SCÈNE VI LE PRINCE, LA REINE
LA REINE
Vous avez à m'interroger?
LE PRINCE
Cela vous surprend?
LA REINE
Non, quoique la chose eût été préférable au lendemain de notre désaccord.
LE PRINCE
Il s'était produit de telle sorte, qu'à vous seule, madame, à vous seule incombait la démarche réparatrice. Je Tai attendue; les pires angoisses m'ont flagellé; votre
silence, je ne me l'expliquais point; mais brusquement, rudement, il vient de s'expliquer lui-même : je suis un traître! Par quelle aberration vous en étes-vous prise à mon honneur?
LA REINE
François....
LE PRINCE
Tout le défendait, madame, tout : Dieu, la générosité, le bien, nos chairs qui sont une.
LA REINE
François, il n'est défendu à personne de se reconquérir et de mieux vouloir. S'il y avait crime, là serait mon crime. Je n'en ai pas commis d'autre.
LE PRINCE
Vos soldats ont tiré sur mes frères d'armes, à Leipsick !
LA REINE
Les y ai-je poussés? Chacun a le droit d'aimer ses parents et sa race.
LE PRINCE, en un éclat de rire sarcastiquc.
Vous me traitez avec un mépris!...
LA REINE
Et j'ajoute que s'il vous avait plu de m'entendre, d'en-
tendre les vœux de mon peuple, je ne serais point, à mon extrême dégoût, de l'Allemagne carthaginoise. (Sur un geste du prince.) Mais rien ne vous a émotionné, rien, ni mes conseils, ni ma peine! Rappelez-vous notre mariage, les discours, celui auquel vous répondîtes! L'AIlemberg abhorrait Tesclavage impérial. La paix! la paix! vous Ta-t-on assez demandée! Vous l'aviez garantie.
LE PRIXCK
Pas ridicule! pas inacceptable!
LA REINE
Quand les princes coalisés Toffrirent à l'Empereur, bonne ou mauvaise, puisque nous Tespérions, puisqu'il la refusa, vous deviez agir selon nos espérances.
LE PRINCE
Je ne m'appartenais pas; je suis de ceux qui ont mené KEurope tambour battant.
LA REINE
Déçue, menacée d'une révolte, pour vous sauvegarder, pour moi, j'ai donc été contrainte de recourir au Tugenbund, à sa force et à son prestige.
LE PRINCE
Et il ordonna Leipsick*^
\yi DEUX PATUIES.
LA REINE
Oui.
LE PRINCE
Kl voire cœur n'a point lové?
LA REINE
J'avais requis sans trêve une mesure moins fâcheuse. On me l'avait promise.
LE PRINCE
Promise?
LA REINE
J'ai des lettres. M. de Stein me craignait, car il ne s'est révélé qu'hier, trop tard. (Un court silence.)
LE PRINCE
Soit!... Désavouez le guet-apens alors, chassez de votre armée le général et les officiers coupables, relirez leurs décorations aux régiments transfuges, que TAltemberg demeure neutre... et je croirai, j'oublierai.
LA REINE
Impossible !
LE PRINCE
Pourquoi?
Je gouverne un million d'êtres, et son avenir, son
patriotisme, veulent que j'accepte le service rendu, le fait accompli.
LE PRINCE, dont la voix s*étrangle.
Mais vos troupes se dirigent vers le Rhin!
LA REINE
Je ne puis les en détourner : elles ne m'obéiraient pas.
LE PRINCE
II fallait prévoir ces imbroglios, madame, et refuser rhomme que j'étais!
LA REINE
Est-ce que les conjectures se réalisent? Aimante, vous ayant choisi entre tous, j'imaginais que vous seriez mon second, très vite.
LE PRINCE
A moi, certes, à moi les premiers torts! J'ai couru au-devant de ce qui m'écrase!
LA REINE
Nos torts sont identiques, nés de mes charges, des vôtres.
LE PRINCE
Charges lourdes ! chaînes sinistres !
LA REINE
Le malheur est que nous n'ayons pas eu le lemps de nous reconnaître. Avril, juin, el la uiinule brulale arriva.
LE PRINCE
Aussi, nie voyez-vous déshonoré!
LA REINE
Non, victime, uniquement victime, hélas!
LE PRINCE
« Je suis à TEmpereur, et déclare que, dans toutes circonstances, je ne cesserai mes devoirs envers lui. >» C'est par un tel vasselage que j'obtins le droit de vous épouser.
LA REINE
Nous avons été heureux, quelques semaines!
LE PRINCE
Nous ne le serons plus.
On réfléchit, et les blessures se cicatrisent.
LE PRINCE
Vous m'avez humilié en présence d'un témoin qui me hait, et que je déteste.
LA REINE
J*ignorais vos colères.
LE PRINCE
Vous m'avez sacrifié aux Allembergeois.
LA REINE
Vous m'avez préféré la France.
LE PRINCE
Oh! que n'étions-nous des jeunes gens, nos âmes eussent été moins rudes !
LA REINE
Ne sommes-nous pas encore jeunes, libres d'une vie nouvelle?
Je ne fus jamais si peu libre, car maintenant, pour me racheter, pour me rebâtir une estime, il importe que ma conduite soit nette et haute, que mon réveil éclate comme une sonnerie.
LA REINE
Je te ferai couronner roi, tu seras mon égal.
LE PRINCE
Toute l'Europe s'indignerait! Non! non! je ne suis
point à vendre! Je pars, je retourne à TEmpereur, et d'un élan si ferme, avec une soif de vertu si ardente, que nulle bouche n'osera bientôt m'accuser.
LA REINE
Reste, je t'en prie, reste.
LE PRINCE
N'était que mon pays est pauvre de ses fils, vous m'auriez trouvé là, étendu.
LA REINE
Je t'aime, cependant, et de te voir souffrir, j'ai peulétre enduré plus de chagrins que tu ne penses.
Tenez! je vous excuse, j'absous vos idées, l'adversaire que vous m'êtes. (La reine lui saisit la main.) Les sentiments valent en nous la raison. Mais veuillez me comprendre, et me laisser du courage.
LA REINE
C'est abominable! je t'en supplie, ne me rejette pas. (Rumeurs, bruits dans le palais. Ils écoutent.)
LE PRINCE
Qu'y a-l-il?
MME DE GEITZ, appelant.
Majesté! Majesté!
LE PRINCE, ouvrant la porte de gauche.
Quoi? La reine est ici.