LA GRAPPE AUX AMOURS
Ta voix m'est agréable, enfant de la nuit : Car les fantômes n'effraient point mon âme. Ta voix est charmante à mon Cœur.
(Chant ossianiques).
Comme nous venons de le constater dans le chapitre précédent, Michel de la Muette n'était pas un inconnu auprès dos habitants de TOseraie. Nous pourrions aussi affirmer, sans crainte de nous tromper, que le hasard seul n'avait pas fait diriger sa compagnie vers ces parages et qu'il y aida certainement auprès de ses chefs.
L'accueil bienveillant qu'il reçut à la ferme et son amour grandissant pour Marie-Louise n'étaient pas de nature à lui faire regretter son séjour loin de la ville. Aussi voyait-il venir avec chagrin le moment où il faudrait quitter ses hôtes pour reprendre le chemip du théâtre des hostilités qui recommenceraient certainement au printemps avec une recrudescence de vigueur.
Quelle vie charmante pourtant que celle du jeune officier à la ferme, entre un être adoré qui lui devenait plus chère de jour en jour, et ce brave Bolduc qu'il aimait comme un père! Quelles jouissances, quand, de retour d'une chasse à Torignal dans la foret, la raquette au pied, il revenait, le soir, fatigué de corps, mais dispos d'esprit, s'asseoir au coin du feu dans la chambre de compagnie près de ses hôtes !
Tandis que Marie-Louise s'occupait d'aider au soin du ménage ou de quelques travaux d'aiguille, il devisait avec le père Bolduc des luttes glorieuses du pat^sé, du présent, ou griffonnait quelques pages pour charmer les loisirs de sa bien-aimée, ou encore lui faisait part de ses lectures.
Michel possédait un véritable talent de conteur servi par de nombreuses lectures. Il improvisait même quelquefois, et ce soir-là, il était en verve. ^J
Le père Bolduc sommeillait sur sa chaise et le™ sileince régnait depuis longtemps dans la salle, quand le jeune officier s'adressant à Marie-Louise qui semblait très attentive à son ouvrage:
— Sur les bords du Danube où j'ai séjourné quelques semaines dans mon enfance, fit-il toutà-coup, fleurissent niHle traditions charmantes). Je me permettrai de vous signaler celle-ci. On croit, par exemple, que Dieu créé toujours à la fois deux âmes, qui se séparent en tombant de ses mains, parfois pour ne se retrouver qu'au
ciel, parfois aussi pour se rencontrer sur la terre. Dans Fun ou l'autre cas, c'est Tamour, c'est le bonheur, c'est le paradis.
11 va sans d.^re que, dans ces deux âmes, il y a toujpurs rame d'un garçon et Tâme d'une jeune fille.
Michel s'était arrêté sur ces derniers mots.
— Après? fit Marie-Louise.
— Après? que dites- vous de cette croyance?
— Je dis qu'elle est charmante et que je voudrais bien savoir la fin.
— C'est une histoire que vous me demandez? — Si vous voulez.
— Je veux bien, quoiqu'elle soit un peu longue, mais à une condition.
— Et cette condition?
— Que vous en tirerez la morale.
— Si c'est au-dessus de mes forces?
— Il n'y aura qu'à vouloir et à consulter un peu votre cœur.
Marie-Louise rougissante baissa son regard sous celui du jeune homme.
— Est-ce entendu? reprit-il.
— J'essaierai du moins, répondit-elle.
— C'était donc sur les bords du Danube. ( 1 ) . Comme je le disais tout à l'heure, on croit que Dieu crée deux âmes à la fois, deux âmes jumel-
( 1 ) Imité des ballades allemandes. Chs. Deslys.
les qui s'échappent de ses mains pour tomber sur la terre et qui doivent se retrouver ici-bas.
''Seulement, hélas! comment se retrouver, se reconnaîtfre, se marier à coup sûr ! Voilà la grande difficulté. On se trompe souvent; c'est là ce qui fait les mauvais ménages.
''Eh bien! sur les bords du Danube on connaît une recette pour ne jamais se tromper; on sait Fart d'évoquer l'autre moitié de soi-même, de faire connaissance avec son âme jumelle, d'apprendre avec l'ombre l'amour de la vérité.
"En hiver, il suffit de deux amendes blotties dans la même coquille; au printemps, on se sert de deux cerises confondues comme les deux lèvres d'un sourire d'enfant;^ en été, avec deux épis ^ ne formant qu'une seule et même aigrette; en automne enfin avec deux grappes blanches sou dées ensemble par sept grains noirs, ni plus, ni^ moins.
"Mais il est à remarquer cependant qu'avec les cerises, les amandes, les épis on peut mal voir et peut-être même ne pas voir du tout: avec la merveilleuse grappe blanche., il n'en est pas i.ainsi. Tout est certain et on marche à coup sûr.
"Dès que l'heure de l'évocation a sonné, que la conjuration est faite, tout devient visible et palpable, l'objet aimé se dégage d'un nuage parfumé au milieu d'une harmonie digne des concerts célestes. Et remarquez que c'est bien un être en chair et en os qui parle, qui sourit.
qui marche que Theureux porteur ou Theureux propriétaire de la fameuse grappe voit apparaître, et non pas une simple image, une futile incantation.
''Si le fantôme, le sosie plutôt est étranger, en personne bien apprise et prévoyante, il donne son nom et même son adresse; il se montre tout de suite, si c'est un enfant du village.
''Dans cette dernière hypothèse, pas n'est besoin de plus amples explications; mais dans la seconde, le bien-aimé se met immédiatement en route, q^uelque fois même la jeune fille, dans son empressement, fait la moitié du chemin, de sorte que la reacontre a lieu plus tôt.
"Aucunes considérations de fortune, aucuns préjugés de naissance ne peuvent empêcher le mariage. En vain les grands parents s'y opposeraient-ils de toutes les forces do leur âme, il faut que cela se fasse, et cela se fait!
"Du reste, que pourraient-ils y faire? des fiancés du ciel ! . . .
"11 serait oiseux d'ajouter que des mariages arrêtés sous de tels auspices sont toujours heureux, et voici pourquoi: amandes, cerises, épisi, grappes blanches sont précieusement conservés dansr de la mousse verte. Le plus petit nuage conjugal apparaît-il à l'horizon, vite on sort le précieux tailisman de l'amour, et tout de suite le nuage se dissipe et le soleil du ménage reparaît de nouveaux radieux.
"Cette année-là, on était aux vendanges au
village de Badschlag, époque la plus facile pour trouver la grappe blanche.
'^Vendangeurs ou vendangeuses, sous la conduite du bourgmestre, comme qui dirait le premier citoyen de Tendroit, l'administrateur de la justice, une espèce de sénéchal enfin, — n'avaient qu'une pensée, qu'un désir, celui de trouver le fameux talisman.
''Hélas! les ombres du soir commençaient à se répandre sur la commune et rien n'avait encore été trouvé, quand on entendit tout-à-coup un cri de triomphante allégresse poussé par une blonde vendangeuse de seize ans, couverte de haillons, et que, pour cette raison, ses compagnes avaient tenu à distance toute la journée.
"Tous les ceps s'arrêtèrent et l'on accourut. Etait-il donc possible que le siort s'égara à oé point? Gomment! une pauvresse de cette sorte tomber sur la précieuse grappe! Quelle ironie!
"Cependant, il fallut bien se convaincre de la vérité de cette trouvaille; car c'était en effet la blancheur dorée des chasselas mûris par le soleil. Rien n'y manquait: ni la sioudure végétale, ni les sept grains noirs. /
"Qui pourrait redire la fureur des jeunes filles et le dépit des farauds du village!
"Il est vrai de constater cependant que la colère des premières l'emportaiit sur la rage des secoiids, pour la bonne raison, qu'entre toutes,, la pauvresse était la plus jolie.
"Elle avait des yeux bleues qui valaient les
plus précieuses turquoises, un teint d'opale, des lèvres de corail, des sourcils de jais, une chevelure dorée, de petits pieds d'albâtre qui auraient chaussé la pantouffle de Gendrillon, et Tair si bon, si pur, qu'on aurait dit un petit ange descendu du ciel; enfin, une foule de ces ti'ésors que Dieu seul a le droit de répandre; car ils ne peuvent éitre donnés que par Dieu lui-même.
''Mais hélas! si Bouton d'Or était riche sous le rapport de la gentillesse, de la beauté,quel dénûment, quelle pauvreté sous celui des avantages terrestres: une hutte ouverte aux quatre vents pour tout logis, quelques haillons pour toilette, un seau rempli d'eau pour miroir, pas même une chèvre, pas même un nom puisqu'on l'appelait "Bouton d'Or", en raison de sa chevelure blonde.
''Cependant les paroles amère» allaient leur train parmi vendangeurs et vendangeuses.
— Ainsi, le talisman étroit à celle qu'on ne saurait prendre pour femme, grommelait un vigneron grêlé comme un écumoir.
—C'est indigne! pleurnichoit la fille de bourgmestre, une grosse margaton aux pieds plats et larges comme des battoirs. Pour sûr, il y a tricherie; la grappe ne peut appartenir à celle qui ne saurait prétendre à un mari.
"Garçons excitant fillettes, fillettes montant la ftiête aux garçons, on se groupa sous la présiclence du bourgmestre à quelques pas de Bou-
ton d'Or et ron délibéra sur les mesures à prendre.
* ^Celle-ci ne disait rien. Elle regardait la grappe d'un regard triste et des larmes s'échappaient de SCS jolis yeux bleus comme une rosée de diamants.
— Adieu, ma belle grappe! s'écria-t-elle avec une voix douce comme un chant d'oiseau, fuis l'abandonnée et va porter le bonheur à plus digne que moi... Va belle grappe, adieu!...
'*La pauvresse prévoyait bien qu'on ne la laisserait pas en possession paisible de ce trésor.
''Et de fait, la délibération des partis belligérantes étant terminée, on s'approcha de Bouton d'Or, on l'entoura, et le gars qui avait déjà manifesté son indignation prit la parole au nom de tous.
—Pauvrette! nous avons décidé, ditril, que ta trouvaille ne pouvait être qu'une ironie du sort; c'est pourquoi nous allons la tirer au sort. Il est bien entendu cependant que, comme tu as été l'instrument du hasard, nous te dédommagerons; les filles te donneront vm sac de noix, et nous, les garçons, nous porterons demain à ta hutte un tonneau de cidre.
— Ce qui est gage d'amour ne s-e vend pas, répondit l'enfant; je vous le donnée, mon talisman, mais faites vite.
''Tous les noms, à l'exception bien entendu de celui de Bouton d'Or, furçnt écrits sur des fçuil-
les de vigne que l'^'ii déposa précieusement dans le chapeau, vaste comme une cuve, du bourgmestre. On compta et recompta ces feuilles, et le tirage commença.
''Vous voyez d'ici Tanxiété de toutes ces figures penchées sur le respectable couvre-chef du digne magistrat, la surveillance active et inquiète de tous ces garçôn« et filles se croyant chacuin et chacune Theureux héritier de la précieuse grappe.
''Enfin le bourgmestre, avec cette dignité, cette gravité qui distingue un personnage sûr de produire son effet, déplia la première feuille, et parcourant du regard tous les assistants:
— Voici le nom gagnant! dit-il.
— C'est le mien, sans aucun doute! gémit sa fille.
— Non, c'est le mien! fit l'orateur de l'assemblée.
— Mais, ne poussez donc pas tant! souffla un autre dont l'appendice nazal caressait le dos de son voisin.
— Lisez, mais lisez donc ! glapirent plusieurs voix.
— Bouton d'Or! cria le bourgmestre.
— Vous vous trompez...
— Il y a erreur...
— Recommencez. . .
— Pasisez à une seconde feuille...
— 11 y a supercherie...
— Vous vous moquez..
— Au Danube, le bourgmestre...
—Continuez, continuez...
— Faites le signe de la croix pour chasser le mauvais esprit; car, décidément, le diable s'en mêle...
''Telles sont quelques-unes des mille aménités qui assaillirent le pauvre bourgmestre tout essoufflé, tout ahuri.
''Cependant il continuait le dépouillement des feuilles de vigne. La troisième portait encore le nom de Bouton d'Or, la quatrième aussi, et toutes les autres iusqu'à la dernière.
"Le tumulte dégénéra en émeute; des mains furibondes tourbillonnaient au-dessus de la tête de la pauvresse, dont le petit cœur battait à tout rompre. On parlait de lui faire un mauvais parti, de la maltraiter, de la brûler même comme une sorcière, chère et douce colombe, quand retentit soudain au pied de la oolline une ■ bruyante fanfare de trompettes.
"Conxme le simoun du désert détruisant dans ses tourbillons des caravanes entières, tout ce monde vociférant tomba la faco contre terre, le iDourgmestre aussi, en dépit de sa dignité. Bouton d'Or seule resta debout.
"Rien d'étonnant. On était en l'an mil. Or, de grands savants dont les noms finissaient en "us", comme tout savant vui se respecte, avaient prédit la fin du monde pour la fin des vendanges de cette année-là. A chaque fanfare, toute la population entrevoyait déjà la -^
Jiouette des anges sonnant aux quatre coins du monde le jugement dernier.
— Je vous ennuie? fit Michel en s'arrètant.
— Mais non, je vous assure, répliqua la jeune fille en sourfant; au contraire, vous devenez de plus en plus intéressant.
— Alors je continue, reprit le jeune homme.
''Garçons et fillettes étaient donc le nez dans la poussière, saisis d'une terreur folle, d'une peur à mourir, sans en excepter le bourgmestre. v"-eul Bouton d'Or était restée plus surprise qu'effrayée.
''Quelques minutes s'écoulèrent dans un silence sépulcral sans que nul n'osât risquer même un coin de Toeil.
''Mais cette tereeur devint du délire, quand les garçons sentirent sur leur échine les caresses peu gracieuses et pas du tout rassurantes de manches de pertuisanes. Heureusement qu'à l'instant même, car autrement il y aurait eu mort d'hommes, une- voix caverneuse s'écria:
—Tas d'Miots, voulez-vous bien vious relever!
"Fut-on Badschlageois, on comprend très bien que des anges, des archanges, ou des séraphins, même exterminateurs, doivent se servir d'un I-ngage un peu plus poli.
"Nos poltrons clignèrent de l'œil et constatè- 1 ''Ut avec ravissement qu'ils avaient tout bonnement affaire à des trompettes militaires, ou pour employer le langage de ce temps-là, hérauts d'armes.
— (jui <Je vous m'indiquera le village Bàr chlag? demanda celui qui paraissait le chef d.^ la troupe.
— C'est nous! firent les fillett-cs en esquissant leur plus belle révérence.
— C'est nous! dirent les garçons avec dey rires j^lus ou moins bêtes.
— Arrière les culottes ! vociféra le chef, nous n'avons besoin que de la présence du beau sexe,
'^Le sourire des garçons se transforma en gi 1mace et tous se retirèrent prudemment et absolument vexés.
''Le chef, avec cette galanterie qui distingue \ tout disciple de Minerve, pria les fillettes, dans ] un langage digne de M. de Florian, de &e ranger sur une seule ligne.
— Le portrait! fit-il ensuite d'un ton respec- ' tueux.
''Alors un jeune fifre s'avança et sortit de sa sabretache une boîte en or ornée de diamar. du plus grand prix. 11 l'ouvrit et présenta à son chef le portrait d'une jeune fille d'une beauté si suave, si vaporeuse, qu'on aurait dit une fée, un ange descendu des voûtes éthérées.
''Et la revue commença. A chaque joli visage, le galant soldat poussait un soupir à faire virer un moulin à vent qui semblait dire: "C'est bien dommage." Mais à toutes les laides figures;, il se content(ait de friser son énorme moustache et passait vite à une autre.
''Bref, rendu à la dernière, il remit le portrait au petit fifre et d'un ton découragé:
— Nous n'avons plus rien à faire ici, dit-il, en route.
— Mais pardon! fit observer le fifre; j'aperço'; derrière ces vignes la silhouette d'une jeune fille. J*eut-être est-elle aussi de ce village?
— Dame! faisons notre devoir jusqu'au bout, répliqua le chef, peu attiré par les haillons de l'enfant. Approchez voir ça!
"Bouton d'Or, tremblante comme la colombe sous la serre du vautour, se présente. Mais à peine fut-elle en lumière, que le vieux militaire, tout rouge, tout déconcerté, s'écria d'une vojx de stentor:
— A genoux! toute la troupe; c'est elle, c'est la bien-aimée de notre maître!...
"Qui pourra redire et décrire la fureur et le dépit des vendangeuses, l'hébétement des vendangeurs, leurs figures longues d'une aune, et surtout la surprise, la stupéfaction de Bouton d'Or!
"Cependant les soldats se relevant, vinrent déposer aux pieds de l'enfant trois immenses cassettes qu'ils ouvrirent. La première était remplie d'or, la seconde de pierreries, et la troisième de magnifiques toilettes dignes d'une impératrice.
— C'est pour moi toutes ces belles choses? s'écria Bouton d'Or. Qui peut donc s'intôresser ainsi à une humble f:lle comme moi?
— Madame, répondit respectiieuseinent le chef de rescorte, il vous Fapprendra lui-même demain; car il s'est réservé ce bonheur. Quant à nous, notre rôle se borne à vous offrir ces présents en son nom et à veiller sur votre personne.
"Palpitante, émue. Bouton d'Or se taisait et se contentait de regarder les trois cassettes.
''Il en était tout autrement parmi les Badschlageois et les Badschageoises.
— Ces bonheurs n'arrivent qu'à des propres à rien, à des va-nu-pieds, disaient les filles, ce, ajoutait la grosse mari tonne du bourgmes-
— Il faut n'avoir connu ni père, ni mère, être une traîneuse de chemins pour avoir de la chantre.
— Quel guignon! soufflaient les garçons. Bouton d'Or est maintenant le plus beau parti du canton, et ne pas avoir cru au bonheur qui ]v' arrive. C'est à se casser la tête sur la borne du chemin.
''Mais à l'instar de la masse des humains qui adorent toujours le soleil levant, chacun dissimula son envie, et tous de s'écrier en chœur:
—Vive Bouton d'Or! Honneur à Bouton d'Or!
"Cependant la reine du jour se demandait si elle était bien éveillée, si son bonheur n'allait pas se dissiper comme un beau rêve. Pour s'en assurer, elle puisa de ses petites ïfiains deux poi-
gnées de pierreries qu'elles jeta à ses compagnes et que celles-ci attrapèrent au vol.
''On la laissa, faire.
''Enhardie, elle prit deux poignées d'or qu'elle lança à la tête des garçons. Ceux-ci moins habiles, furent obligés de les ramasser à quatre pattes en se bousculant. Le bourgmestre y attrappa même un œil au beun^e noii*.
''On la laissa faire encore.
"Puis prenant dans la eroisième cassetie la plus belle robe de satin, elle l'offrit à M. le curé en le priant d'en recouvrir la madone de la modeste église du village.
— 0 ma fille î lui dit le vieillard, sois ^énie clans la nouvelle fortune qui t' arrive. Tu t'en montreras digne si tu en fais toujours un si 'v>ble usage!
La fillette s'inclina respectueusement sous la bénédiction du bon curé, et jetant un regard attendri sur la grappe blanche:
— 0 mon précieux Talisman! murmura-t-elle, je n'aurai de mari que celui que tu sauras m'in- "liquer:
"Puis redressant noblement la tcte, elle fit =5igne aux hérauts d'armes de la suTvre à sa hutte avec les trois cassettes.
"Le cortège disparaissait dans les vignes, que les filles coururent aux garçons pour leur reprocher leur infidélité. Mais ceux-ci leur tournèrent le dos bel et bien, et s'en allèrent au bord
de l'eau rêver au moyen de substiliserBouto d'Or.
''La chose était difficile, puisque celle-ci éta bien décidée de suivre la tradition, c'est-à-dii de ne se livrer qu'à celui dont l'ombre lui app^ raîtrait dans l'évocation dont je vous parlera tout à l'heure. Mais un badschlageois ne doul de rien.
''Cependant comment atteindre à pareil résu tat?
"Parbleu! en jouant à l'apparition au me ment de l'évocation de l'orpheline, en s'introdu sant subrepticement à minuit dans la hutte ( Be présentant comme le bien-aimê attendu.
"Pourquoi la ruse ne réussirait- elle pas? Qi pouvait dire qu'elle n'avait pas même déjà réui 81 lorsqu'un seul galant tentait l'aventure av( une fillette naïve et crédule?
Cependant tous les farauds du village qui i vantaient "in petto" d'être individuellemer l'heureux inventeur de ce projet avaient tous e la même idée.
"Hélas! restait à trouver le plus difficil c'est-à-dire la forme, le travestissement sous 1« quel se présenterait l'ombre.
"Il est curieux de constater jusqu'à quel poir les bons Badschlageois réalisèrent cet aphoriî me: Tous les hommes sont susceptibles des m^ mes idées! Dans cette grave circonstance, toi; se rencontrèrent sur le même terrain, celui c mettre à contribution les lumières d'une vieil!
jûcheronne édentée que Ton considérait oomme me sorcière, et qui Tétait probablement un peu. ''Les villageois, à l'insu les uns des autres, fu- •ent la consulter. Il n'en manqua pas un, pas nême le bourgmestre, un veuf de cinquante ans •humatisme que distinguait au moral un idioiisme très prononcé.
ît plus, un vieux galant cacochyne, cousu de "La sorcière, ce soir-là, recueillit la plus grande partie des écus d'or, que leur avait rapporté la munificence de. Bouton d'Or.
"Les avis de la sybi'ile varièrent avec les indii^idus. Aux uns, elle conseilla de se déguiser en antôme blanc, en spectre noir, en mage d' Arané; aux autres d'adopter le costume de ckevaier ou de troubadour. Mais elle réserva ses dIus intimes confidences pour le gros bourgnestre qui lui donna deux écus d'or et reçut en •etour l'avis important de s'accommoder en an- ^e-gardien, avec deux grandes ailes blanches.
'*Voye/, admirez la puissance de l'argent. On dlait ainsi se risquer en l'an mil dans des travestissements hétéroclites quand on pouvait l'un instant à l'autre se présenter au tribunal le Dieu.
'Cependant la fillette s'était retirée dans sa utte avec les trois cassettes, tandis que les solats s'installaient dans une grange contigiie au mr mitoyen de laquelle îis pratiquaient des leurtrières afin de mieux veiller le trésor coné à leurs soins.
"Que peut faire une fille d'Eve qui n'a jamais possédé que des haillons en face d'une caisse remplie des plus belles toilettes? Poser la question, c'est trouver la réponse. Vous devinez donc que Bouton d'Or n'eut rien de plus presser que de les essayer tour à tour. A chaque toilette nouvelle, la pauvresse de tantôt se mirait dans son seau d'eau claire et se trouvait de plus en plus charmante.
"Le satin avait succédé au moire antique, le moire antique au brocard, quand la jeune fille aperçut, au fond de la malle, une tunique en mousseline si belle, si diaphane, qu'elle semblait tissée avec des fils de la Vierge, une couronne et un bouquet.
''Elle eut bientôt mis de côté ce luxe brillant pour se revêtir de cette simple tunique, et alors elle apparut la vivante image du portrait présenté par le jeune fifre qu'elle vit par une crevasse du mur soupant mélancoliquement au clair de la lune.
"L'idée lui vint de demander à ce jeune garçon l'explication de t^out ce qui lui arrivait, le mo^ de l'énigme enfin.
— Madame, lui répondit l'imberbe musicien en s' approchant avec respect, nous sommes envoyés par un prince charmant qui a consulté la grappe desi amours. Depuis trois mois, parce que chez nous les vendanges se font plus tôt, nous cherchons la jeune fille qui lui apparu et dont il est fou. Cette ombre, dont il a lui-mê-
me retracé les traits, lui a dit qu'elle habitait le village de Badschlag et...
*'A ce momenu, la voix rauque du vieux chef se fit entendre et il ne put en dire davantage.
'*La fillette cependant en savait assez pour satisfaire sa curiosité et faire battre plus vit^ son petit C(Bur.
— Prince ou non, se dit-elle avec une moue charmante, si la grappe ne me dit point de Taimer, il en sera pour un voyage inutile ( et trois cassettes confisquées. ) Mais voici Theure de Févfocation...... Vite, vite, ô ma belle grappe !
ajouta-t-élle en Tembrassant.
^'Alors approchant au milieu de son pauvre réduit un vieux bahut, elle y plaça son unique nappe blanche, sur cette nappe trois feuilles de vigne, sur ces trois feuilles la grappe aux Eimours.
''Puis elle fit sept signes de croix, puis elle se tourna vers l'orient, puis, les bras croisés sur la poitrine, elle chanta de sa voix d'oiseau:
Rêve éphémère, A ma prière, Descends du ciel pour éclairer mon cœur Viens, je t'espère.
Esprit, mon frère.
Ame, ma sœur 1
(Charles Deslys).
"Minuit sonnait en ce moment.
"Au douzième coup retentissant au clocher (Ju
village, la lune se déroba derrière un nuage noir et la hutte se trouva précipitée dans T obscurité, ce qui fit grand'peur à Bouton d'Or, d'autant plus peur, qu'à l'instant elle entendit des" bruits de pas à gauche, des bruits de pas à droite, des bruits de pas de tous lesi côtés à la fois.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle en pleurant, combien mon mari a-t-il donc de pieds?
''A peine avait-elle prononcé ces mots, que la lune reparut. Elle aperçut avec terreur des fantômes blancs, des spectres noirs, de grands chapeaux à plumes, et que sais- je encore! De terreur, elle allait se couvrir les yeux de ses mains pour se dérober à ce spectacle, quand elle vit s'agiter deux grandes ailes blanches.
— Mon bien-aimé qui vient me protéger contre tous ces fantômes! s'écria-t-elle.
''Et la pauvrette se précipita à la rencontre
de cet ange d'une nouvelle espèce.
''Horreur! elle reconnut le bourgmestre.
"La déception fut telle, que Tenfant tomba * évanoui en jetant aux échos d'alentour un cri d'épouvante. Ce cri éveilla les soldats endormis et le petit fifre jugea d'un coup d'œil de la situation.
— Caressons Tin peu l'échiné de tous ces malotrus avec le manche de nos pertuisanes! s'écriat-il.'
— Ils ne méritent pas même cet honneur, répliqua le vieux capitaine; j'ai mieux que ça dans mon sac, g
Sans ropondre directement à celui-ci, le chef retournant vers ses hommes:
— Quoi donc? fit le petit fifre.
—Sonnez, trompettes! beugla-t-il d'une voix qui n'avait rien d'humain.
— Hein? Qu'y a-t-il? fit le père Bolduc qui s'éveillait en ce moment.
Les deux jeunes gens eurent un moment de gaieté en voyant Tair ahuri du vieillard.
— Rassurez-vous, Tennemi n'est pas à nos portes, du moins pas encore, dit en riant le jeune officier.
— Meâ enfants, il se fait tard; il faut se coucher pour ne pas troubler le repos des domestiques.
Et comme pour donner l'exemple, le père Bolduc se dirigea vers sa chambre à coucher.
— Encore quelques instants, mon père, fit Marie-Louise, le récit de M. deia Muette est charmant ce soir.
— Ce qui veut dire que je ne le suis pas toujours.
—Je n'ai pas dit cela.
— Mais vous l'avez pense...
— Et nous arrivons au dénouement?
— Dans quelques minutes.
—Vous allez m'empccher de dormir, mes enfants, dit le père Bolduc en se glissant s->us les couvertures.
—Ça ne sera pas long, mon père, ré]>liqua l\T..trie-Louise. Je vous écoute, monsieur, ajouta-telle en s'adressant au jeune homme.
— ^Le vieux chef, reprit Michel, avait donc hurlé à ses hérauts d'armes:
—S onnez, trompettea !
*^Et la fanfare éclata avec un vacarme vraiment infernal.
—Oh ! ciel ! le jugement dernier ! s'écrièrent tous les galants travestis.
^'Et ils prirent la fuite épouvantés, poursuivis par lesi hérauts d'armes sonnant toujours les trompettes.
**Ce fut une course folle, fantastique, une course que Ton pourrait comparer à celle d'une sarabande de sorciers dont le sabbat aurait ( surpris par le lever de l'aurore. Dans sa précipitation, range-gardien y perdit même ses deux ailesi blanches, puis plus lourd que ses compagnons fit une chute et tous les fuyards lui passèrent sur le corps. On le transporta chez lui moulu, courbaturé où il ne put sortir de plusieurs mois.
^'Et les trompettes sonnaient toujours.
^^Tout-à-coup apparut un beau jeune homme qui se précipita vers la jeune fille évanouie. Tirant un flacon d'or de son pourpoint de velours lamé d'argent et constellé de pierreries les plus précieuses, i'I lui souleva la tète et le lui fit res*pirer.
— 0 ma bien-aimée, disait-il, t'ai-je cherché si longtemps pour te voir expirer sous mes yeux ! — Oh ! mon Dieu ! soupira bientôt l'enfant, mon Dieu ! comme il a la voix douce et musicale !
''Le beau jeune homme lui prit la main pour
r aider à la relever.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle d'un ton plus rassuré, comme il a la main douce pour un bourgmestre !
''N'aurions-nous pas le droit d'accuser la lune de ( polissonnerie ) , si, en pareil occurrence, elle avait refusé d'éclairer cette scène gentille de ses plus beaux rayons argentés? Rendons-lui cette justice qu'elle se montra à la hauteur de sa position et de la meilleure compagnfe.
'A sa pâle clarté. Bouton d'Or aperçut lo beau jeune homme qui tenait dans sa main ■ grappe aux amours et cpii chantait d'une voix
de rossignol:
Rêve éphémère, A ma prière.
Descends du ciel pour éclairer mon cœur. Viens, je t'e.'^pèro, Esprit, mon frère, Ame, ma sœur !
— Un bourgmestre, fut-il le bourgmestre de Radshlag, aurait-il la voix si mignonne? murmura Bouton d'Or. Un bourgmestre a-t-ii figure s-i bonne et si belle?... Non, non, c'est l'ombre de mon bien-aimc que j'aime déjà.
"Et la fillette rougissante se couvrit pudiquement le visage de ses deux petites mains.
—Oui, c'est moi, Bouton d'Or, s'écria le prince charmant, c'est moi qui t'adore et qui vient pour t' épouser. Reste à la garde de mes fidèles soldats jusqu'à ce que le bon curé vienne à l'aurore bénir notre union!
— 74 ic
— Et nous lui donnerons une belle châsse pour la Madonejet une nfche pour le petit enfant Jésus !
— Et je serai ton gentil mari!...
— Et je serai douce, aimante et dévouée à mon seigneur et maître!
— En voilà des drôles qui ne demanderont pas la monnaie de leur pièce fit en ce moment le vieux chef qui arrivait tout essiouflé.
— Qîueile punition pour tous ces cafards! siffla le petit fifre.
— Manquer de respect à notre maîtresse! ajouta une trompette.
— On a insulté ma belle aimée! s'écria le prince furieux. La punition n'est pas assez forte. Par la toute puissance de la grappe aux anlours et en honneur des sept grains noirs, je veux que tous ces idiots restent affublés de leurs déguisements sept vendanges de suite.
— Le bourgmestre aussi?
— Le bourgmestre plus que tous les autres en raison de sa dignité; j'ordonne que ses belles ailes blanches d'ange-gardien se transforment en ailes de chauves-souris!...
''La tradition rapporte que le pauvre bourgmestre contracta une jaunisse dont il mourut et que le spectacle de gaillards faisant les vendanges en costume de troubadour, de chevalier, de
^ tnage d'Arabie, de fantômes et spectres ruârs, jeta un grand discrédit sur la contrée.
— Et la grappe des amours? fit Marie-Louise.
— On la conserva religieusement dans la fa- ? mille du prince, reprit Michel, et Bouton d'Or la contemplait souvent avec tendresse et reconnaissance. Il arriva cependant un jour qu'un arrière-petit-fils du prince, la tradition de la grappe se perdant quelque peu dans la famille, la prit, parce qu'elle avait conservé toute sa fraîcheur, pour du raisin de corintPie et la crciqua.
''Depuis, sur les bords du Danube, on ne trouve plus la grappe blanche aux sept grains noirs, mais on raconte toujours la légende.
Marie-Louise avait écouté ce récit avec intérêt. Le silence du jeune homme lui fit relever la tête.
— Et c'est tout, mademoiselle! dit Michel en souriant.
— Et la morale promise? ajouta-t-il.
— Mon Dieu, répondit-elle, je ne sais... je suis
fort embarrassée si ce n'est qu'il faisait bon
au temps où il existait des princes charmants, des cœurs aimants et bons.
— Il n'existe plus de princes charmants, mademoiselle, répliqua le jeune homme en se levant ; mais je sais des cœurs aimants comme au temps de la grappe des amours... Si vous vouliez vous
apercevoir un peu de la tendresse pour vous qui déborde du mien, je serais bien heureux... /
Et sans attendre la réponse de la jeune fille,/ presque honteux de n'avoir pas su garder le secret de son cœur, Michel sortit de la chambre.
Marie-Louise, au trouble qui envahit son cœur à ces paroles du jeune homme, comprit qu'on ne vit pas impunément pendant plusieurs semaines auprès d'un officier jeune et beau.
Si celui-ci connut ce soir-là les douleurs de rinsomnie par suite de T anxiété qui régnait dans son âme, en revanche la jeune fille fit des rêves d'or et ne dormit pas.
LA DEBACLE
Je suis le frêle esquif qui roule la mer
[verte, Ballotté sans espoir sous un ciel sans
[soleil.
Lors qu'un ies matelots vient de crier
["Alerte !" Apercevant la mort comme une tosse
[ouverte, Où va bientôt dormir leur suprême
[sommeil.
(Charles Durantière).
11 y aurait bien des pages à écrire sur les amours de Marie-Louise et de Michel; mais nous ne visons en aucune façon au romanesque, attendu que les faits dont nous sommes le modeste conteur sont véridiques en tous points. Qu'il nous suffise de dire que le jeune homme demanda la main de Marie-Louise et que le père Bolduc la lui accorda.
11 fut convenu que Michel de la Muette, qui était à la veille de son départ pour l'armée, reviendrait à l'automne, si les circonstances le permettaient, pour épouser sa fiancée, qu'il donnerait alors sa démission pour se consacrer à la culture de la ferme de l'Oseraie.
LtQ jeune homme eût bien quelques hésitations à renoncer, à une carrière qu^il aimait; mais le père Bolduc faisant de son refus d'accepter oett« l\ condition une cause de rupture, il céda.
— Je vous donne une bien grande preuve r ardeur de mes sentiments, disait le jeune officier à Marie-Louise, à T heure de la causerie du / soir; pour vous posséder, je brise ma carrière, je t fais violence à tous mes goûts, à mes plus chères aspirations. /
— Le regretteriez-vous ? répondit la ^'eune fille.;*
— Je mentirais si je vous affirmais le contrai- ^ re, reprit-il. Plus que cela; je serais un ingrat moi, un orphelin sans famille, presque sans relations, qui ai trouvé à F armée des pèree dans la personne de mes chefs, des frères parmi mes camarades, si je les quittais sans r^egrets. Ce n'est donc pas sans tristesse que je leur dirai adieu. Mais je vous aime tant, Marie-Louise, que je vous sacrifie ces amitiés sans aiTière-pensées, que>dis-je? avec bonheur plutôt, parce que j'y trouve r occasion de vous manifester la profondeur de ma tendresse.
— Mon ami, vous me jugeriez bien mal, vous comprendriez peu mes sentiments si vous croyez mon père. Ah! sans doute, l'égoïsme d'une âme tendre, toute à vous, se réjouit à la pensée que je ne serai plus exposé à vous voir revenir ici pâle et sanglant ou — spectre qui hantera toutes les nuits mon imagination tant que vous serez absen tr— qu'une balle anglaise vous ravisse
àr mon amour et que j'ignore même Tendroit où je devrais aller prier pour vous.
iMais, mon ami, fille de soldat moi-même, je noubjie pas ce que tout homme de cœur doit à la pati-ie, ce que vous devez à la vôtre, pauvre agonisante que la vaillance seule de ses enfunlts pourra sauver et sauvera, n'en doutons point.
. Je vous aime, Michel; mais je vous Faffirme Solennellement, au nom de cet amour même, n'était la ferme détermination de mon père, jamais je ne vous aurais demandé le sacrifice que vous p.tes prêt à me faire, du moins tant que la patrie mrait eu besoin du secours de votre bras.
—Oh! merci de ces paroles, Marie-Louise! re- )rit le jeune homme. Elles me rendent le sacrijce plus facile. Vous le dirais-je? je n'aurais )as vu sans douleur que vous l'acceptiez avec
;ette espèce d'égoïsme dont vous parliez tout à 'heure. Mais ne l'oubliez pas, il faudra m'ainer beaucoup pour compenser le sacrifice. — Mon imi, après Dieu et la, bonne Vierge, vous seul
égnerez en maître dans mon cœur!
Mais il se fait tard, et vous allez courir l'ori- :nal demain. Je vais moi aussi, comme vous 9 savez, en compagnie de mon père et de ^'Casor" à la cabane à sucre du vieux Jacques. ^entrez chez vous.
— Pourquoi ne voulez-vous donc pas que je eus accompagne à cette caban© du vieux Jac- "Ues.
— Non, mon ami, vous froisseriez nos voisins qui comptent sur vous.
— Vous avez à traverser la rivière et la glace est bien mauvaise. Je ne vous verrai pas partir sans inquiétude.
— Pourquoi ces craintes chimériques, puisque mon père m'accompagne?
— 11 est bien vieux.
— Mais * 'Castor" ne l'est point.
— Ce n'est qu'un chien.
— Qu'avez-vous donc, ce soir? Vous savez pourtant que le danger, si danger il y avait, ne m'effraie point.
— Je sais que vous êtes une vaillante fille, une vraie canadienne... Cependant, pour me rassurer, dites-mo.^ que vous prendrez garde.
— Tant quci vous voudrez. Et sur ce, bonsoir
Bienveillants lecteurs, aimables lectrices, vous av€;e pris sans aucun doute plus d'une fois le chemin de la Bonne Ste- Anne de Beaupré. Si de nouveau votre dévotion à la grande thaumaturge vous porte à renouveler votre pèlerinage et que vous soyez amateurs de la belle et grandiose nature, suivez le conseil que voici: rendezvous à deux milles plus bas, à la grande riviè- j re Ste-Anne, où vous trouverez bon gite, bonne | table et un guide sûr qui vous conduira aux Sept Chûtes.
La rivière Ste-Anne est la ligne de démarca- ;
tion à son embouchure entre les paroisses de St^ei-Anne de Beaupré et St- Joachim, à Fest, et St- Joachim et St-Féréol au nord, daas les montagnes. Ce sont même les habitants de St- Joachim qui ont fourni les premiers colons de St- P'éréol en établissant leurs fils sur Textrémité de leurs terres, ce qui explique que celles-ci n'aient pas une profondeur d'une lieue et demie, comme dans toutes les autres paroisses de la seigneurie de Beaupré!
A quelques arpents de la rivière S te- Anne, on rencontre une première cascade. Au pied, dans un immense bassin, on y prend de jo'lis saumons.Cette partie de la rivière est propriété privée, et la pêche ne rapporte pas un revenu considérable à son heureux propriétaire, puisque, de son propre aveu, chaque saumon pris hii coûte en moyenne une dizaine de louis, fantaisie, plaisir de millionnaire.
Plus loin, à une demi-heure de marche, trois chûtes, ou plutôt trois nouvelles cascades, encadrées dans un paysage des plus agrestes, charment votre regard. La troisième, en montant, est la plus Qonsidérable, et la plus remarquable surtout. Les eaux de la rivière coulent entre deux murailles à pic, taillées dans le roc vif, assez élevées et si rapprochées, que Ton peut sauter de Tune à Tautre.
La têitb vious tourne et le vertige s'empare de vous en regardant couler quelques instants, avec la rapidité du torrent, ces eaux blanches d'écume.
En temps de sécheresse, les abords de la rivière se découvrent et laissent à sec de beaux bassins naturels remplis de truites. Mais ne vous y, attardez pas cependant, et observez bien rétat du ciel au nord; car pour peu que vous négligiez ce conseil et que le plaisir de la pêche vous absorbe, c^rné tout-à-coup par les eaux de la rivière qu^auront grossies un orage lointain, le flot augmentant vous entraînera dans l'abîme sans qu'il soit humainement possible de vous seciourir.
On raconte encore à la veillée la fin dramatique d'un respectable citoyen de St- Joachi^ qui périt de cette façon sous les yeux de sion fils, il y a quelque cinquante ans. Celui-ci s'était mis à la poursuite d'un gibier dans le bois environnant. En retournant sur la berge de la rivière, il constata que l'eau avait coupé la retraite à son vieux père. En vain tcnta-t-il les efforts les plus désespérés, ...il le vit bientôt disp^^raître dans les flots pour toujours.
Encore plus loin, à une lieue en amont, trois
chutes plus considérables, celles-ci dans l'endroit
de la paroisse de St-Féréol appelé ''La rivière
des Roches", forment le complément des Sept
Chutes de la rivière S te- Anne.
Sans nous perdre dans une description longue
et imagée, qui serait du reste au-dessus de nos forces, nous nous bornerons à inviter le touriste à visiter ces parages; il y trouvera, à côté de la nature mignonne et coquette, un spectacle plein de grandeur et de majesté.
Pour r intelligence des faits qui vont suivre, les quelques explications qui précèdent seront suffisantes.
Le lendemain du jour dont il a été question dans la première partie de ce chapitre, tout monde avait été matinal à la ferme du père Bolduc.
Tandis que Michel de la Muette s'enfonçait dans les boia à la poursuite d'un orignal que les voisins lui avaient signalé la veille, Marie- Louise, conduite par son père et le fidèle ' 'Castor'', chaussait la raquette et se dirigeait vers la cabane à sucre du vieux Jacques, un des garçons de la ferme.
A cette saison de Tannée — la mi-avril — les chemins ordinaires dans cette partie du pays les roulements s'accentuaient et prenaient des encore un peu la même chose de nos jours.
Placée dans la paroisse de St- Joachim, il ne restait d'autre alternative pour se rendre à l'érablière du vieux Jacques que de traverser la rivière sur la glace, quelques pas plus haut que la troisième chute.
Le père Bolduc remarqua bien la couleur jaune de la rivière; mais la gelée du matin l'avait raffermie, et c'est sans aucune appréhension que, dans l'après-midi, il permit à sa fille, suivie de ''Castor" de prendre seule le chemin du logis.
Marie-Louise côtoya la rivière pendant quelques instants. Pensive, rêvant à son bien- aimé,
à la douleur d'une séparation prochaine, elle était étrangère à tout ce qui l'entourait. Elle ne remarquait pas même les allures singulières, inquiètes de sori chien, et certains craquements qui se faisaient entendre à ses côtés.
Un coup de feu retentit dans la montagne.
Des échos s'emparèrent de cette détonation pour la renvoyer aussitôt avec un bruit croissant sur les murailles de granit. En sorte que ce modeste coup de fusil prit en quelques secondes les proportions d'une décharge d'artillerie.
— C'est mon bien-aimé qui revient de la chasse! se dit Marie-Louise. 11 va nous rejoindre. Que je suis heureuse, il va m'acccompagner
La jeune fille n'eût pas le temps de compléter
sa pensée. Le phénomène — phénomène de la
débâcle, le lecteur l'a déjà deviné — .suivait sa
marche régulière.
Ce furent d'abord des crépitements semblables
à une fusillade de guerre, puis le bruit grandit
et s'enfla peu à peu.
Déjà dans la gorge et le long des murailles, les roulements s'accentuaient et preaaient des proportions terrifiantes.
— Mon Dieu! je suis perdue! s'écria la jeune fille.
En ce moment, le bruit s'était centuplé. On eut dit le heurt de cent tonnerres. Dans riritervalles des détonations, qui ressemblaient aux décharges de canons, on percevait des mugissements étranges.
Tout- à-coup, le vacarme brutal s'éleva jus qu'au paroxysme et la jeune fille vit toui^bil-
lonner des morceaux de glaces rompues qui se form.aient en colonnes et se tassaient à mesure, avançant dans le sens de la rivière, menaçantes, terribles !
Marie-Louise comprit alors tout le péril.
Par malheur elle se trouvait en ce moment sur un sentier étroit, près des murailles, dans l'impossibilité de fuir.
13 'ailleurs que pouvait une enfant, une faible jeune fille de 20 ans? Il n'y avait pas dans sa jeune âme assez de décision pour agir énergiquement et prendre résolument un parti.
Elle se jeta à gen<oux en criant: Bonne Stc- Vierge, sauvez-moi! 0 ma mère, qui êtes au ciel, priez pour moi!
Les glaces se heurtèrent bientôt à une roche bizarre qui surplombait la muraille de droite et une partie de cette masse tourbillonnante dans Tabîme. On entendit quelque chose de semblable à un hurlement sinistre, inoui, sans nom ! Puis il y eût un instant de silence solennel, tel qu'il n'aurait pas été plus profond si la terre eut été réduite en poussière: ee qui restait de la débâcle venait de s'arrêter sur les murailles et d'obstruer le canal de la rivière.
En jetant ses regards en amont, Marie-Louise aperçoit de nouveaux morceaux de glaces isolées qui semblent s'attirer les unes vers les autres, se réunissaient et centuplant ainsi l'effroyable fléau. Alors elle se sent saisie par le vestige. L'abîme qui est devant elle l'attire. L'idée lui
vient qu'elle va être frappée horriblement et que sa mort sera précédée de tortures affreuses.
— Pourquoi résisterai- je? pense- t-elle, je suis perdue !
A rinstant même en effet, de nouveaux morceaux de glace arrivent et passent si près, qu'elle est renversée par Tair déplacée. Elle a vu la mort prête à la saisir; m.ais il lui reste une minute de répit. Le gros de la débâcle n'est pas encore là. Elle se relève. Elle ose même regarder en face l'ennemi qui va l'emporter. Tout est confusion devant elle. Mais c'est maintenant à chaque seconde que passent à ses côtés d'énormes banquises qui se brisent sur les murailles, balaient celles déjà amoncelées et tombent avec fracas dans la chute.
Qu'elle soit touchée seulement et elle est morte. Elle entend retentir en même temps à côté d'elle des hurlements affreux comme on dit qu'ils s'en échappe du fond de l'enfer, auxquels 86 ;*oignent les gémissements de son chien. 11 lui semble que toutes les forces désagrégées de de la nature s'abattent sur elle pour l'engloutir.
Cette fois, la terreur l'envahit toute entière et elle s'y abandonne. Ses bras, ses mains, ses lèvres s'agitent en un tremblement convulsif. Encor© un peu, et ses jambes sans force se déroberont sous le poids de son corps.
Elle envoie une dernière pensée à tous ceux
qu'elle aime. Elle donne son cœur à Dieu et
elle recommande son âme à la divine Marie. C'en est fait, la mort est là.
Un oi'i suprûiie s'échappe instinotivbiîixî^nt de ses lèvres; elle se cache le visage de ses deux
mains pour ne pas voir arriver la mort et
elle se sent saisir avec une force surhumaine et emportée !
— Ah ! mon Dieu ! ayez pitié de moi ! s'ecrie-telle.
Alors au milieu du formidable bruit, une voix haletante résonne à ses oreilles.
— Ne résist-ez pas ! Ne résistez pas !
Une lueur d'espoir a brillé dans son âme; elle a reconnu la voix de son bien-aimé.
— Sauvé par lui ou mourir ensemble! murmura-t-elle.
En effet, c'était bien Michel qui avait tiré le coup de feu dont les échos s'étaient répercutési aux oreilles de Marie-Louise.
Le jeune homme et sos compagnons de chasse avaient en vain battu tout le jour les environs à la recheirche de l'orignal signalé.
Rendu sur une éminence qui domine le cours de la rivière, poussé par un secret pressentiment Michel, qui s'était séparé des autres chasseurs, s'arrête et promène ses regards sur les alentours. C'était au moment où de sourds craquements annonçaient l'approche de la débâcle. Il aperçoit Marie-Louise et il comprend qu'elle est perdue s'il n'arrive à temps. Alors on le vit descendre de la montagne dans une
course désordonnée, sans se soucier des sentiers et des obstacles. Il atteint le côté opposé de la rivière. Il lui faut la ti-averser pour secourir la bien-aimée de son cœur. Il jette loin de lui fusil, raquettes, tout ce qui peut le gêner dans ses mouvements, s'engage sur les glaçons mouvants et enlace de son bras droit la jeune fille au moment où elle va tomber dans le précipice. Une branche d'arbre lui permet d'atteindre une infructuosité de la muraille avec son précieux fardeau où ^'Castor", très prudent de sa natu
re, a déjà trouvé placb.
Cependant la débâcle continuait et faisait rage. Mille projectiles, troncs d'arbres, blocs de glace, monceaux de neige se détachant des bords de la rivière tombent, rebondissent, s'écrasent, s© heurtent, se brisent, se renouvellent et sillonnent rageusement la rivière.
Chaque seconde est accompagnée d'un coud sourd d'un déchirement effroyable. Le bruit, qui paraissait arrivé à son paroxysme, grandit, grandit toujours. Le précipice est là sous les yeux des deux enfants. Il suffit d'un fétu poujles y poussier.
En se hissant dans l'espèce de niche qui va leur offrir le sialut^ pour quelques instants, une branche de l'arbre, en s« rompant, a frappé Michel au front et le sang lui coule sur les yeux. Du revers de sa manche il s'essfuie. Il est fi'appé de nouveau par une pierre, et l'émotion, le coup reçu et le désordre des éléments le troublent. Ses forces sont à bout.
Que va-t-il se passer?
Mais c'est une nature énergique que celle du sauveur de Marie-Louise. Jl se raidit contre la douleur; il chasse par la force de sa volonté le sentiment de défaillance qui est près d'envahir son âme et il se prépare à la lutte. 11 regarde avec effarement autour de lui. Ilélas! le danger est grand, Aura-t-il la force de le vaincre ?
— Oh ! sauvez-moi ! murmura en ce moment la jeune fille qui s'est instinctivement suspendu à son bras.
— Je suis ici pour cela ! répondit-il en soul'iant afin de rassurer sa compagne, n'ayez pas ])eur.
— Entendez-vous? Michel, c'est la fin du mor de!
— Voyons, écoutez-moi, soyez courageuse ou nous sommes perdus tous les deux. Obéissezmoi surtout.
— Vous obéir?
— Oui. Tenez, faites comme "^Castor" que -on instinct sert mieux que mon intelligence. Imitez-le et blottissez-vous comme lui près de la muraille, comme si vous vouliez enfoncer ie rocher.
—Et vous?
— Si la glace revient, je saurai bien l'éviter.
La jeune fille obéit.
Michel achevait à peine de prononcer les derniers mots, quand ce fut au-dt?agous d'eux un as-
sourdissement épouvantable. Involontairement, Marie-Louise se dressa sur ses genoux et fit le signe de la croix.
— Pour r amour de D:eu, s'écria le jeune homme, renfoncez- vous, ne bougez pas, il y va de la vie ! . . .
En ce moment paraissait à Teffleurement de la niche et hurlaient, des blocs de glace, des arbres dont les branches se cassaient en se heurtant aux aspérités de la muraille.
A chaque bruit plus saillant, Michel et Marie se figurent que leur dernière minute a sonné.
11 avait pourtant une âme ferme, ce jeune soldat; car, à diverses reprises, il serra chaudement la main de sa compagne pour lui inspirer un peu de courage.
Et les rugissements de la. débâcle les envelop-:| paient toujours. Cela ne cessait pas. On ne sel figure pas, sans Tavoir éprouvé, combien la| temps est long dans un danger. |
Que faire cependant? La mort dans une ca-| tas'trophe pareille exaspère Michel que les balles ont épargné tant de fois sur le champ de bataille. 11 est jeune, fort et brave; il a prè.s de lui| la femme qu'il aime et qu'il doit épouser ; le| bonheur lui sourit, toutes raisons suffisante»! pour ne pas renoncer à respérance. |
Dans son âme d'artiste cependant, il ne peut| s'empêcher d'admirer la grandeur du spectacle| qu'il a sous les yeux, et un moment :1 s'écrie:
— Dieu que c'est beau et triste à la fois!...
Une dernière masse de glaçons vient de se précipiter dans T abîme et il ne reste plus bientôt au-dessous des deux jeunes gens que les eaux bouillonnantes de la cataracte.
Sauves de la débâcle, la position de Michel et de Marie n'en était pas moins encore précaire et péril k'u&e. En effet on j?e rappelle que la muraille était taillée à pic et que Teau de la rivière gonflée leur coupait la retraite de tous les côtés. Restait un seul moyen de salut: atteindre le sommet du rocher. Mais comment grimper sur ce roc sans un secours prompt et efficace? Ce secours viendrait^il? S'il ne venait pas, c'était des souffrances sans nom, le froid, la faim, le désespoir, une mort plus affreuse que celle dont ils étaient menaces tout à Theure.
Michel avait bien pendu à sa ceinturé une corne, espèce de conque dont se servent les chasseurs pour s'appeler dans les bois; mais à quoi lui S'Prvira-t-elle? A supposer qu'il y ait un être humain dans les environs, en tendra- t-il ses appels au milieu du bruit de la chute?
Touto précaire nu'elle soit, Michel n'a pas le droit do néerh'^er cctto r^-vpiAre planche de salut. Pendant une heui-e, il renouvelle en vain ses appels. Ce qui ajoute à son désespoir, c'est on 'a l'endroit ot\ ils se sont rélup-iés, il est impossible de les apercevoir «^o la rive, p-t c<ne les Personnes qui se mettront fnt on tard à leur rcKîherche. à moins d'y être conduites par un miracle, passeront auprcs dV^^^' l's trouver.
Le miracle se fera-t-il?
Itfarie-Louise cependant grelottait dans ses habits trempés. Bientôt la fièvre la gagne et elle a des hallucinations. Elle se croit à Téglise du village et elle entend le sion joyeux des clodhes. Le prêtre bénit son union avec Michel, et elle est heureuse.
— Mon bien-aimé, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. La siainte Vierge est bonne et elle a exaucé nos vœux puisqu'elle nous a donnés l'un à Tautre. Ohî nous Taimerons bien, n'estce pas?,.. Que nous serons heureux! Dis,
veux-tu? Nous lui élèverons dans le bocage, près du pont, un magnifique oratoire. A la saison nouvelle, quand la terre reprendra son manteau de verdure, à l'heure où la nature semble se réveiller, que le rossignol égrène ses notes les plus douces, tous les deux, la main dans la main, la joie au cœur, la chaneon aux lèvres, nous irons la remercier!...
Puis elle parut s'affaisser, un tremblemenl^ convulsif parcourut tous ses membres charmants et elle s'évanouît.
Tl noT^s serait 'mpossible de peindre le désespoir du jeune h'omme en face de son împuissiance. Tl se demanda s'il ne valait pas mreu^' prendre dans ses bras cette enfant qu'il aimait et se précTPitf^r avec elle dans l'abîme afin de mettre un tierme à ses souffrances. Mais Michel était chrétien et cette pensée mauvaise ne fit que passer dans son esprit..
— ^Non, s'e dit-il. ce serait un crime qui me séparerait pour l'éternité de mon Dieu et de cette ange de ver€us.
11 se mit à prier et un peu de calme entra dans son âme. La pensée lui vint de s'adresser à la Bonne Ste-Anne qui, alors comme aujourd'hui, était en grande vénération au Canada. 11 fit un vœu et il attendit, la tête plongée dans ses mains et abîmé danf$ ses douloureuses réflexions.
Tout-à-coup il entendit un coup de feu. L'écho de Texplosion arriva bien faible à son oreille; mais sans doute que le bruit de la cataracte en affaiblissait Teffet et que cette détonation pouvait bien partir de bien près. Il saisit sa corne et lança plusieurs appels désespérés.
Une seconde explosion retentit et il crut dist:"nguer le cri de plusieurs voix humaines. Il réunit toutes les forcés de ses poumons et renouvela ses appels.
Quelvues instants après, son nom prononcé au-dessus de lui d'une voix de stentor lui fit relever la tête, et il aporciit la bonne figure du vieux Jacques.
—Sauvés! Merci, Bonne Ste-Anne! s'écria-t-il.
Des cordes étaient indispensables pour les hisser et les sortir de leur dangereuse position. Le vieux Jacques heureusement, en homme de précaution,, avait eu le bon esprit de s'en prémunir.
Voici ce qui était arrivé. En entendant le bruit de la débâcle, le père Bolduc et le dévoué vieux Jacques, inquiets à bon droit, s'étaient empressés d'accourir au secours de Marie-Louise. La distance à parcourir, Texploration de
deux rives de la rivière expliquent qu'ils ne soient arrivés plus t^)t sur le lieu du danger.
Une heure après, la jeune fille était transportée à la ferme toujours évanouie. Grâce à sa jeunesse et à sa bonne constitution, grâce aussi aux bons soins du chirurgien Arnoux, que Ton fit descendre de Québec, Marie-Louise, après avoir secoué une forte fièvre était sur pied un mois après, et pouvait vaquer de nouveau à ses devoirs de maîtresse de maison.
Les troupes dispersées dans les campagneis avaent été rappellées à Québec vers la fin d'avril. Michel demanda et obtfnt la permission de prolonger son séjour à la ferme jusqu'à la convalescence de sa douce fiancée.
La veille de son départ, la gentille malade était étendu sur une chaise longue entre son père et son fiancé. Les senteurs printanières, ces^ odeurs de verveine et de lilas en fleur qu'apporte le mois de mai, entraient par la fenêtre ouverte et venaient caresser le visage pâle et amaigri/, mais toujours charmant, de la jeune fille.
Une espèce de langueur maladive, mais qu'augmentaient le spectacle de cette belle nature à son réveil et les exhalaisons de la brise du soir, rendait la jeune convalescente mélancolique et rêveuse.
Son père et Michel se taisaient.
— Mon ami, fit tout-à-coup Marie-Louise, c'est demain que vous nous quittez définitivement?
—Qui, ma douce fiancée.
— Ce départ est irrévocable? 11 le faut?
— Mon congé est expiré. Je ne pourrais d'ailleurs le prolonger sans lâcheté, puisc^ue Fennemi s-approche.
— Je vous aime trop, mon ami, pour vous engager à forfaire à Thonneur. Partez, puisqu'il le faut, mais je suis bien malheureuse...
— Je pars, Marie-Louise, mais avec la grâce de Dieu, je reviendrai.
— Hélas! je ne voudrais pas vous enlever votre courage, Michel; mais il me semble que je ne vous reverrai plus que là-haut.
Et la jeune fille indiqua le elel de s» main diaphane.
— Chassez ces pensées amères et importune mon adorée, reprit le jeune homme. Je sais bien que la lutte sera terrible, que 'rennemi estplus fort que jamais; mais pourquoi désespérer avant le temps? A Carillon, la lutte aussi était désespérée, et pourtant j'en suis revenu...
— Oh! mon ami, que vous dirais- je? Ce n'est pas pour vous que je crains. Quelque chose m< dit que vos jours ne sont pas en danger.
— Douteriez-vous de ma fidélité?
—Je ne vous fais pas cette injure. Et pourtant, à la pensée que vous allez vous éloigner, je sens un déchirement dans tout mon être parce que j'ai la conviction que je ne vous reverrai plus.
— Que craignez-vous donc? Vous voilà sauvée, puisque le bon chirurgien Arnoux, l'ami de votre père, répond de vous.
— Ma chère enfant, fit le père Bolduc, tu es encore bien faible, et tu le sais,, les convalescents sont un peu chimériques. Chasse ces sombres pensées qui ne sont que la conséquence de cet état de faiblesse.
— Oui, Marie, chère Marie, écoutez la raison qui parle par la bouche de votre père et ramenez sur vos lèvres ce bourire qui fait notre bonheur à tous les deux.
— Je le veux bien, mes chéris,, reprit la jeune fille en souriant avec effort. Aussi bien, je ne veux pas que vous emportiez un triste souvei;ii de votre fiancée.
— Oui, mes enfants, dit le père Bolduc, le^~ adieux les plus courts sont toujours les moin douloureux. Michel part au lever du jour et i tient à ne pas troubler ton repos, ma fille... Moi fils, a jouta- 1- il. en s'adressant au jeune homme, embrassez pour la première fois votre fiancée, je vous le permets...
Michel, ému et ravi en même temps, posa ses lèvres sur le front pur de la ;eune fille.
—Adieu! ou plutôt au revoir, ma douce fiai cée! dit-il.
—Adieu! répondit Marie-Louise, et revtfhcz bien vite, s'il plaît à Bimi. Mais quoiqu'il anve, Michel, à vous pour toujours!
Le lendemain, au lever de Taurore, le jeiu.c officier, conduit par le père Bolduc, prenait le chemin de la ville.
La campagne de 1759 s'annonçait décisive et fatale pour la Nouvelle-France.
M. de Montcalm ne se faisait pas illusion sous œ rapport; car, dès le mois de novembre précédent il adressait au ministre en France la lettre suivante:
"La situation de la colonie, écrivait-il, est des jIus critiques; la paix est nécessaire. Les Anglais ont eM, indépendamment de leur armée de -iouisbourg, trente mille hommes pour agir au
Canada Nous n'avons que huit bataillons,
louze cents soldats de la colonie; le surplus lans les forts de la Belle- Rivière. Les Canaliens pourront fournir trois mille hommes •our itbute la campagne; cependant nous» n'en
— as —
avons eu cett>e année que douze cents en campagne Les Canadiens, bons pour des courses,
ne savent pas rester c:nq mois en campagne; les sauvages encore plus. J'écris la vérité comme citoyen, résolu de m'ensevelir sous les ruines de la colonie.
Nous avonsi raconté ailleurs cette campagne de 1759, lutte homérique, combat d'une poignée de Titans contre un ennemi, non sans valeur et dix fois plus nombreux, drame en 2 actes dont le premier se termina par une défaite au mois de septembre 1759 et le second par une éclatante victoire au mois d'avril 1760. Qu'il nous suffise aujourd'hui de rappeler en quelques mots les faits saillants auxquels se trouve mêlé l'humble récit consigné dans ces pages.
Michel de la Muette ne fit que passer à Québec et se rendit à Carillon pour rejoindre son régiment et celui de la Reine charges, sous les ordres de Bourlamaque, d'arrêter la marche de^ l'armée ennemie, commandée par le général Amhers(t.
Cependant l'avant-garde d« la flotte anglais mouillait à l'île aux Coudres le vingt mai e n'était ralliée à cet endroit par le gros de la flotte, composée de trois cents voiles, portant! douze mille hommes de débarquement, aux or dres de Wolfe, Monckton et Towûsend, que 1^ 23 juin.
A Québec, le gouverneur de Vaudreuil se pré parait à bien recevoir l'ennemi. Par un ord
général donné le dix juin, M. de Ramezai fut chargé de commander la garnison, composée de six cents miliciens. L'artillerie était placée sous les, ordres de M. le Mercier et les vivres déposées aux endroits les plus commodes.
M. Vauquelin eut le commandement des quelques vaisseaux en état de combattre et il fut entendu qu'à mesure que ceux-ci deviendraient inutiles, les équipages grossiraient la garnison 'et aideraient au service des batteries.
M. de Montcalm, qui était à Montréal, revint à Québec, le vingt-deux mai et M. de Vaudreuil le vingt-cinq. Le vingt-neuf, M. de Lévis amena les régiments de la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc, Guyenne et Béam,
Nous ajouterons pour mémoire que T armée du général Amherst était victorieuse sur tbute la ligne.
On appela aussitôt toutes les milices au camp retranché de Beauport.
Le père Bolduc ne fut pas le dernier à répondre à rappel, suivi de tous les hommes valides de la Côte de Beaupré.
Le vingt-cinq juin, la flotte anglaise arriva au bas de Tîle d'Orléans et le vingt-sept, elle débarqua une partie de ses troupes vers lo Kaut de Ja paroisse St-Laurent. Le 31 juin, la moitié des troupes ennemies traversa à la poinbe Lévis, vis-à-vis Québec.
r.e douze juillet, dans la nuit, cinq mortiers 3t dix grosses pièces de canon ouvrirentK^fTff''^