‹ Deux opuscules de MontesquieuChapitre 9 sur 26 · XV · texte numérisé non relu

XV

Les ennemis d'un grand Prince qui a régné de nos jours l'ont mille fois accusé plutôt sur leurs craintes que sur leurs raisons, d'avoir formé 8: conduit le projet de la Monarchie universelle. S'il y avoit réussi, rien n'auroit été plus fatal à l'Europe, à ses anciens sujets, à lui, à sa famille. Le Ciel qui connoît les vrais avantages fa mieux

i. V. Esprit des Lois, l. XXI. ch. xxil.

servi par des défaites qu'il n'aurait fait par des victoires, &, au lieu de le rendre le seul roi de l'Europe, il le favorisa plus en le rendant le plus puissant de tous «.

Mais quand il auroit gagné la fameuse Bataille où il reçut le premier échec, bien loin que l'ouvrage eut été achevé, il F auroit à peine commencé; il auroit fallu étendre davantage ses forces & ses frontières. L'Allemagne, qui n entroit presque dans la guerre que par la vente de ses Soldats, l'aurait faite de son chef; le Nord se seroit élevé; toutes les Puissances neutres se seroient déclarées; & ses Alliés auraient changé d'intérêts.

Sa Nation qui dans les païs étrangers n'est jamais touchée que de ce qu'elle a quitté; qui, en partant de chez elle, regarde la gloire comme le souverain-bien, &, dans les lieux éloignés, comme un obstacle à son retour, qui y révolte par ses bonnes qualités mêmes, parce qu elle y joint toujours du mépris; qui peut suporter les périls 8c les blessures & non pas la perte de ses plaisirs; qui sait mieux se procurer des succès qu'en profiter, &, dans une défaite, ne perd pas mais abandonne; qui fait toujours la moitié des choses admirablement bien & quelquefois très-mal l'autre; qui n'aime rien tant que sa gayeté & oublie la perte d'une Bataille lorsqu'elle a chanté le Général, n'aurait jamais été jusqu'au bout d'une pareille

i. V. Esprit des Lois. 1. T\, ch. vu.

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