EN EUROPE
C'est une question qu'on peut faire si, dans L'état où est actuellement l'Europe, il peut arriver qu'un Peuple y ait, comme les Romains, une supériorité constante sur les autres.
Je crois qu'une pareille chose est devenue moralement impossible : en voici les raisons. De nouvelles découvertes pour la guerre ont
i . Sur le faux-titre, Montesquieu a écrit de sa main : « Ceci a este imprimé sur une mauvaise copie, je le fais réimprimer sur une autre selon les corrections que j'ai faites icy. » — A la suite, Al. Honorât Lamé, frère du ministre, a inscrit cette mention: « Le Président de Montesquieu. » — Sur la première page du texte, l'auteur dit : « J'ay écrit qu'on supprimât cette copie et qu'on en imprima une autre si quelque exemplaire avoit p<t de peur qu'on interprétât mal quelques endroits. >
Les notes suivies de la marque (M.) sont celles qui se trouvent dans la plaquette imprimée que nous reproduisons ici.
Dans le numérotage qui suit, après chaque chiffre romain, Montesquieu a écrit la lettre m., abréviation de masimp, sans doute.
2. En marge, Montesquieu a écrit: c plus difficile qu'elle n'a jamais été, en voicy les raisons. >
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égalé les forces de tous les hommes, & par conséquent de toutes les Nations.
Le Droit des gens a changé, &, par les Lobe
d'aujourd'hui, la guerre se fait de manière qu'elle ruine par préférence ceux qui y ont de plus grands avantages.
Autrefois on détruisoit les Villes qu'on avoit prises, on vendoit les terres, &, ce qui alloit bien plus loin, tous les habitans. Le saccageraient d'une ville payoit la solde d'une Armée, & une Campagne heureuse enrichissoit un Conquérant. A présent qu on n'a plus qu'une juste horreur pour toutes ces barbaries, on se ruïne à prendre des places qui capitulent, que Ton conserve, 8c que Ton rend la plupart du tems.
Les Romains portoient à Rome dans les Triomphes toutes les richesses des Nations vaincues. Aujourd'hui les victoires ne donnent que des Lauriers stériles.
Quand un Monarque envoyé l une Armée dans un païs ennemi, il envoyé en même tems une partie de ses thrésors pour la faire subsister; il enrichit le païs qu'il a commencé de conquérir, 6c très-souvent il le met en état de le chasser lui-même.
Le luxe qui a augmenté a donné à nos Armées des besoins qu'elles ne dévoient point avoir. Rien n'a plus aidé la Hollande à soutenir les grandes guerres qu'elle a eues que le Commerce qu'elle
i . Montesquieu surcharge par un / la lettre i .
MONARCHIE UNIVERSELLE i;>
faisoit de la consommation de ses Armées, de celles de ses Alliés, Js: même de celles de ses
Ennemis.
On fait aujourd'hui la guerre avec tant d'hommes qu'un Peuple qui la feroit toujours s'épuiseroit
infailliblement.
Autrefois on cherchoit des Armées pour les mener combattre dans un païs. A présent on cherche des païs pour y mener combattre des Armées.
De plus il y a des raisons particulières qui font qu'en Europe la prospérité ne peut être permanente nulle part, & qu'il y doit avoir une variation continuelle dans la puissance qui dans les trois autres Parties du Monde est, pour ainsi dire, fixée.
L'Europe fait à présent tout le Commerce & toute la Navigation de l'Univers : or, suivant qu'un Ktat prend plus ou moins de part à cette Navigation ou à ce Commerce, il faut que sa puissance augmente ou diminue. Mais comme la nature de ces choses est de varier continuellement, & d'être relatives à mille hazards, surtout à la sagesse de chaque Gouvernement, il arrive qu'un Etat qui paroît victorieux au dehors se ruine au dedans, pendant que ceux qui sont neutres augmentent leur force, ou que les vaincus la reprennent; 8c
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la décadence commence sur-tout dans le tems d plus grands succès qu'on ne peut avoir ni maintenir que par des moyens violens.
On sait que c'est une chose particulière aux Puissances (ondées sur le Commerce 8c sur l'industrie, que la prospérité même y met des bornes. Une grande quantité d'or & d'argent dans un Etat, taisant que tout y devient plus cher; les ouvriers se font payer leur luxe & les autres Nations peuvent donner leurs marchandises à plus bas prix.
Autrefois la pauvreté pouvoit donner à un Peuple de grands avantages : voici comment.
Les Villes ne se servant dans leurs guerres que de leurs Citoyens, les Armées de celles qui étoient riches étaient composées de gens perdus par la mollesse, l'oisiveté, 8c les plaisirs; ainsi elles étoient souvent détruites par celles de leurs voisins qui, accoutumés à une vie pénible 6c dure, étoient plus propres à la guerre 8c aux exercices militaires de ces tems -là. Mais il n'en est pas de même aujourd'hui que les Soldats, la plus vile partie de toutes les Nations, îï ont pas plus de luxe les uns que les autres, qu'on n'a plus besoin dans les exercices militaires de la même force 8c de la même adresse, 8c qu'il est plus aisé de former des troupes réglées.
Souvent un Peuple pauvre se rendoit formidable à tous les autres, parce qu'il étoit féroce, 8c
Monarchie universelle [5
que, sortant de ses déserts, il paroissoit tout entier & tout à coup devant une Nation qui n'avoit de force que par le respect que l'on a voit pour elle. Mais aujourd'hui que les Peuples tous policé:; sont, pour ainsi dire, les Membres dune grande République, ce sont les richesses qui font la puissance, n'y ayant point aujourd'hui de Nation qui ait des avantages qu'une plus riche ne puisse presque toujours avoir.
Mais ces richesses variant toujours, la puissance change de même; & quelque succès qu'un Etat Conquérant puisse avoir, il y a toujours une certaine réaction qui le fait rentrer dans l'état dont il étoit sorti.
Si Ton se rappelle les Histoires, on verra que ce ne sont point les guerres qui depuis quatre cens ans ont fait en Europe les grands changement; mais les Mariages, les Successions, les Traités, les Edits; enfin c'est par des dispositions civiles que l'Europe change & a changé.
Bien des gens ont remarqué qu'on ne perd plus tant de monde dans les batailles qu'on faisoit
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autrefois, c est -à -dire, que les guerres sont moins décisives.
J'en donnerai une raison bien extraordinaire, c'est que les gens de pied n'ont plus d'armes défensives] autrefois ils en avoient de si pesantes, que, quand l'Armée étoit battue, ils les jettoient d'abord1 pour se sauver2 : aussi voit- on dans les Histoires des fuites, 8c non pas des retraites.
Dans le combat l'armure légère étoit livrée à la boucherie, aux pesamment armés; dans la défaite les pesamment armés étoient exterminés par l'armure légère.
Les desseins qui ont besoin de beaucoup de tems pour être exécutés ne réussissent presque jamais, l'inconstance de la fortune, la mobilité des esprits, la variété des passions, le changement continuel des circonstances, la différence des causes font naître mille obstacles.
Les Monarchies ont sur- tout ce desavantage qu'on s'y gouverne tantôt par les vues du Bien public, tantôt par des vues particulières, 8: qu'on y suit tour à tour les intérêts des Favoris, des Ministres 8c des Rois.
i. Voyez toute V Histoire de Tite-Live. (M.)