‹ Deux poëmes d'été: la cantate a trois voixChapitre 21 sur 31 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Entre BRlNDOSlERy voilée.

BRINDOSIER

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.

MÉNÉLAS, se retournant Quoi ?

PROTEE 155

BRINDOSIER

Salut, ô mon époux, je te retrouve enfin.

MÉNÉLAS

Qui êtes-vous ?

BRINDOSIER lève soH voUc. MÉNÉLAS la regarde en silence.

MÉNÉLAS

Regarde, Hélène !

HÉLÈNE, se dévoilant indolemment Qui êtes vous. Madame ?

BRINDOSIER

Réponds-lui, Ménélas. Dis-lui qui je suis. Cette voix, ce visage qui se tourne vers le tien, cette femme devant toi qui t'accueille, cela, ne les reconnais-tu pas ?

MÉNÉLAS, à voix basse Hélène, c'est Hélène.

Il n'y a ici d'autre Hélène que moi.

MÉNÉLAS

Ah, le cœur me bat étrangement ! Voici avec moi deux Hélènes, celle du passé et l'autre que Paris m'a rendue.

Si je ne tenais ta main, ah, je dirais que celle-ci est la vraie. C'est la voix, c'est la taille, c'est le visage.

Plus jeune seulement, plus pur peut-être.

Regarde toi-même.

HÉLÈNE

Je n'ai pas besoin de regarder.

MÉNÉLAS

Regarde, te dis-je I

HÉLèNE, tournant lentement les yeux vers lui

Cette femme me ressemble comme je ressemble à Andromaque.

MÉNÉLAS

Tais-toi, tu n'y entends rien I je me souviens mieux que toi I

HÉLÈNE

Il n'y a ici d'autre Hélène qu'Hélène de Troie,

PROTÉE 157

Qui fut enlevée par Alexandre autrement Paris.

Comme on le sait dans le monde entier depuis Gadès jusqu'à la Colchide,

Et comme en témoignent ces grands tas de briques noircies, qu'on voit en face de Ténédos.

BRINDOSIER

Je ne sais. Quant à moi, je suis Hélène de Sparte.

HÉLÈNE

Tu ne l'es mie.

BRINDOSIER

Toujours fidèle, toujours aimante, la même.

Et qui n'ai pas d'autre époux que le mien.

MÉNELAS

Comment êtes-vous ici. Madame, en cette présente île de Naxos ?

BRINDOSIER

Je dormais.

MÉNÉLAS

Vous dormiez ?

Hermès,

Hermès m'avait flagellé le visage

De ce rameau trempé dans le fleuve Léthéon.

Vous dormiez ! et moi pendant ce temps, casque en tête et l'épée au poing,

J'assiégeais Troie là-bas où vous étiez.

BRINDOSIER

Non pas moi.

MjâNÉLAS

Non pas vous ?

BRINDOSIER

Celle-ci, non pas moi !

MÉNÉLAS

Vous dites bien, car celle-ci est Hélène.

BRINDOSIER

Salut donc, Hélène.

MÉNÉLAS

La reconnaissez-vous ?

ik

Salut, Hélène.

MÉNJ&LAS

C'est Hélène que je tiens par la main ?

BRINDOSIER

Qui d'autre ?

N'est-ce point mon visage ? N'est-ce point mon corps ? N'est-ce point mon sein que soulève ce souffle indigné ?

Qu'as-tu fait, pendant que je dormais, ô image de moi-même ! et quel usage les dieux ont-ils fait de mon sommeil ?

C'est moi pour qui Troie a brûlé pendant que je dormais, c'est moi qui l'ai rasée comme avec la faux, pendant que je n'étais troublée d'aucun songe !

Mon corps est-il si puissant que sa seule image suffise à la volonté d'un dieu ?

Mon âme est-elle si puissante qu'elle suffise à faire vivre deux corps ?

Ce sont des paroles qu'il est difficile de supporter.

i6o DEUX POËMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

Maintenant, sœur Hélène, ô mon image.

Maintenant que votre tâche est faite.

Maintenant que je suis éveillée et qu'il fait jour. Il est temps que vous me cédiez ma place et mon époux !

Ayez la bonté de disparaître, je vous en prie.

MÉNÉLAS

Souffle dessus un peu pour voir si elle va disparaître

Comme la vapeur de l'eau qui commence à bouillir.

BRINDOSIER

Mais toi, Ménélas, qu'attends-tu pour m'ouvrir tes bras après ces dix années.

Et ce cœur qui m'appartient ?

MÉNÉLAS

Quelle preuve as-tu que tu es Hélène ?

BRINDOSIER

Nulle que la vérité.

MÉNÉLAS

Je sens je ne sais quel doute en moi.

PROTÉE i6i

HÉLÈNE

Ménélas, j'ai déjà supporté de vous beaucoup de choses et j'ai beaucoup souffert par vous : toutefois ne me poussez pas à bout.

Et il est bien vrai que je suis une femme et en votre possession : non point tant cependant que vous le croyez.

Mais je proteste que si vous avez le malheur de me faire cette injure et de lâcher seulement ma main,

Vous ne ramènerez plus Hélène une seconde fois,

Et ni dans cette vie ni dans l'autre

Vous ne retrouverez ces doigts si longtemps des vôtres disjoints.

MÉNÉLAS

Je suis le maître de tout ce qu'il y a d'Hélènes au monde.

BRINDOSIER

Une seule suffit.

MÉNÉLAS

Tu dis bien ! Il n'y a qu'une Hélène pour moi.

i62 DEUX POÈMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

Une seule, la même.

MÉNÂLAS

Tu dis bien, la même pour moi à jamais.

BRINDOSIER

Une seule Hélène, celle qui te fut donnée jadis. Je me souviens !

La fille de Léda et de Jupiter...

MÉNÉLAS

... La femme du Roi de Sparte.

BRINDOSIER

... Jupiter qui tonne dans les nuées.

Quand les nuages pareils à de grandes montagnes blanches accumulées

S'accroissent peu à peu dans le ciel pur.

Au-dessus de ce petit temple rouge bien connu des bergers dont le fronton n'a pas plus de trois colonnes.

PROTEE 163

Tu te souviens ?

BRINDOSIER

Là est une prairie ombragée de peupliers.

HÉLÈNE

Mais il n'y avait pas de peupliers !

MÉNÉLAS

Si, tais-toi, il y en avait !

BRINDOSIER

Là est une prairie ombragée de peupliers,

Il y avait des peupliers, je me souviens à mesure • qu'elle parle.

BRINDOSIER

Là où le ruisseau rapide... Il fuit !

MÉNÉLAS

Là où le ruisseau rapide. ..

BRINDOSIER

Que ses eaux étaient claires 1

i64 DEUX POËMES D'ÉTÉ

Que ses eaux étaient claires et quel bruit triste elles faisaient parmi les pierres roulantes !

BRINDOSIER

Avant qu'elles n'entrent dans la vaste conque de Juin.

,.. Avant que par mille vannes et coupures, elles ne soient distribuées à tout le riche herbage.

BRINDOSIER

Là sont trois chênes consacrés à mon père.

HÉLÈNE

Bon, voilà que ce sont des chênes à présent I

MÉNÉLAS

Elle a raison, je me souviens, ce sont des chênes.

Ce grand arbre dont la feuille est la plus tardive.

MÉNÉLAS

En ce mois de juin où tu me dis que tu m'aimais, à ces hauteurs où nous étions montés.

PROTEE 165

C'est à peine si elles étaient encore poussées.

BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or.

MÉNÉLAS

Non point l'or de la vieillesse, mais le jeune

rameau qui commence !

Avant que Jupiter ne leur ait donné

Cette puissante couleur de vert où ses yeux se

complaisent.

BRINDOSIER

Leur couleur est celle de l'or !

MÉNÉLAS

Non point du temps qui passe, mais de celui qui vient de commencer.

Leur couleur est celle de l'or.

MÉNÉLAS

Non point leur couleur, ô bien aimée !

Mais celle de ce grand feu que j'avais allumé un peu plus bas et dont l'éclat les enveloppait tout entiers.

i66 DEUX POËMES D'ÉTÉ

BRINDOSIER

N*cst-il point convenable que Ton se purifie par le silence et par le jeûne...

MÂNÉLAS

Oui, cela est convenable.

BRINDOSIER

... N*est-il pas convenable qu'on se purifie comme pour les Mystères,

Quand on va épouser la fille d'un dieu ?

MÉNÉLAS

Quant on tient entre ses bras l'enfant divin dont les yeux immobiles entre les paupières

Vous regardent avec indifiFérence.

Et tu étais vierge entre mes bras comme la Victoire, et la harpe pour l'aveugle.

Et comme ce jeune fût de marbre blanc au seuil de la patrie que l'exilé saisit religieusement de ses deux mains 1

Au-dessus de nous s'élevaient ces longs rubans de murs l'un sur l'autre, et cette citadelle dans le del avec ses tours déchiquetées.

ik

PROTEE 167

Et ces longues forêts de chênes toutes plates sur les terrasses, pareilles à la mousse qui pousse entre les interstices,

Et ces cascades silencieuses et immobiles,

Et ce lieu d'avance aménagé par la main des Titans sur Tordre de mon père,

Pour être son temple avec nous.

Je me souviens.

BRINDOSIER

Et que tu étais beau alors, Ménélas, le plus fort entre tous ceux de ton âge et le plus habile aux jeux I

Tu es la même toujours.

BRINDOSIER

La même, c'est toi qui le dis, tu en es sûr ?

MÉNÉLAS

Hélène : il n'y a pas d'autre femme au monde.

Dis, t'ai-je bien fait souffrir ?

i68 DEUX POËMES D'ÉTÉ

MÉNÉLAS

Pas à la mesure de mon amour.

BRINDOSIER

Était-ce dur d'être séparé de moi ?

Mon désir ne t'a point quittée.

BRINDOSIER

Ni moi je ne t'ai quitté.

MÉNÉLAS

Tu ne m'as point quittée ?

BRINDOSIER

Je dormais entre tes bras.

MÉNÂLAS

Dis seulement une chose, fille de Zeus 1

BRINDOSIER

Oui, îe veux te la dire.

MÂNÉLAS

Comment moi qui entre les chefs grecs n'étais pas ni le premier ni le second,

Ai-je trouvé faveur à tes yeux ?

BRINDOSIER

N*avais-tu rien pour la mériter ?

Rien quand je te regarde et que je me souviens !

BRINDOSIER

Et qui donc m'aurait tenu ainsi entre ses bras et ne m'aurait point lâchée ?

Ces dix ans qui ne furent qu'une seule heure de nuit,

Pendant que je dormais.

MÉNÂLAS

La nuit est finie.

BRINDOSIER

Elle est finie et je suis réveillée !

MÂNÉLAS

Elle est finie et je vois de nouveau ces yeux pleins d'indifiFérence qui me regardent.

BRINDOSIER

Qu'attends-tu donc pour venir entre mes bras ?

Il fait le geste d'aller vers elle.

HÉLÈNE

Ménélas.

MÉNÉLAS

Hélène !

HÉLÈNE

Que fais-tu ? Vas-tu me laisser, une fois encore ?

BRINDOSIER

N'écoute point ce qu'elle dit I N'écoute pas cette ombre façonnée par les pouvoirs envieux à mon image et qui veut te décevoir encore !

HÉLÈNE

Te décevoir ! Réponds lui I Est-ce en songe que tu as souffert ?

Est-ce en songe que tu as pris Troie ? Est-ce en songe que tu m'as retirée du sombre Gynécée Asiatique,

Cette nuit où l'on voyait clair, bien qu'il n'y ait aucune lampe allumée ?

Est-ce qu'il est trompeur, le visage <jue tu as reconnu à la flamme d'une telle lumière ?

PROTÉE 171

BRINDOSIER

Tout est un songe^ excepté ces jours de jadis qui n'ont pas cessé.

HÉLÈNE

Et dis si c'était un songe aussi à cette heure de midi cet énorme dos de la mer entre l'Europe et l'Asie qui s'est levé pour nous prendre comme l'échiné d'un taureau,

Et qui, d'un seul coup m 'emportant avec le Ravisseur en un seul jour

Nous a laissés à sec là-bas I près d'un phare fumant dans le point du jour qui s'éteignait.

BRINDOSIER

Tout est un songe excepté ce visage vers toi et ces yeux pleins d'ignorance vers les tiens comme ceux des animaux.

HÉLÈNE

Tout est un songe, excepté cette main de nouveau dans la tienne et ce corps de nouveau solide entre tes bras.

BRINDOSIER

Ah, les fleuves de la terre au mois de Juin,

quand les troupeaux épars remontent Therbe difficile et que le pâtre écarte du genou ce torrent qui descend vers lui de la vie verte et rose et toute luisante, pleine de fleurs, d'abeilles et de papillons 1

Ah, le miel que je fus à tes lèvres et cette tête tout-à-coup que j'ai versée sur ton épaule !

HÉLÈNE

Tu caresses et j'ai frappé.

BRINDOSIER

J'ai gagné ton cœur.

HÉLÈNE

Tu ne l'as point percé.

BRINDOSIER

Souviens-toi de ces nuits de ma jeunesse où je dormais à ton côté !

HéLÈNE

Souviens-toi de ces nuits où tu étais seule, et moi entre les bras du Ravisseur.

BRINDOSIER

Je fus fidèle.

PROTEE 173

HÉLÈNE

Fidélité dormante.

BRINDOSIER

Fidèle cependant.

Joyau de peu de prix qui ne fut pas perdu et qui n'est pas disputé !

BRINDOSIER

Toujours la même.

HÉLÈNE

Et moi aussi, ne suis-je pas toujours la même ? Et de plus une autre.

BRINDOSIER

Femme d'un seul.

HÉLÈNE

Et moi donc, n'étais-je pas ta femme entre les bras du Ravisseur ?

Quand du haut de la grande tour de Troie Je voyais autour de cette ville bien défendue Au Nord, au Sud, au Levant, au Couchant,

Ta patience et ton désir chaque soir autour de moi

Se rallumer avec les cent mille feux de ton armée campante !

BRINDOSIER

Tais-toi, illusion !

Tais-toi, imposture !

MÉNÉLAS

Que faire ?

BRINDOSIER

Me croiras-tu si cette création d*un dieu malin Avoue son imposture et que c'est moi Hélène ?

HÉLÈNE

Certes en ce cas il faudra toutes deux nous croire.

BRINDOSIER

Laisse-moi donc seule avec elle.

Sort MÉNÉLAS.

PROTEE 175

Page 1