‹ Deux pages de l'histoire d'Amérique [microforme]Chapitre 4 sur 4 · IT · texte numérisé non relu

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Tout le monde sait quel joug cruel et destructeur les

Cortez et les Pizarre firent subir à la partie de l’Amérique

dont ils furent les conquérans. Ce fut un usage généralement adopté dans l'Amérique Espagnole de réduire les Indiens en commendes, et de les sacrifier aux travaux des mines. En vain le clergé régulier et séculier avait mille

| fois reclamé contre cet usage impolitique autant que barbare. De l’aveu de Robertson, les tribunaux du | Mexique et du Pérou, et la cour de Madrid retentissaient sans cesse des continuelles remontrances des missionnai- | res, qui étaient comme autant de Las Cazas. Nous ne prétendons pas, leur fait dire Charlevoix, dans son Histoire

du Paraguay, nous opposer au profit que vous pouvez faire avec les Indiens par des voies légitimes ; mais vous savez que l'intention du Roi n’a jamais été que vous les regardassiez comme des esclaves et que la loi de Dieu vous le défend. ... Il n’est pas permis d’attenter à leur liberté, à laquelle ils ont un droit naturel, que rien n'autorise à leur contester.

Les Jésuites en particulier ôserent espérer de sauver et et de civiliser les.Indiens.

L'Amérique, (1) dit l’historien Goodrich avait été dévastée depuis un siècle par les Espagnols, quand les Jésuites y portèrent cette infatigable activité qui leur avait procuré dès leur fondation tant de succès dans leurs entreprises. Ils ne pouvaient rappeler du tombeau les milliers de victimes qu'avait sacrifiées l’aveugle férocité des Espagnols, —ils ne pouvaient arracher aux entrailles de la terre les timides Indiens que la cupidité de leurs barbares conquérans avait ensevelis tout vivans dans les mines, Leurs regards se tournèrent vers les Sauvages qu’une vie errante avait jusque là préservés de la tyrannie des Européens ;—ils conçurent le projet de les tirer de leurs

(1) América had been laid waste during the course of a century, when the Jesuits brought into this country that indefatigable activity, which, from their origin, had made them so successful in their undertakings. These enterprizing men could not recall from the tomb the thousands of victims

which had been sacrificed by the blind ferocity of the Spaniards.—Pictoral History of America.

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forêts pour les réunir en corps de nation, mais loi dés lieux habités par les oppresseurs farouches' du nouvel! hémisphère.

Il restait encore, dit M. de Châteaubriand, aux pieds dés Cordilliéres, vers le côté qui regarde l'Atlantique, entré l’Orénoque et Rio de La Plata, un pays immense rempli’ de Sauvages, où les Espagnols n'avaient point encore porté la dévastation. Ce fut dans ces ‘épaissés forêts que les Jésuites entreprirent de fonder une république. Ayant obtenti de la cour d’Espagne la liberté dé tous les Sauvages qu’ils parviéndraient à réunir ;—ayänt triomphé de la cüpidité et de la malice humaine ; médis tant un des plus nobles desseins qu’ait jamais conçus l'esprit de l’homrre, ils partirent pour Rio de La Plata. Remontant cette rivière, ïils éntrèrent dans les eaux du Paraguay, —se dispersèrent dans ses bois sauvages, ‘Lés relations nous les représentent un bréviaire sous le bras, une grande croix à la main, et sans autre provision que leur confiance dans le secours du ciel et un courage mo: ral, une étonnante force d’âme, qui les rend capables d’aller partout et de tout faire pour la gloire de la divinité et celle de leur ordre. Elles nous les peignent se fesant jours à travers la vaste solitude, marchant dans les terres marécageuses où ils avaient de l’eau jusque à la ceinture, gravissant des roches escarpées, furetant dans les antrés!

au risque d’y trouver des serpens et des bêtes féroces au lieu des humains qu’ils y cherchaient.

Les Jésuites, dit Goodrich, eurent la prudence de civiliser un peu les Sauvages avant de tenter de les convertir. Il ne prétendaient pas en faire des chrétiens avoués avant de les avoir un peu humanisés. Si le missionnaire ne pouvait attirer les Sauvages, nous voyons dans le Génie du Christianisme qu’il plantait sa croix dans un lieu découvert, et s’allait cacher dans les bois. Les Sauvages s’approchaient peu-à-peu pour examiner l’étendard de paix élevé dans la solitude..... Alors le missionnaire, sortant tout-à-coup de son embuscade et profitant de leur surprise, les invitait à quitter une vie misérable pour jouir des douceurs de la société. Quand les Jésuites se furent ainsi attaché quelques Indiens, ils eurent recours à un autre moyen. Ayant remarqué que les Sauvages étaient fort sensibles à la musique, ils s’embarquaient sur des pirogues, et remontaient les fleuves en chantant des hymnes à deux ou plusieurs parties. Les Indiens étonnés se venaient prendre à ce piége. Ils accouraient sur les bords pour mieux entendre ces accens jusque là inouis : plusieurs se jetaient dans les ondes pour suivre la nacelle enchantée. L’are et la flèche échappaient à la main du Sauvage, et les enfans de Loyola réalisaient dans les forêts américaines

au

ce que la fable raconte des Amphion et des Orphée, — réflexion si naturelle, qu’elle s’est présentée à l’esprit de Charlevoix. Les premiers Sauvages qui se rassemblèrent à la voix des nouveaux législateurs furent les Guaranis, riverains ou habitant les bords du Paranapané et de l’Uraguay, qui composèrent une première société sous la direction des PP. Cataldino et Maceta, dont l’histoire doit conserver les noms parmi ceux des bienfaiteurs humains. |

Chaque société ou tribu était dirigée par deux Pères, qui conduisaient, dit Châteaubriand, toutes les affaires spirituelles et temporelles des petites républiques. Mais les savans Fenning et Collier, dans le Systéme de Géographie, publié à Londres en 1771, nous apprennent que les indigènes se nommaient un gouverneur, que les Pères approuvaient. Ceux-ci s'étaient perfectionnés dans le langage du pays, qu’ils conservèrent dans la nouvelle république. Aucun étranger ne pouvait y séjourner plus de trois jours ; et pour éviter toute intimité qui aurait pu corrompre les mœurs des peuplades,on n’apprenait pas aux Sauvages en général à parler l'Espagnol : seulement ceux qui fréquentaient les écoles supérieures l’apprenaient pour pouvoir le comprendre et l’écrire même au besoin. Il y avait des écoles nombreuses pour les premiers élémens des lettres et pour la danse et la musique. Ce dernier

art, dont les premiers fondateurs des sociétés tirèrent un si grand secours, était particulièrement cultivé parles Sauvages du Paraguay : les Guaranis savaient faire euxmêmes des orgues, des harpes, des flûtes, des guitares et tous nos instrumens guerriers, si l’on en croit le grand peintre du christianisme.

«Dès -qu’un'’enfant avait atteint Pâge de sept ans, Îles deux réligieux étudiaient son caractère. S'il paraissait propre aux emplois mécaniques, on le fixait dans ‘un atelier, et dans celui-là même où son inclination le dirigeait. Il devenait orfèvre, doreur, horloger, charpentier, tisserand selon son aptitude. Les jeunes gens qui préféraient l’agriculture étaient enrôlés dans la classe des faboureurs, et ceux qui retenaient encore l'humeur vagabonde de leur vie primitive, erraient avec les troupeaux.

Les ue ailiainut dans l'intérieur de leur ménage... Au commencement.de chaque semaine, on leur distribuait une certeine quantité de laine et de.coton ; qu’elles devaient rendre le samedi soir, toute prête à être mise en œuvre ; elles s’employaient aussi à des soins champêtres qui occupaient leurs loisirs sans: surpasser leurs forces. , Elles portaient une simple.tunique blanche rattachée par. un, ceinturon ; elles laissaient. flottér ‘leur chevelure, qui leur, servait, de. voile, et leuxs braset leurs

ent un jambes étaient nus, usage qui, —si mesdames veulent bien | ar les en croire M. de Châteaubriand ÿ—allait bien aux grâces | e eux- sans nuire à la modestie ! Lés circonstances foht” tout ;

res et il s’agit ici 1 d’innocentes peuplades, | grand | ins |

Il ny avait pas de marchés publics. A certains jours en donnait à chaque famille les choses nécessaires CA les à la vie.

unter La terre était divisée en lots, et chaque famille en pos- bis sédait un. Il y avait en outre un champ public appelé : gp- la Possession de Dieu. Ses fruits étaient destinés à US suppléer aux mauvaises récoltes et à entretenir les infir- ALES mes, les veuves et les orphelins.

se des | Lu TU our Les Espagnols, et surtout les Portugais du: Brézil, | of fesaient des courses sur les terres de la nouvelle république et. enlevaient tous les jours quelques malheureux, qu'ils réduisaient en servitude. , Résolus de mettre fin à leur ce brigandage, les Jésuites, à force d’habileté, obtinrent 6;'°On de la cour de Madrid la permission d’armer les Sauvages. oton ; Ils se procurèrent des matières premières, établirent des à être | fonderies de. canons, des manufactures de poudre, et soins dressèrent à la guerre ceux qu’on ne voulait pas laisser POEPOE 1 en paix. Une milice régulière s’assembla tous les lundis anche { pour manœuvrer et passer la révue devant un caciqué ou leur | chef-dé“guerré, ‘qui montait un superbe cour$ier, et mar-

leurs chait sous un dais soutenu par deux cavaliers. Il y

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avait des prix pour les archers, les lanciers, les frondeurs, les mousquetaires et les artilleurs. Quand les Portuguais revinrent ils trouvèrent au lieu de timides Indiens, des bataillons aguerris qui les chassèrent jusque au pied de de leurs forts, ou les taillèrent en pièces. (Ceux qui s'étaient signalés par des actes éclatans de courage ou de vertu portaient un habit de couleur pourpre.

Le cacique, un juge, des regidores—ces derniers pour la police et la direction des travaux publics—formaient l’ordre militaire, politique et civil Ces magistrats étaient nommés par l’assemblée générale des citoyens, sauf le droit d’approbation par les Pères. Il y avait en outre un chef nommé fiscal, espèce de censeur public, élu par l’assemblée des vieillards. Un fenicute veillait sur les enfans et rendait compte aux missionnaires des observations qu’il avait faites sur le caractère, les qualités et les défauts de ses élèves.

Enfin la tribu était divisée en plusieurs quartiers, et chaque quartier avait un surveillant. Un chef d’agriculture était chargé de faire la visite des instrumens aratoires et d’obliger les chefs de famille d’ensemencer leurs terres.

En cas d’infraction aux lois, la première faute était punie par une réprimande secrète, ou plutôt par une emontrance,—la seconde par une pénitence publique, et

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la troisième par la peine du fouet. Mais pendant un siècle et demi que dura cette république, on ne trouve que de rares exemple d’Indiens qui aient mérité ce dernier châtiment. Ainsi les Jésuites portèrent au Paraguay un code pénal humain dès le dix-septième siècle, tandis que les lois pénales de l’Europe ne se sont humanisées qu’au dix-neuvième.

Les paresseux étaient condamnés à labourer une partie du champ public; ainsi, une sage économie avait fait tourner les défauts mêmes de ces hommes innocens au profit de la prospérité publique.

La république n’était point absolument agricole, ni tout à fait tournée à la guerre, ni entièrement privée des lettres : elle avait un peu de tout. Elle n’était ni morose, comme Lacédémone, ni frivole comme Athènes : le citoyen était ni accablé par le travail, ni gâté par le plaisir. Les Jésuites, en bornant la foule aux premières nécessités de la vie, savaient distinguer dans le troupeau les enfans que la nature avait maqués pour de plus hautes destinées. Ils avaient, comme le conseille Platon, mis a part ceux qui annonçaient du génie, afin de les initier dans les sciences et les lettres. Ils étaient soumis à toute la rigidité de la retraite et des études des disciples de Pythagore. C'était de cette troupe d'élite que devaient sortir les héros, les magistrats, et les lévites de

la/patrie! "4 Le grand problème politique était résolu, dit Châteaubriand ; l’agriculture, qui fonde, ét les armes, qui consérvent.! se trouvdiént réunies. Les Guaranis étaient cultivateurs sans avoir d'esclaves, guerriers sans être féroces ; immenses et sublimes avantages qu’ils devaient à la religion éhrétienne, et dont n’avaient pu jouir sous le polythéisme, ni les Grecs ni les Romains.”

‘Mais'le”peintre du christianisme nous décrit exactement'tout le :systême des /ncas sans paraître lavoir connu. Il dérobe au polythéisme une institution dont il attribue l’idée au christianisme. (Cependant de deux institutions semblables, la plus ancienne .est presque nécessairement le type et le modèle de la nouvelle. J'ai au reste le témoignage du dernier historien de l’Amérique. Aucune société que les Jésuites fondèrent n’atteignit, dit Goodrich, le même degré de splendeur que celle qu’ils établirent au Paraguay, et qui avait pour base les maximes par lesquelles les Incas gouvernaient leur empire. (1)

Il n’est pas étonnant que les: enfans de Loyola eussent jeté les yeux sur ce système, qui pouvait leur convenir à plusieurs égards, quand même ils n’eussent été que des missionnaires comme les autres, car Acosta compare la

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vie -desr Péruviens: à‘celle! que menaient'les ‘premiers ermites, et l’usage qu’ils lavaient de‘! découvrir 'euxmêmes-leurs fautes aux officiers publics avait de Panalo: gie avec la confession. Maïs indépendamment de celà, les Jésuitesiétaient pour ainsi dire, une sécté de philoso: phes;--en me servant de ces expressions dans un’sèns aussi honorable qu’on le fesait dans l'antiquité. L’évangile pénétrait. partout avec eux. Mais trop éclairés pour dédaigner les institutions des peuples chez lesquels ils le portaient, ils savaient:se faire de ces institutions, en lés respectant et ensy conformant tout autant que'leur conscience le leur permettait, un gage assuré de succès: Telle fut en Chine leur conduite ;—telle elle fut aussi en Amérique, où ils trouvèrent en souvenir un système complet de gouvernement qu'eux seuls sutent alors apprécier. : Mais ne lui firent-ils pas un complément avec des idées chrétiennes ?... sans doute. Aïnsi, ce n’est pas au christianisme qu’appartient le type ; mais c’est à lui, —c’est en partie aux enfans de Loyola qu’ést due la gloire d’avoir rendu aux Indiens ‘un systême sous lequel leur ancêtres avaient prospéré ;—c’est à eux qu’appartient l’honneur de lavoir perfectionné. % Les Jésuites, dit Goodrich, imitèrent les Incus dans la division du sol en trois parties pour le culte, le service public et les citoyens. Ils encouragèrent à travailler pour les orphelins, les vieillards et les soldats. Ils recompensèrent

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les belles actions, établirent l’inspection et la censure sur morale du peuple, créèrent des fêtes, inventèrent des préservatifs contre l’oisiveté : en un mot, tout ce qu’il y avait de bon dans la législation des Incas fut adopté et même amélioré.” Les Jésuites et les Jncas avaient également à conduire un peuple docile et qui croyait voir le signe de la colère céleste dans le roulement du htalpor ; mais les missionnaires, hommes nouveaux d’abord, ne parlant pas la même langue, servant un Dieu invisible, eurent naturellement de grands désavantages sur les Incas, adorateurs et fils putatifs du soleil. Ils eurent néanmoins le même succès. Ils établirent également un tel système d’ordre et de régularité, qu’il prévenait la perpétration des crimes et éloignait ainsi la nécessité de la punition. Les mœurs du peuple étaient pures, et elles étaient conservées dans cette état par des moyens encore plus doux que sous les Incas. Les lois criminelles avaient été sévères sous leur empire : elles ne l’étaient point au Paraguay. (On trouvait autant de commodités et autant d’arts dans cette république, qu’il y en avait eu à Cuzco même. Ce paraît être le premier essai d’une société politique sur une grande échelle, où les hommes aient joui de cette égalité, qui est le second de tous les bienfaits, car la liberté est sans doute le premier, dit l’auteur déjà cité.

‘ Lorsque les missions du Paraguay furent ôtées aux

Jésuites, elles étaient arrivées au plus haut degré peut-être de civilisation auquel les nations sauvages puissent atteindre, et surpassaient certainement tout ce qu’on pouvait voir dans le reste du nouvel hémysphère : Les lois étaient bien observées, une police exacte établie ; les manières étaient pures et les Indiens étaient unis par l'amour fraternel. Tous les arts de nécessité étaient connus et améliorés, ainsi que quelques-uns des arts d’agrément. Les greniers publics étaient remplis, l’abondance règnait partout. En un mot, deux des principaux objets d’un bon gouvernement politique, la tran quillité et le contentement semblaient pleinement assurés à ces peuples.” Quant à la population, la république comptait en 1786 trois cent cinquante mille familles selon le Système de Géographie.

Abondamment pourvus, dit Châteaubriand, des choses nécessaires à la vie ; gouvernés par les mêmes hommes qui les avaient tirés de la barbarie, et que, de même que les peuples primitifs, ils auraient pu regarder comme des divinités ;— jouissant dans leurs familles et dans leur patrie des plus doux sentimens de la nature ; connaissant les avantages de la vie civile sans avoir quitté le désert ; et les charmes de la société, sans avoir perdu ceux de la solitude, ces peuples se pouvaient vanter de jouir d’un bonheur qui n’avait point eu d'exemple sur la terre.

L’hospitalité, l'amitié, la Justice et les tendres .vertues découlaient naturellement de lente cœurs, comme. des oliviers laissent tomber leurs fraits au souffle des brises.

Il nous semble, reprend le peintre du christianisme, qu’on n’a qu’un sentiment en lisant l’histoire de la républi: que du Paraguay; c’est le désir de passer les mers, et d’aller loin des troubles et des révolutions chercher une

vie obscure dans les cabanes de ces Sauvages, 'et un paisible tombeau sous les palmiers de leurs cimetières.

Mais ni les déserts ne sont assez profonds, ni les mers assez vastes, pour dérober l’homme aux douleurs qui: ie poursuivent. Toutes les fois qu’on fait le tableau de la félicité d’un peuple, il faut toujours en venir à la catastrophe ; au milieu des plus riantes peintures, le cœur de l'écrivain est serré par cette triste réflexion qui se

présente sans césse: tout celà n’existe plus! Les missions du Paraguay sont détruites; les Sauvages rassemblés avec tant de fatigue, sont errans de nouveau dans les forêts, ou plongés vivans dans les entrailles de la terre. On a applaudi à la destruction d’un des plus beaux ouvrages qui fût sorti de la main des hommes. ... et tandis que les Indiens retombaient au Nouveau Monde dans une horrible servitude, (1) tout retentissait en Europe du bruit de notre philantrophie et de notre amour de la liberté des peuples. Ces honteuses variations de la nature humaine, selon qu’elle est agitée de passions contraires, flétrissent l’âme, et rendraient méchant, si l’on y arrêtait trop longtems les regards.”

Ce n’est pas sans raison que le plus beau génie de la France moderne s’émeut. (C’est en effet un grand malheur et une grande honte pour l’humanité,—c’est une variation en même temps bien instructive que celle de la philosophie profane s’indignant noblement contre les féroces conquérans du Nouveau Monde, pour prendre peu après la défense de leurs brigandages affreux, poussés par le seul vent d’une implacable haïne contre les enfans

(1) Je dois prendrefsur moi de changer la phraséologie, qui est ainsi dans le Génie du Christianisme : ‘“ Cependant, alors même que nous triomphions, en voyant les Indiens retomber au Nouveau Monde dans une horrible servitude, tout retentissait en Europe du bruit de notre philantropie et de notre amour de la liberté.”

de Loyola. Dans une de ses indécentes œuvres, Candide ou. l'Oplimisme, M. de Voltaire nous représente les Sauvages du Paraguay mangeant à l’ardeur du soleil du

veau es de maïs dans des écuelles de bois, tandis que les Pères se s plus régalent dans une feuillée ou cabinet de verdure orné ds, d’une colonade de marbre verd et or, entourés d’oiseaux veau de toutes les espèces et servis par des esclaves. nègres ait en dans l’or et le crystal. Châteaubriand nous dit qu'à our certains jours, on donnait un festin aux étrangers, s’il s de s’en trouvait dans la république, —Voltaire nous les monsions tre liés et garrottés par l’ordre des Jésuites. En un mot i l’on il porte sur l’institution le jugement suivant, que trouvera de bon goût qui voudra. : ‘“ C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois le la cents lieues de diamètre ; il est divisé en trente provinces. mal- Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le chefune d’œuvre de la raison et de le justice.. Pour moi, je ne le la vois rien de si divin que los padres, qui font ici la guerre les au roi d’Espagne et au roi de Portugal, et qui, en Europe, adre confessent ces rois ;—qui tuent ici les Espagnols, et qui,

ss6s à Madrid, les envoient au ciel.”

ans l'y a des choses que le monde philosophique croit dis avec autant d’avidité que d’étourderie. Les peuples du iom- Paraguay, admirablement soumis au roi d’Espagne, lui lan payèrent toujours la taxe de l’écu d’or par famille, taxe

que Montesquieu évalue au cinquième de tous les biens ;

mais tout te monde philosophique a voulu croire sur la foi de Voltaire, que les Jésuites ont fait la guerre au roi d’Espagne, parce qu’ils châtièrent, avec la permission du pouvoir, la féroce cupidité des colons. Il a fallu que des écrivains protestans,—Robertson, Fenning, Collyer, Goodrich, vinssent rétablir les faits et clorre la gueule béante de la noire calomnie. ‘ Il faut le dire, écrivent les savans Fenning et Collyer, les Jésuites ont été bien sévèrement traités. On a pu justement les accuser d’ambition ; mais jamais cette passion ne fut dirigée vers un plus noble but que l’instruction des igncrans, l’encouragement de l’industrie, le règne de l’ordre ct de toutes les vertus humaines.””*

Ce témoignage vaut celui de Montesquieu. L’auteur de l’Esprit des Lois, dit en parlant des institutions des Jésuites au Paraguay : “On a voulu en taire un crime à la société qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la vie,—{7 onblie qu’un Jésuite sail pour le moins aussi bien obéir que commander, —mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus heureux.”

Il est glorieux pour elle d’avoir été la première qui ait montré dans ces contrées l’idée de la religion jointe à

* Indeed some have treated their character with great severity, and they may justly be accused of ambition ; bu perhaps this passion was never directed to more noble and useful purposes than instracting the ignorant, promoting industry, and inspiring a love of order, with tempeérance, frugality and every other virtue that can humanize the mind.

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celle de l’humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des grandes plaies qu’ait encore reçues le genre humain.”

‘ Un sentiment exquis qu’a cette société pour tout ce qu’elle appelle honneur, son zèle pour la religion, lui ont fait entreprendre de grandes choses et elle y a réussi. Elle a retiré des bois des peuples dispersés, elle leur a donné une subsistance assurée, elle les a vêtus ; et quand elle n’aurait fait par là qu’augmenter l’industrie parmi les hommes, elle aurait beaucoup fait.”

Il est temps, messieurs, de juger à l’œuvre la philosophie profane et la philosophie chrétienne. Les grands écrivains des derniers tems conviennent que les Girondins étaient les fils de Voltaire : ils représentaient donc la philosophie profane. Les enfans de Lcyola, embrassant les arts et les sciences, se mélant dans le monde, rédigeant des constitutions,* employant seuls les moyens qui pouvaient les conduire au succès dans la conversion des peuples fiers avec raison de leur passé, sont les plus capables de représenter la philosophie chrétienne.

Qu'’ont fait les Girondins ?.. qu’ont fait les Jésuites en fait de gouvernement ? Les premiers ne seront pas jugés ici par Thiers, par Lamartine, leurs ayans-cause ; mais par le célèbre historien de l’Europe durant la révo-

* Le P. White rédigea pour le Maryland une constitution plus pratique que celle que Locke fit pour laCaroline.

lution, Alison, qui était plus en état de décider sans passion. Ce grand écrivain admire leurs talens ; il croit qu’ils n'étaient point naturellement cruels, et leur mort lui en impose ; mais au moins, il ne dissimule point leurs fautes comme le font les deux panégyristes. Leur grande faute, dit-il, et c’en est une que leurs malheurs subséquens ne sauraient suffire à expier,—consiste dans la fatuité avec laquelle ils jetèrent l’agitation dans les esprits publics. La tempête qu'avait soulevée leur éloquence, leur sagesse n’était pas assez grande pour la calmer. Ils soulevèrent le peuple contre le Trône le 10 Août, et ne purent le soutenir le 21 Janvier : en conséquence, ils tombèrent eux-mêmes sous la hache d’une populace dont ils avaient réveillé, excité les passions furieuses. Effrayés enfin de leurs propres actes, ils durent éprouver, quand ils voulurent mettre un frein à la révolution, l'effet naturel de leurs principes, et sentir le péril des doctrines qu’ils avaient eux-mêmes répandues parmi le peuple. A cette heure, à ce période du délire de la France, ils n’eurent pour eux aucune des grandes influences. Les propriétaires ne voulurent plus se rallier à ceux qui avaient dépouillé, persécuté l’église et la noblesse, —provoqué le 10 Août, et voté contre leur sentiment et par pusillanimité pour la mort de Louis XI. Au contraire, les avocats du brigandage se soulevèrent contre eux quand ils voulurent arrêter le bras de ceux

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avec qui ils avaient agi d’abord, Tel est souvent le sort de ceux qui veulent conduire une révolution : leur propre inconsistance les renverse. Lafayette était à la tête de toutes les forces de la France quand il commandait la garde nationale contre le trône en 1789 ;—il ne put réunir trente hormmes sous son étendard, pour la défendre en 1792; et un peu plus tard, le chef du peuple au 5 Octobre, serait tombé sous ses coups, s’il ne s’était fait déserteur de son armée. L’historien dénonce en termes forts la pusillanimité autant que la témérité des Girondins ; mais il n’est pas possible de le taxer de sévérité. Ce qu’il dit de leur conduite irrésolue dans le fort du danger, est aussi mérité que ce que dit Edmond Burke de leur zèle imprudent.

Quand les jésuites voulurent fonder un gouvernement, ils ne se nourrirent point l’esprit de chimères. Eminemment philosophes, ils n’hésitèrent point à s’approprier et à suivre un modèle que l’Europe ne jugeait pas digne d'attention, mais qui avait rendu les hommes heureux. L'Europe, dit Châteaubriand, ne possédait encore que des constitutions barbares, formées par le temps et le hasard, et la religion fesait revivre au Nouveau Monde tous les miracles des législations antiques. Le grand écrivain n’exagère pas. Les jésuites rédigèrent un code humain dans les forêts de l’Amérique, des le XVIIème siècle, tandis que l’Europe était régie par des législa-

tions monstrueuses au XVIIIème et au commencement même du XIXème siècle. Au Paraguay, la peine du fouet était la plus sévère du Code Pénal: tandis que celui d'Angleterre, que les encyclopédistes du continent regardaient comme une œuvre avancée de législation, énumérait du temps de Blackstone trois cent soixante, et en 1809 au dire d’Alison, six cents cas auxquels la peine capitale était applicable. Goodrich s'exprime de manière à faire croire qu’il désirerait au Paraguay un peu plus de cette liberté, qu’il appèle le premier de tous les bienfaits, mais c’est que l’impartialité ne suffit pas pour faire taire les préjugés de l’éducation. Il s’agit de cette liberté imaginaire de certains publicistes, que l’on voit partout dans leurs livres, mäis nulle part en pratique : la réalité de la liberté est aussi fugitive que diverses les idées qu’on en conçoit. La liberté n’est-elle pas jusque à un certain point le résultat de l’égalité et du contentement ?.... n’y a-t-il pas plus de liberté substantelle dans un pays où les peuples ne sentent que peu les lois et le gouvernement, que dans ceux où ils sont leur terreur?—Les Girondins créèrent, je ne dirai pas un gouvernement... . ils créèrent un désordre, un bouleversement parmi une grande société européenne d’être intelligens, qui n’a d’image que dans le cahos comme le dépeïndrait une imagination de Milton, ou dans le désor-

ment ie du s que inent ation, cante, els la ne de y un > tous it pas it de e l’on pratidivere pas et du )stanu les

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dre qui régna parmi les êtres inanimés lors du grand travail qui dut précéder la création. |

Si nous voulons résumer en traits plus distincts ce parallèle entre les représentans de la philosophie profane et ceux de la philosophie chrétienne, voici ces traits les plus caractéristiques. D’un côté, progrès marchant de pair avec l’expérience ;—de l’autre, chimères philantropiques qui créent la licence. Les uns mettent en pratique un gouvernement qui a pour lui légalité, l’abondance, le contentement, sinon l’absolue liberté ;—les autres créent un système qu’ils appèlent aussi gouvernement, mais qui entraîne après lui la famine, la guerre, la tyrannie, la mort. Ils laissent voir au monde à l’heure des grands dangers une pusillanimité coupable à proportion des grands intérêts qui font appel à leur énergie. Les enfans de Loyola déploient aux yeux de l’univers cette fermeté de desseins, ce courage moral et cette force d’âme que l’antiquité elle-même ne s’est vantée d’avoir trouvée que chez un seul homme. Je vois marcher à la mort un groupe de Girondins en chantant des hymnes à la patrie et en s’encourageant les uns les autres. Cette scène n’est point dépourvue de beauté ou de noblesse. Mais Vergniaud et scs compagnons,—mais les fauteurs de la révolution allaient-ils faibiir à la vue de tous les Français accourus à ce spectacle ?.... allaient-ils s’évanouir à la vue d’un supplice qu’ils avaient tout fait pour

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éviter, mais devenu inévitable... Leur courage n’était donc que théâtral. La tranquillité du martyr à la vue de supplices qu’il a souvent ambitionnés et jamais fuis est bien plus digne d’admiration. Toute une nation regarde mourir les Girondius ;—à part ses bourreaux, le jésuite n’a pour témoins qu’un Dieu invisible et la vaste solitude de l’Amérique. Le système de gouvernement qu’ils y établissent est signalé par la philosophie profane comme une révolte contre l’autorité ; mais la vérité se fait jour. Un grand nombre, peu émus par les scènes sanguinaires qu’ont amenées les créations politiques des philosophes, leur donnent jusque à ce jour le nom de réformes salutaires ; mais ils sont démentis par les faits qui se passent sous nos yeux à mesure que se déroulent et se remplissent les pages encore blanches de l’histoite.

Thiers, Lamartine, n’apparaissent plus que comme les

faux prophètes d’une secte, et n’ont fait les inspirés que pour se voir sur leurs vieux jours couverts d’affronts.

Edmond Burke est aujourd’hui pleinement appuyé par

cette expérience qu’il invoquait contre la révolution française avec une irrésistible éloquence. C’en est assez : sans recommencer toute une lecture sur ce qu’il y aurait à dire pour ou contre l’antiquité,—chez les modernes, la philosophie profane s’offre au monde aussi dépourvue de talent pratique que de dignité. Buffon, Raynal, Cabanis ont dû se rétracter avant de mourir, —la philosophie

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chrétienne ne se rétracte jamais; —elle seule déploie l'instinct pratique, la consistance, la vigueur, le sublime de l’esprit humain ! |

Moi qui ai signé l’Appel de Lamartine aux Canadiens et qui, par l’entremise de son délégué, ai eu la bonne fortune de l’enrôler parmi les associés étrangers dans le corps dont j’ai l’honneur d’être le chef, ne peut-on pas m’accuser d’inconsistance ?.… Il est vrai, lirrésistible influence de la vérité m’a mis son nom sur les lèvres ; et pourtant, j'aime Lamartine,—j’aime cet esprit que les payens auraient appelé divus. Lamartine a un bon et un noble cœur; il l’a prouvé par la prévoyance opportune avec laquelle il a fait abolir, dans la dernière révolution de France, la peine de mort pour délits politiques, et par la manière dont il a parlé dans le Cours Familier, du fils de Loyola qui fut son professeur de rhétorique. Cela me suffit; je crois entrevoir dans l’avenir que, comme De Buffon, Alphonse de Lamartine reviendra à la douce croyance qui fut la croyance de ses pères ; —qu’à la fin, il n’encensera plus d’idoles de l’espèce de Robespierre ; qu’il laissera-là l’Alcoran,—les mythes et la Rs ai de lOrient, et qu’il retournera pur dans le sein de celui qui le jeta puissante intelligence dans le monde !

Braun.

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