‹ Deux récitsChapitre 1 sur 9 · AUTREFOIS I AUJOURD'HUI I · texte numérisé non relu

AUTREFOIS I AUJOURD'HUI I

O temps 1 épargne -nous. Sois-nous doux

[et clément, Maigre faucheur qui vas effrayant tout le

[monde.

L'égoiste au eœur froid ainsi que l'être

[aimant

Laisse l'espoir bercer notre jeunesse

[blonde.

C'est l'abbé Ferland — croyons-nous — qui a ecyit quelque part dans le ''F'oyer Canadien" ces jmroles remarquables: ''Si vous n'avez pas visité la Côte de Beaupré, vous ne connaissez ni le Canada, ni les Canadiens!" Et plus loin : ''Entrez dans ces hospitalières maisons blanchies à la chaux; vous y trouverez le paysan normand du seizième."

Ce qui existait à Tépoque où Derland pu-i bliait ces lignes a bien changé de nos jours.] Sans aucun doute, le temps n'a pu détruire cesi magnifiques paysages, dignes de la Suisse, qu'on rencontre un peu partout dans cette partie du littoral qui commence au Sault Montmorency pour se terminer au Cap Maillard ( 1 ) La rivière Cazault et le Sault à la Puce, à (Jhâteau-Richer, les sept Chûtes de la rivière Ste-Anne de Beaupré, le Petit Cap, surmonté du cap Tourmente, à St-Joachim, font encore de nos jours les délices du touristte étranger en lui offrant au regard ce que la nature peut produire de plus coquet à côté de spectacles pleins de grandeur et de majesté.

Mais, par malheur, il en est tout autrement du caractère de ses habitants. Depuis quelques années, on n'y rencontre peu ou point ''ce pay san normand du seizième siècle dans les hospitalières maisons blanchies à la chaux."

Par suite de cet esprit de jouissance et de luxe effréné qui a envahi, non-seulement la Côte de Beaupré; mais toute la province de Québec, la maison de ville— où il ne manque pas même la sonnette argentée, sans compter les beaux meubles en crin et le piano, s'il vous plaît — la maison de ville, disons-nous,. a remplacé ''ces hospitalières maisons blanchies à la cuaux "

( f ) Un parcours d'à peu prés 25 milles anglais.

dont la vue réjouissait tant Tœil et le cîiœur de Tabbé Ferland, et que nous regrettons aussi.

Le luxe, en y ajoutant Tivrognerie, a changé tout cela. La tuque en laine rouge, grise ou bleue — l'antique ''fourolle" de nos frères — ne se voit plus que dans de rares endroits, et le dernier vieillard qui prisait si haut, sa belle ^^couette'^ de longs cheveux qu'ornait, le dimanche et les jours de fêtes, un soyeux ruban noir, et la semaine une lanière de peau d'anguille, dort depuis plusieurs années de son dernier sommeil.

On ne se prête plus, de la riîm > "> ' main, des sommes importantes; il faut maintenant un bon papier portant hypothèque, ce qui n'empêche pas cependant — ce qui aide à les créer peut-être — les procès, cette autre plaie, cette nouvelle source de ruines parmi nos compatriotes.

Avons^nous gagné au change? En élégance, oui; mais si Ton consultait les registres de nos bureaux d'enregistrement, on constaterait avec douleur que pour se procurer ce luxe et cette élégance. lo cuUivateur ajoute l'hypothèque à l'hypothèque, jusqu'à ce ce qu'un bon matin, ou plutôt un jour néfaste et malheureux, ce bien-être momentané aille s'effondrer dans un désastre irréparable.

Nous avons en ce moment sous les yeux quelques statistiques d'une éloquence terrifiante à l'appui de nos affirmationvS. Nous en prenons une au hasard. Tout Iç monde sait la différen-

ce du chiffre de notre population à Québec comparé à celui de la province d'Ontario. On ©'accorde également à reconnaître la même différence entre la province sœur et la nôtre sous le rapport ide la fortune des cultivateurs. Nous constatons, dans cette statistique officielle, qui remonte à plus de dix ans, sur un seul article, les voitures de maîtres, qu'il a été vendu à Québec 130,000 voitures de plus qu'à Ontario, c'està-dire qu'ici, "l'habitant" qui n'aurait pas son ' 'quatre roues couvert" se croirait en quelque sorte déshonoré.

Mais tirève de morale et de statistiques. Aussi bien, notre intention, en écrivant ces lignes, n'est-elle pas de poser en socialogue ou en redresseur des torts: le rôle n'est pas à notre taille. Nous désirons tout simplement faire part au lecteur bienveillant d'un triste épisode de notre histoire qui remonte à plus d'un siècle et dont la Côte de Beaupré fut le théâtre

Vers 1755 vivait à la grande rivièi*e S te- Anne de Beaupré, sur une ferme assez considérable pour le temps, et que l'on oi^r.^lr'it 1' ''Oseraie", René Bolduc, — vieillard assez vert en dzpit des annéesi — ^et sa fille Marie-T onire. Mondinette de 18 ans, la joie du foyer, la providence de tous les pauvres du oant'on.

René Bolduc— ou plutôt René Chevett de Baulduc, puisque tel était son nom véritable — descendait de Louis Chevert de Baulduc, seigneur de St-Servais, en France, que des rev*ers de fortune avait forcé à prendre du service et qui vint au Canada en 1605 avec le régiment de (Jarignan. Comme on le sait, une partie de ce régiment fut licencié au pays, et si notre mémoire est fidèle, ce qui forme aujourd'hui le district de Richelieu fut concédé aux officiers de ce régiment dont les soldats devinrent ainsi les censitaires.

Par suite de quelles circonstances Louis Chevert de Baulduc, seigneur de St-Servais, s^établit-il dans la Côte de Beaupré? C'est ce que nous ignorons et nous n'avons pas à le rechercher ici. Qu'il nous suffise de savoir que celui que nous désignerons désormais sous le simple nom du père Bolduc, naquit à Château-Gicher le 5 mars 16i84 et se maria trois fois. Les deux premiers mariages, à son grand désespoir, furent stériles. Marie-Louise vit le jour d^une troisième union avec Marguei'ite de Malbeuf, fille d'un procureur du roi établi dans la colonie vers 1717.

La naissianoe de Marie-Louise marqua deux époques dans la vie de René Bolduc, l'une de joi'e, d'allégresse. Dieu lui donnant un enfant, l'objet de, tous ces vœux; l'autre de douleur, parcâ que cet enfant coûta la vie de sa mère.

Ses deux affections se confondirent sur la tête

— iode l'orpheline au berceau et il y mit toutes ses complaisances. JL devint Tesclave des caprices de ce petit être vagissant et plus tard le oom-i pagnon dévoué et toujours satisla:t des faits et gesfces de la jeune fille.

Une telle éducation devait fatalement amiener des résultats déplorables. 11 n'en fut rien cependant, grâce à deux circonstances que nous signalerons.

11 est des natures si heureusiement bien doi^ées, C{ue le mal semble ne pouvoir les atteindre ; or Marie-Louise était une de ces natures-là. JRéné Bolduc, que distinguait au moral un ^are bon sens, se dit cependant avec raison que les meilleures natures finissent par se perdre, et que Marie-Louise suivrait la loi commune, s'il ne chargeait des personnes moins faibles, moins

prévenues en faveur de son enfant de former sr n cœur à la vertu et d'orner son esprit.

A l'âge de dix ans, la fille de lléno Bolduc fut donc aon^iée aux dames Ursulines de Québec, et au moment où nous faisons sa connaissanoe, elle n'est de retour au foyer paternelle que depuis deux années.

Rien de pur, de sfuave comme cette jeune fille.

Avez-vous remarqué quelquefois, à l'époque des moissons, ces reflets dorés des épis mûrs ployan<t sous la brise? Telle était la couleur de son opulente chevelure blonde. S'il lui arrive de siourire à son image se formant dans l'eau limpide du ruisseau, en jetant un regard curieux

fils.

par-dessus son épaule, nous admirons deux

grands yeux d'andalouse et un visage d'un pur

oval.

La, bouche est- peut-être un peu grande; mais le sourire est charmant et laisse apeecevoir (leui rangées de perles d'une blancheur éclatante.

L«, buste est bien proportionné et aux formes i nignonnes, si sveltes, que

lia taille de cette ingénue, Entre dix doigts serait tenue !

^ous lavons laissé entrevoir: Marie-Louise

joi2:nait à un physique remar({uable, une intelli-

ceice vive et un jugement (jue l'on aurait été

ion d'attendre d'une aussi jeune fille.

Depuis sa sortie du couvent, tantôt auprès de

•*n père, que sa qualité de cultivateur n'avait

|as empêché d'acquéi-ir de grandes connaissan-

cs, tantôt auprès d'un oncle de sa mère, à la

ille, ancien officier de marine en retraite, que

I on citait pour son érudition, cette existence

n'avait pu que contribuer à l'ornement d'un es-

}>rit assez rare. D'un caractère rêveur et un peu

mélancolique, la jeune fille faisait ses délices de

long-ues promenades au bois, seulette, n'ayant

pour unique oompaenon qu'un gros terreneuve,

gardien fidèle et iisdouté, prompt à répondre €tu

moindre appel de sa jeune maîtresse.

ou L'ON FAIT DE NOUVELLES CONNAISSANCES.

Ils sont venus frapper chez moi, Sourds aux dédains, surtout tenacï Par mes efforts, par mes menaces J'ai cru les mettre en désarroi.

Mais sans colère, sans effroi, Ils m'ont dit : En vain tu te lasses ; Pourquoi lutter ? Quoi que tu fasses Nous saurons bien rentrer chez toi....

(Charles Lexpert),

Les forts Beaiiséjour et Gaspareaux venaient de tomber aux mains des Anglais, grâce à Tineptie, ou plutôt à la trahison de Vergor, créaturc de rinfâme Bigot; c'était signe précurseur de la perte totale de toute la Nouvelle-France.

A Québec, un fléau des plus grands, celui de la faim, ravageait la population. On en était à quatre onces de pain par jour et les Acadiens ne se nourissaient que de vieux chevaux et de viande en partie gâtée.

^ 'Comme effet de la boucherie, dit Ferland, et de la boulangerie en général, on payait pour le pain dix sous la livre, pour le bœuf vingt sous.''

Le 18 septembre 1757, M. de Montcalm écrj-

vât en France les lignes suivantes: "'Manque de vi/^res, le peuple est réduit à un qwarteron de pdn... Peu de poudre, point de souliers' '...

je 26 février 1758, à son tour, M. Doreil s'exprmait en ces termes: ''Le peuple périt de misère les acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatr mois, que du cheval et de la morue sans pîin; '"il en est déjà mort plus de trois cents. '' L< peuple canadien en est toujours réduit, ainsi OB nous, au quart de livre de pain par jour. A Tgard de la viande, on oblige ceux qui sont en éit d'en manger, de prendre moitié cheval à se sous la livre. Nos soldats sont à la demi-lire de pain par jour depuis le premier novem- Ve, trois livres de cheval, trofs livres de bœuf, eux livres de pois et dix livres de morue par uit jours. "Tls prennent leur mal en patience.'' Ils prennent leur mal en patience ! Ces simples mots empruntent le caractère d'une éloquence navrante, quand l'on songe surtout que ces humbles d'une bravoure qui fit l'admiration de l'ennemi, souffraient ainsi en silence parce qu'ils le croyaient nécessaire à la conservation du pays.

D'un autre côté, on sent le sang bouillonner dans ses veines, l'indignation saisir le cœur et le dégoût monter aux lèvres, quand on lit dans l'histoire que les magasins du roi, sous la garde du traître Figot, regorgeaient de provisions, que l'on faisait bombance et que l'on jouait des ^om es folles au palais de l'intendance.

-Il4 —

Lisiez ce qu'en dit Ferland:

"Cependant au milieu de cet état de souffrais ce et de gêne, les officiers trouvaient moyen d( passer le temps assez agréablement. Au palais de rintendant, les bals et les repas se succé daient; le jeu y était si violent, qu'il arrivait quelquefois qu'un seul couj) de dé y faisait perdre millie louis. "On a joué ici, écrivait M. De "reil, chez M. l'intendant, jusqu'au mercredi des "Cendres, un jeu à faire tomber les plus déter- "minés joueurs, au quinze, au passe-dix, au "trente-et-quarante. Heureusement pour ceux de "nos officiers qui ont joué, que M. Bigot, qui "est en état de perdre, a bien fait les honneurs "d© ceîtte partie; il lui en coûte environ deux "cenit mille livres."

"Pendant que les vivres étaient si rares, ajoute Ferland, les gens de la compagnie étaient dévorés par quelques hommes rapaces, qui, au nom du roi, enlevaient les bestiaux à bas prix, et les revendaient fort cher. Pris au nom du roi, un bœuf se payait quatre-vingt livres; mais il ébait revendu douze cents livres par ces mêmes hommes. Malgré ces vexations, les braves et honnêtesi canadiens se plaignaient peu. Leur modératdon. "Le roi peut prendre tout ce que nous avons, répondaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé."

Le 24 décembre 1758, à la nouvelle que la colonie serait attaquée au printemps sur tous les points à la fois, M. de Vaudreuil adressa aux

•ommandants des postes les instructions sui- ^antfos: ''Tout exige, disait-il, que nous prelions les plus justes mesures pour nous mettre n état d'opposer la mêpie résistance aux forces onsidérables que les ennemis emploient de tous ôtés, sitôt que la saison leur permettra d'enter en campagne; nous ne saurions, par con- ('^quent, pourvoir assez tôt à des objets aussi niportants, de la célérité desquels le salut de :et^ colonie dépend essentiellement/'

Dans cette même lettre il annonçait un recensement général, et il ordonnait aux hommes de seize à soixante ans de se tienir prêts à marcher au premier appel.

Déjà, Tété précédent, la plus grande partie des hommes valides avait été obligée de marcher a la frontière. La culture des champs, laissée aux femmes et aux vieillards, n'avait donné qu'une bien faible récolte, bonne aubaine pour Bigot, qui en profita pour taxer le blé à douze francs le minot pour le roi, de trente-six à quarante francs pour les particuliers. Pour mettre le comble à ces exactions, les habitants des campagnes furent forcés de loger et nourrir le« troupes moyennant la faible rémunération de quinze francs par homme et par mois.

Ceci nous expliqué la présence d'un détachement de soldats du régiment du Berry, sous le commandement d'un jeune officier, dans la paroisse de S te- Anne de Beaupré ver» la fin de décembre 1758.

Ce soir-là, de gros flocons de neige, poussé,< par un vent violent de Test, fouettaient les vi très des fenêtres de ^TOseraie/'

Les bâtiments de la ferme de René Jj^.olduc con sistaient en un long parallélogramme en pierrj blanchie à la chaux, asisez étroit, divisé sur la largeur en égales moitiés par un mur de refencj qu^une porte basse faisait communiquer. Le car] ré de la maison, peu élevé, était surmonté d'uri toit très-haut et d'une forme aigii, comme or< construisait alors. On remarque encore quelcjue^ échantillons de cette architecture dans la Côtej de Beaupré. Le chaume remplaçait le bardeau,' inconnu à cette époque. Une large cheminée, ces bonnes cheminées où nos pères engloutissaient des arbres presque entiers, ornée de «a crémaillière — on disait ''une potence'' en ce feeraj)s-là — ou plutôt deux cheminées, adossées rune k l'autre, et placées au mur de refend, fournissaient par le feu de Tâtre la chaleur nécessaire au logis et servaient en mi'me temps à la cuis.^on des aliments.

La partie est de la ferme était vaste. Dans un coin de la salle, un rouet à filer et un métier à tisser. En face, la huche, le traditionnel coffre bleu aux petites pattes et un immense banc lit où une demi-douzaine de garçons de labour auraient certainement trouvé place. La table était confectionné de telle sorte, qu'en renversant le dessus, arrangé en coulisse, on avait un beau fauteuil, un peu dur, il est vrai, mais

si profond qu'on pouvait^ y coucher au besoin. N'oublions pas un grand Christ au-dessus de la porte et un long fusil, ''un grenadier" disait-on à cette époque, suspendu sur deux perches audessus du manteau de la cheminée, en compagnie d'une paire de raquettes, de la corne à poudre et du sac à balles.

Après le repas du soir, c'est en faoe de ce Christ que s'agenouillaient le propriétaire de la ferme et ses employés, et que la blonde Marie- Louiso demandait à Dieu, au nom de la famille réunie, la paix du cœur, le triomphe des armées du roi, la rosée qui fait germer les grains et le soleil qui dore les moissons.

En péoiétrant dans la seconde partie de cette tranquille demeure, nous constaterons la présence habituelle d'une femme qui connaît les jouissances du luxe. Ainsi le parquet est recouvert d'assez beaux tapis; quelques ouvrages de tapiseerie et deux ou tnois pastels sur les murs, chassent ce cachet de nudité que l'on remarque dans l'autre pièce. A côté de cette espèce, de salon se trouve la chambre à coucher du père Bolduc et celle de sa fille. Le lit de oelle-ci est orné de rideaux en mousseline blanche qui donne à cette pièce un cachet virginal. Noua remarquons aussi une guitare ou mandoline et plusieurs volumes sur une étagère, ce qui indique que Marie-Louise n'a pas perdu sion temps chez les dames Ursulines de Québec.

Et de fait, la blondinette charme souvent! les

loisirs de son père en lui chantant ces naïves chansons d'autrefois en s' accompagnant sur sa mandoline. Elle n'en est pas moins simple dan>, ses igjoûts et s^^ aspiration».

Ce soir-là, après la prière faite comme d'hal tude en commun, la vieille Gertrude — une tante pauvre recueillie à la ferme — et une fille de sci vioe tricotaient à lueur d'une lampe fumeuse suspeadue au plafond* de la cuisine, tandis que Marie-Louise lisait dans la seconde pièce. Le père Bolduc, entouré de ses serviteurs, fumait philosophiquement sa pipe près de l'âtre en devisant des travaux du lendemain.

On entendit crier tout à coup au dehors sur la neige durcie le pas de plusieurs hommes et quelques instants après, on frappa à la porte de la ferme. A peine le père Bolduc avait-il donné la permission d'entrer, qu'un jeune officier, portan)t Tuniforme du régiment du Berry se présenta sur le seuil suivi de trois ou quatre soldats.

Le père Bolduc, major dans la milice de la Côte de Beaupré, le père Bolduc qui avait échangé souvent avec bravoure le coup de feu avec l'Anglais, ne pouvait que faire le meilleur accueil à des militaires. il s'empressa de leur offrir la plus gracieuse hospitalité.

Pendant' que le jeune officier fa: t honneur à un copieux dîner arrosé d'un vin généreux dans la ''chambre de compagnie" (l),et que tante

(f) C'est ainsi que nos ancêtres désignaient un salon. L'ex pression est encore imitée en certains endroits.

Gertrude prend soin des soldats à la ciiis-ine, nous allons faire plus ample connaissance avec un des personnages les plus importants de cet liumble récit.

C'était un bon et beau jeune homme que Michel de la Muette, lieutenant au régiment du Berry, et allié aux premières familles du pays. Far les femmes, il comptait au nombr© de ses ancêtres Alphonse de Tonty, Baron de Paludy, marié à Isabelle de Liette, c^ui fut commandant à Détroit en 1649.

Sion grand'père, Gabriel Jaiot de la Mueti'Je devait, ses quartiers de noblesse à un moment de bonne humeur du roi Louis XIV.

Un jour de chasse à courre dans les bois de Marly, le grand roi s'étant égaré, avait mis pied à terre. Après un repos de quelques instants, il faisait en vain des efforit^s pour se remettre en selle, quand il aperçut à quelques pas une espèce de roturier assez bien mis accompagné d'une fillette d'une quinzaine d'années.

— Holà ! mon brave, lui cria le roi, viens me tenir rétrier.

Jallot ne se fit pas prier et saisissant le roi par la ceinture, le remit en sello.

—Quelle pogne! fit Louis XIV.

En ce moment apparurent quelques courtisans c(ui se découvrirent et saluèrent de leur chapeau en s'inclinant respectueusement sur l'encolure de leurs chevaux. Jallot comprit qu'il avait rendu service au roi et se découvrant à son tour:

' ' ' ' ■ ' ■ i — Sire, dit-il, cette pogne sera toujours au-

servioe de Votre Ma,jesté!

— Tu me connais donc?

— Qui ne reconnaîtrait les traits augustes du roi soleil, ne les eût-il jamais co^ntemplés !

Le compliment plut à Louis XTV. Un sourire se dessina sur ses lèvres et s' adressant de nouveau à Jallot.

— Disi-moi ce que tu désires et je te l'accorderai.

— Sire, je voudrais être noble, répondit le roturier.

— Parole de roi ne se dédit pas. Comment t'appelles- tu?

— Gabriel Jallot.

— Le nom sonne mal; nous en ajoutetons un plus ronflant. N'est-ce pas, la belle enfant ? continua-tril en se tournant vers la jeune fille.

— Sire, ma fille est muette, fit Jallot.

— Eh! bien, tu t'appelleras Gabriel Jallot de la Muette, fit le roi en souriant.

Et sialuant de la main et du sourire avec sa grâce habituelle, le roi s'éloigna au galop, suivi de ses courtisans.

Voilà pourquoi dans les armes de notre héros figurait une tête de femme un doigt sur les lèvres.

Un peu grand, mais d'une taille si bien prise que personne ne songeait à le lui reprocher, Michel de la Mueit^te avait une tête magnifique qui frappait de® le premier abord. Le front était

liautj, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient naturellement en arrière; des yeux bruns d'une grande douceur, mais profondément enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre émotion; une bouche un peu large et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur de travail et de santé, k'.^ voix, au timbre musical, prenait parfois des intornations brèves comme toutes les voix accoutumées au commandement.

D'une bravoure éprouvée, d'un commerce facile, qiuoique d'un esprit un peu inquiet, à vingt quatre ans, Michel do la Muette était déjà remarqué de ses chefs, de M\ de Montcalm surtout dont il était le favori, et promettait un avenir plein des plus belles espérances. Ses camarades l'estimaient pour ses qualités du cœur et l'aimaient pour ses bons procèdes à leur égard et son humeur égale dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Tel était le jeune officier qui venant un soir du mois de décembre 1758 demander l'hospitalité à la ferme de TOseraie.

—Encore un peu de ce pâté, lieutenant, disait le père Bolduc à son hôte, et ensuite, tandis que ma fille enlèvera le couvert, nous causerons des affaires du pays. A cette saison de l'année, les nouvelles se font rares dans nos parages.

— Vous me gâtez, mon cher ampliytrion, répondit le jeune officier. Me voilà repu et tout prêt à vous donner la réplique. Malheureusement les( nouvelles que je vous apporte ne sont pas gaies. Ma présence ici, et la disper-eion de nos troupes chez les habitants de nos campagnes vous prouvent que la misère ne saurait augmenter davantage et qu'elle en est rendue à son paroxysme.

— La lettre de M. de Montcalm, dont vous êtes l'heureux porteur, m'en dit un mot. 11 ne me cache pas non plus la cause iDrincipale de tant de détresse.

— M. rintendant? fit Michel d'un ton interrogatif.

— On ne non?* délivrera donc pas de ce vampire? s'écria le père Bolduc en frappant sur la table.

Le silence, un silence de tristosise, régna pendant quelques instants entre les deux interlocuteurs. Ce fut Michel qui le rompit.

— Vous me paraissez au mieux avec notre bra- \Q général de Montcalm, dit-il, du moins si j'en juge par le ton de sa lettre.

— Vous savez, répondit le père Bolduc en s'arrachant à ses pénibles réflexions, que le vaiss<:vqui portait M. de Montcalm à son arrivée au pays, fut retenu par le calme plusieurs jours à quelques lieues en bas d'ici. Anxieux d'arriver à Québec, notre général décida de s'y rendre en chaloupe. Un fort vent de l'ouest le força à se

réfugier dans la grande rivière Ste-Anne. C'étaiiîj à répoqfue de Tannée où les chemins sont presque impraticables. J'eus Thonneur de lui accorder rhospitalité pendant quelques heures et de le conduire ensuite à Québec avec ma voiture. On ne compte que neuf lieues d'ici à la ville. Malgré cette courte distance, nous fûmes forcés de coucher au Château-Gicher, dhez M. Duburon, le curé de Tendroit, qui nous fit les honneurs de son presbytère avec sa grâce accoutumée. ( 1 ) • A une réceotilon du gouverneur, où je conduisais ma fillCj je le rencontrai de nouveau et sur ma pressante invitation, je le reçus une deuxième fois à la ferme, en compagnie de Iv. . maque, quelques jours avant son départ pour le pays qui a été le théâtre du combat de Carillon.

— Vous portez le bel uniforme de Berry, M. r officier, fit Marie-Louise d'une voix timide; votre régiment s'est distingué à cette bataille, m'a-t-on dit^, y étiez-vous donc?

— J'ai eu ce bonheur, mademoiselle, répliqua le jeun^ homme. J'ai combattu ce jour-là sous les ordres immédiaA>s de M. de Montcalm en qualité d'aide-de-camp.

— Enfin! s'écria le père Bolduc, je vais donc avoir un récit circonstancié de ce beau fait d'armes de la bouche même d'une personne qui y a pris part.

(I) Historique.

— Mon Dieu, répliqua Michel, je vous avoue candidement que je suis un piètre conteur et...

— Oih ! monsieur, je vous en prie ! interrompit la jeune fille avec un empressement qui la fit raugir. Puis se reprenant: Mon père et moi nous vous en prions...

— Enfin, puisque vous semblez y tenir beaucoup, mademoiselle, dit le jeune officier en s'adressant à Marie-Louise, je vais m'exécuter le mieux qu'il me sera possible.

Jll

O Carilion ! je te revois encore !

Non plus hélas ! comme en ces jours bénis, Où dans tes murs, la trompette sonore, Pour te sauver, nous avait réunis.

Je viens à toi quand mon âme suecombe Et sent déjà son courage faiblir.

Oui, près de toi, venant chercher ma tombe, Pour mon drapeau, je viens ici mourir.

f " Le drapeau de Carillon.) Octave Cr^mazie.

— Je n'ai pas besoin de vous faire connaître rétat de nos affaires au printemps dernier, reprit le jeune homme après s'être recueilli quelques instant* et vous savez quelle rage a créé à Londres et à Boston nos succès de Tan' nière, notamment la prise des forts Oawego et William-Henry.

^'Mais si ces victoires ont été gjorietuses pour nos armes, il ne faut pas se dissimuler, d'un autre côté, combien elles furent épuisantes, la mère-patrie restant sourde à tous nos appels de secours.

'^Et cependaat nous avions à faire face dans un avenir prochain à trois in va lions à la ^ois, plus formidables les unes que les autres: invasion contre Louisbourg, invasion du côté du

fort Duquesne, la plus redoutable peut-être, invasion contre Carillon.

''Je passe sous silence, la pris© de Louisborug par une floDlB de vingt vaisi»è'aux portant une armée de quatorze mille soldats, sous le commandement de r amiral Boscawen et du géliéral Amherst; la marche du général Forbes, à la tête de six mille hommes, chargé de prendre le fort Duquesrne. Je m'arrêterai à Texpédition du général Abercromby sur Carillon, à la tiête d'une armée de quinze mille quatre cents hommes pris dans les meilleures troupes.

"Le jour de notre arrivée à Carillon, le 30 juin au soir, le général de Montcalm, que j'arcompasrnaisi en qualité d'aide-de-camp, je croiFî vous l'avoir dit, n'avait pas 3,000 hommes pour ronousser ceïte terriblo iTivafJÎon. (1).

— Mon ami, interrompît le père Bolduc, avant d'entrer dans les détails de la bataille, afin mio ^V> Riaisîsse les péripéties do la lutte, faites-moi donc connaître la topographie des li'^- -

— C'est ce qtie J'allais faire, répliqua le jeune officier.

— ^Notre position paraissait sans issue,, continu a-t-il, et vous en jugerez; par vous-m.'*^T^ '^ ' à l'heure.

"Carillon est un petit fort peu redoutable si-

( 1 ) Les renseiqrnfiments qui vont suivre ont ^té. nuist^s dans la monoieraphie la plus complète nui ait été publi(^e sur cette épopée de notre histoire, travail dû à la plume de l'hon. Ths Chapaig.

tué à la tiêta du lac Champlain. Celui-ci porte à cet endroit le nom de rivière St-Frédéric, et reçoit la décharge d'un autre lac, plus au sud, que nous appelons le lac St-Sacrenient et que les Anglais désignent sous le nom de lac George. Cette décharge s'appelle la rivière à la Chute. Le fort a été construit sur une pointe de terre, au confluent de la rivière à la Chute et de cette partie du lac Champlain qu'on appelle rivière St-Frédéric, ainsi nommée parce qu'elle conduit au fort de ce nom, situé à cinq lieues plus haut que Carillon.

''Afin d'être plus intelligible dans mon récit, au lieu de rivière '*St- Frédéric", je dirai tout simplement le lac ''Champlain."

"La péninsule de Carillon est un rocher plat entouré de bas terrains qui côtoient, à gauche, le lac Champ'lain, à droite, la rivière à la Chute. Le fort, bâti à l'extrémité de la péninsule, dont la pointe regarde le sud-est, chose étrange et qui dénote chez ceux qui ont présidé à sa construction peu de connaissances de la stratégie, n'occupe point la partie la plus élevée du plateau. A l'ouesit, en avant du fort, le terrain, après un© légère déclivité, remonte graduellement et atteint sa plus grande hauteur, à un demi-miWe de la place environ; puis il s'abaisse encore, de sorte que le plataau est couronné d'une crêt« qui le traverse entièrement entre les deu?^ pentes tirés raides conduisant aux terrains bas.

*'Jf ajouterai que ce fort;, comme tous les forts du Canada, est mal construit et peu rés? stable. Les murs n'o»t que deux pieds d'épaisseur, sans terre plein, ni fossés, ni chemin couvert, ce qui est suffisant à la rigueur lorsqu'on fait la guerre contre des sauvages ou des partis sans artillerie; aujourd'hui les nombreuses force: l'ennemi et ses canons nous obligent à changer de système et par conséquent la défense de nos frontières. ( 1 ) •

'La position peut donc se résumer ainsi. Le général de Montcalm avec trois mille hommes environ sous les murs délabrés de Carillon. Devant lui, la rivière à la Chute, longue de quatre milles descendant du lac George. Plus loin, le lac George lui-même, d'une longueur de 36 milles, étendant ses eaux jusqu'aux ruines de William-Henry, où se dressaient les tentes des quinze mille hjommes du général Abercromby, avec son artillerie et ses nombreux bateaux.

*;Si nous ne pouvons arrêter l'ennemi, c'est l'invasion complète du pays,, c'est la marche sans ooup-férir des troupes du général anglais jusqu'à Montréal, c'est-à-cjire au cœur même de la colonie. Mais le marquis de Montcalm sera à la hauteur du péril.

—Et je vois déjà les mesures extrêmes qu'il va prendre, dignes de son génie militaire, interrom-

^l\ ^1^7^^"® ^^ ^* ^® Pontleroy au ministre de la guerre du 28

octobre 1758.

pit le j>ère Bolduc dont les yeux lancent des

éclairs; au lieu de rester sur la défensive, il va

marcher tout droit au danger?

— Du moins en apparence, reprit Michel de la

Muette. A l'endroit où la rivière à la Chute cesse d'être navigable, à deux milles du fori, ... . 1^'rançais avaient construit un moulin à scie. C'est là, le premier juillet, que Montcalm établit son camp, ne laissait à Carillon que le second bataillon de mon régiment, sous its v de M. de Trécesson.

*'Le bataillon de Eoyal-Roussillon et le troisième du Bei^ry sont placés à la droite de la rivière et les bataillons de la Sarre et de Lan guedoc, à la gauche; la tête du Portage — car la rivière redevient navigable jusqu'au lac George, à un mille à peu près — la tête du Portage, dis>ais, sera confiée aux bataillons de la Reine, de Béarn et de Guyenne, sous le oomHiandement du général Bourlamaque.

*' Cette manœuvre eût pour conséquence de retarder la marche de l'ennemi en lui laissant croire que Montcalm disposait de forces beaucoup plus considérables qu'il en avait en réalité.

''Cependant, le 4 juillet l'armée anglaise s'embarquait sur 900 bateaux, 135 chaloupes, sans compter les radeaux pour le transport de l'aitillerie.

''Le débarquement de ces troupes ne commença sur la rive gauche que le lendemain à neuf

heures du matin. Trois piquets placés en poste avancé à cet endroit étant trop faibles pour résister, M. de Germain, leur commandant donna Tordre de se replier sur M. de Bourlamaque. Celui-ci, avec ses trois bataillons effectua à son tour sia retraite sur M. de Mbntcalm en détruisant leiS ponts derrière lui.

''Pendant ce temps-là, notre général en chef envoyait Tordre à M. de Pontleroy, resté à Carillon, d'abandonner ses travaux, de venir faire des retranchements et des abatis sur le terrain choisi le premier du mois; à M. de Trécesson d'y faire travailler le second bataillon de Bèrry avec les drapeaux; à 200 hommes des troupo colonie arrivés la veille, de venir le rejoindre sur les hauteurs de la Chute.

''L'armée anglaise s'ébranla vers midi et se perdit d'abord dans les bois. Un détachement de trois cents hommes, envoyé à la découverte par Montcalm, la rencontra malheureusement et six officiers furent tués, parmi lesquels le commandant, M. de Trépézée, et cent quatre-vingtsept soldats. Mais Tennemi, de son côté, y perdit lord Howe, le véritable commandant de l'armée anglaise, s'il faut en croire nos prisonniers. Cette perte jeta la consternation dans les rangs de l'armée anglaise, ce cjui fut cause probablement des nombreuses fautes qu'elle commit, fautes, dont Montcalm, avec son habileté ordinaire, sut profiter.

"Dès les premières nouvelles de la marche de

rennemî, notre général avait expédiS courrier sur courrier à M. de Gaudreuil lui demandant du secours. Celui-ci, contre l'avis de M. de Montcalm, préparait alors une expédition du côté de la rivière Moliawk, sous le commandement de M. de Lévis, privant ainsi Carillon d'un renfor't de deux mille hommes.

"En apprenant rimminence du pSril, M. de Vaudreuil donna contre- ordre et nous envoya 300 rètrulîcrs, sous le commandement de M. Pouchot. M. de Lêvîs devait suivre avec 100 Tiommes. M. PoucKot n'arriva au camp que le 6 juillet et M. de Lêvis le lendemain matin avec M. de Senezergues.

"Grande était ranx?êté dans notre camp, quand on battît la générale à la pointe du jour du 8 juillet, date à Jamais mémorable; mais en revanche pas l'ombre d'un sentiment de défaillance n'entra dans nos cœurs quand, vers midi nous vîmes débioucher sur Carillon les grros bataillons angrlais. Ah! c'est que la crainte est chimère, quand on a le bonheur de combattre sous les yeux d'un g-énéral comme le marquis de Montoalm...

— Je comprends votre enthousiasme, mon Jeune ami, fit le p<^re Bolduc, je le partage. Buvons donc un verre de vin à la santé du roi et du sauveur de la colonie.

— ^Entrez, mos amis, contînua-t-îl en s'adressant aux soldats et aux employés de la ferme restés dans la cuisine, et dont on voyait les sil.

houebtes attentives au récit du jeune officier dans Fencadrement de la porte, entrez mes amis, et venez auss)i boire à la santé du brave marquis de Montcalm!

Est-il besoin d'ajouter que cette invitation fut acceptée avec empressement et la santé bue avc(; enthousiasme?

— Maintenant, nous vous écoutons de toutes nos oreilles, fit le père Bolduc après avoir trinqué avec son hôte. Si vous doutiez des sentiments de votre auditoire, voyez Tanimation du visage de ma fille.

En effet,. Marie-Louise semblait suspendue aux lèvres de Michel. Surprise par le regard de ses yeux noirs,, elle baissa la tête en rougissant davantlage, en dépit du sourfre bienveillant du jeune homme, peut-être même en raison de ce sourire.

— ^Nous voicTi au moment suprême, fit le lieutenant en reprenant son rêcHï.

"Un coup de canon donne à nos troupes le signal de laisser tomber la hache du bûcheron, et de se former en bataille. Pendant ce temps, Tarmée anglaise s'avance dans un ordre admirable. Se sont d'abord les éclaireurs de Eogers, l'infanterie légère, et les bateliers de Bradstreet, qui ouvrent un feu de tirailleurs. Fuis on voit défiler les provinciaux se déployant de gauche è. droite. Enfin paraissent les réguliers, qui s'avancent en masses rouges sous le soleil éclatant; ils passent dans les intervallcB des ' régiments

provinciaux; ils s'engagent dans Tabatis. Devant eux se dressent les retrancliements silencieux, au-dessus desquels on ne voit rien paraître, si ce n'est les drapeaux ondulants des bataillons français. A l'endroit où flotte renseigne d'ordonnance de Hoyal-Roussilion, rougo et bleue, S€ tient Montcalm, tête nue et habit bas. Lévis commande la droite, et Bourlamaque la gauche. Trois lignes de blancs uniformes bordent le retranchement, en arrière, chaque bataillon a sa compagnie de grenadiers et ses piquets on ordre de bat'aille, prêts à porter secours. Mont^alm a défendu de tirer un seul coup rie feu sans son ordre.

''Les colonnes anglaises avancent toujours au son du fifre et de la cornemeuse; elles sont engagées dans l'enchevêtrement de l'abatis; leur moi6 d'ordre est d'enlever la position à la baïonnette, ''avec une vivacité digne des meilleures troupes". Pas une balle n'a encore été échangée, et les anglais touchent presque aux retranchements de gauche défendus par la Sarre et le Languedoc. Le moment est solennel. Soudain une voix vibrante se fait entendre: — "Feu"! La crête du mamelon se couronne de flammes, et trois mille fusils vomissent la mort dans les rangs ennemis. La bataille était commencée.

Labourées, décimées par cet ouragan de fer et» de plomb les colonnes anglaises vacillent, hésitent un instant, puis reprennent leur marche avec une admirable intrépidité, en répondant au

feu de nos bataillons. La mort semble planer i sur ces abatis sanglants. N'importe; grenadiers, montagnards, se pressent, se poussent, enjambent les troncs d'arbres, laissant des lambeaux de leurs uniformes et de leurs chairs aux branche® tranchantes comme des glaives, et montent d'un même élan vers ces retranchements meurtriers. Mais au pied de la ligne française se dressent les arbres ''appointés'' comme autant de chevaux de frise; la tempête infernale fait rago; une grêle de balles tombe des sommets où flottent les drapeaux de la France dans le brouillard rouge de la fusillade; et les feux croisés des saillants balaient le revers de la hauteur.

"Enfin Fennemi recule: ''La position est imprenable" s'écrient les soldats anglais. Mais Abercromby, qui se tient à un mille et demi en arrière, au m'oulin de la Chute, envoie l'ordre de recommencer l'attaque. Et les intrépides co lutines reprennent leur élan. Scène épique: des masses d'hommes rendus furieux par le carnage, se précipitent dans un effroyable enchevêtrement d'obstructions, tombant, se relevant, s'embarassant dans les branches aiguës, foulant aux pieds des cadavres, criant, jurant, et s'avançant toujours vers la hauteur fatale d'où semble pleuvoir le trépas!

"Ah! ce fut une rude et radieuse journée! Pendant sept heures, 1 ^ - i r^^, déployant utie valeur à laquelle il faut rendre hom-

mage, s'acharnèrent sur nos lignes. Elles fuient constamment repoussées. Au début de la bataille, notre aile gauche fut la plus chaudejnent attaquée. Deux colonnes anglaises l'assaillirent ensemble. Le brave Bourlamaque, à la tête des bataillons de la Sarre et du Languedoc, y fit des prodiges de valeur. Vers trois heures, une balle lui brisa Tomoplate, et il dut céder le commandement à M. de Senezergues qui liî remplaça dignement. La troisième colonne attaquait presque en même temps le centre, où étaient Royal-Roussillon et Montcalm. Le général, à la fois capitaine et soldat, volant du ^ntre à la gauche et de la gauche à la droite^, communiquait partout T ardeur guerrière dont débordait son cœur vaillant, et semblait porter avec lui l'assurance de la victoire. La quatrième colonne anglaise dirigeait ses efforts contre notre droite entre Béarn et la Reine; M, de Lévis leur servit une chaude réception. Partout l'armée française montrait un front impénétrable.

**A un certain moment, nous entendons une vive fusillade, en arrière de nos positions, vers le sud-est. Qu'y a-t-il? Les ennemis auraientils tourné le retranchement? Telles sont les ({uestions qui se pressent sur nos lèvres anxieiv ses. Mais non; Montcalm a tout prévu. Abercromby a bien tenté cette manœuvre, en envoyant des barques chargées de soldats sur la rivière à la Chute, espérant faire débarquer ceux-

ci sans coup-férir. Mais les volontaires de Bernard et Duprat sont à leur posite, et les* reçoivent à coups de fusil. Le canon de fort se met de la partie; deux barques sont coulées à fond, le reste prend la fuite.

"Au milieu de la bataille, il arriva un singulier incident. M. de Bassignac, capitaine au Royal-Roussillon, avait attaché un mouchoir rouge au bout de son fusil, et il s'amusait à le faire flotter. Les Anglais croient que c'est un drapeau parlementaire, et que nous voulons nous rendre. Ils courent vers le retranchement, tenant leurs fusils à deux mains au-dessus de leur tête et criant: ''Quartier, quartier''. En même temps, nos soldats s'imaginent que les ennemis veulent mettre bas les armes, cessent de tirer et montent sur le retranchement pour les recevoir. Heureusement M. Pouchot, dont la compagnie manquait de balles, arrivait en ce moment pour en demander à M. de Fontbrune, commandant de Guyenne. ''Il s'y trouve dans "l'inslt'ant de l'événement. Surpris de voir ces "soldats perchés sur le retranchement, il aper- "çoit aussitôt le mouvement des ennemis en a- "vant. Bans ce temps M. de Fontbrune criait à "ses soldats: "Bites-leur de quitter leurs ar- "mes et qu'on les recevra". M. Pouchot, qui "jugeait à l'allure des ennemis qu'ils pensaient "bien différemment et qu'ils ne voulaient que "joindre le retranchement, cria avec transport "aux soldats: "Tirez! tirez! ne voyez-vous pas

"que ces g^ns-là vont nous enlever!" Aussitôt *'nosi soldats obéissent, et cette décharge pres^ "que à bout portant renverse près de trois ''cents assaillants/' ( 1 )•

''Cependant les colonnes anglaises s'acharnaient toujours à l'attaque. Furieuses d'être tenues en échec par une poignées d'hommes, elles s'élançaient à l'assaut avec une rage concentrée. Nos soldats, très gaulois, se permettaienfc parfois de. montrer leurs chapeaux au-dessus des parapets, et de faire tirer l'ennemi sur des marnequins. 11 y eut des moments critiques: les retranchements prirent feu à plusieurs reprisas . Mais aussitôt les piquts de réserves apportaient des barriques pleines d'eau, et l'on allait noyer l'incendie au milieu des balles.

"La bataille était commencée depuis quatre heures. Nos troupes épuisées, mais pleines d'enthousiasme et de fièvre guerrière, se battaient aux cris de: "Vive le roi! vive notre général!" Montcalm semblait être partout à la fois; Lévis faisai^t' des merveilles. 11 était à peu près cinq heures.

"Soudain une puissante rumeur éclate vers notre droite. Deux colonnes ennemies se sont réunies pour tenter contre ce point un effort désespéré. C'est l'élite de l'armée anglaise qui se rue sur nos retranchements, défendus par la

(1) Pouchot, mémoires, p. 15:^, Tome 1.

Eeine, Béarn et Guyenne. Le formidable 42ème est là. Les montagnards d'Ecosise, reconnaissables à leurs jambes nues et à leur costume Vuzarre, combattent avec une impassible bravoure d'une froide ténacité.

''E-ien ne les arrête; ils vont, ils franchissent rabatisj, ils avancent toujours, semant leur route de cadavres et de sang; ils sont au pied des retranchementsi. Toute Tarmée sent que riieure décisive est arrivée. ''A droite, à droite, tirez à droite!'' crient nos soldats. Lévis voit le i danger sans trembler. Montcalm, tête nue, les ' yeux pleins d'éclairs, accourt avec ses grenadiers. Les baïonnettes étincellent. Un rempart , de flammes de fer et d'acier enveloppe le retran-l chement. Les montagnards géants tombent par centaines; mais les blessés crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Leur major, Dimcan Campbell s'af-| faisse frappé à mort. Le capitaine Tohn Campbell, suivi de quelques braves, parvient i escalader le parapet et tombe au milieu de notre armée où tous ces preux sont passés au fil de la baïonnette. La victoire définitive est oncore incertaine.

''Tout.à-coup, à l'extrême droite, un cri se fait entendre: *'En avant. Canadiens!" Lévis a ordonné une sortie aux compagnies coloniales; ce siont les nôtres, non les moins vaillants, commandés par MM. de Raymond, de St-Ours, de

Lanaudière, de Gaspé, sortant des retranchements, qui fondent sur le flanc de Tennemi comme une avalanche- En même temps le feu de front redouble Levis reçoit deux balles dans son chapeau. Montcalm semble invulnérable, et combat comme le dernier de ses sioldats, dont il enflamme le courage jusqu'à Théroïsme. Enfin, assaillis de face et de côté, décimés et sanglants, les preux écossais reculent; les deux colonnes anglaises se reforment un peu plus loin, font • tentative au centre contre Royal-E-oussillon ei". un dernier effort à gauche. Mais elles sont repoussées partout. Deux de leurs régimejits se fusillent même dans la fumée, ce qui achève de jeter la confusion au milieu d'eux. A sept heures% toute Tarmèe d'Aborcromby est en pleine retraite vers la Chute. Près de deux mille Anglo-Américains gisent au pied de ces retranchements pourtant si fragiles. ^

''Quelle joie immense envahit nos cœurs ! Quelles aatlons de grâce nos âmes adressent au ciel ! Quelle ivresse rayonne sur le front de nos généraux et du plus humble soldai'

"Accompagné de M", de Lévis, M. de Montcalm parcourut nos lignes qui retentissaient d'acclamations délirantes, et, par son ordre, on distribua aux soldats vainqueurs de la bière et du vin.

"Il était impossible de songer à poursuivre 14,000 hommes, queilque grande que fût leur dé

faite. Toute la nuit i armée Uavailla à perfectionner les retranchements, au cas d'un rejtour offensif des Anglais. Mais le lendemain, nos éclaireurs rapportaient la certitude que la défaite s'était transformée en déroute, et que Tennemi avait repris le chemin du lac St-Sacrement/'

— Et quelles étaient les pertes de part et d'autres? fit le père Bolduc.

— Nous évaluons les pertes des Anglais à deux mille hommes tués, blessés ou prisonniers. . ( 1 ) De notre côté, nous avions 506 tués, blessés ou tombés entre les mains de l'ennemi dans les deux journées du 6 et du 8 juillet. ( 2 ) .

— Merci de votre brillant récit, mon hôte, fit le père Bolduc. Et maintenant, avant d'aller prendre un repos bien gagné, adressons une prière pour ceux des nôtres tombés en héros sous les murs de Carillon.

Tous s'agenouillèrent, la voix claire au timbre musical de Marie-Louise, s'éleva dans la nuit récitant le ''De Profundis".

Quelques instants après, le silence de cette tranquille e)t patriarcale demeure n'était troulilé ([ue par le pétillement de. la bûche qui brûlait dans l'âtre de la cheminée.

( 1 ) 194.5 hommes tués et blessés, écrivait Abercromby à Pitt, le 12 juillet 1758.

( ? ^ Montcalm au maréchal de Belle-lsle, 12 juillet 17,58.

LA PREMIEKE RENCONTRE

Comme resplendit, dans la nuit profonde, Une folle étoile au-dessus des bois, Chaste, douloureuse et gaie à la fois, Scintille au lointain votre beauté blonde.

(Gabriel Vicaire).

11 était tard, le lendemain matin, quand Michel do la Muette fit son apparition dans la grande salle de la ferme. Le père Bolduc avait attendu le réveil de son hôte avant de vaquer à ses occupations journalières, afin de lui faire les honneurs de sa table. En prenant le café, on s'occupa du cautionnement des soldats.

— La lettre dont j'étais le porteur, fit Michel, a dû vous apprendre à quelles niesures les autorités de Québec se sont arrêtées pour la subsisitanœ des troupes?

— Oui, on m'apprend que nos pauvres habitants jsiont chargés de les nourrir moyennant quinze francs par tête. Enfin, nous ferons i. sacrifice-là avec les autres pour le roi.

J>e suis plus riche que les voisins qui m'entou-

rent, ajouta-t-il; il est de mon devoir de leur alléger le fardeau. Je garderai donc ici les soldats qui vous accompagnent. Quand à vous, mon cher lieutenant, n'etes-vous pas ici chez vous, quoique je n'aie eu Thonneur de vous rencontrer qu'une seule fois. Vous le rappelez-vous?

— Ma mémoire serait bien ingrate, si je Tavais oublié, répondit le jeune homme. D'ailleurs, le souvenir charmant de mademoiselle votre fille serait là pour me le renouveler, si je Tavaisi' oublié.

— Vfous êtes galant, mon officier!...

— Uniforme oblige. Major.

Un beau soir du mois de juillet de l'année 1756, Bigot donnait au palais une de ces fêtes briillantes dont madame de Péan faisait les honneurs et auxquelles ne craignaient pas d'assister les familles les plus respectables, de la ville et des environs.

Nous l'avons dit ailleurs; Bigo)t réservait pou le théâtre de, ses orgies son château de Charlesbourg où il ne recevait que ses familiers. Au palais de l'intendance, quoiqu'on y jouât gros jeu, il se montrait homme du m.onde, cavalier sans reproche et la bonne compagnie pouvait figurer à ses réceptions sans se compromettre.

Eéné Bolduc, retenu à Québec depuis quelques

jours par des affaires, payait riiospitalitô d'une vieille tante ce soir-là bien cher, puisqu'il faisait violence à bous ses goûts, en raccompagnant au palais avec Marie-Louise qui sortait du couvent.

Bigot leur fit raccuefl le plus charmant.

Comme d'habitude, l'on dansa et l'on joua beaucoup. On était au moment de passer dans la salle brillamment illuminée des rafraîchissements, quand il se fit une certaine rumeur parmi les invités: un jeune officier, portant avec (Mégance l'uniforme du régiment de Berry, venait d'apparaître. 11 arrivait pour annoncer, dis!ait-on, une heureuse nouvelle, celle de la prist> des forts Ontario et Chouayen sur les Anglais.

La nouvelle était vraie et la gaieté des convives s'en accrut. On but à la santé du roi, de notre brave armée et des belles dames; le jeune officier, après quelques instances de la part de celles-ci, donna quelques détails sur ce beau fait d'armes, auquel il avait pris part, avec une modestie qui lui gagna tous les cœurs, ei i danse reprit avec plus d'entrain.

On comprendra l'impression que dût faire sur une jeune imagination de dix-huit ans, un peu l'omanesque de sa nature, dans de telles circonstances, l'entrée en scène de ce jeune officier, beau de sa personne et entouré de l'auréole de la gloire.

Etrangère au plaisir bruyanit de la dans©, Marie-Lou:se s'était retirée dans Tembrasure d'une fenêtre ouverte masquée par un épais rideau, près d^'un massif en fleurs. Rêveuse, à quoi songeait-elle? Interrogée sur ce point, certainement elle n'aurait su que répondre.

Elle était là depuis assez longtemps, insensible à tous les amusements qui Tentouraient, quand la voix aigre de Bigot vint la réveiller.

— Mademoiselle, disait-il avec cette galanterie tout sucré et un peu surannée de l'époque, si moai devoir de maître de maison ne m'appelait ailleurs, je ne voudrais laisser à personne la tâche aimable de vous distraire. — Je dis "distraire", parce que vous semblez vous ennuyer ; ici? — Mais puisque je me tro^vp ^.r'^vf de ce, bonheur pour la raison que je viens de vous dire, permettez-moi de me faire remplacer par M. Michel de la Muette que je vous présente av^c rasisentiment de M. votre père, un de nos officiers de l'avenir, que M. de Montcalm envoie au gouverneur, porteur heureux de la bonne nouvelle. Tout à votre service, je lui prpmets un coup d'épée s'il ne fait revenir le sourire sur cette jolie bouche.

La jeune fille s'était levée devant le salut respectueux de Michel, et Bigot, pirouettant sur ses talons rouges, les laissa seuls.

— Me pardonnez- vous ma hardiesse, 'mademoi-

selle? fit It jeune homme après quelques instants d'un silence embarrassant.

— Laquelle, monsieur? ré])ondit Marie-Louise d'un air étonné.

— Mais celle, — moi, un inconnu, un intrus plutôt puisque j'arrive au milieu d'ine fête — d'avoir sollicité rhonneur de vous être présenté?

— Monf^eur, répliqua-t-clle un peu confuse, je no refuse à personne ce droit quand mon père n'y voit aucun mal.

Michel se tenait à une distance respeotrueuse. et jouait avec la dragonne de son épée. Le silence régna de nouveau entre les deux jeunes gens. Enfin relevant la tête et regardant la Jeune fille:

— Moi, mademoiselle, fit le jeune officier, je ne sais pas mentir. Et vous?...

— Mais moi non plus, monsieur, repondit-elle en souriant.

— Est-ce parce qu'on m'a dit que vous aviez perdu votre mère bfen jeune et que moi je n'ai pas connu la mienne? Est-ce parce que j'ai été privé des joies de la famille et que je trouve une espèce de similitude entre nos existences que j'ai été attiré vers vous? Je ne saurais le dire. Mais à table, tout à l'heure, quand une personne près de moi faisait votre clop-e et répondait à mes nombreuses questions aur vous et vos parents— me pardonnerez-vous cette indiscrétion ? — j'aii senti comme uii ^ > < tre pré-

sente, j'ai prié M. Bigot d'en obtenir la permission, et me voilà...

■ — Moi, non plus, monsieur, je n'ai pas ('(ir'UU; ma mère, ma sainte mère... Oh! commie je l'au-l rais aimée pourtant!... Mais vous, si la votre* était là, combien elle souffrirait, de voir son fils exposé à ces grands dangers de la guerre. 1( m© siemble, que si j'avais un frère à l'armée, je ne vivrais plus.

— Ce frère,, mademoiselle, serait bien heureux, bien consolé dans ses misères, ses souffrances, ses dangers, quand il saurait qu'il existe là bas un être charmant, une sœur aimée qui pense à lui, qui prie pour lin, qui s'intéresse à soîi sort et qui Faaime. i

— Si vous ne pouvez avoir cette sœur, n'avezvous pas des amis?

— Je serais un ingrat, si je disais le • *n traire. Me& chefs me portent un vif intérït et mes camarades m'estiment et je leur rends bien. Mais qu'est-ce au fond que cette amitié? de la bienveillance de la part des premiers parce q;ic je fais mon service avec exactitude; de Testime des seconds parce que je suis adssi brave qu'eux en face de l'ennemi. Les plus jeunes m'aiment sans aucun doute; mais pas plus qu'on ne le peut quand on ne rêve toujours que feux et combats. Lès plus vieux ne sont pas de mon âge et possèdent d'ailleurs une famille sur laquelle s© résument déjà leur affection.

— Qui vous emprcho do vous en créer, uno famille qui...

La jeune fille rougit de ces paroles échappées inconsciemment de ses lèvres et se tut.

Mfchel respecta son silence et son embarras. Fuis voyant qu'elle continuait à se taire:

— J'ai pensée à me créer cette famille, dit-il. Mais quelle est la femme qui consentirait à lier son sort à un pauvre soldat de fortune dont le imtrimoine est bien modeste? Pourrais- je de mander à celle qui sera ma femme de se claquemurer dans son intérieur, la priver des plaisirs le son temps et de voir le monde que je suis souvent forcé de fréquenter, bien malgré moi, je vous rassure, ce monde où elle ne rencontrerait qu'embûches et dangers?

— Voyez continua-t-il en lui indiquant de la main plusieurs grandes dames qui dansaient un menuet, voyez ces brillantes toilettes, ce luxe fou qui vous entourent quand nos pauvres soldats meurent de faim, cet or qui roule sur les tables de jeu dans les appartements voisins, voyez, disais- je, et dites-moi si un tel spectacle est bien fait pour amener au mariage un jeune homme honnête et sérieux... Et si vous l'ignorez, je [(vous l'apprends: C'est là le ton de notre société.

— Mais, monsieur, toutes les femmes ne sont pas de notre temps.

— Heureusement pour notre temps.

— Il en est dont les goûts sont modestes, qui se contentent de peu.

— Je sais qu'il existe encore dans notre société des femmes bonnes, vertueuses, que ne se grisent pas de ce luxe brillant, mais éphémère; mais où les trouver? Comment les chercher quand Tennemi nous retient sans cessé sous les armes, quand, à peine arrivé, il faut repartir...

— Vous retournez donc à la frontière? fit la jeune fille avec vivacité.

— Ma mission est terminée; dès demain soir, je pars pour rejoindre mon régiment. I

Marie-Louise devint rêveuse et un sentiment de tristesse dont elle n'aurait su se rendre compte et qui lui aurait été impossible d'analyser surtout, envahit sion âme.

En ce moment, les derniers accords de l'orchestre se faisaient entendre et Bigot se présenta devant les deux jeunes gens.

— Mademoiselle, dit-il, en s'adressant à la jeune fille, je suis envoyé en ambassadeur. Madame de la Corne St-Luc vient de nous signaler votre talent pour la musique, et les dames, ravies d'avoir l'occasion de vous entendre, me dépêchent auprès de vous. Voulez-vous vous asseoir au clavecin? Ce joins mes instances aux leurs, et sans aucun doute M. de la Muette va faire de même.

Le jeune homme se levant, s'inclina en signe d'acquiescement et porta la main sur son cœur.

Marie-Louise ne fit que pioaer légèrement sa main sur le bras de Bigot, et tous les deux se dirigèrent vers le clavecin qui occupait un des coins du vaste salon.

La jeune fille n'était pas une de ces brillaniteis musiciennes de nos jours qui font consister Tart dans une gymnastique qui inspijre des craintes sérieuses et pour les cordes du piano-, et pour rengorgement de leurs poignets; mais elle jouait avec un goût exquis.

Elle se sentit intimidée d'abord par tous ces regards qui pesaient sur elle; mais reprenant son assurance, elle attaqua les touches de l'instrument avec autant de résolution et de fermeté que si elle avait été seule. Peu à peu, cependant, son jeu s'attendrit malgré elle. Elle sentit que ses doigts se ranimaient; alors le motif changea de caractère. Brillant d'abord, il se ralentit ensuite et finit dans une mélodie douce et voilée comme un souffle du zéphir.

Les applaudissements éclatèrent dans toutes les parties de la salle. Seul, Michel, adossé près d'une cheminée, oublia d'applaudir et resta rêveur.

— nélas! se disait-il, je pars demain et je ne pourrai la revoir ce soir, puisque madame de St- Luc vient de donner le signal du départ; mais je la reverrai ! j'en suis sûr ! Je la re verrai ! mais quand?

Et il quitta le palais de l'intendance.

Quelques instants après, madame de St^Lue et Marie-Louise, suivies de René Bolduc, sortaient aussi des sialons de Bigot, non sans que la jeune fille eût cherché du regard sans l'avoir aperçu Michel de la Muette.

Elle s'éloignait avec une sorte de regret mêlé de sentiments qui la troublaient d'une façon délicate eb délicieuse.

Sans comprendre encore ce qui se passait dans son âme, elle éprouvait des sentiment* tout nouveaux pour elle et sous Teffort desquels il lui semblait qu'elle se transformait.

Comme Michdl, et presque à la même minute, elle murmura:

— Je le reverrai!

Au moment de se mettre au lit, après avoir prié et recommandé son père à la bonne Vierge, son père au nom duquel se mêla celui du jeuu'e homme, Marie-Louise se répéta plusieurs fois:

— Je le reverrai ! je le revérrai !

Puis elle se sentit rougir, se glissa sous les couvertures, et bientôt Cjlle s'endormit d'un sommeil virginal et pur comme celui de» anges.

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