AUGUSTE VILLENEUVE
Malbaie, ce 2 octobre 186...
A Monsieur Auguste Villeneuve, Baie St-Paul.
J'ai tort sans doute de vous répondre: soyez content, monsieur, au risque de commettre une faute, je vous Scris.
Vous ditez que vous m'aimez. Le ton original et pénétré de votre lettre m'en aurait convaincu, si j'eusse eu quelque chose de commun avec ces pauvres femmes que vous flagellez sans pitié. 1-^
Etes- vous bien sûr de n'être infidèle à personne, monsieur, quand vous me parlez d'amour?
Je sais tout; et les projets de mariage de votre mère, et les raisons qui vous engagent à ne
pas contrarier les intentions de madame Villeneuvie. Je n'ignore pasi même, maintenant, que vous étiez en route pour vous rendre auprès de votre fiancée quand le ciel a permis que je| sois sauvée par vous.
Vous voyez bien, monsieur, qu'il m'est imposisible d'accepter l'offre de votre amour. Car, né sous de tels auspices, cet amour ne sauraiti être heureux et béni, et plus tard nous attîreraîlâ de part et d'autre des récriminations, parce que nous n'aurions ni l'un ni raut1:^e fait notre devoir,
D'ailleurs qui vous dit que Je ne suis pas en tout siemblable à ces pauvres femmes que vous (, maltraitez tant dans votre lettre? Qui voue assure, qu'après m'avoir mieux connue vous ne reviendrez pas de vot^e encKantement à mon éeard? Oh! alors vous tomberez d'autant plus haut, vous souffrirez d'autant plus de vos illusions envolées, que votre atlante aura été plus grande.
Accusez-moi d'être prêcheur, sî vous le vioulez; Je me fais un devoir de vous désillusionner complètement parce que Je veux rester votre amie, une amie inconnue, mais dévouée.
Croyez-moi, monsieur, oubliez bien vite oe rêve un instant' entrevu, ce chimérique amour • aberration momentanée de la tête et non du cœur— amour qui n'aurait Jamais existé, si vous ne m'aviez pas rencontrée dans des circonstances aussi romanesques.
Allez bien vite vous jeter aux pieds de la femme que Ton vous destine, et demandez-lui pardon d" avoir tant hésité à vous montrer reconnaissant de ses bonnes dispositions à votre égard.
Et plus tasd, quand vous aure zdit adieu à votre première jeunesse, quand la maturité de l'âge vous aura mis à Tabri des folles passions, vous saurez reconnaître la sagesse de mes conseils.
Ne m'écrivez plus. Quand cette lettre vous parviendra, je serai partie de la Malbaie pour i^etourner dans ma famille.
Adieu, mon sauveur, soyez heureux.