivière coulait là, brillante comme un ruban d'argent, et, dans le lointain, on apercevait, à travers la cîme des arbres dépouillés, les tours et les clochers de la ville de Feurs ; les toits étinceiaient sous les rayons d'un beau soleil d'hiver , et les corbeaux , perchés sur la cîme des pins et des chênes, s'envolaient de distance en distance, à mesure que les cavaliers passaient auprès d'eux. Le sanglier aivait amené ses persécuteurs dans

des marais presqu'impraticables ; tout-àcoup, serré de près et ennuyé de ce tumulte, il fît une pointe, se dirigea vers la rivière et se mit à l'eau.

La Loire n'était ni profonde ni rapide en cet endroit ; les chiens se précipitèrent après lui, quelques chasseurs les suivirent vers le bac qu'ils apercevaient dans le lointain, Isambert s'arrêta.

Depuis une heure son cœur battait. Il lui semblait que loin de lui il se passait quelque chose qui intéressait son existence; son épouse Taurait-elle rendu père ?

Allait-il trouver à son retour une fille ou un fils ? La délivrance avait-elle été heureuse? Il galopait, mais il était soucieux.

Il aurait voulu retourner à la Bâtie; la honte le retenait. Pouvait-il quitter ses amis invités par lui depuis si longtemps ?

Et puis, la chasse était si belle ! Oh ! si les chiens eussent fait défaut, s'il n'y avait pas eu autant d'ensemble dans l'attaque et dans la défense, si les chiens

avaient hésité un seul instant, il aurait tourné bride et serait revenu au château ; heureusement le hasard le servit. Quand il eut vu toute la chasse au milieu de l'eau, il avertit son écuyer, le laissa pour prévenir ses amis, et s'esquivant à travers les arbres, il partit.

La chasse s'était élancée, en commençant, du côté du nord, puis elle était revenue vers le levant; puis, se dirigeant vers le midi, elle avait formé un vaste demi-cercle dont la pointe se trouvait non loin de Feurs. Pour revenir chez lui, Isambert se dirigea vers le couchant, il se rapprocha du Lignon qu'il avait traversé, et, remontant son cours, il rentra dans le grand bois de pins qui couvrait la contrée.

Il suivait un petit sentier, marchant au grand pas de son cheval, et songeant au* nouvelles qu'il allait apprendre, lorsqu'à un tournant du chemin, il vit à vingt pas devant lui, un de ses hommes d'ar-

mes. Celui-ci voulut fuir ; il n'était plus temps.

— Où vas-tu, et d'où viens-tu, dit ïsambert?

— Je vais voir un de mes amis qui demeure ici près, dit le soldat.

— Et tu portes ton costume de guerre et tes armes, comme si tu allais détrousser les passants ?

— Les chemins ne sont pas sûrs, messire.

— Pourquoi fuyais-tu en me voyant ?

— Je craignais de vous déplaire.

— Tu n'as pas de permission ?

— Non, Monseigneur.

— Et que portes-tu dans ce sac, qui bouge et qui remue ?

— Ce sont des louveteaux , messire, que je porte noyer.

— Des louveteaux en ce temps-ci ! Faisles moi voir?

Le soldat hésitait ; mais le cavalier te-

nait à la main son épieu de chasse, et il manquait rarement son coup.

Où est la mère de ces louveteaux ? Où as-tu pris ce nid ?

— C'est une louve apprivoisée.

— Tu mens, dit Isambert.

Le soldat aurait bien voulu d'un coup de hache d'armes se débarrasser de l'importun questionneur ; mais le chevalier était trop prudent pour se laisser surprendre ; dans ces temps de luttes intérieures, dans ces grands bois, dans ces sentiers isolés, tout homme pouvait devenir un ennemi, toute rencontre pouvait être dangereuse, et Isambert, sans avoir aucun soupçon, tenait son arme prête à tout événement ; sans combat, le soldat se sentait vaincu.

En ce moment, un petit gémissement se fit entendre, le soldat pâlit.

— Ce n'est pas un cri de louveteau, mon maître, ouvre ton sac.

La voix du châtelain était irritée, le

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soldat ouvrit le sac, et le cavalier penché sur l'ouverture, vit de petits pieds et de petits bras entrelacés, des petits corps blancs qui remuaient; l'impression du froid leur fit pousser un douloureux vagissement.

— Ce sont des enfants, s'écria le cavalier, où les as-tu pris, malheureux, au nom du ciel ? ,

— Ce sont vos enfants, messire, que la noble dame d'Urfé m'a dit d'emporter loin d'elle, balbutia le soldat, ; et voyant dans les yeux d'Isambert plus d'intérêt que de colère : et je les portais à une ferme éloignée, ajouta-t-il, pour qu'on en prit soin et qu'on les élevât, car il eût été dommage de les faire périr ; ils sont si beaux !

Tuer mes enfants, xion certes ! si nous ne pouvons donner à chacun d'eux un château et des domaines , nous leur donnerons une épée ; le monde est grand et Dieu veillera sur eux.

Isambert avait bien deviné la crainte de son épouse ; mais il n'avait pas voulu laisser entrevoir ce secret à son soldat; il frémissait du courage de la châtelaine, mais il ne doutait pas de sa vertu.

— Viens avec moi j'achèterai ton silence. Pour que la dame d'Urfé ne puisse pas t'interroger, tu te mettras au service de quelque seigneur éloigné, mais que ta langue soit muette. Tiens ton sac avec précaution, et marche devant moi.

Le sire d'Urfé revint sur ses pas et, prenant à droitè, il se dirigea vers un petit village dont les cheminées fumaient non loin des bords de la Loire.

A l'entrée du village, une maison forte s'élevait, contrastant, par l'épaisseur de ses murailles, avec les pauvres cabanes qui l'entouraient. Quand ils furent devant la porte, le chevalier descendit de cheval, et prenant le sac des mains du soldat, il lui tendit sa bourse.

— Prends, lui dit-il, je ne sais si je

devrais te récompenser ou te punir ; dans le doute, j'aime mieux être généreux.

Fuis loin d'ici et surtout garde le silence.

Le soldat prit la bourse, fit un geste de respect et d'adieu, et s'enfuit.

— Marie ! Denis ! cria le chevalier , allons, venez, mes enfants. Tiens, Denis, emmène mon cheval; et toi, Marie, prends ce sac, mais bien doucement; c'est un surcroît de famille que je t'apporte.

— Jésus ! mon Dieu ! dit la jeune femme en joignant les mains, qu'est-ce que c'est que tous ces enfants ?

— Marie, tu as appelé la colère du ciel sur la femme qui t'avait outragée; le ciel t'a exaucée ; ces enfants sont à moi.

— À vous, messire ? et la jeune femme rougit en reculant d'un pas, mais se rapprochant aussitôt : ils sont à vous ? Oh !

que je vais en prendre soin ! Vous me les confiez, messire? vous me les confiez?

— C'est ainsi que tu te venges, Marie ; Dieu te récompensera; et le jeune chàte-

lain raconta aux deux époux ce qui s'était passé.

— Nous vous promettons le secret, messire ; mais si la dame d'Urfé vient de ce côté?

— Elle n'y viendra pas, dit le chevalier, car elle sait que vous y habitez. L'instant d'après il avait repris le chemin du château.

Quand Isambert rentra au château de la Bâtie, on accourut pour le féliciter, mais la joie qu'il affectait était loin de son cœur. Il se rendit dans la chambre de son épouse, prit son nouveau-né dans ses bras, donna un baiser à la jeune mère, et, sans lui dire une parole, redescendit l'escalier en essuyant une larme; Hirmantride fit signe à la nourrice.

— Sàurait-il notre secret ? dit-elle. 11 est sorti sans me parler, c'est la même indifférence qu'autrefois, et cependant il a tenu son fils dans ses bras, il Ta regardé avec complaisance, il m'a baisée

au front ; quel caractère incompréhensible ! Il est bon, mais s'il savait tout ! <

— Prenez courage, madame, il n'a pas l'air si méchant ; ce qui n'empêche pas que chaque jour je ne regrette nos belles montagnes de la Forêt-Noire et les beaux chevaliers qui vous y faisaient la cour.

— Ne rappelle pas ces souvenirs. Je suis l'épouse d'Isarabert, je l'aime, et je lui ai voué mon existence ; c'est pour le suivre que j'ai quitté ma famille, c'est pour assurer mon honneur et son repos que j'ai sacrifié mes enfants, s'il fallait faire plus encore, je le ferais.

Pendant ce temps Isambert pleurait; son àme sensible se révoltait.

— Quelle femme j'ai épousée ! se disaitil. Le ciel m'éprouve rudement; cherchons à tirer le meilleur parti des circonstances et affectons la galté.

Les chasseurs ne revinrent que bien avant dans la nuit. Isambert se mêla à leurs jeux ; on aurait dit qu'il cherchait

à s'étourdir d'une lourde pensée et que le bonheur d'être père l'effrayait. Sa joie étonnait les convives, mais, les jours suivants, il redevint calme, et s'il fut toujours un ardent chasseur, à table il n'était plus un joyeux compagnon comme par le passé.

Le printemps ramena la famille au château d'Urfé. Là, Isambert s'occupa de ses vassaux, de ses domaines, et son influence grandit dans la comté. Souvent il se rendait à Montbrison où le comte de Forez ne faisait plus rien d'important sans le consulter ; les années suivantes on guerroya et Isambert se montra chevalier vaillant comme il avait été conseiller habile.

Hirmantride avait fini par ne plus aller au château de la Bâtie. Cette résidence lui déplaisait. Elle préférait les belles montagnes du château d'Urfé et les grands bois qui l'entouraient, et, malgré les invitations les plus pressantes de la cour forézienne, malgré sa jeunesse et sa

beauté, jamais on ne la voyait dans les fêtes et les plaisirs ; sa vie s'écoulait doucement dans la solitude, tout occupée des soins qu'elle donnait à son fils.

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