‹ Deux opuscules de MontesquieuChapitre 17 sur 26 · RÉPUTATION · texte numérisé non relu

RÉPUTATION

Un honnête homme qui est considéré dans le monde est dans Tétat le plus heureux où Ton puisse être; il jouit à tous les instants des égards de tous ceux qui l'entourent; il trouve dans tous les riens qui se passent, dans les moindres parole-, dans les moindres gestes, des marques de l'estime publique, et son âme est délicieusement entretenue dans cette satisfaction qui fait sentir les satisfactions, et ce plaisir qui égayé les plaisirs mêmes. La considération contribue bien plus à notre bonheur que la naissance, les richesses, les emplois, les honneurs; je ne sache pas dans le monde de rôle plus triste que celui d'un grand seigneur sans mérite, qui n'est jamais traité qu'avec des expressions frappées de respect, au lieu de ces traits naïfs et délicats qui font sentir la considération.

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Quoique la politesse semble être faite pour mettre au môme niveau, pour le bien de la paix, le mérite de tout le monde, cependant il est imp sible que les hommes veuillent ou puissent se déguiser si fort, qu'ils ne fassent sentir de grandes différences entre ceux à qui leur politesse n'a oin d'accorder rien, ei ceux à qui il faut qu'elle accorde tout; il est facile de se mettre au fait de cette espèce de tromperie, le jeu est si forl à découvert, les coups reviennent si souvent, qu'il est rare qu'il v ait beaucoup de dupes.

Ce qui fait que si peu de gens obtiennent la considération, c'est l'envie démesurée que l'on .a de l'obtenir, il ne nous suffit pas de nous distinguer dans le cours de notre vie, nous voulons encore nous distinguer à chaque moment, et pour ainsi dire en détail; or c'est ce que les qualités réelles, la probité, la bonne foi, la modestie, ne donnent pas : elles font seulement un mérite général, mais il nous faut une distinction pour l'instant présent; voilà ce qui fait que nous disons si souvent, un bon mot qui nous déshonorera demain, que, pour réussir dans une société, nous nous perdons dans quatre, et que nous copions sans cesse des originaux que nous méprisons.

D'ailleurs, dans l'envie que nous avons d'être considérés, nous ne pesons pas, mais nous comptons les suffrages : pour imposer à trois sots, nous avons la hardiesse de choquer un homme d'esprit.

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mais cet homme d'68pfit nous nuira plus dans la suite que les trois autres ne nous seront utile- : nous courons après les billets blancs et manquons les billets noirs.

On l'ait plus de cas des hommes par rapport aux qualités de leur esprit, que par rapport à celles de leur cceur, et peut-être n'a-t-on pas grand tort, outre que le cœur est plus caché, il est à craindre que les grandes différences ne soient dans l'esprit et les petites dans le cœur; il semble que les sentiments du cœur dépendent plus de l'économie générale de la machine qui dans le fond est la même chose, et que l'esprit dépende plus dune construction particulière qui diffère dans tous les sujets.

Les sentiments se réduisent tous à l'estime et à l'amour que nous avons pour nous-mêmes, au lieu que nos pensées varient à l'infini.

11 v a une chose qui, par un grand malheur, nous ote plus la considération que les vices, ce sont les ridicules, un certain air gauche déshonore bien plus une femme qu'une bonne galanterie; comme les vices sont presque généraux, on est convenu de se faire bonne guerre, mais chaque ridicule étant singulier on le traite sans quartier.

La réputation contribue moins à notre bonheur que la considération, car, quand un homme célèbre s'est une fois fait à cette idée que quelques étrangers l'estiment beaucoup, le voilà au bout de son

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'heur, l'impression ne s'en renouvelle que dans

les occasions.

Nous obtenons la considération de ceux avec qui nous vivons, et la réputation de ceux que nous ne connaissons pas; mais la grande différence esl que la considération est le résultat de toute une v le, au lieu qu'il ne faut souvent qu'une sottise pour nous donner de la réputation.

11 n'est rien de si difficile que de soutenir ^a réputation, en voici la raison : celui qui loue quelqu'un ne le fait ordinairement que pour taire ressortir la finesse de son discernement, en louant un homme on se félicite de l'avoir rendu louable et d'avoir trouvé son mérite qui avait échappé aux autres yeux, on veut donner quelque chose du sien; mais comme on ne donne rien à un homme dont la réputation est faite, que l'on ne parle de lui qu'avec tout le monde, on aime mieux lui préférer un homme peu connu: de là tant de réputations faites et perdues, et de là cette contradiction éternelle dans le jugement des hommes.

Les réputations brillantes sont les plus exposée . car il n'y a aucun mérite à les trouver; il paraît bien plus ingénieux de savoir les anéantir; le brillant du Prince Eugène a relevé des trois quarts le mérite d'un autre général de l'Empereur; le brillant de Monsieur le Prince a infiniment servi à la gloire de Monsieur de Turenne; et on peut

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