‹ Deux opuscules de MontesquieuChapitre 8 sur 26 · Je parle de ceux qui avoient subjugué Câpchak. (M · texte numérisé non relu

Je parle de ceux qui avoient subjugué Câpchak. (M

Les Nations du Midi trouvent dans le Nord un premier ennemi, qui est le climat; les chevaux n'y peuvent résister, & les hommes qui y sont accablés de misères, ne peuvent plus songer à des entreprises glorieuses, & n'ont que leur propre conservation devant les yeux.

Outre ces raisons générales il y en a de particulières qui empêchent les Turcs de pouvoir faire des conquêtes dans le Nord, ils ne boivent que de l'eau, ils ont des coutumes 8: des jeûnes qui les empêchent de tenir longtems la campagne & qu'un climat froid ne peut supporter.

Aussi les Arabes ne conquirent -ils que les pais du Midi.

Le Gouvernement Gotique s'afïoiblissant peu à peu soit par la corruption nécessaire de tous les Gouvernemens, soit par l'établissement des troupes réglées, l'autorité Souveraine prit insensiblement en Europe la place de la Féodale : pour lors les Princes plus independans retinrent tout ce qu'ils acquirent par conquêtes, félonie, mariages. La France eut le bonheur de succéder aux grands Fiefs, la Castille & TArragon rassemblèrent leurs Royaumes, 8c la Maison d'Autriche se servit de l'Empire pour confisquer de très-grandes Provinces à son profit.

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La fortune de cette Maison devint prodigieuse.

Charles- Quint recueillit les successions de Bourgogne, de Castille & d'Arragon; il parvint à l'Empire; 8: par un nouveau genre de Grandeur, l'Univers s'étendit, & Ton vit paroitre un Monde nouveau sous son obéissance.

Mais la France qui coupoit partout les Etats de Charles, & qui étant au milieu de l'Europe en étoit le cœur si elle n'en étoit pas la tête, fut le centre où se rallièrent tous les Princes qui voulurent deffendre leur Liberté mourante.

François premier qui n'avoit pas ce grand nombre de Provinces que la Couronne a acquises depuis, qui essuya un malheur qui lui ôta jusqu'à la liberté de sa Personne, ne laissa pas d'être le rival perpétuel de Charles, & quoi [que dans son Etat les Loix eussent mis des bornes à sa puissance] l il ne s'en trouva pas afFoibli parce que le Pouvoir arbitraire fait bien faire des efforts plus grands, mais moins durables.

Ce qui intimida le plus l'Europe fut un nouveau genre de force qui sembla venir à la Maison d'Autriche; elle tira du Monde nouvellement

i . Montesquieu a rayé les mots entre crochets et a écrit audessus : « qu'il gouvernât selon les loix. » En marge: < si cela est trop fort, il faut mettre: et quoiqu'il gouvernât selon les loix. »

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découvert une quantité d'or & d'argent si prodigieuse que ce que Ton en avoit eu jusqu'alors ne pouvoit y être comparé.

Mais, ce qu'on n'auroit jamais soupçonné, la misère la fit échouer presque par-tout. Philippe 11 qui succéda à Charles Quint fut obligé de faire la célèbre banqueroute que tout le monde sait, 8c il n'y a guère jamais eu de Prince qui ait plus souffert que lui des murmures, de l'insolence & de la révolte de ses troupes toujours mal payées.

Depuis ce tems la Monarchie d'Espagne déclina sans cesse; c'est qu'il y avoit un vice intérieur 8c physique dans la nature de ces richesses qui les rendoit vaines 8c qui augmenta tous les jours.

11 n'y a personne qui ne sache que for 8c l'argent ne sont qu'une Richesse de fiction ou de signe. Comme ces signes sont très- durables & se détruisent peu, comme il convient à leur nature, il arrive que plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix parce qu'ils représentent moins de choses.

Le malheur des Espagnols fut que par la conquête du Mexique 8c du Pérou, ils abandonnèrent les richesses naturelles pour avoir des richesses de signe qui s'avilissoient par ellesmêmes.

Lors de la conquête, l'or 8c l'argent étoient très rares en Europe, 8c l'Espagne maîtresse tout à coup d'une très -grande quantité de ces métaux,

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conçut des espérances quelle n" avoit jamais eues. Les richesses que Ton trouva dans les pa\ conquis, n'étoient pourtant pas proportionnées a celles de ses mines. Les Indiens en cachèrent une partie, &, de plus, ces Peuples qui ne faisoient servir l'or 8: l'argent qu'à la magnificence des Temples des Dieux & des Palais des Rois, ne les cherchoient pas avec la même avarice que nous, enfin ils ivavoient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines, mais seulement de celles dans lesquelles la séparation se fait par le feu, ne connoissant pas la manière d'employer le Mercure, ni peut-être le Mercure même.

Cependant l'argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe; ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s'acheta fut environ du double.

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des Machines pour tirer les eaux, briser le minerai & le séparer; 8c comme ils se jouoient de la vie des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement, l'argent doubla bien -tôt encore en Europe, 8c le profit diminua toujours de moitié pour l'Espagne, qui iVavoit chaque année que la même quantité d'un metail qui étoit devenu la moitié moins précieux.

Dans le double du tems, l'argent doubla encore, & le profit diminua encore de la moitié.

11 diminua même de plus de la moitié. Voici comment.

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Pour tirer l'or des Mines, pour lui donner les

préparations requises, le transporter en Europe il talloit une dépense quelconque, je suppose qu'elle fut comme un est à soixante quatre, quand l'argent

fut doublé une l'ois, & par conséquent la moitié moins précieux, la dépense lut comme deux à soixante ^ quatre. Ainsi les Flottes qui portèrent en Espagne la même quantité d'or portèrent une chose qui réellement valoir la moitié moins 8v coùtoit la moitié plus.

Si Ton suit la chose de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l'impuissance des richesses de l'Espagne.

11 y a environ deux-cens ans que l'on travaille les mines des Indes, je suppose que la quantité d'or 8c d'argent qui est à présent dans le monde qui commerce soit à celle qui étoit avant la découverte comme trente deux à un, c'est à dire qu'il ait doublé cinq fois : dans deux cens ans encore, cette même quantité sera comme soixante quatre à un, c'est à dire, qu'elle doublera encore; or à présent cinquante l quintaux de minerai pour l'or donnent quatre, cinq 8c six onces d'or, 8v quand il n'y en a que deux le Mineur ne retire que ses frais, dans deux cens ans, lorsqu'il n'y en aura que quatre le Mineur ne retirera aussi que ses frais; il y aura donc peu de prolit à tirer sur l'or.

i. Voyez les Vovages de Frezier. (M.)

Que si on découvre des mines si abondantes qu'elles donnent plus de profit, plus elles seront abondantes plutôt le profit finira.

On dira peut être que les mines d'Allemagne & de Hongrie, d'où l'on ne retire que peu de chose au delà des Irais, ne laissent pas d être très-utiles, c'est que les mines étant dans les pais mêmes j occupent plusieurs milliers d'hommes qui y consomment les denrées surabondantes & sont proprement une manufacture du païs > .

La différence est que le travail des mines d'Allemagne & d'Hongrie fait valoir la culture des terres, au lieu que le travail de celles qui dépendent de l'Espagne la détruit.

Les Indes et l'Espagne sont deux Puissances sous un même Maître, mais les Indes sont le principal, & l'Espagne n'est que l'accessoire . C'est en vain que la Politique veut ramener le principal à l'accessoire, les Indes attirent toujours l'Espagne a elles.

De cinquante millions de Marchandises qui vont toutes les années aux Indes, l'Espagne ne fournit que deux millions 8: demi : les Indes font donc un commerce de cinquante millions, Y Espagne de deux millions et demi.

C'est une mauvaise espèce de richesses qu'un tribut d'accident & qui ne dépend ni de l'industrie Je la Nation, ni du nombre de ses habitaus. m

i. V. Esprit des /,"/>. 1. XXI. ch. \\u

de la culture de ses Terres. Le Roi d'Espagne qui recuit de grandes sommes de sa Douane de Cadix n est à cet égard qu'un Particulier très-riche dans un Etat très-pauvre.

Tout se passe des Etrangers à lui, sans que ses Sujets y prennent presque de part, & est indépendant de la bonne ou de la mauvaise fortune de son Royaume.

Et si quelques Provinces dans la Castille lui donnoient une somme pareille à celle de sa Douane de Cadix, sa puissance seroit beaucoup plus grande, ses richesses ne pourroient être que l'effet de celle du païs, ces Provinces animeroient toutes les autres & elles seroient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives.

Le Roi d'Espagne n'a qu'un grand Thresor, mais il auroit un grand Peuple1.

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