‹ Deux récitsChapitre 6 sur 9 · CLARA LAJEUNESSE · texte numérisé non relu

CLARA LAJEUNESSE

"Bureau restant".

"Pointe-à-Pic, Malbaie."

Dans ta dernière lettre, tu me mets en j^arde, mon cher Gustave, contre la jeune fille de mes pensées.

"Qui sait! me dis- tu, si tu ne t'adresses pas à une esipèce de contadine, si tu ne seras pas victime d'une de ces aventurières comme on en rencontre si souvent, et qui te fera commettre de nouvelles folies."

Merci du compliment, mon cher, et pour te punir, je te promets, quoiqu'il arrive, de te faire mentir et de me venger complètement en n'en faisant plus des folies.

Sur le compte de mon inconnue, tu tie trompes étrangement. Est-il possible, dans notre pays qu'une femme qui écrit le français avec tant de

pureté, qui emploie un langage aussi correct ne soit pas du meilleur monde. Je me trompe peut-être. Quoiqu^il en soit, je Taime, et les amoureux aimeraient-ils, s"i'.^ v i o; n:>i<.'rit? Je tente Taventure et je lui écris ce soir.

Tout à Wi,

AUGUSTE

Baie St-Paul, œ 15 septembre 186...

A Madeoïioi&elle Clara Lajeunesse, Bureau restant,

Pointe-à-Pic, Malbaie.

Mademoiselle,

Avez-vous lu ''Les Mille ot Une Nuits''? Notre histoire commence com,me un de ces contes arabes.

Vous vous rappelez sans doute cette belle princesse que deux génies malicieux firent voir «in sioir à un fils de roi, pour le rendre fou, et qui disparurent ensuite pendant son sommeil.

Le prince, au désespoir d'aimer une inconnue^ jura qu'ihia retrouverait à tout prix, et il y réussit. Car la princesse — c'est ici que leurs aventures s'écartent des nôtres — la princesse, disais- je, bonne et compatissante, l'y aida un peu.

Je sais bien que les choses dane ce triste bas monde ne se passent pas comme dans les contes bleus. Mais enfin, ni plus ni moins 4ue si j'étais fils de roi ou filleul de fée, me voilà sous un ciiarme que votre présence seule saurait rompre^

Faut-il me mettre à votre recherche? Impossible, vous ne voulez point et vous me menacez de peines si sévères, que je ne consentirais point pour tous les biens du monde à faire la moindre

■• démarche pour transgresse^ vos ordres.

P> Dans la cabine de mon yacht, l'autre jour, vous entamiez fort éloquemment le procès des

k hommes, de leur égoïsme, de leur nullité.

Avez-vous songé jamais à les plaindre, mademoiselle, ces hom,mes et à vous demander ce qu'ils feraient de leur cœur si, par hasard, ils en avaient un?

Quoique jeune enco.re, j'ai déjà coudoyé bien des femmes jusqu'à ce jour. Je les ai toujours connues tantôt bonnes filles, tantôt pédantes, toujours à l'affût de nouvelles conquêtes, dédaigneuses de l'encens qu'elles ont une fois respiré, ne se souciant que d'éblouir, se moquant d'ailleurs qu'on* les aime, mourant au fond de

peur de grandes émotions, des grands périls que comporte ce grand mot d^amour.

Ou bien encore, type plus détestable que les premières: je vois de ces femmes, espèce de faux diocteurs en Sorbonne en jupons, plus pédantes, raisonneuses sur tous les sujets, voire même en politique, lisants les journaux sérieux, si tant est qu'il en exis^te ici, s'essayant à disséquer les actes bons ou mauvais de nos hommes d'état, se torturant l'esprit pour devenir des êtres insupportables, fléau de la société, supplice de leur intérieur et des hommes d'esprit, qui ne cherchent qu'à les fuir sans y parvenir souvent.

Oh ! j'en suis sûr, le ciel n'a pas permis que vous fussiez de celles-là; mais peut-être ctesvous des premières.

Je suis un peu, mademoiselle, comme ce grand sage Don Quichotte qui, sans savoir s'il existait de par le monde une dulcinée de Toboso ou si ce n'était qu'une chimère, se mettait à la poursuite d'une dulcinée de Toboso ou de sa chimère.

Pourtbant je me reprends à croire aux femmes crées par mon imagination et qui n'étaient ni coqjuettes, ni égoïstes, ni perfides, mais la bonté, le naturel, la sinczrité et l'indulgence, comme vous devez être.

Secourez-moi, aidez-moi à ne pas devenir comme la foule de ceux qui ne pensent qu'à eux-mêmes.

N'allez pas croire que j'écrive sous rexcitation du moment, piqué peut-être par un amour qui a tout r attrait du fruit défendu; dans un an, dans dix ans, je vous tiendrais le même langage.

E-ien ne m'empêchera de penser à vous, de vous aimer toujours, ni votre silence, ni votre secret que je respecterai cependant jusqu'à ce qu'il vous plaise d'y mettre un terme.

Seulement, songez ^aix conséquences. Peutêtre un jour arrivera-t-il où ma passion, rendue à son paroxysme, me fera commettre des folies.

Q,uelles folies? Je n'osie y penser.

Me laisserez-vous ainsi fatalement exposé aux dangers les plus grands?

Si vous m'opposez mes professions de scepticisme de l'autre jour, je répondrai tout simplement qu'avant de vous aimer, je niais... tout, précisément parce que je ne connaissais rien.

J'ai plus vécu depuis quinze jours que dans toute ma vie, et s'il faut tout vous dire, mademoiselle, nous recommençons notre causerie de l'autre nuit. Je vois le riel radieux et la terre souriante; je sens autour de nous un souffle de jeunesse qui n'a rien que de pur, de noble et de dign« de vous. J'ose le mettre à vos pieds, ne vous demandant que de me plaindre et de ne pas m' enlever une dernière espérance.

J'obéis, mademoiselle, et vous me voyez docile à vos injonctions. Je reste ici jusqu'à ce que vous vouliez bien me rappeler de l'exiL

Est-il besoin de vous dire combien je sais sensible à ridée qui préside à votre cadeau. Soyez bénie, vous qui apportez un rayon de soleil parmi les nuages qui s'amoncelaient sur ma tête!...

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