EXPÉDITION DU MARQUIS DE LA ROCHE
Avant de discuter l'époque de l'expédition du marquis de La Roche, je vous demanderai la permission de citer quelques lignes du Cours d'histoire du Canada de l'abbé Ferland, qui me serviront à appuyer mon argumentation.
‘“ Après le retour de Roberval en France, il s'écoula bien des années, pendant lesquelles le Canada semble avoir été complètement perdu de vue par la cour du roi très chrétien. Néanmoins, la Grande-Baie et l'entrée du fleuve Saint-Laurent continuaient d'être fréquentées par les Malouins, les Normands et les Basques, qui remontaient jusqu’à Tadousac pour y faire la traite des pelleteries. Lajaunaye-Chaton et Jacques Noël, neveux et héritiers de Jacques Cartier, voulnrent avoir aussi une part de ce commerce lucratif, mais plusieurs de leurs pataches ayant été détruites par des compagnies rivales, ils présentèrent une requête au roi, afin d'obtenir une commission semblable à celle dont avait joui leur oncle. Par des lettres patentes en date du 14 janvier 1588, ils furent autorisés à faire seuls le trafic des pelleteries. De leur côté, les marchands de Saint-Malo armèrent leurs vaisseaux pour résister à ceux qui tenteraient d’entraver leurs relations avec les sauvages, et ils firent jouer tant de ressorts que le privilège accordé à Chaton et à Noël fut révoqué.
“Un homme bien plus important que les neveux de Jacques Cartier s’occupait vers le même temps de fonder des colonies dans le nord de l'Amérique. Troilus du Mesgouez, marquis de La Roche, issu d’une ancienne famille de la Bretagne, avait été attaché à la cour dès sa jeunesse, comme page de Catherine de Médicis. Protégé par la reine, il reçut de nombreuses faveurs des rois Henri IT, François II et Charles IX. Mais, soit que ces honneurs et ces richesses ne fussent point suffisants pour satisfaire son ambition, soit qu'il eût dans son esprit un but plus élevé, l'agrandissement de la puissance française, il sollicita une commission qu’il obtint de Henri III, en 1578...
“ Le marquis de La Roche, muni de cette ample commission qui lui permettait de tout entreprendre, voulut, avant d’armer une flottille, aller lui-même reconnaître le pays avec un seul vaisseau sur lequel il s'embarqua accompagné de Chédotel, habile pilote normand. Indépendamment de son équipage, il avait sur son vaisseau environ cinquante misérables tirés des prisons de France. La Roche aborda à l'ile de Sable, qui ne convenait certainement pas à l'établissement d'une colonie, et, après y avoir débarqué ses cinquante colons, il alla reconnaître les côtes du continent. Ayant pris tous les renseignements dont il avait besoin dans la suite, il repartit pour la France, espérant toucher en passant à l'ile de Sable, et y embarquer ses gens. Mais une violente tempête s'éleva et le poussa si rapidement vers l'est, qu’en moins de douze jours il abordait en France. A son arrivée il trouva des obstacles invincibles à un nouveau voyage d'exploration, et il fut momentanément forcé d'abandonner ses projets du côté de l'Amérique. :
“ Les troubles de la Ligne étaient commencés. Durant la guerre civile qui agitait alors la France, il prit le parti du roi et déploya une grande activité dans la Bretagne. En 1588, comme il traversait la ville de Sablé que les troupes de la Ligue menagaient, il fut arrété par l'ordre du duc de Mercœur et conduit au château de Nantes où il resta prisonnier jusqu'en 1596, c'est-à-dire pendant huit ans.
“Cependant les malheureux abandonnés sur l'ile de Sable étaient dans une triste position. Sur cette terre aride et désolée, ils avaient bien sujet de regretter la prison dont on les avait tirés. Pour se préserver des intempéries de l'air, ils se creusèrent des tanières dans le sable, ou se construisirent des baraques avec des débris de vaisseaux trouvés sur le rivage. Heureusement pour eux que les bestiaux et les pourceaux qu'y avaient laissés le baron de Léry et les Portugais s'y étaient multipliés et suflirent avec la pêche à leur fournir de quoi vivre. Enfin, le marquis de La Roche, étant sorti de prison, raconta à la cour sa malheureuse aventure en Amérique, et parla des hommes restés sur l'ile de Sable, Touché de compassion, le roi ordonna à Chédotel, qui se rendait à Terre-Neuve pour la péche, de les recueillir en passant. Selon quelques écrivains, cet ordre fut donné par le parlement de Rouen. Quoiqu'il en soit, Chédotel s'acquitta fidèlement de sa mission. Il retrouva sur l’île douze hommes hideux, portant nne longue barbe et couverts de peaux de loups marins. On les transporta à la cour dans leur accoutrement sauvage, et ils furent présentés au roi, qui fit donner cinquante écus à chacun d'eux.”
Nos historiens ne sont pas tous d'accord sur la date de cette expédition funeste qui s’est résumée par la terrible catastrophe de l’île de Sable. Les üns, s'appuyant sur une commission qui fut accordée au marquis de La Roche par Henri III, le 12 janvier 1578, assurent qu'elle eut lieu dans le cours de cette même année ; les autres prétendent au contraire, qu'ayant été retenu en France par la guerre de la Ligue pendant laquelle il fut fait prisonnier, le marquis de La Roche obtint une autre commission du roi Henri IV, en 1598, vu qu’il n'avait pas pu se servir de la première.
Mon opinion à moi, est — bien que cette prétention soit très osée — que la tentative de colonisation du marquis de La Roche au Canada n’a été faite ni en 1578, comme les uns le soutiennent, ni en 1598, comme l’affirment les autres.
Il est raisonnable de supposer, comme du reste l’admettent la plupart de nos historiens, que M. de La Roche n'a pu obtenir une commission qu'après la révocation de celle de Jacques Noël et Etienne Chaton. M. l'abbé Ferland semble le reconnaître, comme nous venons de Je voir, de la manière la plus explicite, et M. Garneau, après avoir dit que les deux neveux de Jacques Cartier avaient sollicité du roi Henri III le renouvellement des privilèges qui avaient été accordés au découvreur du Canada, s'exprime ainsi: “ En considération des services du grand navigateur, des lettres patentes leur furent accordées en 1588 ; mais aussitôt que la chose fût connue, les marchands de Saint-Malo se pourvurent en conseil privé et réussirent à faire révoquer ce privilège, sans cependant beaucoup profiter eux-mêmes de leur succès, car, dès l’année du rétablissement de la paix, c’est-à-dire en 1598, le marquis de La Roche, qui était de la Bretagne, fit confirmer par le roi une commission de lieutenant-général de l’Acadie, du Canada et des pays circonvoisins, que lui avait déjà accordée Henri III, et dont les troubles du royaume l'avaient empêché de jouir.”
Enfin M. Sulte semble partager l’opinion de ces deux historiens: “ Ces débats soulevés à Saint-Malo autour des prétentions de la famille Cartier, dit-il dans son Histoire des Canadiens-frangais, finirent par attirer les yeux vers le Saint-Laurent. On eut connais-
sance d’un gros commerce qui se faisait dans ces endroits. L'idée vint à quelques seigneurs de s’en faire accorder le monopole. Les Bretons remontrèrent du mieux qu'ils le purent contre une telle injustice ; mais ces gens étaient de la ribaudaille inconnue en haut lieu. Néanmoins on laissa encore quelque temps la famille de Cartier leur tenir tête.
“Le marquis de La Roche ne donna ni à une faction ni à l’autre l'avantage de devenir maîtresse de la situation. En grand seigneur qu'il était, il passa par-dessus les manants, se fit pourvoir d'une patente exclusive, et mit à la voile. pour aboutir à la catastrophe de l'ile de Sable (1578).
Si nos historiens ne sont pas du même avis en ce qui concerne la date de l'expédition, au moins semblent-ils tous d'accord sur un point, savoir : que le marquis de La Roche n'a reçu sa commission qu'après la révocation des privilèges dont jouissaient avant lui Jacques Noël et Etienne Chaton.
Ce point éclairci, il s'agit maintenant de savoir à quelle date précise les lettres patentes furent accordées aux neveux de Jacques Cartier, et quand elles furent révoquées.
Un document qui se trouve dans les archives municipales de Saint-Malo doit faire disparaître toute incertitude à cet égard. Voici ce que M. Desmazières de Séchelles écrivait, le 8 décembre 1860, au président de la Société historique et littéraire de Québec, relativement au document en question: ‘“ On voit dans nos archives municipales, sous la date du 14 janvier 1588, des lettres de Henri IIT, en vertu desquelles, pour reconnaître les services rendus à l'Etat par Jacques Cartier, leur oncle, Sa Majesté daigna accorder aux sieurs Ftienne Chaton de la Jaunaie et Jacques Noël ou Nouel, capitaines de navires et maîtres pilotes de Saint-Malo, le commerce exclusif du Canada pendant douze ans, avec faculté à eux de transporter chaque année dans ce pays, pour l'exploitation des mines découvertes ou à découvrir, soixante criminels, tant hommes que femmes, condamnés à mort ou à quelque autre peine corporelle. Mais celle faveur ne dura que jusqu'au 5 mai 1589, époque où les Malouins obtinrent du même prince la rétractation de ce privilège.”
Si la commission du marquis de La Roche ne date que de la révocation de celle qui avait été accordée aux neveux de Cartier (pour peu qu'on s'en rapporte au dire de nos historiens) cette révocation n'ayant été prononcée que le 5 mai 1589, comme doit le prouver un document dont l'authenticité me parait indéniable, il est évident que l’expédition en question n’a pu avoir lieu en 1578.
Une autre considération de nature à me confirmer dans cette opinion, c’est qu'il ne serait guère raisonnable de supposer, d’après la version de M. l'abbé Ferland, que le marquis de La Roche, fait prisonnier en 1588, c'est-à-dire dix ans après sa malheureuse expédition, eût attendu jusqu’à sa sortie de prison qui n'aurait eu lieu qu'en 1596, pour faire part au roi de la triste position dans laquelle il avait laissé ses compagnons sur l’île de Sable.
Comment aussi expliquer le mutisme et l'indifférence coupables de ce Chédotel, qui avait coutume, paraitrait-il, d'aller faire la pêche dans ces parages ?
D'un autre côté, l'opinion de ceux qui placent l'expédition du marquis de La Roche en 1578 ne me paraît pas plus soutenable; car un des principaux incidents qui s’y rattachent se trouve en contradiction directe avec des faits indiscutés de l’histoire de France.
Sans autres commentaires, je dirai donc que, s’il avait entrepris son expédition en 1698, le marquis de La Roche n'aurait pu être, à son retour, fait prisonnier par le duc de Mercœur, qui avait fait sa paix avec Henri IV, le 20 mars de la même année.