CHAPITRE IV
Depuis M. le duc Albert de Broglie jusqu'à M. Henri Rochefort, tous les candidats ont, à un jour donné, réclamé dans leur profession de foi la liberté communale. Mais tous n'entendent pas cette revendication delà même manière. A ceux-ci le régime actuel suffit. Ceux-là demandent le droit commun pour les deux plus grandes Communes de France : Paris et Lyon, chez lesquelles l'Empire et, après lui, la République ont remplacé le Maire par le Préfet, et par un fonctionnaire préposé à la police municipale : Préfet de police à Paris, Secrétaire-Général pour la police à Lyon. Les uns réclament l'élection des maires par les conseils municipaux, aussi bien dans les grandes Communes que dans les petites, avec certaines restrictions apportées au droit césarien de suspension, de révocation et de dissolution que possède aujourd'hui le gotiveriiemént. Les autres souhaitent pour les conseils municipaux
des attributions plus étendues , pour les Communes, — maintenues cependant sous la tutelle gouvernementale, — une liberté plus grande. Enfin, il y a les partisans de l'affranchissement des Communes, de leur émancipation totale, de leur autonomie. Ceux-là veulent avec nous la Commune indépendante et libre dans la sphère des intérêts communaux, la Commune pouvant acquérir, aliéner, emprunter , s'imposer , arrêtant et votant ellemême son budget sans autorisation , entretenant ses pauvres et ses chemins, payant et dirigeant ses écoles, sa police et sa milice sans l'intervention du gouvernement. <
Mais, qu'on ne s'y trompe pas, la liberté de la Commune peut être l'oppression du citoyen. La Commune peut être délivrée de toute sujétion gouvernementale : elle peut être libre, par rapport aux autres Qommunes et à la Nation, sans que les citoyens qui la composent soient libres par rapport au gouvernement de la Commune, et sans qu'on puisse dire de la Commune affranchie qu'elle est libre, comme on le dit d'un pays, lorsque ses habitants jouissent de la liberté civile et de la libertépolitique.Victorieuse et indépendante, la Commune insurrectionnelle de i 871 eût-elle donné aux Parisiens la Liberté? C'est douteux. Ce qui, en
revanche, est parfaitement certain, c'est que pendant son. règne éphémère elle a, sans nécessité comme sans profit, supprimé presque autant de journaux que l'Assemblée de Versailles. La France a brisé le trône des rois sans conquérir la Liberté. Le despotisme de l'empereur Napoléon I" valait bien celui du roi Louis XVL Les communalistes pourraient de même briser l'unité nationale sans être plus libres, sans même être aussi libres qu'ils le sont aujourd'hui. Si l'on émancipe la Commune tout en conservant l'organisation actuelle, le maire devient, parle fait de l'émancipation communale, une espèce de monarque au petit pied ayant des attributions législatives, executives et judiciaires, faisant la loi, l'exécutant et l'interprétant. Si , au contraire, le Conseil municipal recueille les pouvoirs aujourd'hui exercés parle gouvernement et par le maire, comme le Parlement a recueilli les pouvoirs arrachés des mains du roi et de l'empereur, la circonscription communale tombe sous la domination d'une petite Assemblée unique, souveraine,^mnipotente, ayant, comme la Commune de Paris, en 1793, sesprêtresiBt ses déesses, ou comme la Commune de 1871 sa police, ses juges, son armée, ses ministres, son Joiimalofficiel, et qui sait? — peut-être son délégué aux relations extérieures. Les chefs de l'insurrection parisienne de
1871, faite au nom de la Liberté communale, ne demandaient en somme, il faut bien s'en rendre compte, que l'application en petit à la- cité parisienne de la « vieille idée monarchique » , constamment appliquée en grand à la Nation française. Ils voulaient que le Peuple de Paris, au lieu de •remettre ses pouvoirs à une Assemblée nationale, en fît la délégation absolue, sans réserve et sans condition, à une Assemblée exclusivement parisienne. Une proclamation au Peuple, affichée sur tous les murs de Paris et insérée au Journal officiel de la Commune, le 24 mars 1871, portait textuellement : « Le droit de la cité est aussi impres-criptible que celui de la Nation, la cité doit avoir comme la Nation son Assemblée. » Remarquez ces mots : « comme la Nation ». En fait, quel' est le premier acte de l'Assemblée communale nommée le 26 mars parles Parisiens sur l'invitation pressante des maires et adjoints de la ville de Paris, ainsi que des représentants du département delà Seine à l'Assemblée nationale, MM. Lockroy, Floquet, Tolain, Clémenceau,9chœlcheret6reppo,qui s'étaient joints au Comité Central de la garde nationale?— C'est d'imiter l'Assemblée de Versailles, d'accaparer tous les services publics, tous les pouvoirs, c'est de se déclarer constituante. « Le pouvoir constituant^ dit le
Journal officiel du 26 mars, la Commune élue devra t exercer pour la cité, » Dans les autres villes où le Peuple s'agite au nom de l'émancipation des Cornmunes, la même idée domine. Partout on retrouve r « idée monarchique », la préoccupation constante d'une Assemblée unique exerçant à Tk fois tous les pouvoirs. « La population lyonnaise vient de reprendre la direction de ses iiitéréts municipaux trop longtemps absorbés par le pouvoir central, disent les promoteurs de la Commune de Lyon dans leur proclamation ; — avec la Commune, Citoyens, nous aurons un pouvoir unique qui concen^ itéra dans ses mains ta force armée et la police mu^ nicipale (1). » Qu'il s'agisse de constituer la Nation ou la Commune, — car de la Région ils ne parlent pas, — les républicains français, opportunistes ou communalistes, dupes de la même tradition, professent la même théorie. Ils veulent l'abdication du Peuple et la concentration des pouvoirs. Ils enferment la République dans ce cercle de Popilius, où ils s'agi-
(1) Cette proclamation qui commence par ces mots : a Citoyens, la Commune vient d'être proclamée du haut du balcon de l'Hôtel de Ville aux applaudissements frénétiques de la population entière... » est signée : Pour le Comité delà Garde Nationale, Làcondamine, Malard, Perricard, A. Delmas, Franquet; pour le Comité démocratique de l'Alliance républicaine, Brun, Roland, Goutorbe et Chapitet. — Après avoir été affichée sur les murs de Lyon, elle a été insérée dans le Jownal officiel de la Commune de Paris, du 26 mars 1871.
tentsans profit pour la Liberté. Lemouvementcommunaliste de 1871, en mettant les choses au mieux, ne pouvait aboutir qu'à transporter du centre aux extrémités, de la Nation dans la Cité, le principe monarchique, despotique et barbare de la confusion des pouvoirs. Sa victoire pouvait avoir pour résultat d'éparpiller le despotisme, de le rapprocher de l'individu, et, par conséquent, de le rendre plus difficile à supporter. Elle ne pouvait être le signal d'aucun progrès.
Lorsqu'un patron, chef d'une administration d« banque ou de commerce, ne pouvant pas tout entreprendre par lui-même, veut cependant que la besogne se fasse et que personne autre que lui ne soit maître dans sa maison, il ne dit pas à un ou plusieurs employés :« Voilà ma caisse,voilà mes livres, voilà mon argent, mes marchandises et la liste de mes clients. Prenez tout. Je m'en rapporte à votre intelligence et à votre zèle. Arrangez-vous, faites pour le mieux ! » Il ne concentre pas entre lés mains d'un seul individu ou d'un comité tous les pouvoirs. Il les divise. Il donne à chacun une fonction spéciale : à l'un la signature, à l'autre la caisse, à un troisième la comptabilité, à celui-ci la correspondance, à cet autre le contentieux, et ainsi de suite. Mieux cette division est établie, mieux la besogne se
fait; mieux radministration fonctionne, plus Tautorite du maître est respectée. C'est Va 6 c du métier. Un négociant gouvernerait ses affaires comme le Peuple français gouverne les siennes, en huit jours il ferait banqueroute. Les Américains appliquent tout bonnement à l'administration de la Commune les seuls principes pratiqués de tout temps avec succès dans les administrations privées du monde entier. Ils ne disent pas à un citoyen, si éminent qu'il puisse être : « Gérez mes revenus et mes biens ; tenez ma comptabilité ; représentez-moi devant les tribunaux ; faites la police ; au besoin rendez la justice ; dirigez mes travaux; entretenez mes chemins ; construisez mes routes, mes ponts et mes écoles ; vous êtes le maître, vous êtes maire ! » Ils ne disent pas, non plus, aux membres d'un conseil communal : « Vous avez la gestion absolue et exclusive de tous les intérêts communaux; constituez, légiférez, jugez; déclarez la guerre; faites la police ; disposez des propriétés publiques et privées ; prenez à l'un, donnez à l'autre ; si même la propriété vous gêne, ne vous en tourmentez pas, supprimez-la. Vous êtes la Commune, vous êtes souverains par la grâce de nos suffrages, plus souverains qu'autrefois les rois de France par la grâce de Dieu ! » — Aux Ltats-Unis, ainsi qu'en Suisse et en Angleterre, dans les Com-
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munes de petite et même de moyenne grandeur, il n'y a ni maire, ni conseil municipal. L'institution du jury et la pratique du gouvernement direct dans ; les agglomérations où le nombre relativement res- .': treint des citoyens la rend possible, est la marque infaillible à laquelle on reconnaît « un pays libre ». Le Peuple assemblé, c'est-à-dire l'ensemble des citoyens jouissant de leurs droits civils et politiques, constitue le corps délibérant. Pour exécuter ses-décisions et administrer ses biens, le Peuple divise soigneusement les fonctions communales, de manière qu'il ne puisse exister entre elles aucune confusion. Il désigne un percepteur pour percevoir les impôts que tout le monde a votés, — un trésorier pour centraliser les fonds, — un juge et un certain nombre de jurés pour prendre les décisions judiciaires, — un shériffi^onv les exécuter, — un magistrat pour faire les enquêtes, — un greffier pour tenir le registre des délibérations et des actes de la Commune ; — un commissaire pour faire la police ; — un agent-voyer pour veiller à l'entretien des routes (1). Un comité spécial s'occupera des travaux ; un autre comité veillera sur la santé publique.
(1) Les noms anglais des principaux fanctionnaires de la Commune sont : comptroller, Chamberlain, sheriff, coroner, register, police commissionners ou captains, constoble, street commissionner, etc.
Mais le comité le plus important, celui pour lequel on choisit les citoyens. les plus honorables et les plus honorés de la Commune, c'est le Comité des Écoles (1). Il aura pour mission exclusive de surveiller les établissements scolaires, qui seront administrés par des fidéicommissaires (2) et dirigés par des inspecteurs (3) également nommés par le Peuple. De plus, il n'y aura pas dans la Commune de fonctions gratuites. Certains fonctionnaires recevront un traitement annuel, d'autres seront rétribués à peu près comme les administrateurs de nos sociétés anonjnnes qui touchent des jetons de présence, ou comme nos officiers ministériels dont les vacations sont réglées d'après un tarif proportionnel : ils recevront un salaire spécial à la tâche qu'ils auront accomplie. Enfin, aucun fonctionnaire de la Commune américaine ne pourra jamais en aucun cas accepter aucune autre fonction, soit de 1' «État », soit des États-Unis.
Lorsque les habitants d'une Commune, trop nombreux pour prendre directement et personnellement des délibérations, sont assez nombreux cependant
(1) Les principaux comités sont': the hoard of public Works, the board of public health, the boavd of public schools.
(2) Trustées,
(3) Supervisors.
et possèdent des ressources suffisantes pourpourvoir par eux-mêmes aux divers services publies, sans avoir recours au Comté (1), il s'adressent à la législature de r « État », et lui demandent, pour passer du rang de Commune à celui de City, une « charte d'incorporation » qui fixe les règles d'après lesquelles devra être établi le gouvernement communal, le nombre et les attributions des fonctionnaires que le Peuple de la Commune devra élire. Quand U s'agit d'organiser le gouvernement des grandes villes, les Américains prennent, pour assurer au Peuplé la possession intégrale et permanente de sa souveraineté, les mêmes précautions que lorsqu'il s'agît d'organiser le gouvernement de la Région ou de la Nation. A Boston , par exemple, à Philadelphie et à New-York, on retrouve l'application du principe de la double juridictionlégislative. Le conseilmunicipal de Philadelphie est divisé en deux branches, dont l'une s'appelle le Select-Coimcil^ et l'autre le
(1) Dans les États de l'Est, où la population est très-dense, le Comté n'est pour ainsi dire qu'une circonscription judiciaire. Dans les États du Sud et de l'Ouest où les habitations sont plus disséminées, le Comté a l'administration des écoles dont les directeurs ou inspecteurs sont, comme les fonctionnaires du Comté, nommés par le suffrage universel.
Dans les grandes Communes, qui ont obtenu des chartes.d'incor^ poration, le Comté èe confond avec la Commune pour former la Cité- Comté {city-coimty) .
LA LIBERTE COUiltNALE. ;m
Commoa-Counci/. Le Corps législatif de la rîtê de New- York est formé du « toard of aldenufit » , composé de dix-sept membres, et du « Board of assistera alt^rmen » composé de vingt et un membres — élus l'un et l'autre par le suffrage universel.
Souvent divisée, la puissance législative communale aussi bien q^ue la puissance législative nationale et régionale est toujours strictement limitée. Il est naturellement interdit au Conseil munici-. pal d'intervenir dans les questions relatives à l'entretien des différents cultes. L'enseignement public échappe également à sa compétence. Dans la Républiquedémocratique,lePeuple, qui juge loPouple, enseigne aussi le Peuple, Lés grandes Communes sont divisées en districts scolaires. Chaque district élit des commissaires dont la réunion forme le Comité des Écoles publiques [board of public schùoh) ouïe Comité de l'Education {board of edttcation) qui exerce exclusivement le pouvoir législatif pour tout ce qui concerne l'enseignement public dans la Cité.
En France, avec l'éducation du Peuple par le gouvernement, avec notre budget de l'instruction publique, nos ministres, notre Université, notre Conseil supérieur, nos lycées officiels, nos écoles communales, nos recteurs, nos proviseurs, nos professeurs, nos instituteurs, nommés et dirigés jtnr In
gouvernement, nous n'avons pu, jusqu'à ce jour, rendre l'instruction publique ni universelle, ni gratuite, ni laïque, ni obligatoire. D'après le récent rapport de M. Paul Bert, le nombre de nos écoles publiques, laïques ou congréganistes, et, de nos écoles libres tenant lieu d'écoles publiques, gratuites ou non, est aujourd'hui de 71,847. Le personnel enseignant laïque ou congréganiste se compose de -110,709 instituteurs des deux sexes, et le nombre des enfants inscrits dans une école quelconque est de 4,716,938. Aux Etats-Unis, avec l'éducation du Peuple par le Peuple, pour une population à peu près égale, 380.000 maîtres laïques des deux sexes enseignaient, en 1869, plus de 7 millions d'élèves dans 200.000 écoles absolument gratuites et laïques, surr veillées, administrées et dirigées, non par un Grandmaître de l'Université aussi insuffisant que suffisant, mais par plus de 800,000 citoyens librement et spécialement élus par le Peuple.
Pas plus que le corps législatif de la Nation libre, le corps législatif de la Commune libre n'exécute ses propres décisions. L'exercice du pouvoir exécutif est confié à un maire directement élu par le Peuple, et à un certain nombre de fonctionnaires également nommés par le suffrage universel. Ces fonction» naires sont à peu près les mêmes dans les grandes
et dan» les petites Communes. L'organisation de la police dana les villes populeuses mérite cependant unemention8péciale.Enl869,àNew-York, la police était placée sous les ordres d'un « board of police commissionners (\)» dont les membres étaientnommés par le maire avec Tassentiment du « board of aldeimen », c'est-à-dire de la Chambre haute municipale. Mais dans la plupart des autres grandes, villes, à Cbicago(2), par exemple, les chefs de la police, comme tous les autres fonctionnaires chargés de veiller à la défense de la souveraineté et de la sécurité du Peuple, étaient nommés par le Pfeuple. Une des conditions les plus essentielles du fonctionnement normal et régulier du système démocratique, c'est la séparation absolue de la police et de ]"Etat. La police entre les mains du gouvernement peut être un instrument de domination passagère : elle ne peut pas être pour la République une garantie de durée et de conservation. Elle peut dans certains cas exceptionnels intervenir efficacement pour don-
(1) Le Comité de la Polica de la ville de New- York était compose en 1S69 de quatre commissaires, ayant soua leurs ordres S, 6S0 hommes.
(2) Le Comité des Comniissûires de police de Chicago se composait en 1869 de trois commissaires ayant sous leurs ordres un superintendant, un lieutenant et 230 hommes. La population de Chicago était alors de 225,000 âmes {le Self-GoBernment et le Cisarisme, par A. Edouard Portails, 1869).
ner à la violation de la légalité Tapparence du droit, en mettant à son semce l'appareil de Tordre et de l'autorité. Mais elle n'a jamais empêché et jamais elle n'empêchera une révolution. Au lendemain du Quatre-Septembre, les agents de police comme les préfets, les juges et les gendarmes, obéissent à MM. Gambetta et Rochefort pacifiquement et justement insurgés, violateurs de la loi consacrée trois mois auparavant par huit millions de suffrages, comme la veille ils obéissaient à Napoléon III, autre insurgé devenu empereur par le parjupe, la conspiration et la violence. Au Deux- Décembre, tandis que le clergé payé par le gouvernement entonne le Te Dewm, faisant plus volontiers Dieu complice du crime que de la justice et de la liberté, Louis-Napoléon se sert des agents de police de la République pour arrêter les républicains, comme, demain M. de Freycinet pourrra se servir des agents de M. le duc de Broglie pour expulser les Jésuites.
La police de l'Etat n'est pas non plus pour les citoyens qui ne sont pas au pouvoir une garantie d'ordre et de sécurité. Instinctivement elle met à saisir un journal ou à empêcher la plus pacifique et la plus légitime des manifestations plus de zèle qu'à prendre un assassin. Elle crée à la République
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rembarras de Taffaire Hartmann, mais elle ne donne pas à la population parisienne la satisfaction de découvrir et d'arrêter les auteurs du meurtre de la rue Fontaine-Saint-Georges, du passage Saulnier 'et de tant d'autres crimes publics ou inconnus. A Tabrî de son effrayante irresponsabilité, elle peut, sans honte et sans remords, déshonorer qui bon lui semble, par caprice, par sottise, par excès de zèle ou par ordre du gouvernement. On a vu la police de l'État traiter en fille perdue une jeune fille pudique. Une autre fois la même police portait contre un mandataire du Peuple une accusation infâme : elle le traînait devant les tribunaux qui le renvoyaient acquitté, mais non vengé, du plus révoltant des outrages.
Entre les mains d'un Conseil communal ou municipal, la police ne serait pas encore, nécessairement, par la fatalité de son origine, ce qu'il faut qu'elle soit. Un dictateur de ville ou de village pourrait aussi bien qu'un autre dictateur la détourner de son objet, la faire servir à empêcher les citoyens de manifester leur volonté, de s'assembler, de se réunir, à entraver le Peuple, aie gênerdans l'exercice de sa so u veraineté . Pour que la police soit, — comme la loi , dont on a dit qu'elle était l'expression vivante, — la protectrice de la liberté de tous et de chacun, il faut
qu'elle soit organisée, surveillée, punie ou récompensée par le Peuple au profit duquel elle est exclusivement établie. Il ne faut pas qu'elle relève des élus, quels qu'ils soient; il faut qu'elle relève des électeurs.
Les républicains de bonne foi qui veulent la Commune libre dans l'Etat libre comprennent-ils à présent qu'ils se trompent quand ils cherchent la Liberté dans l'établissement d'un pouvoir communal « concentrant entre ses mains tous les pouvoirs communaux, la force armée et la police municipale »?
Ils se trompent aussi, les socialistes qui, désillusionnés sur les résultats des révolutions nationales, se sont rabattus sur les révolutions communales. En vain ils crient aujourd'hui : Vive la Commune souveraine ! comme hier ils criaient : Vive la République I et comme on criait autrefois r'Vive le Roi I La souveraineté de la Commune, si elle pouvait passer du domaine des revendications chimériques dans celui des faits contingents, ne serait pas plus favorable à leurs projets que l'omnipotence des Parlements. Pas plus que le parlementarisme, le communalisme ne leur donnera le communisme ou le collectivisme. Ce n'est pas à dire que l'utopie d'aujourd'hui ne puisse devenir la réalité de demain. A
LA LIBERTÉ COMMUNALE. 3afl
force de se transformer, la propriété finira peutêtre par disparaître, comme ont disparu tant d'inventions humaines qui se prétendaient éternelJes : l'esclavage, par exemple, la féodalité, le servage, le droit d'aînesse et la noblesse. Ce que les nobles ont fait dans la nuit du 4 août, peut-être les propriétaires désabusés sur les avantages de leurs privilèges le feront-ils un jour dans l'espoir de reconquérir quelque bien plus moderne et plus précieux. Mais si l'inégalité sociije vient à disparaître, c'est qu'elle sera condamnée par la Liberté pennettant les expériences et précédant la Science. Elle né sera rayée des institutions de ce monde ni par le décret d'un César, ni par le vote d'une Assemblée nationale ou communale.
La souveraineté de la Commune ne mettra pas fin non plus à l'antagonisme du Travail et du Capital. Sans doute l'iieure de la justice sonnera pour k prolétaire, comme elle a sonné pour l'esclave et pour le serf. Le seizième président de la République démocratique des États-Unis, Abraham Lincoln, a prédit qu'un jour le travail l'emporterait sur le capital. Ce jour viendra. L'usurpation de Tunique souveraineté légitime qui existe dans l'univers, de la souveraineté du Peuple, par les rois ou par les Assemblées nationales ou communales, la confusion
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des pouvoirs et le despotisme sont les seuls obstacles qui ont jusqu'ici retardé la solution de la question sociale. La prédiction de Témancipateur des nègres s'accomplira ; mais elle s'accomplira par la Liberté, par la Liberté communale, par la Liberté régionale, par la Liberté nationale, enfin couronnée par la Liberté universelle.
Lorsque les travailleurs de toutes les Communes et de toutes les Nations seront libres de s'associer et de former dévastes corporations s.olidaires, le règne du Capital aura cessé ! il aura fait place au règne du Travail. Quel que soit donc le but que poursuive la Démocratie, qu'elle ait en vue la réforme politique ou la réforme économique, l'affermissement de la République, la Liberté, TÉgalité ou la Fraternité, il est temps qu'elle abjure ses vieux préjugés et qu'elle modifie son orientation. La concentration des pouvoirs, c'est le passé, c'est le despotisme, c'est la monarchie, c'est la réaction. L'Avenir, la Liberté, le Progrès, c'est la diffusion toujours plus étendue de la Souveraineté nationale entre tous les êtres humains qui forment le corps social, et dont la nature comme la destinée est d'être libres; c'est l'application toujours plus complète du programme démocratique ayant pour formule :
le gouvernement du Peuple par le Peuple. La pre-
mière nation qui, en Europe, aura Tintelligence et l'audace depoursuivre résolument, et, dans la mesure des choses possibles, de réaliser cet idéal, servira, n'en doutez pas, de modèle à toutes les autres nations. Lentement, peut-être, mais sûrement, les peuples altéré)^ de paix et de justice viendront les uns après les autres se grouper autour d'elle pour former sur notre vieux continent un nouveau Nouveau-Monde.
Il resterait beaucoup à dire sur le sujet de ce volume, deux Républiques: la République opportuniste et la République rationnelle, la République empirique et la République scientifique, la République normale et la République absurde, la République du passé et la République de Tavenir, la République de l'arbitraire et la République de la justice, la République d'autorité et la République de liberté, la République de coterie et la République dé tous, la République possible et la République impossible, la République condamnée par Texpérience et la République consacrée par l'expérience, la République parlementaire, telle qu'elle existe en France depuis 4878, et la République démocratique, telle qu'elle existe aux Etats-Unis depuis 4 787.
Entre autres questions, il y aurait à examiner d'après la méthode que avons suivie :
.Quelle ligne de politique étrangère devrait adopter la République démocratique, et si cette politique ne
devrait pas avoir pour règle une immuable neutralité ;
Si la République démocratique devrait continuer à entretenir auprès des rois des ambassadeurs et des ministres ;
Si dans une République démocratique, entourée de voisins puissants et jaloux, il conviendrait de supprimer les armées permanentes, comme M. Léon Gambetta et tous ses amis sans exception le demandaient en 1869, malgré Tunité de TAUemagne et malgré l'unité de Tltalie, à la formation desquelles ils avaient bruyamùient et inconsidérément applaudi, ou bien si, au contraire, les années permanentes devraient être maintenues comme les mêmes hommes le déclarent aujourd'hui ;
Si dans ce dernier cas le mode d'organisation et de recrutement de l'armée permanente devrait rester dans la République démocratique ce qu'il est dans la République parlementaire ;
Si la République démocratique ne devrait pas rechercher activement les moyens équitables et pratiques de liquider les dettes anciennement contractées par des générations descendues au tombeau, et par des gouvernements usurpateurs qui ont succombé devant la réprobation publique; — si, en même temps, et comme conséquence, la Repu-
blique démocratique ne devrait pas inaugurer un ensemble de mesures économiques et financières ayant pour objet le dégrèvement rapide des boissons, des aliments, des objets indispensables aux besoins du Peuple, et la diminution progressive des lourds impôts engendreurs de misère, d'oppression et de luttes civiles.
Comme nous l'avons dit en commençant, noli-o tâche s'est aujourd'hui bornée h l'indication de la méthode par laquelle on peut arriver à résoudre le problème politique et le problème social. Nous avons voulu seulement dégager les principes généraux qui doivent servir de base à la science politique* nouvelle. Nous avons montré que la République parlementaire pouvait être considérée à plus d'un point de vue comme la continuation, sous une autre forme, de la domination monarchique ; nous avons dit, et nous croyons avoir prouvé, que dans le système parlementaire, comme dans le système monarchique et impérial , le Peuple ne participait réellement et directement , ni à l'établissement de la Constitution, ni à la révision de la Constitution, ni à la confection des lois , ni à l'élection du Sénat, ni à l'élection du Pi-ésident de lu République, ni à la distribution de la Justice, ni à l'administration des Départements et des Commu=
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nés, nia l'enseignement, ni à la police. Aussi, dans , ce système, est-ce justement, naturellement et nécessairement, que le Peuple, étranger au Gouvernement, rend le Gouvernement responsable des vices de la Constitution, de l'injustice des lois, de l'incapacité des députés, des résistances des sénateurs, des moindres gestes du pouvoir exécutif, de Finiquité des décisions judiciaires, des prévarications des juges, de ton tes les bévues d'une immenseadministration qui barre le chemin des citoyens chaque fois qu'ils veulent faire un pas dans la vie civile, po-~ litique, industrielle ou commerciale, enfin, de toutes les maladresses d'un personnel qui devient plus difficile à recruter, à mesure que les nouvelles couches, prédites par M. Gambetta, se succédant au pouvoir, la position de fonctionnaire devient moins stable. Le Peuple reproche au Gouvernement, dont rien, en théorie, ne. borne la puissance, non-seulement les fautes du Gauvernement — et quel Gouvernement n'en commet pas? — mais ses propres erreurs, ses souffrances, ses malaises, ses inquiétudes fondées ou chimériques. Il se plaint, d'abord, humblement et pacifiquement, pendant les premières années du régime. Puis les ambitieux se mêlent de la partie. Dans tous les camps on exploite le mécontentement inévitable. Le conservateur
évincé du pouvoir, k son tour, devleat démolisseur. Bientôt le Peuple encouragé élëve le ton de ses réclamations. Elles finissent par être insolentes et tumultueuses. Attaqué, le Gouvernement se défend. II a beau s'attribuer une mission providentielle, il n'en est pas moins d'essence humaine. On veut lui prendre son bien : il résiste. Ainsi, dès le début, par la fatalité de la mécanique politique, le Peuple et le Gouvernement prennent position : le Peuple en faveur du progrès, à défaut du progrès, en faveur du changement, et le Gouvernement, quel qu'il soit, pour le stalu quo, pour l'immobilisme. Peu à peu, sans mauvaise volonté réciproque, mais infailliblement, le Peuple devient révolutionnaire, et — qu'il s'appelle la République opportuniste, la République radicale, l'Empire ou la Commune, — le Gouvernement devient réactionnaire. Le jour alors ne tarde pas à venir où le Peuple, combattu par le Gouvernement, reprend l'usage de ses droits souverains et, par application des principes inscrits dans la Constitution républicaine de 1793, renverse le Gouvernement.
Le système que nous proposons, le système que la logique impose, le système démocratique, est le système inverse.
En dehors de l'heure' précise où, sous prétexte de
déléguer ses pouvoirs, il consomme par le vote son abdication, le Peuple n'est rien. — Qu'il soit tout! — Mobilisez la puissance publique, comme, dans le monde économique où la Liberté est relativement beaucoup plus grande que dans le monde politique, on a. mobilisé la fortune mobilière, et comme on est en train de mobiliser la fortune immobilière. Appelez le Peuple entier, grands et petits, à prendre sa part des avantages et des risques du Gouvernement, comme des financiers habiles et prévoyants ont appelé les capitalistes, petits et gros, les petits surtout, à participer aux chances de bénéfice de la rente et des emprunts nationaux. Invitez le Peuple à juger, à légiférer, à enseigner, à maintenir l'ordre, àgouverner. Abandonnez-lui les droits, pouvoirs, privilèges et appointements qui sont aujourd'hui le monopole du Gouvernement, la propriété des fonctionnaires et la liste civile de la coterie qui l'emporte dans les élections. Dèè lors tout change. Le Peuple ne réclame plus, il résiste. Il n'attaque plus, il se défend. La liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d'association, la Garde nationale qui sont aujourd'hui des instruments terribles de démolition, contre lesquels le Gouverne* ment est obligé de se prémunir, deviennent de pré^ cieux moyens de conservation que la société tout
entière est intéressée à protéger. Les journaux les plus avancés se montrent les plus conservateurs des droits du Peuple. Dans la République démocratique des États-Unis, jamais les journaux populaires ne contiennent une attaque contre le principe des institutions. Des machines de guerre semblables à certains de nos journaux révolutionnaires sont des phénomènes ignorés. Le Gouvernement n'est plus un ennemi que chacun songe à renverser et à dépouiller; c'est le patrimoine commun des ouvriers de Belleville et des seigneurs du faubourg Saint- Germain. On injurie et on bouscule un insolent argousin, on respecte et on protège un modeste gardien de la paix. Le péril social disparaît, et si, par impossible, il venait à ressusciter, il n'habiterait plus les hauteurs de Montmartre, mais le salon lilas de FElysée ou le boudoir rose du Palais- Bourbon.
Après des siècles de Monarchie, Voltaire disait : « Voulez-vous avoir de bonnes lois, brûlez les vôtres ! » Après un siècle de dictature impériale ou parlementaire, c'est encore la seule chose à faire. Voulez-vous mettre votre sécurité, votre travail, vos loisirs, votre fortune, vos intérêts, votre foi, votre religion, vos affections, votre amour, votre dignité, votre honneur, à l'abri du danger des révolutions.
de Farbitraire de la loi, et du caprice des majorités? Voulez-vous fonder la Liberté et, parla Liberté, l'.Égalité et la Fraternité? Abjurez vos « vieilles idées monarchiques ». Révoltez-voiis contre Tautorité traditionnelle des rois, des empereurs et des parlements. Se révolter contre la tyrannie, quelle qu'elle soit, c'est obéir à Dieu. Rébellion to tyrans is obédience to God. C'était la devise des promoteurs de la Liberté américaine, des fondateurs de la République des Etats-Unis. Que cette devise serve désormais à la Démocratie française de cri de ralliement! Renions Rome et César. Affirmons le Peuple et la Liberté. Inaugurons la seule forme politique compatible avec le principe delà souveraineté nationale. Prenons modèle sur la République démocratique des États-Unis. Replaçons sur sa base unique et nécessaire l'édifice politique et social. Brûlons les lois restrictives de la souveraineté du Peuple, et par conséquent de la Liberté. Elles sont un anachronisme, une révolte de l'ancien régime contre le nouveau, une insurrection posthume de la Monarchie confre la Démocratie, une usurpation de la Légalité sur le Droit. Faisons des Constitutions et des lois restrictives de la souveraineté des Assemblées et du bon plaisir des fonctionnaires. Désarmons le gou- . vernement, armons le Peuple ! .
Là est la solution, là est la justice, là est la paix, là est le salut.
Un jour, à New- York, une poignée de républicains conçoit l'idée généreuse d'abolir Teselavage. Bravement ils s'intitulent le « Parti national de la Liberté ». Aux prochaines élections présidentielles ils présentent un candidat qui, sur toute l'étendue de la République, réunit à grand peine 7,000 suffrages. Peu d'années après, ils ont la majorité dans la Chambre et dans le Sénat. Ils nomment le Président Abraham Lincoln. Ils abolissent l'esclavage. Depuis 1860 ils dirigent la politique américaine.
Combien sommes-nous en France do républicains partisans résolus de la Liberté? Après l'élection de M. Barodet, le 26 avril 1873, on a dit un moment que nous étions 180,000, à Paris seulement. Ne serions-nous que cent mille dans trfute la France, ne serions-nous que cinquante mille, ou moins encore, l'intérêt de la République, le patriotisme et la raison nous obligent à prendre pour but constant de notre propagande et de nos votes la destruction de la tyrannie monarchique, césarienne et parlementaire, l'abolition de l'esclavage gouvernemental et légal. Au triomphe de la cause commune et supérieure de la République, n'hésitons jamais, quand il le faudra et comme nous l'avons fait tant
de fois, à sacrifier nos préférences. Pour battre un légitimiste, un .orléaniste et un impérialiste, sachons joindre nos voix à celles des républicains même opportunistes, même autoritaires, même réactionnaires. Mais, toutes les fois que la légitimité de la République ne sera pas mise en question, en face de la « vieille idée », affirmons l'idée nouvelle ; votons contre le candidat républicain de TAutorité pour le candidat républicain de la Liberté ; à la République parlementaire, opposons la République démocratique.