‹ Deux patries: drame en cinq tableaux, dont un prologueChapitre 21 sur 45 · SCÈNE XI LA REINE, LE BARON DE STEIN · texte numérisé non relu

SCÈNE XI LA REINE, LE BARON DE STEIN

STEIN

Je rends d'autant plus grâce à Votre Majesté de m'avoir consenti une audience, que je n'osais Tespérer, un jour d'hymen, de fête.

LA REINE

Asseyez-vous. Votre tâche n'est ni mauvaise, ni inconséquente; je ne l'ignore point.

STEIN

M'écouterez-vous donc avec faveur? (Un court silence.)

LA REINE

Mon rôle d'alliée de Napoléon serait de vous diriger sur la frontière, sous garde; mais vous êtes un honnête homme, une intelligence, et de notre conversation jaillira peut-être quelque chose d'utile à mon peuple.

STEIN

S'il plaît au Seigneur et à vous, Majesté, il en jaillira quelque chose d'assez haut pour que votre nom resplendisse par toute l'Allemagne.

62 DKITX PATRIES.

LA REINE

C'est comme chef du Tugenbund, de la ligue anli-élrang^re, que vous vous adressez h moi?

STEIN

.... Oui.

LA REINE

Parlez franchement, essayez de me convertir, et, si vous n'y arrivez point, je vous expliquerai pourquoi je ne veux pas, pourquoi je ne saurais être de votre ligue.

STElN

Pourquoi?... Madame, c'est qu'une alliance vous joint à Bonaparte, c'est que vous êtes l'épouse d'un de ses maréchaux, et que — daignez m'excuser — on assure que le prince de Siserach ne vous est pas indifférent.

LA REINE

Eh bien, après? Mon peuple s'élève-t-il contre moi?

STElN

A Neresheim, pas encore; mais, autre part, ètes-vous sûre qu'on n'ait pas vu ce mariage avec une tristesse profonde, et que la seule admiration pour votre caractère n'ait pas imposé le silence à bien des cœurs près de se révolter?

LA REINE

Prouvez-le.

STEIN

Je n'aurais qu'à nommer vos sujets et vos proches inscrits au Tugenbund; ils sont légion et appuieraient mes dires.

LA REINE, avec une certaine rudesse.

Je vous croyais souffrant, malade, monsieur de Stein; mais je me suis trompée, on m'a trompée, puisque vous êtes plus actif et mieux renseigné que nous sur les désirs et les sympathies de TAltemberg.

STEIN

Majesté, tous les maux dont s'affligent les humains, je les éprouve, mon corps n'est qu'une douleur. Dussé-je n'y pas survivre cependant, rien ne m'empêchera de travailler pour ma patrie vaincue, souffletée, humiliée.

LA REINE

A qui la faute?

STEIN

A nous, hélas! à notre désunion. Mais, si la victoire encourage les foules, l'insuccès les irrite et les porte aux revanches.

LA REINE

L'Autriche est avec Napoléon.

STEIN

Elle n'achèvera point sa sœur de race. Elle préfère aux dépouilles de la Prusse l'indépendance et la reconstitution de rAllemagne.

«H DKUX PATRIES.

LA REINE

Malgré le mariage? Malgré Talliance?

STEIN

Hé! madame, le mariage! la politique Ta fait, la politique pourrait le défaire. Quant à ralliance....

LA REINE

Oui, Tallianee.

STEIN

Promettez-moi le secret, et je me charge de vous apprendre....

LA REINE

Je promets.

STEIN

Eh bien! il existe une mystérieuse convention entre les corvéables et les distribués à merci. On va feindre de se méconnaître; mais, plutôt que de ne pas obtenir un équilibre en Europe, TAutriche attaquerait son allié de la veille, dans quelques mois.

La Saxe, le Wurtemberg, la Bavière?

STEIN

Ils frémissent de honte, répugnent à se battre pour les Français, veulent fuir un joug onéreux, et la conscience de leurs souverains ne cède momentanément qu*à d'illusoires traités obtenus par la crainte.

LA REINE

L'empereur Napoléon réunit onze cent mille hommes.

STEIN

Où les trouvera-t-il? C'est nous qui les aurons bientôt! Le colosse est mourant! Du jour où les nations s'émeuvent, où la guerre devient une guerre de peuple à peuple, non de soldats contre soldats, le triomphe est aux plus nombreux, aux plus farouches, aux possesseurs du plus chaste idéal. Voyez l'Espagne, Majesté, voyez la Russie. D'ailleurs, même les Français commencent de haïr Napoléon. Que n'avez- vous entendu ses généraux, après Moscou, depuis la conspiration Mallet! (Sur un geste de la reine.) Ah ! si VOUS n'étiez pas trop loin pour voir! S'il était possible de vous montrer la haine et les blessures qu'a épanouies votre Empereur derrière la mort, la victoire, l'égoïsme! Patrie et liberté, voilà ce que nous prétendons reconquérir, nos patries démembrées, nos libertés moulues, détruites à coups de bottes.

LA REINE

Liberté, patrie, grands mots dont on use, — quitte à les oublier. Ils chantent, ils exaltent, mais sont des trompettes guerrières qu'on dépose après le combat. Oui, monsieur de Stein, liberté, patrie, nobles images! Toutefois, la France hors d'Allemagne, les Allemands en auraient-ils terminé avec les intrigues au détriment de leurs royaumes?

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Cf. DEUX PATRIES.

STEIN

L'avenir est à Dieu, madame.

LA REINE

Tenez! j'y consens, les choses deviendront meilleures, si la victoire nous favorise. Mais, osez-vous m'affirmer que, plein de génie et de résistance, Napoléon ne nous battra pas de nouveau?

STElN

Alors... c'est que... nos princes trahiraient. (Il défaut, une seconde.)

LA REINE

Qu'ya-t-il?

STEIN

Rien; un peu de fatigue.

LA REINE

Dois-je appeler?

STEIN

Non. (Se récupérant.) Alors, ce n'est plus un Frédéric Stabbs qui se lèverait, le poignard à la main, comme à Schœnbrunn, c'est dix mille, vingt mille héros !

LA REINE

Fi! l'assassinat.

DKLX PATRIKS. 67

STEIN, vivement d*abord.

Certes! madame, la guerre avant dy recourir, une guerre désespérée! Aussi, la Prusse aiguise-t-elle ses armes! Aussi, par la Confédération, le Tugenbund a-t-il presque achevé son œuvre ! Les faibles se coalisent dans Tombre. Serez-vous donc notre ennemie, et de nos rois, vos oncles, la seule à ne me point répondre? (Un court silence.)

LA REINE

Monsieur, quoique votre adversaire durant cet entretien, on n'est pas insensible, je le jure; mais nos revanches ne peuvent être déjà celles de mon époux.

STEIN

Bernadotte aime la Suéde, Louis Bonaparte aima la Hollande, et ils n ont eu pour changer ni le double motif, ni la raison flatteuse qu'a le prince de Siserach.

LA REINE

Quand doit intervenir TAutriche?

STEIN

Pas tout de suite. Majesté. L'Autriche a besoin d'être formidable. Ce n est que vers juin ou juillet qu'elle proposera un armistice, la paix, une paix loyale, des concessions réciproques.

LA REINE

Et puis?

STEIN Si Napoléon les accepte, tant mieux! Chacun....

LA REINE

Mais, s'il les refuse?

STEIN

S'il les refuse? (Les dents serrées.) Oli! celte fois, cette fois... une telle quantité d'hommes, de telles embûches, de tels courages le menacent, qu'eussions-nous vingt défaites à subir, que dussent les nôtres joncher les routes de cadavres, la masse ne reculera plus, grossira toujours, avancera comme un ciel d'ouragan.

LA REINE, les yeux fixes, en une seconde de peur.

C'est bien! je réfléchirai.

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