Deux sphinx
30 exemplaires numérotés sur papier du Japon ; 50 exemplaires numérotés sur papier de Chine,
Deux Spl
iinx
Henri-Joseph Chalon, peintre et naturaliste, l'un des savants français emmenés par Bonaparte en Egj^pte, avait dîné chez le cheik Saadat.
Il s'en revenait à pied, bien
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que la maison où il demeurait avec plusieurs savants de ses collègues fût très loin, à l'autre extrémité du Caire.
Des àniers l'appelaient et l'engageaient à user de leurs montures, mais il voulait aller à pied.
La rue tortueuse, rusant avec le soleil, était coupée de grandes ombres et avait des tournants de fraîcheur délicieuse. La foule puérile, gaie, s'agitait sans motif et comme pour jouer seulement. A cause de la chaleur, les fellahs avaient dénoué leur ceinture et relevé jusqu'à l'épaule, avec un cordon croisé, les manches de leurs galabiehs.
Bien découplés, ils cheminaient à très grands pas. La
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moindre brise soulevait et gonflait leur unique vêtement, ou au contraire l'appliquait tout d'un coup sur le bronze de leurs corps sveltes et trahissait un instant la perfection de leurs formes, comme si la légère et frissonnante draperie bleue était mouillée.
Des femmes passaient, spectres noirs, avec le borgo suspendu au cylindre d'or qui se place entre les deux yeux. Elles portaient des enfants nus à cheval sur leur épaule gauche.
Des travailleurs populaires étaient accroupis devant les portes, en des attitudes pat reilles à celles de leurs plulointains ancêtres, pareils euxmêmes de visage à ceux dons les traits sont gravés sur les
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parois et sur les colonnes des monuments.
Et tel qui cardait avec un archet courbe la laine d'un misérable matelas, ressemblait à l'un de ces joueurs d'instruments étranges que, pour s'environner de musique, Vénus-Cléopâtre disposa autour d'elle, dans la galère aux cordages de soie, aux voiles de pourpre.
Parfois des amis se rencontraient, et de très loin ils se faisaient déjà de vives démonstrations. Puis ils se prenaient la main, et prolongeaient l'étreinte, et ensuite chacun baisait sa propre main tendrement, pieusement, sa main qui avait touché celle d'un ami. Ils s'attardaient ensemble,
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ils marchaient ensemble dans un sens, puis dans l'autre, en se tenant par la main comme des enfants, et disant des futilités avec de grands rires et des éclats de voix.
La rue pourtant était sans fracas. Tous ces pieds nus foulaient le sol sans bruit. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, vêtus de vêtements amples, glissaient avec une agilité merveilleuse et se frôlaient sans se coudoyer.
Seuls, les soldats français, par bravade et par dérision, jetaient le désordre dans cette foule cordiale. Ils s'amusaient à bousculer les passants, ils regardaient les femmes sous le nez, ils leur criaient des polissonneries dont elles devi-
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naient l'insulte sans comprendre la signification des mots.
Ou bien montés sur les ânes, ils faisaient des courses dans les ruelles du bazar, et renversaient les tas de dattes ou d'oranges que les marchands mélapcoliques ramassaient ensuite dans la poussière, essuyaient de leur manche et replaçaient, en ne murmurant qu'une parole d'indifférence et de résignation.
Très loin au-dessus des maisons basses, la bande azurée du ciel resplendissait, découpée en sinuosités d'oriflamme par le tracé capricieux des voies, et rétrécie encore ça et là par les encoibellements des moucharabies.
Mais beaucoup de rues
ctaicnt couvertes de branchages ou d'étoffes. Il y faisait nuit. On n'y voj-ait clair qu'en passant devant les boutiques d'argentiers et de lapidaires, et devant celles où les selliers exposent des harnachements de cuir multicolore. Ils appelaient l'étranger. Ils lui offraient leurs somptueuses marchandises. Ils lui parlaient sur un ton de prière et d'une voix séduisante. Ils le touchaient.
Ils le retenaient par le pan de son habit ou par la main ; et Chalon hâtait le pas pour échapper à cette inquiétante et ténébreuse obsession.
Il arriva enfin à la place de l'Esbekyeh, vaste plaine de culture au cœur de la capitale.
Sous Tardent soleil il la tra-
versa, quêtant un peu d'ombre au long des champs de maïs, dont les épis sont hauts comme des arbres. Il y entendait les oiseaux voleter péniblement, parmi les tiges trop rapprochées qui froissent leurs ailes délicates.
Il se réjouit, après la traversée lente, de retrouver la ville, les rues étroites, fraîches, les marchands de boissons aigres, le peuple gai, en train de vivre, en train d'aimer, toujours épanoui dans une humeur souriante, invariable comme la sérénité du temps.
Puis il arriva dans la maison .
Quatre savants français jouaient au u-hisk dans la salle commune. Chalon passa presque inaperçu. On ne le salua
que d'un sigue, on ne lui posa point de questions. Le silence du jeu ne fut pas interrompu.
Il s'assit sur un divan, les jambes croisées. La porte s'ouvrit. Un jeune fellah se glissa vers lui et se blottit à ses pieds.
— Salut, Ahmed, murmura Chalon.
Ahmed se releva, radieux, prit la main d'Henri, l'appuya sur son front longtemps, l'abandonna et la reprit pour le grand salut oriental, et s'adossa de nouveau contre le divan.
La main d'Henri demeura posée sur le tarbouch blanc de l'indigène. Le tarbouch était troué de broderies à jour comme un petit bonnet d'en-
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faat, et serré aux tempes par les cordes entre-croisées du turban.
Longtemps on n'entendit que le bruissement des cartes, les brèves paroles des joueurs.
Puis des répliques plus longues coupèrent la partie, dont ils se désintéressaient déjà. E:
quand elle fut terminée, on se communiqua des nouvelles.
On commenta le dernier numéro du Courrier d'EgypIe.
On risqua de fâcheuses conjectures sur le succès de la campagne entreprise par Bonaparte en Syrie. II fut question de la peste. Chacun fit le récit de sa journée. Une discussion s'engagea sur la mesure exacte de la coudée égA'ptienne. Un chimiste décrivit
les bains où il s'était aventuré aujourd'hui.
Et brusquement quelqu'un parla des femmes, avec une sensualité furieuse et famélique.
Celui-ci avait été conduit le matin dans une maison toute proche, où se tenait un marché d'esclaves. On lui avait e-xhibé deux Arabes, hideusement grasses, informes, et une jeune Grecque, jolie, fine, mais de puberté si récente que son cœur s'était ému de pitié. Et il exprimait son indignation en termes prétentieux et pédantesques, sans parvenir à dissimuler tout à fait le malsain désir qui bouillonnait encore au fond de lui.
Chalon se leva et, d'un pas
rra;nan:. sortu. Anmea ic leva et Je suivit, bien qu'il n'en eût point reçu l'ordre. Ils s'en allèrent ensemble dans le jardin .
La nuit ëîait tombée- Tous les feuillages étaient également noirs. Mais les mandarines serrées les unes contre les autres ainsi que les grains de raisin dans une grappe, y jetaient quelques lueurs dorées. Le ciel restait bleu profondément. Un parfum très fort âottait. La chaleur était lourde, mais à l'impro\'iste il s'élevait des brises, et la surprise de leur caresse inattendue arrachait aux promeneurs un soupir, parfois même une exclamation de plaisir et d'attendrissement.
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Mais comme s'il se méfiait de cette volupté, le peintre, pour s'y soustraire, rentra, s'enferma dans sa chambre.
Alimed l'y suivit encore, et voyant que son maître s'asseyait pour écrire, il se coucha devant lui, sous sa table, sous ses pieds.
Le naturaliste rédigeait chaque soir les observations curieuses qu'il avait faites dans l'après-midi. Ses papiers étaient rangés avec un ordre ' irréprochable. Il possédait di.x cahiers reliés, à fermeture de portefeuille, classés dans un carton vert, qui portait sur une étiquette ces mots : Jourx.^L d'Egypte. Le premier cahier était seul, jusqu'alors, noirci. Le papier était fort,
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de petit format; récriture, prodigieusement nette, régulière, impersonnelle. Les observations les plus remarquableétaient notées à l'encre rouge, quelques-unes même en caractères d'imprimerie . Parfois, un croquis illustrait le texte.
Il ouvrit le second cahie:
inscrivit la date en margv
Mais une invincible pares-j l'engourdit, et au lieu de i diger il relut; il feuilleta, il flâna. II corrigea distraitement la ponctuation de sa brève autobiographie , qu'il avait placée en tête du journal, soys ce titre singulier :
iUouilloii fie'crologiqiie.
La modeste notice noccupait que peu de lignes :
« Chalon (Henri-Joseph), naquit à Saint-Hubert en Ardennes, province de Luxembourg et du diocèse de Liège dans les Pays-Bas, le 25 mai 1766. Son père, qui était peintre de profession, mourut avant que Henri - Joseph eût atteint sa onzième année. Mme Chalon envoya l'orphelin en apprentissage chez un peintre médiocre, où il resta jusqu'à la fin de 1782. Ne pouvant faire de grands progrès sous un tel maître, il vint à Paris, le 22 juillet 178), à l'âge de dix-neuf ans . Son premier essai fut de peindre d'après nature quelques branches de fleurs pour le sieur Chereau, marchand d'estampes, qui les
fit graver, comme études, en 178e.
« La bienveillante protection de M. Gérard van Spaendonck, professeur au jardin du roi, lui fit obtenir en 1787, de M. Anisson-Duperron, directeur de l'Imprimerie royale, une suite de cent sept planches imprimées sur vélin... »
Ses regards, plus capricieux, moins disciplinés que de coutume, sautèrent brusquement plusieurs paragraphes et s'arrêtèrent à celui-ci :
<i Requis en vendémiaire an II (septembre et octobre 1795). pour travailler sur la dissection du rhinocéros mort à la ménagerie de Ver-
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sailles, il exécuta dix dessins anatomiques de cet énorme quadrupède... »
Cette phrase, écrite naguère sans malice, relue depuis tant de fois, lui causa un émoi singulier. Il était simple, il n'avait point coutume de réfléchir sur sa destinée : il fut quand même un peu surpris, lin peu humilié peut-être.
Cette année formidable de la Terreur ne lui avait donc laissé que le souvenir d'un pacifique travail exécuté dans une ménagerie? Il eut conscience qu'il vivait en dehors des événements et de la réalité. Son cœur se serra. S'il était exilé , ce n'est point parce qu'un navire de guerre
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l'avait transporté en Egypte et que la ruine de la flotte lui interdisait tout espoir de retour dans sa patrie. Il n'était pas exilé moins dans le Paris révolutionnaire que dans l'inhospitalière Afrique : il était exilé dans la vie. Une tristesse l'accabla, et il se rappela le village des Ardennes qu'il avait quitté à dix-neuf ans, il se rappela des choses sans suite, et qu'un jour un moine l'avait taillé au front pour le guérir, parce qu'il avait été mordu par un chien enragé.
Il poussa les papiers de la main . Il baissa les yeux .
Ahmed, qui dormait sous ses pieds, se sentit regardé, et s'éveilla pour rire au maître.
Clialon reprit le cahier, tourna
des pages au hasard ; mais une inconsciente préoccupation guidait son feuilletage. Il lut :
« Durant le voyage que je fis dans le delta, avec le général Marmont, MM. Denon, Delille, Savigny, un accident m'arriva le 14 septembre. Je montais un cheval rétif. Cet animal ombrageux s'effraya du bruit que faisait une machine à arroser, et m'emporta au grand galop à travers champs.
Je le ramenai au chemin qui borde le Kil, où la berge est élevée. Il s'y cabra de nouveau et recula vers le fleuve, où nous fûmes précipités tous les deux.
« Dans ce péril, je lâchai mon portefeuille, contenant plus de quarante dessins. J'au-
rais infailliblement péri, si un jeune fellah, nommé Ahmed, qoi rôdait à la suite de notre escorte, ne m'eût porté secours. Il s'est depuis lors attaché à ma personne. »
Ahmed se leva.
Il avait senti, avec son instinct de bête familière, que la pensée du maître se posait sur lui.
L'histoire qu"Henri relisait sur le papier, il l'avait relue dans les jeux d'Henri, et sans nul doute^il ne l'y avait point relue en si brèves, si sèches formules.
Il la redisait à son tour, et sans le secours du langage :
ce que les phrases ne sauraient point définir, tout ce que lui-
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même en son ignorance du français ne pouvait traduire de son âme, le secret d'une élection irraisonnée, d'un asservissement volontaire et d'une fidélité absolue, tout cela fut révélé par son regard, et Clialon en eut l'intuition si claire qu'il mesura du même coup la misérable insuffisance de la note écrite. Il subit un instant, mais dans son cœar, l'intellectuelle torture des poètes qui s'attaquent à l'inexprimable.
Alors il se découragea, il n'osa plus entreprendre ce grand travail de rédiger, comme tous les Jours, le compte rendu de sa journée.
Il contempla les pages déjà écrites avec un peu de honte, un peu de mépris.
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Puisqu'il renonçait au travail, pourquoi ne pas se coucher et dormir ? Mais il ne supportait point la pensée du lit. La chaleur s'était alourdie.
Il avait soif de respirer. Il se rappela le jardin, la nuit splendide. Il sortit.
Il ne s'en alla point sous les arbres. Il monta sur la terrasse de la maison. Bien que peu élevée, la terrasse dominait les plus hautes branches, et là, il semblait que l'on respirât mieux. Le ciel aussi apparaissait plus grandiose, n'étant plus limité aux regards que par l'horizon : comme la mer parait plus infinie quand on la voit de la pleine mer, et non d'une côte avec l'encadrement des
promontoires et des golfes.
La nuit était somptueusement parée d'étoiles, mais sa plus grande beauté lui venait d'elle-même, de sa couleur :
les ténèbres étaient bleues. La lune au lieu d'éteindre autour d'elle toutes les clartés par son rayonnement, pâlissait dans la clarté diffuse, et son disque net ne rayonnait pas. Mais elle était beaucoup plus grande qu'ailleurs, et cette grande lune, comme un regard très ouvert dans un visage étonné, donnait au ciel un air de naïveté, de jeunesse et d'enjouement.
Malgré les lumières du firmament, on ne distinguait rien sur la terre. Il ne se rencontrait aucun objet tout à
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fait blanc pour ramasser tous les rayons lunaires et pour resplendir parmi les ombres. Mais toutes les toitures plates des maisons se cendraient d'une clarté grise, et elles semblaient faites de miroirs très peu brillants, de miroirs vieillis.
Sur les terrasses des maisons voisines beaucoup d'hommes étaient montés. Ils restaient debout, immobiles, et comme les maisons sont très basses, ils paraissaient plus grands que leurs maisons. Ils avaient des chemises de la même couleur que la nuit.
La ville dormait en grand silence, et ne ronflait point sourdement comme font les villes d'Europe quand elles
dorment. Le sommeil des cités orientales est muet et calme :
il est vraiment le frère de la mort. Des chiens aboyaient.
Mais la ville elle-même se taisait, et elle dormait a%'ec plus d'assurance en écoutant l'aboiement des chiens qui protègent le sommeil de l'humanité.
Pourtant, parfois, des cris humains éclataient dans le silence. Les envahisseurs français, qui ne voulaient point se conformer aux sages habitudes du pays, se promenaient et s'enivraient jusqu'à l'aurore.
Et dans la majestueuse nuit d"Orient, grondaient tout à coup quelques Marseillaises inattendues, bientôt couvertes par les aboiements redoublés.
SO DEUX SPUINX
Ce beau spectacle de nuit, après une longue contemplation morne et inintelligente, Chalon tout d'un coup le comprit et radrriira. La joie de l'admiration jaillit soudaine de son coeur et reflua jusque dans sa gorge. Combien rares depuis son débarquement sur la grève d'Alexandrie, combien rares ces accès d'enthousiasme!
Il avait consenti à suivre l'expédition, poussé par une curiosité qu'il prenait pour l'esprit d'aventure. Il s'était cru attiré vers l'Orient, parce que les étranges décorations orientales de certains contes voltairiens suffisaient à ravir sa peu exigeante imagination. Ilajoutait foi aux récits de voyageurs qui n'ont jamais voyagé que
dans leurs cabinets, et il avait préjugé de rislam d'après Savary et Montesquieu, rêvant des odalisques d'après les correspondances d'eunuques intercalées dans les Lettres persan a.
Son désenchantement t'ut une détresse. Après une traversée interminable, monotone comme une odyssée, il ne sentit au premier cboc de l'Orient que l'horreur et la répulsion. 'Deux ou trois fois cependant il avait ea la surprise d'admirer, mais seuls les spectacles incontestables étaient à sa portée. Sa première émotion datait d'une visite aux jardins de Rosette.
Il en gardait comme un pieux souvenir, comme le souvenir
d'une miniature qui représenterait le Paradis. Les pommes d'or sont enchâssées dans les verdures touffues, et la poudre d"or pâle des mimosas pleut impalpable, dans un parfum tiède et moite qui ressemble à celui de la chair des femmes.
Ensuite il avait vu le Xil.
Ensuite il avait vu par-delà les sables et adossée au Moqattam rose, la ville blonde, ombrée de lilas et de gris, magique avec le hérissement de ses minarets polygonaux, aux corniches lourdes, et les lointaines pyramides, si petites à l'horizon. Et deux fois encore il avait connu le frisson d'admirer.
Mais l'allégresse qui le transportait ce soir intéressait son
cœur davantage. II se sentait plus familier avec l'objet de son admiration. Cette nuit qui l'enchantait n'était pas une chose finie que Ton tient devant soi et sous ses yeux ; elle l'enveloppait de partout, il ne pouvait se tourner sans la voir encore, et il ne lui rêvait point de limites dans l'espace.
Il l'aimait. Il se prenait à la souhaiter éternelle comme elle était infinie, et il ne voulait plus qu'elle fiât chassée par le jour, bien que chaque aube nouvelle fût une étape du temps vers la fin de son exil.
Mais son impatience de l'exil s'apaisait. Volontiers il eût demeuré toujours, pourvu que ce fût toujours la nuit, cette nuit, il eût demeuré jusqu'à
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sa dernière heure dans l'extase et dans l'immobilité.
Il s"ètendit comme pour dormir ou pour mourir, et il vit alors qu'Ahmed l'avait suivi.
Il se sentit loin, plus loin que jamais, non seulement exilé de sa patrie, mais séparé des hommes de sa race qui habitaient cette même ville, sépare de ceux mêmes qui habitaient sous ce toit, différent d'eux.
Il se rappela nonchalamment leur entretien, leurs paroles, les discussions techniques, et comme leur sensualité avait fait explosion. Une chaleur lui monta aux joues.
Puis il entrevit des analogies.
Il avait peur des femmes, comme il avait peur du pays nouveau. Il était farouche et
inintelligent du mystère féminin comme du mystère exotique, et pourtant il avait des éclairs de sensualité comme il avait des éclairs d'admiration.
Son cœur lui parut tout d'un coup s'embraser dans sa poitrine, mais il ne tressaillit même pas, et tranquillement il regarda en lui-même son désir qui montait comme une fumée rigide dans un air pur.
Mais un brusque orage se décliaina en lui, signalé d'abord par un fracas de battements d'artères aux tempes, comme le premier souffle de l'ouragan bat les portes. Une colère le prit, qui vertigineusement vite s'exaspéra, devint un besoin de maltraiter et de meurtrir. Il eut des visions de
sang et de chairs déchirées. — Dans la rue un chant sauvage retentit.
Une troupe de soldats ivres passait encore. Leurs voix se turent soudainement, comme s'ils étaient entrés dans une maison. Chalon et Ahmed écoutèrent, inquiets, désireux vaguement que le chant reprit.
Ils attendaient quelque événement extraordinaire. Ils étaient debout, penchés tous les deux du même côté.
Les chiens n'aboyèrent plus, et le silence devint formidable.
Puis un long hurlement de femme traversa Timmensité, sui%-i aussitôt d'un bruissement des feuillages, comme si la plainte humaine avait épouvanté jusqu'aux arbres. Ce
furent ensuite des cris confus, et les aboiements recommencèrent , furieusement , mais dominés encore, toujours, par un hurlement de femme, un hurlement de femme égorgée.
Ahmed s'écarta vivement.
Sa chemise fut gonflée d'air et il sembla près de s'envoler.
Sur les terrasses voisines, les ombres vivantes s'agitèrent.
Mais personne ne descendit jusqu'à la rue. Dans la maison des savants, personne ne bougea, et s'il eût été à cette heure couché comme d'habitude, Chalon sans doute n'aurait pas bougé plus que les autres. Ces bruits de nocturnes assassinats n'étaient pas exceptionnels, et il ne se mêlait pus
jb DE ex SPHINX
volontiers aux bagarres. Mais ce soir il n"bésita pas. Il descendit, il courut, guidé par le bruit.
La femme ne criait plus, achevée sans doute, mais c'était des bruits de bataille, des jurons. Une patrouille avait ramassé les soldats ivres qui ne se laissaient pas emmener sans lutte. La maison était très voisine. Au seuil, quatre hommes conduits par un lieutenant maintenaient un soldat tout échevelé, couvert de sang, désarmé, stupide. Un autre était par terre, la tête fracassée d'une balle. Le lieutenant essujait le canon de son pistolet.
Une fumeuse lampe éclairait la salle. Une femme était
pendue au plafond par les pieds, violée et éventrée, montrant son énorme et lamentable nudité, dans le retournement de ses vêtements et de ses cheveux. Une autre, jetée à plat ventre par terre, avait le crâne défoncé à coups de bottes ; et une troisième, presque une enfant, gisait dans un coin, tout entière teinte de sang, sa chemise déchirée de haut en bas.
— QjLi'y a-t-il ?... mon Dieu !... interrogea timidement Chalon, effaré.
Mais l'officier ne daigna point renseigner ce civil aux cheveux courts, ce savant. Il partit sans répondre, emmenant sa patrouille et le prisonnier.
Ahmed s'était emparé de la lampe. Il examina successivement les trois femmes. La plus jeune vivait. Il prit la main de Chalon et la posa sur le cœur de l'enfant qui battait encore. Mais Chalon ne savait que faire. Il songeait à expliquer les événements au lieu d"agir. Ahmed souleva le corps léger et l'emporta dans la nuit.
Sans se concerter, ils montèrent sur la terrasse et ils y déposèrent la jeune fille. Henri essuya ce joli corps qui était couvert de sang, mais qui n'était point blessé. Quand il eut essuyé le sang, le sang des autres qui avait ruisselé sur elle, elle apparut aux clartés grises de la lune dans la pâleur
de sa chair mate, et c'est alors qu'elle fut véritablement nue.
Mais ni Ahmed ni Heuri n'y prenaient garde. Ils étaient penchés sur elle, affairés. Ils promenaient des mains distraites sur sa peau tiède. Ils approchaient leurs lèvres des siennes pour distinguer si elle respirait.
Enfin elle poussa un grand soupir, et elle fit un premier mouvement. ChaLon s'aperçut de sa nudité. Il ramena sur elle les deux pans de la chemise déchirée. Mais les yeux de la jeune fille s'ou%'rirent.
Elle vit d'abord ces hommes qui la regardaient. Elle tira
vivement sur son visage le haillon d'étoffe — et pour voiler son visage, elle découvrit toutes les grâces de son corps ranimé.
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Justement parce qu'il n'avait aucune expérience des aventures, Chalon fut moins troublé qu'un autre par celle-ci.
Les hommes dont la vie est trop égale perdent le sens du
prodigieux et de l'imprévu.
Ils attachent souvent de liniportance aux moindres accidents qui rompent l'uniformité de leurs jours, et les plus graves passent inaperçus.
C'est à peine s'il se réveilla le lendemain un peu plus tard. L'inconnue dormait dans sa chambre, d'un sommeil las et douloureux, couchée sur un tapis. Il la regarda distraitement et ne fut point touché de sa beauté fine. Elle avait le visage doucement hâlé, barré de sourcils volontaires; ses 3eux, clos pourtant, versaient un peu de lumière sur ses joues à travers ses paupières diaphanes et entre ses longs cils baissés.
Il se mit au travail. Il avait
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à copier aujourd'hui deux des plus rares poissons du Nil, et il devait exécuter vite son aquarelle, car ces poissons se décomposent en quelques heures, et l'on ne peut les conserver, sans altérer leurs couleurs, par le procédé ordinaire de l'esprit-de-vin.
Il resta donc toute la matinée studieusement penché sur son vélin, calme, un peu irrité cependant de ne plus sentir Ahmed à ses côtés ou sous la table, sous ses pieds, comme les autres jours. Le fellah ne tenait pas en place.
Il allait, il circulait, il s'occupait d'installer la nouvelle venue dans la maison. Il ne parut point au repas de midi, où il se tenait toujours der-
4S DEUX s P H I \ X
rière Chalon pour le senir.
Le peintre prenait son repas en commun avec ses collègues.
Il fut bien obligé de raconter l'histoire de la nuit. L'importance que prenait son récit le frappa. On lui posa des questions. Que ferait-il de cette enfant? Il n'hésita pas à répondre qu'il la garderait, comme Ahmed. On le plaisanta sur sa manie de recueillir les indigènes sans asile, et on lui demanda s'il comptait ramener avec lui toute cette ménagerie en Europe.
Mais quand on parlait du retour, on ne parlait plus d'autre chose. On ne prit plus garde à Chalon qui se tint à l'écart. Il remonta dans
sa chambre aussitôt la table desservie, sous prétexte de travail pressé.
Il prit ses pinceaux, posa des touches de couleur, des hachures, sur son dessin honnête et méticuleux.
Mais ses doigts se crispaient, quelque chose l'irritait encore.
Il tourna la tête, fouilla d'un rapide regard toute la chambre vide.
— Ya ! Ahmed ! cria-t-il.
Ahmed se montra soudain, comme s'il eût surgi de derrière la porte. Il y eut entre le fellah et le peintre un rapide dialogue de regards.
Chalon fronça les sourcils.
Ahmed ne daigna point s'excuser : il témoigna pourtant sa soumission en retournant à
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sa place, sous la table, afin que son maître posât les pieds sur lui.
Henri le chassa, durement :
« Va-t'en », gromraela-t-il en français . Le fellah s'écarta avec une giande dignité. « Eh bien ! ou vas-tu encore? » cria Chalon, croyant qu'il quittait la chambre. Ahmed s'accroupit dans un coin. Henri eut quelque remords et il baissa le nez sur son vélin.
Mais il s'irritait de ne pas savoir où se cachait la jeune fille. Comment faire comprendre à Ahmed qu'il désirait le savoir? Il tâcha de combiner une phrase avec les mots arabes qu'il connaissait.
Si encore il avait possédé le nom de l'étrangère! et il s'in-
Jigna davantage d'ignorer ce nom. Il tenta un nouvel effort pour traduire en arabe sa curiosité. Il appela Ahmed et lui dit : « Ech isinak ? » qui signifie : Quel est ton nom ?
Le fellah imagina que son maître plaisantait, il en fut ravi, il éclata de rire, puis ayant repris son sérieux :
" Ahmed », répondit-il.
— La, la (non), cria Chalon en colère.
Ahmed fit un profond salut et affirma de nouveau son nom, fièrement.
Chalon haussa les épaules.
— Bifit... fit-il (la fille).
Et comme le fellah ne bougeait point, soudain stupide, il lui indiqua du doigt la porte. Ahmed sortit, revint,
tenant la fille par la main.
Chalon s'adressant à elle répéta : « Ech ismak ? »
— Marika, fépondit-elle ; et ouvrant sa main droite où était tatouée une croix, elle ajouta : « Christiane » (je suis chrétienne).
Il fut déconcerté. On l'avait élevé hors de toute foi, et il ne pouvait comprendre qu'une créature humaine invoquât la fraternité religieuse comme un titre à sa protection. Plus que le costume exotique et la sauvage physionomie, cela lui rendait Marika étrangère et impénétrable. Malgré l'absence de tout témoin, il eut la faiblesse de répondre à cette déclaration naïve par un geste méprisant.
Mais il était satisfait et pacifié. Il reprit son pinceau, le trempa dans un peu de couleur presque sèche et indiqua une à une les écailles chatoyantes du poisson.
Les deux enfants se retirèrent dans l'angle le plus obscur de la pièce. Ils s'assirent sur les nattes l'un vis-àvis de l'autre, et ils se mirent à dialoguer interminablement en balançant leur buste souple.
Ils débitaient de longs couplets, tour à tour, ou bien ils babillaient avec volubilité , sans s'écouter, tous les deux ensemble. Comme Chalon se tournait pour les regarder, ils s'interrompirent, et Ahmed qui avait appris quelques mots de français, avec cette facilité
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qu"ont les gens de sa race pour apprendre les langues, dit mélancoliquement : « "Nous racontons nos malheurs. »
Leur gazouillement emplit de nouveau la chambre. Henri travaillait avec plus de sécurité. Il acheva de copier les deux poissons, dont les corps presque desséchés perdirent au coucher du soleil toute la vivacité de leurs couleurs, et se fanèrent comme des fleurs.
La clémente température du crépuscule l'invitait à la promenade et il avait bien gagné une heure de repos. Il s'en alla, et il crut qu'il s'en allait au hasard ; mais il tournait sans y prendre garde presque sur place, et revenait par des détours inconsciemment cal-
culès vers un point qui seul l'attirait, comme un oiseau vole en spirale autour d'une proie. Et son but, c'était la maison de cette nuit, la maison des viols et des assassinats, la maison où Marika lui avait été révélée dans la nudité et dans le sang.
Il se trouva, à Timproviste, devant la porte arrachée de ses gonds . Il vit jusqu'au tond de la salle basse qui était déjà déblayée de ses cadavres, mais encore tachée de flaques rouges, de larges flaques épaissies, comme ces mares de boue que laisse le Nil dans la campagne quand l'inondation se retire. Des gens passaient et ne regardaient même pas, indiiîérentsàkimort, même violente.
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Il franchit le seuil en se baissant, car le plafond était bas, il pénétra jusqu'au fond de la salle, où il avait trouvé Marika évanouie. Puis il sortit, n'ayant plus rien à faire, et il revint à sa demeure tout droit.
Les autres avaient diné de meilleure heure, à cause d'une fête que l'on donnait ce soir-là au Tivoli du Caire, avec comédie jouée par la troupe française. On se levait de table lorsque Chalon arriva.
11 dina seul, servi par Ahmed, lentement.
Ensuite son ami égj-ptien le conduisit, en le soutenant par le coude, vers le divan :
car les hommes du peuple dans ces pays chauds ne veulent pas que les hommes d'une
caste supérieure se donnent le mal de faire un seul mouvement sans y être aidés. Ahmed apporta le café et une pipe à Henri. Ils fumèrent ensemble, sans rien dire. La soirée fut très longue.
Avant de se retirer dans sa chambre, Henri fit le tour du jardin. Ahmed cueillit une mandarine verte et la lui présenta, après avoir de ses dents déchiré l'écorce du fruit .
Chalon en détacha un quartier pour le fellah, qui le remercia d'une grande inclination de tête cérémonieuse.
Qiiand il lui plut de remonter , chez lui, Ahmed le soutint encore et le souleva, à chaque marche du facile escalier.
Dès qae la porte fut ouverte, une vapeur odorante s'échappa de la chambre. Dans ce nuage apparut Marîka, vêtue d'une étoffe toute blanche. L'étoffe était si ample qu'elle ne venait en contact avec le corps qu'aux épaules et à la gorge, et ce n'éuit pas un vêtement. Marika s'inclina sur le passage d'Henri.
Il la flatta de la main, et passa. Elle sortit avec Ahmed.
Mais lorsque Cbalon fut au lit, Ahmed la ramena. Elle s'approcha jusqu'à lui et elle demeura, droite, les bras entr'ouverts , soumise , séduisante, pudique. Même parmi les entêtantes vapeurs du parfum qu'elle avait brûlé, elle sentait bon subtilement. Elle
était fraîche à voir et à respirer, en cette atmosphère épaisse et lourde. Elle promettait aux sens altérés cette saveur de la mandarine un peu verte qu'Ahmed avait cueillie dans le jardin. En ce pavs où chaque année compte pour deux printemps, la maturité des femmes s'accomplit avant que leur enfance soit achevée, et souvent les fruits encore verts sont déjà trop sucrés et trop fades.
Chalon prit les deux petites mains de Marika et les baisa très doucement. Elle comprit qu'il ne l'accueillait pas, et elle n'en fut pas humiliée.
Elle se recula jusqu'à la place qui lui était réservée pour dormir, et elle se laissa
glisser à terre, l'étoffe blanche se gonfla et bouillonna un instant autour d'elle : elle y reposait comme une apparition dans un nuage.
Les vapeurs du parfum brûlé se dissipaient, les objets n'étaient plus enveloppés, la clarté nocturne se glissait par l'étroite fenêtre placée haut.
C'était l'apaisement.
Mais elle n'avait point hâte de dormir, ni Ahmed. Ils recommencèrent à se raconter leurs malheurs. Par un intérêt véritable, en passionnés écouteurs et narrateurs d'histoires, ou par simple courtoisie, ils se prodiguaient l'un à l'autre les signes d'émotion et de sympathie. Ils s'interrogeaient, ils s'interrompaient par des
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exclamations, des exclamations à voix basse, afin de ne pas troubler le sommeil de leur grand ami. Mais Chalon ne dormait pas non plus. Il écoutait aussi et il s'intéressait sans comprendre ; même le grand charme de ces récits était qu'il ne les comprenait pas. Il se reposait sans dormir. Il glissa au sommeil sans y prendre garde, quand les deux voix se turent.
Le lendemain, la vie commune avec des gens de son pays et de son intelligence lui sembla plus pénible. On le harcela de grossières plaisanteries. On affecta de ne point douter qu'il eût mordu au fruit vert. On le félicita ironiquement de ses façons de
vivre orientales. On lui conseilla d'imiter ces fous qui épousaient légitimement, par devant les commissaires des guerres, des femmes d'Egypte.
Ces insinuations l'irritèrent sans le troubler. Il ne se demanda point si l'offrande de Marika en robe blanche et parmi les parfums, avait réellement ému en lui un désir et s'il avait dû se faire %'iolence pour y résister. Son âme était encore saine ; mais elle était puérile : il avait comme les enfants un sentiment vif delà justice. Rien ne le révoltait plus qu'une accusation sans fondement, et quand on le soupçonnait à faux, il tombait dans le désespoir.
Mais lorsque les traits frap-
pèrent plus juste, lorsque sur la preuve évidente de son innocence, on recommença de railler simplement ses manies de vieille fille, l'esprit grossier de ses compatriotes le blessa encore plus à vif. Un littérateur qui avait de la fantaisie composa sur ce sujet un petit poème satirique et décasyllabique dans le style de Gresset; et Chalon aperçut si bien le ridicule de cette plaisanterie parisienne, que, par contrecoup, son esprit jusqu'alors rebelle s'entr'ouvrit à l'intelligence des choses exotiques.
Il vécut plus réser\-é, plus seul avec ses deux oiseaux, brillants et jolis comme ceux qui sautillent dans les maïs, au bord du Nil. Il passait
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toutes les journées à les des siner l'un et l'autre. Tout un album était déjà rempli d'eux Il cherchait à surprendre leur.' attitudes et leurs expression familières. Il se gardait de It déranger et de leur impose silence quand il les entendaii se raconter leurs malheurs, et sa chambre était comme une volière égayée par les chants de cailles et par les appels de perdrix.
Chalon, sur ces entrefaites, eut une agréable .surprise. Il reçut du quartier général l'ordre, non motivé, de quitter ce logis commun et de s'en aller demeurer sur l'Esbekyeh, dans une maison plus petite, mais où il serait seul et libre.
Il dut déménager le jour
même. Ce n'était pas un grand tracas. La maison qu'on lui assignait étant meublée, il n'avait plus à transporter que son porte-manteau, ses collections et ses planches. Un homme de troupe fut mis à sa disposition, mais Chalon voulait se charger lui-même dos aquarelles et des bêtes empaillées ; Ahmed, qui entendait prendre soin du reste, congédia le soldat assez rudement ; son insolence lui valut quelques coups de trique, mais il ne s'en souciait guère.
Deux ânes furent loués.
Chalon et Marika les montèrent, Ahmed les conduisit, courant de l'un à l'autre, poussant des cris pour faire ranger les passants.
La course était longue et il fallut faire trois voyages.
Mais les deux enfants, indolents et infatigables, ne se rassasiaient point du plaisir de déménager, qui est le grand plaisir des enfants dans tous les pays.
Vers le soir tombant, ils se trouvèrent en possession de leur nouveau logis. Ils le visitèrent.
Bien que dans le voisinage d'autres maisons, et même des plus importants palais, ils pouvaient croire qu'ils s'étaient réfugiés à la campagne, puisque rEsbekjeh, après le retrait des eaux, s'était couverte de verdures et de végétations. Ils n'avaient devant eux que des champs cultivés. Les chambres
étaient nues, toutes pareilles à celles de toutes les autres maisons. Le jardin n'avait pas une grande étendue, mais il leur appartenait en propre, et on n'avait plus besoin de s'enfermer dans les pièces closes pour être chez soi.
Mais Chalon ne goûta qu'un soir cette joie d'avoir un foyer véritable. Dès son premier réveil dans cette solitude, sa nostalgie lui revint avec d'indéfinissables méfiances. Il lui parut qu'il renonçait au retour puisqu'il s'installait définitivement.
Il n'était pas seulement exilé, mais vaincu et prisonnier, prisonnier d'un pouvoir occulte dont ces deux enfants sans malice lui représentaient le symbole et la vivante allégorie.
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La fantaisie d'un conquérant l'avait jeté sur cette terre lointaine, pour y surprendre le secret des morts et pour apporter aux vivants les lumières de la civilisation. — Les fastes du monde antique sont inscritsur les pierres, mais la cl-^:
des hiéroglyphes est perdue.
et il se trouva que le savant n'était qu'un homme qui ne sait pas lire. — L'humanité qui peuple les contrées de l'Orient, est la plus ancienne et la plus noble de l'Univers, elle s'est affinée, elle s'est compliquée, elle s'est penertie à travers les siècles, et il se trouva que le civilisatexir n'était qu'un barbare au regard des sauvages qu'il prétendait éclairer.
Il se raccrochait, il se cramponnait à son orgueil : il voulait croire, et il avait besoin de croire, que s'il était ici le barbare, c'est parce qu'on ne le comprenait point. Mais il sentait bien malgré ses désaveux et sa forfanterie que le mystère l'enveloppait de partout, mystère du passé, mystère du présent. Le passé ne l'effrayait guère, l'actuel l'inquiétait sourdement. Et il s'aperçut tout à coup quil était tombé au pouvoir du mystère, qu'il vivait avec lui en familiarité.
Il tenta de reprendre sa liberté en se retranchant dans le travail. Mais les deux enfants jouaient autour de son travail et le surveillaient. Il
s'écarta de la maison. Il fit des recherches, des expéditions au dehors, de longues promenades quotidiennes. Il rentrait tard.
Un soir, comme il rentrait et qu'il traversait l'Esbekyeh, il vit une grande quantité de soldats en armes, rangés sur deux lignes. Vis-à-vis des troupes, un autre soldat était seul, en uniforme, mais nu-tête. A quelques pas, un sous-officier lisait à voix haute des choses que Chalon n'entendit point.
Le sous-officier se rapprocha de l'homme, et lui arracha un à un les boutons de son habit.
On le fit ensuite défiler sur le front des troupes, et Chalon comprit qu'il assistait à une dégradation militaire.
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Brusquement il reconnut le condamné. C'était le violateur de femmes, le seul assassin survivant de l'autre nuit, celui qui avait déchiré la chemise de Marika et inondé son corps de sang.
Chalon baissa la tête et poursuivit son chemin.
Mais le silence de la troupe devint si profond et si effrayant qu'un pressentiment l'arrêta net.
Il se retourna, il vit l'homme, qu'on avait replacé en face de la troupe. Un peloton se détacha de l'aile droite et s'aligna entre la troupe et lui.
Il avait les 3'eux bandés.
Dans un temps prodigieusement bref, la charge fut commandée, le feu éclata, l'homme
tomba. Le sous-officier s'approcha encore de lui, pour le coup de grâce. Et ensuite les régiments défilèrent devant le cadavre troué de balles.
Le pacifique artiste, le doux peintre d'oiseaux et de poissons faillit s'évanouir. Il restait là, muet, stupide d'horreur, avec une nausée affreuse. Il essaya de faire quelques pas.
Il était tout près de sa maison.
Il leva les yeux. Et là-haut, sur la terrasse, il aperçut Marika et Ahmed, qui étaient montés là, pour mieux voir.
Alors il se rappela confusément qu'il l'avait connue dans le meurtre et qu'il l'avait recueillie dans le sang, qu'il avait dû laver tout son corps pour enlever tout le sang qui
était sur elle ; et elle lui parut, et ils lui parurent tous les Jeux, denx petites bêtes maltaisantes , des animaux de proie qu'il ne caresserait plus.
Lente fut la réconciliation, après une brouille muette, inexpliquée. Les deux jolies créatures négligées erraient dans le Jardin. Henri s'obstina longtemps, puis il sentit
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que son courage l'abandonnait, et il céda. Il ne savait plus très bien contre quel danger chimérique il avait prétendu se défendre, mais il ne se défendait plus.
Un jour, il fut averti que le général en chef ordonnait une visite aux Pj'ramides.
Une troupe nombreuse était mise à la disposition des savants, car on ne s")' pouvait point aventurer sans escorte.
Chalon se réjouit de prendre part à cette expédition.
A la pensée des vastes plaines, du large Nil et du désert sans limites, un appétit lui venait d'espace, d'air libre, de grande lumière.
La caravane se mit en route bien avant Taube. Le soleil se
levait à peine lorsqu'elle traversa le Nil, sur les barques à mâts trapus, à. vergues courbes, plus longues que le mât qui les porte, à voiles triangulaires, entrecroisées.
Sur l'autre rive, on commença de marcher en désordre. Les ânes blancs et gris portaient haut la tête et secouaient leurs brides. La causerie était plus alerte dans la fraîcheur inaccoutumée du matin.
Les voix reprenaient un timbre et un accent de France que l'exil leur avait fait perdre, l'esprit de France aiguisait les imaginations excitées par une secrète influence de la température et du décor printanier : car ce ciel encore
pâle, cette campagne humide, où il y avait de la rosée sur les herbes, c'était un peu de la patrie à l'improviste retrouvée.
La plaine se développait au loin tout unie, seulement coupée par des palmiers en rideau, qui frissonnaient à la morsure de l'avril tropical comme les peupliers de la campagne bourguignonne.
Le trop-plein de Tinondation dormait encore emprisonné en de larges flaques, n'ayant pu franchir les replis insensibles du terrain. Des chevelures de roseaux rares émergeaient ; ça et là, des villages de boue séchée, transformés en îles abruptes, et dont les plus basses maisons
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menaçaient de s'effriter et de se fondre dans le fleuve.
Des oiseaux couraient avec leur image renversée à la surface de l'eau grise, que le fond de boue, comme un tain, faisait opaque et réfléchissante. D'autres volaient en troupes triangulaires, et l'on eût dit des voiles de barques, arrachées de la vergue courbe, emportées dans le ciel calme par un vent furieux.
Ces eaux tristes, ces eaux mortes, ou plutôt ces eaux mourantes, destinées à lentement périr d'évaporation, foisonnaient de poissons engourdis. Et d'innombrables enfants nus y péchaient à la main. Ils s'emparaient sans peine des glissantes et froides
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bêtes embarrassées par la vase. Certains poissons qui se gonflent d'air et deviennent élastiques leur servaient de jouets, ils se les lançaient comme des ballons et s'amusaient à les faire rebondir sur le rivage.
Chalon ne put voir jouer ainsi tous ces enfants, sans penser à Ahmed et à Marika.
II se reprocha de les tenir captifs dans une maison. Il aurait voulu, dans sa joie sans égoïsme, que tout ce qu'il aimait au monde éprouvât, comme lui-même à cette heure, l'enivrante sensation d'une patrie et d'une liberté reconquises.
La dernière étape fut plus rude. Le feu du soleil ron-
geait la couleur du ciel.
Lorsque les voyageurs arrivèrent au pied des pyramides, Tastre était si haut que les trois montagnes de pierres ne projetaient sur le sable qu'un liseré d'ombre. Il fallut se serrer contre la première assise pour se défendre de la lumière pendant le repas.
Puis les ascensions et les visites intérieures commencèrent, et l'enthousiasme se manifesta.
L'imagination plus sincère de Chalon demeurait pourtant rebelle. Ces tas de matériaux écornés lui paraissaient à peine imposants, à peine énormes. Il n'en subit l'effroi vertigineux que lorsqu'il se décida enfin à y grimper, tiré,
poussé, projeté d"un gradin à l'autre par des bédouins, dont les os secs trouaient les oripeaux blancs. Et quand il atteignit la plateforme, il se laissa choir sur la pierre chaude, exténué, avec l'ennui et le regret d'avoir tant peiné pour si peu de plaisir.
Le désert seul l'étonna. Il le croyait uni jusqu'à l'horizon, comme une mer sans vatrues, et il y découvrait des montagnes, des vallées, des ondulations flasques et molles, comme d'une mer démontée qui se serait figée soudainement.
Puis son âme de peintre fut séduite par les couleurs, d'une tonalité si douce, qu'elles provoquaient l'attendrisse-
ment. Le lilas très pâle et très lumineux qui marquait les ombres, déroutait ses yeux accoutumés aux ombres neutres de nos climats, et sa vision incertaine mettait quelque lenteur à lui rendre compte des mouvements de terrain que ces nuances accusaient. 11 aurait aimé à croire que ces taches de couleurs différentes ne signifiaient rien qu'ellesmêmes, et étaient ainsi disposées pour la seule joie des yeux.
Quand il se retourna vers le Nil et vers le Caire, son admiration émue s'attacha surtout aux collines du Moqattam : elles étaient transparentes comme de l'albâtre ; elles faisaient une ceinture précieuse à la ville magique-
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ment et irréellement diaprce, qui semblait le mirage d'un écrin.
A mesure que l'heure avançait, une atmosphère plus violette enveloppait tous les objets à la surface de la terre, et Chalon avait l'illusion de les voir à travers une améthyste polie.
Il se pencha. Les soldats campés au pied de la pyramide étaient minuscules, pareils à des poupées. Il se retourna vers le désert. Il eut l'idée de la mort. Une foule bourdonnante s'agitait autour de lui, et tous ces gens lui furent odieux comme des violateurs de sépultures.
Il redescendit enfin, à regret. Et loin de ses impor-
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tuns compagnons il marcha, dans le sable tiède, où chacun de ses pas enfonçait profondément.
Il allait droit, comme vers un but, quoique nul point de repère ne dirigeât sa course, et il faisait des efforts acharnés.
Quand il eut dépassé le Sphin.x, il s'arrêta. Puis il revint sur ses pas. Il fit un circuit autour de la tête colossale. Un glissement du sable l'entraina dans un creux, et il se trouva complètement séparé des autres, seul, face à face avec le monstre. Et enfin il frissonna, pris aux entrailles, vaincu, mais non par des souvenirs littéraires ni par la contagion d'un enthousiaîme commandé.
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L"ètre fabuleux, contemporain des premiers âges, était accroupi entre les trois pjramides, qui traçaient de part et d'autre et derrière lui un triple ornement géométrique, hiératique, d'une écrasante majesté.
Le soleil se couchait derrière, de sorte que leurs profils se détachaient sur le ciel jaune avec précision. Mais la lumière diffuse était si intense que tous les détails à contrejour s'accentuaient encore.
Les moindres cassures de pierres, les moindres fentes restaient visibles. La face même du Sphinx ne perdait point la netteté de ses traits, et les ombres qui Tenveloppaient ne faisaient qu'ajouter à son mvstére une mélancolie.
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II paraissait placide et triste, si triste que de larges pleurs auraient dû couler de ses yeux mornes ; mais la pierre de ses yeux s'est séchée durant les siècles sous ce ciel qui ne pleure jamais.
Il n'était plus menaçant et dévorateur comme au temps lointain de sa jeunesse. Il n'exigeait plus le mot de l'énigme, mais il la posait toujours. Ses griffes impuissantes étaient enfouies dans le sol, il était enlizé jusqu'au cou ; mais il avertissait encore le voyageur au seuil des solitudes et des nécropoles.
Chalon le regarda longtemps, face à face. Puis il rejoignit ses compagnons, lentement.