‹ Deux points d'histoire [microforme]Chapitre 2 sur 4 · QUATRIÈME VOYAGE DE JACQUES CARTIER · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VOYAGE DE JACQUES CARTIER

Je n’ai pas, Messieurs, à vous faire ici le récit du premier essai de colonisation un peu sérieux qui fut tenté au Canada. Personne de vous n'ignore que M. de Roberval, après avoir obtenu de François ler une commission qui lui conférait le titre de vice-roi et de lieutenant-général de toutes les possessions françaises en Amérique, quitta le port de La Rochelle au printemps de 1542, avec trois vaisseaux montés par environ deux cents personnes, tant hommes que femmes, et vint poser les bases d’un établissement à l’embouchure de la petite rivière du Cap-Rouge ; puis qu'après avoir eu à lutter contre la rigueur de la saison d'hiver, l’indiscipline de ses gens, la famine et la maladie, il se vit bientôt obligé, faute de secours, de retourner en France avec tout son monde.

La plupart des écrivains qui se sont occupés de notre histoire s'accordent à dire que c'est Jacques Cartier que le roi de France chargea de rapatrier M. de Roberval.

Voici ce que dit à ce sujet notre historien national, M. Garneau :

“ Au lieu de lui envoyer les secours qu'il demandait, le roi, suivant Lescarbot, chargea Cartier, en 1543, de ramener Roberval en France, ou sa valeur et son influence sur les populations de la Picardie qui allait devenir le théâtre des hostilités, pouvaient lui être utiles,”

Soc. I, 1884—L

M. l'abbé Ferland, dans son Cours d'histoire du Canada, après avoir relaté cet incident à peu près de la même façon, termine en disant :

“ Des pièces officielles nous apprennent que ce voyage dura huit mois’ Puis il ajoute en note: “ Parti dans l'automne de 1543 pour son quatrième voyage, Cartier aurait hiverné au Canada et l'aurait quitté à la fin d'avril ou au commencement de mai 1544.”

Enfin, je lis dans l'Histoire des Canadiens-français de M. Sulte : ‘“ Mais comme Roberval ne revenait pas, le roi donna commission à Cartier d'aller le prendre avec sa colonie et de le ramener en France. Le découvreur partit donc vers l'automne de 1548, et retourna le printemps suivant avec les débris de la bande de France-Roy.”

Vu l'unanimité des historiens à cet égard, le quatrième voyage de Jacques Cartier semble un fait acquis sans conteste à l’histoire. Mais je ne partage pas l'opinion de MM. Ferland et Sulte, lorsqu'ils avancent qu'il a eu lieu de l'automne de 1548 au printemps de 1544.

Et voici sur quoi je base mon assertion sinon mes preuves :

Dans le règlement de compte entre Cartier et Roberval arrêté le 21 juin 1544 par Mtre Robert Le Goupil, document découvert dans les archives de la ville de Saint-Malo par M. Charles Cunat et dont M. Desmazières de Séchelles envoya une copie, en 1861, au président de la Société historique et littéraire de Québec, je lis ce qui suit :

“Et en ce qui est du tiers navire — celui qui fit partie du troisième voyage avec la Grande Hermine et V'Emerillon, — mettre pour dix-sept mois qu'il a resté au dict voiage du dict Cartier, ef pour huit mois qu'il a esté à retourner quérir le dict Roberval au dict Canuda, au péril de nauléaige que les autres deux, ce seront deux mil cinq cents livres, etc.”

M'appuyant sur ce document, je soutiens que si Jacques Cartier avait fait son quatrième voyage de l'automne de 1548 au printemps de 1544, il n'aurait pas été de retour à temps pour obtenir cet arrêté de compte du 21 juin 1544, si l’on considère surtout que le règlement de ses difficultés avec Roberval eut lieu en vertu d’une ordonnance royale.

Car, connaissant le pays pour y avoir déjà passé deux hivers, il n’est pas probable que Jacques Cartier, qui avait mis près de trois mois à faire chacune des traversées précédentes, eût commis l’imprudence de s'embarquer après le 1er septembre pour le Canada d'où il ne pouvait guère repartir avant le 1er mai. ‘

En admettant qu’il ait eu à son retour une traversée exceptionnellement belle, c’est tout au plus s’il eût pu être de retour à Saint-Malo dans la dernière quinzaine de juin, c'est-à-dire, vers l’époque où le règlement de compte concernant ce voyage était arrêté à Rouen.

Ainsi ce quatrième voyage de Cartier qui, d'après un document dont l'authenticité ne peut être mise en doute, n’a été que de “huit mois ”, en aurait duré alors de neuf à dix.

D'un autre côté, le fait que nos historiens, qui paraissent bien renseignés sur les pas et démarches de M. de Roberval au Canada jusque vers le mois de juin 1543, semblent avoir perdu complètement ses traces après cette époque, fournit en faveur de ma thèse un argument qui a bien sa valeur.

M. Garneau semble appuyer cette dernière conjecture, quand il dit : “Le gouverneur (M. de Roberval) partit dans le mois de juin avec soixante-dix hommes, pour voir s’il ne serait pas plus heureux que Cartier, et s’il ne pourrait pas atteindre le pays où les sauvages disaient que l’on trouvait des pierres fines et des métaux précieux. Mais il paraît qu'il n'alla pas loin, si on en juge par le silence qui règne à ce sujet ; car, malgré la perte d’une

partie de ses relations, si Roberval eût fait quelque découverte importante, il en serait venu sans doute quelque bruit jusqu'à nous.”

Sans rendre mon argumentation complètement inattaquable, toutes ces concordances historiques sur lesquelles j'ai tenté de l'étayer, me semblent suffisantes pour me permettre d'exprimer l'opinion que ce quatrième voyage de Jacques Cartier a dû avoir lieu du printemps à l'automne de l’année 1548.

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