SCÈNE I
LE SATYRE-MAJOR
Salut, Ménélas !
Qui me parle ?
LB SATYRE-MAJOR
C'est moi, Seigneur, qui vouls parle.
MÉNjâLAS
Quoi, n'y avait-il pas ici tout à l'heure.
Un de ces vilains Satyres encore qui me tirait la langue ?
LB SATYRE-MAJOR
Il n'y a que moi ici. Seigneur, pour vous servir.
MÉNÉLASy se passe la main sur le front.
Qu'y a-t-il ? Monseigneur semble inquiet et troublé.
MÉNÉLAS
Ah, je suis las de toutes ces diableries !
LE SATYRE-MAJOR, minaudant Ce n'est pas moi au moins qui vous fais peur }
MÉNÉLAS
Toi, ça va bien. Je t'aime. Tu es jolie. Ah, cela [ fait plaisir de regarder une gentille figure.
PROTEE 147
LE SATYRE-MAJOR, avcc utie rivétence
Monseigneur !
MÉNÉLAS
Qu'une longue boucle blonde fait bien le long de la délicieuse amande d'un jeune visage I
Et quel teint éclatant, aussi pur qu'une fleur de bégonia I
Qui es-tu ?
LE SATYRE-MAJOR
La servante du seigneur Protée.
MÉNÉLAS
Tu as un bien vilain maître.
LE SATYRE-MAJOR
Naxos, (le plus souvent),
Est une île au milieu de cette mer qui se trouve entre les trois Continents,
Et c'est elle qui recueille toutes les épaves des tempêtes et des courants.
MÉNÉLAS
Tu es une de ces épaves toi-même ?
LE SATYRE-MAJOR
J'étais abandonnée sur la mer dans un petit bateau,
Et c'est le vieillard Protée qui recueillit ma faiblesse et mon innocence.
Comme elle a bien dit ça !
Ecoute, tu es adorable !
LE SATYRE-MAJOR
Tout beau, Seigneur !
N'est-ce pas là votre dame qui est avec vous ?
MÉNÉLAS
Ça ne fait rien ! ça lui est tellement égal ! " Je suis Hélène ".
Veux-tu I je t'emmène ! je te donnerai une place à la lingerie.
Mais dis moi d'abord comment ton maître se ressent de la friction que je lui ai administrée.
LE SATYRE-MAJOR
Merci, il va bien et vous demande ses lunettes.
MÉNÉLAS
Un moment ! qu'il vienne les chercher.
PROTÉE 149
LE SATYRE-MAJOR
Il n*ose VOUS affronter de nouveau.
MÉNÉLAS
J'ai bien cru que j'allais lâcher prise !
Le lion et tout le reste, ça m'est égal ! Mais c'est le numéro de l'octopode que je n'attendais pas !
Quand je me suis vu tout-à-coup au milieu de ces lanières flottantes,
Face à face avec ce bec de perroquet et ce crâne cylindrique, pareil à un énorme cornichon décoloré, plein d'une épouvantable sagesse.
Et ces yeux sans prunelles où flotte une lumière, comme une lampe derrière une boule pleine d'eau.
J'ai pensé rendre l'âme de dégoût ! Heureusement que la vision n'a pas duré.
Et qu'aussitôt j'ai tenu entre mes mains cet arbre gluant qui produit des pots de confiture.
Tout mangé par le milieu d'un cancer rose, pareil à un pis de vache.
Pouah I
LE SATYKi'MAjoKy Joignant les mains Vous êtes un héros !
Eh bien ! Qu'est-ce qu'il demande encore, le vieux collectionneur ?
LE SATYRE-MAJOR
Il demande ses lunettes.
MÉNÉLAS (// les met sur son nez.) On ne voit rien avec.
LE SATYRE-MAJOR
Naturellement; elles ne sont pas faites pourvoir.
MÉNÉLAS
Alors ?
LE SATYRE-MAJOR
C'est le signe de son autorité.
Quand les phoques voient ses lunettes, ils sont frappés de respect et de terreur.
C'est ainsi qu'il les oblige à quêter pour lui et à apprendre l'arithmétique.
MÉNÉLAS
En voilà encore une invention ! C'est comme ces rubans qu'il m'a montrés !
PROTEE 151
Je voulais savoir un peu ce qui se passe à Argos, car il court de mauvais bruits sur la famille.
Bon ! La première chose que je vois, c'est ma belle-sœur Clotilde à qui un jeune homme inconnu se mettait en devoir de retirer de son ventre une grande épée à deux tranchants.
LE SATYRE-MAJOR
Ciel!
MÉNÉLAS
Eh bien ! Elle ne souffrait aucunement de cette familiarité. On la voyait se relever et sortir à reculons en arrangeant sa coifiure.
LE SATYRE-MAJOR
Prodige !
MÉNÉLAS
Aussitôt se présentait un homme, le crâne fendu en deux, et Clotilde, — Clytemnestre, veux-je dire, — qui se tenait à côté de lui, la hache à la main.
LE SATYRE-MAJOR
Grands dieux ! vous me faites peur !
MÉNÉLAS
Le crâne se recollait et mon frère Agamemnon
sortait de la baignoire parfaitement intact et sec.
Et ainsi de suite. Et cela a fini confusément par une épouvantable fricassée où tout était confondu, le sacrifice de ma nièce et la cuisine qu'on a faite de mes petits cousins I
J'en ai mal aux yeux.
Si au moins je reconnaissais les gens ! Mais tout tremble et ondule comme les figures qu'on voit au-dessus d'un feu I et aux endroits les plus intéressants il y a des grands trous blancs. Car ces rubans ne sont pas de première main.
LE SATYRE-MAJOR
Les oracles sont toujours obscurs.
MÉNÉLAS
En somme tous ces massacrés qui se raccommodent, c'est un symbole, quoi ! et le sens est plutôt consolant.
J'en conclus que tout s'arrange.
Comme le prouve ma propre histoire.
— Mais si j'avais seulement cent brasses de ces rubans, quelle concurrence pour Delphes !
— Là dessus je n'en pouvais plus et je me suis endormi,
PROTÉE 153
Tenant ferme la main de cette femme et dans l'autre les lunettes.
LE SATYRE-MAJOR
Rendez-les moi !
MÉNÉLAS
Minute ! est-ce que ma barque est réparée ?
LE SATYRE-MAJOR
Elle est prête et vous attend.
L'œil du bateau est repeint ?
LE SATYRE-MAJOR
Il est repeint. Vous n'avez plus que la prunelle à y poser.
Vous avez une voile de lin et une autre de jute, quinze avirons de la première bordée et vingt-huit de la seconde,
Et un beau gouvernail presque neuf qui a été fait pour l'Administration des Pompes funèbres Egyptiennes.
MÉNÉLAS
Je lui rendrai les lunettes quand je partirai.
LE SATYRE-MAJOR
Ecoutez donc ! Vous pouvez lui demander autre chose I
MÉNÉLAS
Quoi ?
LE SATYRE-MAJOR
Ne savez-vous pas que la fameuse Hélène habite depuis dix ans cette île ?
MÉNÉLAS, prenant son arc File, ou je te tue !
LE SATYRE-MAJOR, ^J'tf»/
Regardez derrière vous I