‹ Deux opuscules de MontesquieuChapitre 18 sur 26 · CONSIDERATION ET REPUTATION · texte numérisé non relu

CONSIDERATION ET REPUTATION

dire que la conquête de l'Univers a fait tort a Alexandre, lorsqu'on Ta comparé à César.

L'orgueil des hommes est presque la cause unique de tous les effets moraux, on s'impatiente dans la recherche des causes morales de le trouver toujours sur son chemin, et d'avoir toujours la même chose à redire.

Cet orgueil qui entre dans tous nos jugements met une certaine compensation dans toutes les choses d ici bas, et venge bien des gens des injures de la fortune.

Un homme est d'une noblesse distinguée, s'il n'a point de bien on lui laissera sa noblesse, on se plaira même à la relever, mais si sa fortune donne de l'envie on examinera sa naissance avec les yeux de l'envie, — non seulement on lui disputera la chimère, mais aussi on lui ôtera du réel: que deux hommes portent le même nom soyez sûr que le courtisan sera le faux et le provincial le bon.

Ce n'est pas qu'il ne puisse arriver que Ton conserve sa réputation, soit que l'envie ne réussisse pas toujours, soit que de certains moyens que fournit la prudence la soutiennent contre l'envie.

Pour acquérir la réputation, il ne faut qu'un grand jour, et le hasard peut donner ce jour; mais pour la conserver il faut payer de sa personne presque à tous les instants.

Quelquefois on y réussit par sa modestie, d'autre-

t'ois 01. utient par son audace; souvent l'envie

s'élève contre lui audacieux ci souvent clic s'irrite de voir un homme modeste couvert de gloire.

Cependant le meilleur de tous les moyens que Ton puisse employer pour conserver sa réputation, c'est celui de la modestie qui doit empêcher les hommes de se repentir de leurs suffrages, en leur faisant voir que Ton ne s'en sert pas contre eux.

11 y a un moyen de conserver sa réputation, qui console même de ne l'avoir pas conserve e, c'est la vertu.

Et c'est un grand avantage de la rechercher dans l'exercice de ces actions qui sont bonnes parce qu'elles nous la donnent, et qui sont bonnes encore lorsqu'elles ne nous la donnent pas.

De toutes les vertus celle qui contribue le plus à nous donner une réputation invariable, c'est l'amour de nos concitoyens. Le peuple qui croit toujours qu'on l'aime peu et qu'on le méprise beaucoup, n'est jamais ingrat de l'amour qu'on lui accorde; dans les républiques où chaque citoyen partage l'empire, l'esprit populaire le rend odieux, mais dans les monarchies où l'on ne va à l'ambition que par l'obéissance ou et par rapport au pouvoir la faveur du peuple n'accorde rien lorsqu'elle n'accorde pas tout, elle donne une réputation sûre, parce qu'elle ne peut être soupçonnée d'aucun motif qui ne soit vertueux.

Ce qui perd la plupart des gens, c'est qu'ils

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ne soutiennent pas leur caractère, cela veut dire qu'ils nVn ont point de fixe, ce qui est le pire de tous les caractères; un homme qui aura acquis la réputation d'un homme vrai et qui devient adroit courtisan, perd la réputation d'un homme Vfai et m'obtient pas celle d'adroit courtisan.

Lorsqu'un homme s'est signalé par de belles actions, des honneurs peuvent le relever encore davantage, mais il se dégradera s'il paraît trop les rechercher; il doit être content de lui et penser que l'effet propre et naturel des dignités est de sauver de l'oubli ceux qui ne sont pas assez heureux pour s'être distingués par leur mérite personnel.

Je le demande à tout le monde, qui est-ce qui pense que le fameux coadjuteur ait été cardinal?

Si le hasard nous a mené sans mérite à la réputation, il faut nous en réjouir en secret, et rire tout bas aux dépens du peuple et au nôtre.

J'ai quelque idée que Gracian a dit à peu près que si le mérite est plus grand que la réputation il faut le « produire, parce qu'on montre le mérite; si la réputation est au-dessus du mérite, il faut être très réservé de peur de ne montrer que de la réputation.

1 . Il est probable que Montesquieu fait allusion au texte espagnol de Baltasar Gracian, texte qu'Amclot de la Houssaye lui paraîtrait avoir médiocrement rendu dans sa traduction.

Nous pensons aussi que, dans le texte de Montesquieu, on devrait lire : «il faut SE produire». Le passage correspondant de la marquise de Lambert confirmerait cette leçon, aussi bien que la fin de l'alinéa de Montesquieu.

MONTESQUI!

Il n'y a rien de plus propre à détruire ou à soutenir une grande réputation que la faveur, parce quelle expose un homme qui a paru dans le grand jour, à un jour encore plus grand; mais quel mérite ne faut- il pas pour jouir à la face de toute la terre d'une chose pour laquelle tant de gens se sont déshonorés sans pouvoir l'obtenir.

11 est difficile d'acquérir de grandes richesses sans perdre l'estime publique, à moins que l'on n'ait acquis auparavant tant d'honneurs et tant de gloire que les richesses soient pour ainsi dire venues d'elles-mêmes comme un accessoire qui en est presque inséparable, pour lors on jouit de ses richesses comme d'un vil prix de la vertu : qui est-ce qui a jamais été choqué des grands biens du Prince Eugène? ils ne sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples des Dieux.

Ce qui fait que l'envie s'irrite plus contre les richesses que contre les honneurs, c'est qu'elle y trouve plus de prise, on sait au juste qu'un cordon bleu est un cordon bleu, et rien de plus, mais on ne sait pas si un homme à qui on voit acquérir un million n'en a pas acquis quatre.

Il n'y a rien qui conserve et qui fixe mieux la réputation que la disgrâce; il n'y a point de vertus que le peuple n'imagine en faveur de celui qu'il plaint ou qu'il regrette.

Marius revint d'Afrique, dit magnifiquement

Florus, plu ad après ses disgrâces, car sa

prison, sa fuite, son exil avaient jeté sur sa dignité une espèce d'horreur sacrée : cavccr,calenœ,fuga, ex i Hum horrificaverant dignitatem*

L'histoire conserve avec bien plus de soin la mémoire des grandes catastrophes que celle des règnes heureux et tranquilles; la fable même a toujours signalé ses héros par quelques revers; l'homme n'est que haut dans la prospérité, mais il est grand dans l'adversité.

Mais, comme la plupart des hommes ne sont pas dans un état assez élevé pour être outragés de la fortune, ils ont la retraite, qui souvent fait en leur faveur l'effet de la disgrâce.

Vn grand homme de notre siècle se retira bien à propos, c'était le lendemain d'une belle action, et il sut donner à ce trait de vertu un motif plus vertueux encore. Mais le monde est une carrière qu'il est difficile de bien commencer et de bien finir; l'expérience nous manque pour l'un, souvent elle nous nuit pour l'autre.

D'ailleurs une infinité de gens par leur vie passée se sont ôté la ressource d'une belle retraite, elle ne serait plus regardée que comme le désespoir d'un homme accablé du souvenir de ses dérèglements ou de ses disgrâces, ce qui n'a rien de noble en lui-même.

Vx\q chose bien nécessaire pour bien soutenir sa réputation, c'est de bien connaître le génie de

M< JUIE1

son siècle, il y a eu des fautes faites par d'illustres

personnages qui faisaient bien voir qu ils ne savaient avec quels hommes ils vivaient et qu'ils ignoraient les Français comme les Japonais.

Il y a dans chaque siècle de certains préjugés dominants dans lesquels la vanité se trouve mêlée avec la politique ou la superstition, et ces préjugés sont toujours embrassés par les gens qui veulent avoir de la réputation par des voies plus faciles que celles de la vertu. J'aurais bien des choses à dire sur notre siècle, mais je ne parlerai que de ceux qui Font précédé; lorsque Luther et Calvin publièrent leur Réforme, le bon air fut d'être luthérien ou calviniste, et ceux qui voulurent passer pour gens d'esprit furent portés à suivre le parti qui les distinguait du théologien ignorant et du peuple superstitieux. Depuis que les nations entières ont décidé pour Tune ou pour l'autre église, il y a toujours eu des opinions que ceux qui veulent avoir de la réputation ont particulièrement affectées ».

i . Au verso de la dernière page, le secrétaire du Président de Montesquieu a écrit : « Sur la Considération, »

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