‹ Deux patries: drame en cinq tableaux, dont un prologueChapitre 38 sur 45 · SCÈNE IV LE PRINCE, MARGUERITE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LE PRINCE, MARGUERITE

LE PRINCE Asseyez-vous, (il la dirige.)

MARGUERITE

Je suis indiscrète, Altesse, ma présence vous étonne! (Elle joue avec les plis de sa robe.) C'est que, devant quitter Neresheim ce soir, cette nuit, j'ai tenu à vous faire mes adieux.

LE PRINCE, la regardant, rexaminant.

.... La reine se prive de vos services?

MARGUERITE

Non. (Elle sursaule brusquement et courbe la tête, frissonnante.) Oh!

LE PRINCE

Qu'avez-vous?

MARGUERITE, elle se redresse peu à peu.

Je m'imaginais qu'un de mes persécuteurs était là.

LE PRINCE

Un de vos persécuteurs?

MARGUERITE

Ils me guettent, me suivent avec une furie!

LE PRINCE

En quel but?

MARGUERITE

Pour me tuer. Je ne repose point, je ne dors pas, figurez-vous î A peine ai-je fermé les yeux que des voix m'obligent à les rouvrir : Marguerite! Marguerite! et elles commencent de bavarder, me glacent, me pénètrent.

LE PRINCE, lui prenant la main.

Vous êtes souffrante, vous avez la fièvre.

MARGUERITE

J'ai toujours la fièvre.

LE PRINCE

Désirez-vous que je sonne? que Ton vous conduise à votre appartement?

MARGUERITE

Non, non, Altesse, par pilié! Les voix me suivraient encore.

LE PRINCE

Que disent-elles?

MARGUERITE

Nous déposséderons le brigand couronné, Fogre de Corse.... Des milliards de soldats, des milliards! se lèvent contre lui des villes, des villages de Prusse, d'Autriche, de Russie. Nous lui mettrons le pied sur la gorge, nous le réduirons à néant, et douloureux, captif, abreuvé d'amertume, il n'aura plus de femme, plus de fils, plus que le souvenir de son atroce puissance. (Énergiquement.) Mais les voix se trompent, n'est-ce pas? l'Empereur est debout, immuable!

LE PRINCE

.... Rien de la terre n'est immuable.

MARGUERITE

Vous... vous pensez?...

LE PRINCE

Ne le faut-il point?

MARGUERITE

Viennent donc ceux qui me cherchent dans l'ombre, je me résigne.

LE PRINCE

Alors, c'est vrai, mademoiselle, vous aimez Na...?

MARGUERITE

Chut! (Bas ei en réve.) Oui, c'est vrai! c'est vrai! Je l'admire, je l'aime! Il est ma lumière! mon soleil! Oh! ai-je été joyeuse, presque joyeuse, de longues années! J'avais des ailes, une audace naïve, je montais, montais vers lui, et les brises pures, toutes les chansons éparses, tous les nuages d'or et de neige se plaisaient à me voir si blanche et si héroïque.

LE PRINCE

Depuis quand n'ôtes-vous plus joyeuse?

MARGUERITE

Depuis qu'on l'abandonne, depuis qu'il décline.... Je m'inquiète, je me lamente, et suis lasse de mes inquiétudes et de mes plaintes. Chaque jour, davantage, mon cœur bat à se rompre. Toc! toc! écoutez-le.... Il me déchire, tâche de s'échapper. Est-ce vivre, et ne serait-il pas meilleur que je disparaisse la première? (Elle se lève.)

LE PRINCE

Où allez-vous?

MARGUERITE

Au hasard, loin, très loin.

LE PRINCE

Vos parents?

MARGUERITE

Ils sont morts, Fun jeune... Fautre de désespoir, Tespril malade. (Un court silence.)

Pas un mot, pas une phrase de consolation au pauvre Charles?

MARGUERITE

Altesse, du fond de Tâme, je me reproche de n'être point devenue ce qu'il avait essayé que je fusse.

LE PRINCE

Voulez-vous partir avec mon père et moi, dans quelques minutes? Nous quittons aussi Neresheim, nous rejoignons les Français, l'Empereur.

MARGUERITE, joyeuse, défaillante.

Bonté céleste !

Page 1