‹ Deux nouvelles foréziennesChapitre 8 sur 8 · LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE

Six ans se passèrent ainsi, Isambert chassait, portait la guerre, protégeait ses alliés et maintenait la paix dans ses domaines ; partout il était craint et chéri.

Un jour, il entra dans le parloir où la châtelaine filait, son fils assis à ses pieds.

— Douce amie, dit-il, ne viendrez-vous point cette année à notre château de la Bâtie ?

— Non, messire, s'il vous plaît, je resterai au château d'Urfé.

— Voici l'automne, et les chasses vont

commencer ; vous ne me laisserez pas aller seul.

— Vous avez vos compagnons, messire,

— Assez longtemps nous avons été privés de votre présence. Depuis bien des semaines je suis absent, et, maintenant que je vais descendre dans la plaine, faudrait-il donc encore être privé du bonheur de vous voir ?

— C'est un bonheur dont vous vous passez facilement, je crois, messire ; au reste, je suis tellement flattée d'être une fois nécessaire à vos plaisirs que je me ferai un devoir de vous suivre.

— Vous viendrez ?

— Oui, messire.

— Avec plaisir ?

— Vous m'étonnez, messire ; pourquoi cette insistance? Depuis quand n'est-ce plus un plaisir pour votre épouse d'être empressée à vos ordres et à vos désirs ?

Isambert lui tendit la main.

— Noble dame, dit la nourrice quand Isambert fut sorti , on dirait que mon seigneur va redevenir ce qu'il était dans la Souabe, alors qu'il était si gentil cavalier.

La dame d'Urfé devint rêveuse.

— Pourquoi ce retour de tendresse de mon époux, se dit-elle? il y a là quelque chose que je ne comprends pas.

Deux jours après, des cavaliers descendus des montagnes occidentales du Forez traversaient au petit pas la vaste plaine qui se déroulait devant eux. A leur aspect, les serfs quittaient leurs travaux, s'approchaient du chemin et saluaient avec joie ; les enfants accouraient se mettre entre les jambes des chevaux, les femmes venaient aux fenêtres de leurs cabanes ; le chef de cette troupe rendait les saluté avec courtoisie , et la jeune dame qui chevauchait à ses côtés souriait avec bonté.

Quand ils furent à quelque distance du château de la Bâtie, le jeune homme dit en montrant ses hautes tourelles :

— Hirmantride, c'est ici que vous m'avez rendu père.

La dame rougit, baissa la tête et ne dit rien de la soirée.

Le lendemain, un cavalier partit au point du jour ; un grand remuement se faisait dans le château. Isambert donnait des ordres et chacun s'empressait d'obéir.

Hirmantride reposait encore, et on voulait que tout fut prêt pour son .réveil.

Quand la nourrice vint annoncer que sa maîtresse était levée et qu'elle se disposait à descendre , Isambert s'élança et monta dans l'appartement de la châtelaine.

— Douce amie, descendez au plus vite, venez voir une couvée de petits louveteaux qu'on m'a apportée ce matin.

A ce mot de louveteaux, la châtelaine s'arrêta pâle et tremblante, et, la main appuyée contre le chambranle de la porte, elle sembla attendre l'arrêt d'une condamnation.

— Douce amie, d'où vient cette hési-

tation? Craignez-vous quelque danger?

Ces louveteaux sont jeunes, il y en a huit, mais ils ne sont pas méchants.

La châtelaine devint plus pâle encore, ses genoux fléchirent et il lui sembla qu'un voile s'abaissait sur ses yeux.

— Allons, venez, donnez-moi le bras.

Vous aurez passé une mauvaise nuit, et la fatigue d'hier ne s'est pas complètement dissipée.

Tous deux descendirent l'escalier ; la jeune femme se laissait entraîner, elle marchait sans but et sans pensée ; il lui semblait qu'elle allait au supplice ; le visage de son époux n'avait cependant rien d'irrité.

— Depuis longtemps , j'ai remarqué, belle amie, que toujours vous vous troublez, quand on parle de louveteaux. Vous serait-il arrivé , dans nos bois, quelque aventure ? Vous n'avez , du reste, rien à craindre de ceux-ci.

La châtelaine demeura immobile et

comme foudroyée sur le seuil de la grande salle ; au milieu de la chambre, huit petits garçons habillés de même, du même âge et de la même taille, attendaient, debout et rangés à côté les uns des autres ; tous ressemblaient à son époux.

La châtelaine poussa un cri ; elle passa sa main sur ses yeux. Etait-ce un rêve ?

Pardonnez-moi ! dit-elle au châtelain; puis, s' élançant, prompte comme une biche, elle courut vers les enfants. Us sont à moi ! s'écria-t-elle ; et, les pressant dans ses bras, les couvrant de baisers : ils sont à moi ! Oh ! quelle que soit la punition que j'ai méritée, je suis contente, je puis mourir ; j'ai revu mes enfants.

Tout-à-coup, à travers ses larmes, elle aperçut son époux qui lui tendait les bras.

— Tu m'aimes encore ? dit-elle, en s'élançant vers lui, et cachant sa tête dans son sein, moi si coupable! dis-moi que tu m'as pardonnée !

— Douce amie, nous avons bien souf-

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fert ; maintenant, que ferons-nous de ces enfants? ils sont grands et forts ; les élèverons-nous avec notre fils ?

— Oh ! j'aurai assez d'amour pour tous!

La châtelaine aperçut Marie qui pleurait dans un coin de la salle.

— Et vous, Marie, me pardonnerezvous ?

Marie ne répondit qu'en se jetant aux pieds de la châtelaine.

— Pauvre femme I vous vous êtes noblement vengée ; ce ne sera pas trop de l'amitié de toute ma vie pour me dédommager auprès de vous.

Le soir, il y eut fête au château de la Bâtie. Les châtelains des environs vinrent partager la joie des deux époux, et Aubry, plus gai qu'à l'ordinaire, disait, en remplissant les hanaps : C'est du vin de l'évêque de Mâcon ; je n'ai rien bu de meilleur, depuis le jour où nous avons pillé les caves du prieur de Montverdun, et

défoncé ses tonneaux ; ah ! la belle fête que nous fîmes !

— Pouvez -vous rappeler ces souvenirs ! disait Gertrude.

— Ah î c'était le bon temps, alors ; j'étais jeune et je n'étais pas marié : c'est la plus belle époque de ma vie.

FIN DE Là DAME d'uRFE.

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