CHARLES TISSERANT, PAILLOUX, DE CHAMBRUN
(Pailloux se chauffe, le dos au feu ; Charles est assis près de lui, en uniforme d'aide de camp; et Chambrun regarde au dehors, debout contre la fenêtre de droite. Tous ont leur tenue de gala.)
CHAMBRUN
Quelle foule! Que de monde sur la place !
CHARLES, une gazette à la main, achevant de lire.
« Immédiatement après le mariage de la reine d*Altemberg avec le maréchal Garnier, duc d'Arisio, la cérémonie terminée, au sortir de l'église, l'empereur Napoléon quittera Neresheim et se rendra sur la Saale, près de Leipsick, où se trouve déjà réunie l'armée d'Allemagne. Aussitôt prince-époux, le maréchal Garnier portera le titre altembergeois de prince de Siserach. »
CHAMBRUN
Encore un Français perdu pour la France !
PAILLOUX
Perdu! perdu! soit! Nonobstant, moi, Pailloux, colonel de chasseurs, moustache grise, je ne demande qu'une chose : me perdre à de tels avantages.
CHAMBRUN
Le fait est....
PAILLOUX
Mordieu! certaines gens ont une flère chance, tout de même! (Sur un geste de Charles.) Oui, sans doute, Garnier n'est pas le premier venu, il Ta montré en Italie....
CHARLES Et ailleurs, mon colonel. (llfermelagazetteets*en débarrasse.)
PAILLOUX
D'accord! mais combien d'hommes s'éternisent au devoir, ne sont pas des imbéciles, et végètent cependant ; alors que lui, Garnier, est maréchal, duc d'Arisio, depuis Smolensk, et dans quelques minutes, va se trouver roi, ou peu s'en faut, prince-époux d'une reine.
CHAMBRUN
Et la reine est charmante, mon colonel, blonde, toute blonde, ainsi que les avoines.
PAILLOUX
Bah! Une veuve!
CHARLES
Jeune, à peine trente ans.
PAILLOUX
Vous trouvez ça jeune, vous, une reine dont le caractère entier, formé, dominateur, pour mille et un motifs de conscience, à une date quelconque, peut devenir inébranlable?
CHAMBRUN
Quel âge a le maréchal?
CHARLES
Une quarantaine d'années.
7»i DEUX PATRIKS.
PAILLOUX
Pas plus?
CHARLES
Non. Je me rappelle très bien Tépoque où, partant de Limours, en 93, il me fit ses adieux. Dire que je deviendrai peut-être général ! s'écria-t-il tout à coup. Et son père de lui verser de Teau froide : Pourquoi pas roi, dans une île déserte? — Mais le bonhomme est capot, vous voyez, car le hasard, une fois encore, a damé le pion de l'expérience.
CHAMBRUN, gaiement.
D'autant mieux, saprelote, que Tîle n'est pas déserte! J'y découvre une masse de jolies femmes.
PAILLOUX, s'asseyant.
Chambrun, mon camarade, pour calmer votre enthousiasme, un résumé de mon histoire! Elle ne ressemble point à celle de Garnier.
CHAMBRUN, abandonnant la fon^Hre.
Voilà, mon colonel.
PAILLOUX
J'ai cinquante-trois ans, je me suis engagé à dix-huit, j'étais second lieutenant à Valmy, sous Dumouriez,je fus de Millésimo, d'Arcole, de Castiglione, des Pyramides, — du dix-huit brumaire, — d'Austerlitz, j'ai neuf blessures, et je reste colonel depuis 1803.
CHAMBRUN
En effet, elle ne ressemble pas..,
PAILLOUX
Impossible de décrocher mes épauleltes de général !
CHARLES
Parions que vous les aurez, cette campagne.
PAILLOUX
A moins que je ne sois tué.
CHAMBRUN
Oh! alors, on n'a plus faim, ni soif.
PAILLOUX
Blanc-bec! (il hausse les épaules, sourit.) Comme si mourir, Tambition satisfaite, n'était pas un dédommagement ! (Un court silence.)
CHAMBRUN
Une chose que je m'explique mal, c'est pourquoi, somme toute, l'Empereur a bâclé ce mariage. (H désigne l'église du fond.) Qu'est-ce que cela lui représente?
PAILLOUX, ironique.
Il aura voulu se divertir, voir si Garnier, comme Bernadotte, passerait aux Anglais!
5ri DEUX PATRIES.
CHARLKS
Pardon! mais, aide de camp du maréchal, j'imagine mieux que TEmpcreur n'a posté un de ses plus braves officiers entre la Hesse et Berlin, qu'au nom de la prudence, par besoin cordial... et diplomatique.
PAILLOUX
De l'Altemberg, un royaume de quatre sous?
CHARLES
Dame! en cas d'infortune, de retraite, mon colonel. (Sur un geste de Pailloux.) Qui sait?...
PAILLOUX
Ah çà! Napoléon croit-il qu'on le laissera battre? Chez les Russes, pourtant, nous ne fûmes point responsables! Oui, nos meilleures troupes sont couchées là-bas, dans la neige, pauvres bougresses de troupes! Mais les recrues sont pleines d'ardeur, et ils ne sont pas tous morts, les rudes lascars d'Espagne et de ces endroits-ci.
CHAMBRUN, à Charles.
Dites-moi, mon cher.... N'est-ce pas un peu contrainte que la reine Amélie accepta... d'être M"** Garnier?
CHARLES, négatif.
Pou h!
CHAMBRUN
Elle n'aurait même accepté, paraît-il, qu'à une condition : ne jamais partager la couronne, jamais, sous aucun prétexte à venir.
PAILLOUX
Hein! les femmes de trente ans!
CHARLES, souriant.
Mon colonel, vous avez tort de leur en vouloir. La chose donne à penser.
PAILLOUX
Elles le méritent, que diable!
Non, pas toutes, pas celle-ci... je vous assure. Le maréchal en est aimé, et l'aime. Le maréchal fut choisi haut la main, entre plusieurs.
CHAMBRUN
Parce qu'il est bel homme?
CHARLES
Sans doute; mais rappelez-vous qui fut envoyé conclure notre première alliance avec l'Altembei^.
CHAMBRUN
Le duc d'Arisio.
CHARLES
Hé! donc...
PAILLOUX
Mon Dieu! qu'il se marie de gré, de force ou dans le mi-lerme, ça m'est parfaitement égal, au fond, croyez-le bien.... El si nous étions à Téglise, de la cérémonie, du plaisir, au lieu d'être en corvée....
CHAMBRUN
Il fallait une garde d'honneur pour recevoir les nouveaux époux.
PAILLOUX
Il n'y a donc plus d'Altembergeois à Neresheim?
CHARLES
La reine vient de fournir quatre mille soldats à l'Empereur, — ils se dirigent vers la Saxe, — et deux mille cavaliers rejoignent. Au reste, mon colonel, il est probable qu'on ne tenait pas à nous déplaire.
CHAMBRUN, depuis un moment, il examine le salon.
Décidément, je ne m'habitue point à cette demeure. Pas de luxe, pas d'étiquette, pas de courtisans! Une terrasse ouverte sur la ville! En France, n'était le rien grandiose que l'on remarque ici, nos riches bourgeois seraient logés comme les princes d'Altembei^.
CHARLES
Que voulez-vous! C'est la vieille Allemagne, pays relativement pauvre, c'est les mœurs patriarcales de jadis. Des ministres, le moins possible, une Diète, pour la forme, et vogue le navire! Feu Tex-mari de la reine était un homme de goûts modestes. Tenez! regardez plutôt sa statue. (Il désigne la statue, hors du salon.) Il est en civil, et ces pierres le font voir tel qu'il se montrait au peuple, d'ordinaire, par les rues de Neresheim.
(Entre sur la terrasse, marchant avec lenteur, s'arrôtant, regardant au loin, un personnage d'une trentaine d'années, de tournure élégante, vêtu sans trop de recherche.)