Montesquieu a ajouté : < ou ils restoient sans défense
Or les Conquêtes demandant aujourd'hui plus de tems qu'autrefois, elles sont devenues à proportion plus difficiles.
On voit bien que les choses sont parmi nous dans une situation plus ferme qu'elles n'étoient dans les anciens tems. La Monarchie d'Espagne dans les guerres de Philippe III contre la France, malheureuse pendant vingt -cinq Campagnes, ne perdit qu'une petite portion d'un coin de terre qu'on attaquoit. Le plus petit Peuple qu'il y eut pour lors en Europe soutint contre elle une guerre de cinquante ans avec un avantage égal; & nous avons vu de nos jours un Monarque, accablé des plus cruelles playes qu on puisse recevoir, Hochsted, Turin, Ramilli, Barcelone, Oudenarde, Lille, soutenir la prospérité continuelle de ses ennemis sans avoir presque rien perdu de sa grandeur.
Il n'y a point d'exemple dans l'Antiquité d'une ' Frontière telle que celle que Louis XIV se forma du côté de la Flandre lorsqu'il mit devant lui trois rangs de Places pour défendre cette partie de ses Etats qui étoit la plus exposée.
i . L*Asie n'est pas à beaucoup près si forte que l:Eurupe : Candaharest la seule Barrière entre le Mogol & la Perse; Bagdat entre la Perse & les Turcs; Asoph entre les Turcs & les Moscovites; Alhnsin entre les Moscovites & les Chinois. CM.)
lS MONTESQUIEU
A présent nous nous copions sans cesse : le Prince Maurice trouve- 1- il Fart d'assiéger les Places? nous y devenons d'abord habiles. Coehorn change- 1- il de manière? nous changeons aussi. Quelque Peuple se sert- il d'une arme nouvelle? tous les autres l'essaient soudain. Un Etat augmcnte-t-il ses troupes, met-il un nouvel impôt? c'est un avertissement pour les autres d'en faire autant. Enfin, quand Louis XIV emprunte de ses sujets, les Anglais 8c les Hollandois empruntent des leurs.
Chez les Perses, il y avoit un tems infini que Tisapherne étoit révolté et on l'ignoroit à la Cour. Polybe nous dit que les Rois ne savoient pas si le gouvernement de Rome étoit Aristocratique ou Populaire; 8c quand Rome fut Maîtresse de tout, Pharnace qui offrit sa fille à César, ne savoit pas si les Romains pouvoient épouser des femmes Barbares 8c en avoir plusieurs.
Mil
En Asie on a toujours vu de grands Empires; en Europe, ils n'ont jamais pu subsister. C'est que l'Asie que nous connoissons a de plus grandes plaines, est coupée à plus grands morceaux par
MONARCHIE UNIVERSELLE [g
les Montagnes et les Mers; 8c comme elle est plus au Midi, les Fleuves moins grossis y forment de moindres barrières ■ .
Un grand Empire suppose nécessairement une autorité despotique dans celui qui le gouverne, il faut que la promtitude des resolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées, que la crainte empêche la négligence du2 Gouverneur & du Magistrat éloigné, que la Loi soit dans une seule tète, c'est à dire, changeante sans cesse, comme les accidens qui se multiplient toujours dans l'Etat à proportion de sa grandeur 3.
Sans cela 4, il se feroit un démembrement des parties de la Monarchie; & les divers Peup'es, lassés d'une domination qu'ils regarderoient comme étrangère, commenceroient à vivre sous leurs propres Loix 5. La Puissance doit donc être toujours despotique en Asie, car si la servitude n'y étoit pas extrême, il se feroit d'abord un partage que la nature du paï's ne peut pas souffrir.
i. Montesquieu a ajouté en marge: « Les montagnes y sont moins couvertes de neige. >
2. Il faut nécessairement dans un vaste Empire de grandes Années toujours éloignées, souvent inconnues du Prince. (M.)
3. Montesquieu a écrit: « Mis dans les loix. » (V. 1. V1I1, ch. XIX de V Esprit des Lois.
4. L'Exemple de la Monarchie d'Espagne n'est pas contraire à ce que je dis, car les Etats d'Italie & de Flandre étoient gouvernés par leurs Loix, &. étoient payés pour ieur dépendance par des sommes immenses que les Espagnols leur apportoient, & les Indes sont retenues par une chaîne d'une espèce particulière. (M.) — Montesquieu a écrit en marge : c Mis dans les Loix.