‹ Deux sphinxChapitre 2 sur 4 · OO D E C X SPHINX · texte numérisé non relu

OO D E C X SPHINX

Le soleil sombra tout à coup, et un vent glacial s'éleva du désert, un souffle de mort.

Et le retour fut triste, précipité, à travers la plaine.

Dans les flaques d'eau ridées, les mêmes enfants que ce matin, toujours nus, insensibles aux variations de la température, prenaient les poissons à la main. Mais ils péchaient plus gravement, ils ne riaient plus ; quand ils s'emparaient par hasard d'un de ces poissons qui se gonflent d'air et deviennent élastiques, ils ne le lançaient plus sur le rivage pour le faire rebondir comme un ballon.

Il y avait une grande mare, beaucoup plus grande que les

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autres, grande comme an lac, enveloppant des villages de boue séchée transformés en iles abruptes.. Des chevelures de roseaux rares émergeaient. Des oiseaux couraient avec leur image renversée à la surface de l'eau grise. Il faisait encore jour sur cette eau tandis qu'il faisait nuit tout autour. Dans les moindres mares, les enfants qui péchaient étaient en foule. Dans celle-ci, beaucoup plus vaste, un seul homme péchait, et très loin, très loin du bord.

A la vérité, on ne distinguait pas très bien ce qu'il faisait.

On voyait seulement qu'il était nu et qu'il devait avoir froid, et qu'il ne pourrait peut-être jamais revenir, telle-

ment il s'était aventuré loin.

Alors, Chalon pensa, comme ce matin, à Ahmed et à Marika ; mais il ne regretta plus de les avoir laissés à la maison.

Il n'aurait pas voulu les voir dans cette eau froide.

Le soir frileux, de même que le matin frais, lui rappela la patrie, et réveilla ses goûts d'intimité à la façon des hommes du >s'ord. Il se figura qu'il allait passer la soirée enfermé avec les deux enfants dans une pièce bien close, à la clarté d'une lampe. Il ne songeait plus qu'après le refroidissement du crépuscule, l'air se réchauffe, et que l'on passe les soirées dans les jardins ou sur les terrasses.

C'était déjà la pleine nuit

quand la caravane rentra au Caire. Les rues n'étaient éclairées que par les galabiehs bleues des passants.

Mais malgré les ténèbres la ville restait vivante et gaie, car les fellahs sont des enfants, mais qui n'ont pas peur de la nuit.

Les âniers qui se croisaient se reconnaissaient dans l'ombre. Ils s'interpellaient par leur nom : « Saïda, Mahmoud ! — Saïda, Mohammed- Ali ! » Ils se renvoyaient, sans interrompre leur course, les répliques du long salut dialogué. Ils se touchaient la main au vol, et ensuite ils baisaient leur propre main, qui avait touché celle d'un ami : ils ne la portaient pas

seulement à leurs lèvres, ils la baisaient en vérité, à grand bruit, et la nuit où circulaient des robes claires, était pleine de baisers retentissants.

Enfin, Chalon atteignit l'Esbekjeh. Il ne sentait pas la fatigue, tant cette atmosphère de gaité cordiale le réconfortait. L'exemple de tous ces enfantillages lui mettait aussi en tête un enfantillage : il voulait accueillir Ahmed par un sonore et jo3'eux « Saïda », ensuite échanger avec lui toutes les salutations compliquées qu'exige Tétiquette orientale. Il était tout fier d'en savoir par cœur les formules. Puis il monterait sur la terrasse avec les deux enfants afin de contempler long-

temps les étoiles, et l'on ne s'endormirait dans la maison qu'aux premières fraîcheurs du matin.

Mais il fut désappointé :

Ahmed ni Marika ne le guettaient dehors.

Il eut beau marcher à pas lourds et faire un grand fracas dans l'escalier, ses deux amis ne vinrent pas à sa rencontre.

Toute la maison était silencieuse et Chalon n'osait plus ouvrir la porte de sa chambre, craignant que les oiseaux fussent envolés.

Mais sur le tapis, Ahmed et Marika étaient couchés à plat ventre, accoudés, et vis-à-vis, comme deux sphinx de part et d'autre d'une avenue.

La çrande chemise de Ma-

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rika était enroulée deux fois autour de ses jambes et de ses pieds qu'elle dissimulait, de sorte que le sphinx féminin ressemblait aussi à une sirène.

Sa jeune poitrine jaillissait de la rude toile bleue entrebâillée. Comme sa tête se renversait en arrière, son col souple se recourbait ; ses petits ongles étaient aigus comme des griffes.

Sans doute qu'ils s'étaient raconté longtemps leurs malheurs. Et maintenant ils se taisaient. Ils étaient mornes et pétrifiés. Ahmed s'éveilia le premier, il se leva, il \'int rôder autour de son maître.

Mais Marika gardait la pose du colosse énigmatique, qui

est accroupi au seuil du désert, entre les trois pN'ramides ; et cette attitude révéla au nouvel initié, frissonnant encore de sa confrontation avec le monstre, qu'elle aussi était un mystère adorable d'infini et d'éternité.

Bien que, de ce jour, Marika eût pris une autorité despotique sur l'imagination du peintre et fût devenue le pôle unique de ses pensées, elle ne profita guère de cet em-

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pire, elle n'exerça d'abord qu'une influence très indirecte : Marika était l'âme subtile de l'Orient, et avant de pénétrer jusqu'à l'âme, il fallait que Chalon se mit en contact, en intimité avec les objets. Alors, pour les connaître, il déserta plus fréquemment la maison.

Il visita davantage ses amis indigènes. Il accepta plus souvent des invitations chez le cheik Saadat, qu'il affectionnait particulièrement, encore à cause de Marika : il avait diné chez ce personnage le jour même où il devait recueillir la petite fille, et cette coïncidence fortuite lui laissait un souvenir attendri.

Le cheik était un gros

homme, somptueusement vêtu, coiffé d'un tarbouch écarlate et d'un merveilleux turban.

Bedonnant et expansif, il se précipitait toujours, malgré ses jambes courtes, à la rencontre de Chalon. Il le baisottait sur les joues. Il le prenait par la main comme ua enfant et l'emmenait dans la maison. Comme il souffrait d'un asthme, le souffle lui manquait, il avait des quintes de toux : alors son domestique favori lui apportait une tasse d'or où il crachottait.

Le cheik était très riche, son palais était le plus antique palais du Caire, de pure architecture sarrasine, orné de faïences vertes et bleues plus belles que celles de Stamboul

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et de Brousse ; un arbre gigantesque et plusieurs fois centenaire, poussé au milieu de la cour, annonçait l'âge du logis.

Le cheik n'avait même pas besoin de sortir à l'heure de la prière, car une partie de la cour était arrangée en mosquée, avec un member et un mihrâb indiquant l'orientation de la Mecque. Ses innombrables ser\-iteurs, presque toujours oisifs, s'asseyaient sur des bancs de bois à dossiers sculptés et tournés, ouvragés presque aussi finement que des moucharabies.

Et Ton respectait beaucoup le cheik Saadat, parce que sa généalogie authentique remontait jusqu'au Prophète, au lieu que la plupart ignorent

souvent le nom de leur grandpère, et toujours celui de leur bisaïeul. Un de ses ancêtres avait même voyagé en Europe au temps de Louis XIV, et il considérait les Français comme d'anciens hôtes de sa famille, auxquels il rendait avec usure leur hospitalité.

Il avait pris en affection Henri-Joseph. Il le gardait de longues heures. Il lui offrait le café, les confitures et le narghilé. Il ne pouvait s'entretenir avec lui faute d'entendre le français, mais qu'at-on besoin de tant causer ?

Le véritable plaisir est de se voir, de fumer ensemble, et de se témoigner son attachement réciproque par des pressions de main, son estime

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par des politesses muettes.

Le grand charme de cette maison patriarcale venait de régalité qui régnait entre le maitre et les domestiques, égalité sincère et bien plus agréable que la jalouse égalité politique des républicains.

Mais ce sentiment dans sa naïveté pratique est si contraire au caractère français, que Chalon se semait toujours, en présence du noble cheik, plus intimidé que le plus humble des seniteurs. Aussi préférait-il souvent passer la journée avec des amis de moins vénérable origine.

L'un de ceux-ci était le fils de Hassan, marchand de café, un jeune homme de vingt ans à peine, d'allure et d'hu-

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meur franche, déjà marié trois fois et père de plusieurs enfants.

Hassan, fils de Hassan, avait souvent convié les membres de la commission des sciences et arts ; mais ceux-ci n'avaient répondu qu'une fois chacun à son invitation, en leur répugnance de la cuisine orientale, des mets fades et parfumés servis sur des plateaux de cuivre, à même un tapis où circulent des gens qui ont les pieds nus.

Chalon, aguerri par l'habitude, revint seul et plusieurs fois. Il fut reçu avec moins de solennité. Il entendait même, derrière les portes entrebâillées du haremlik, jacasser les femmes qui se bous-

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culaient l'ane l'autre, curieuses de voir manger un Européen.

A mesure qu'il s'imprégnait d'Orient, sa \4sion de toutes choses se modifiait. D'abord malveillante et prévenue, elle se laissait à présent séduire par tout ce qui l'avait naguère révoltée.

Ses premiers désenchantements, lorsqu'il débarqua, imbu de littératures mensongères, furent la saleté de la rue, toujours poussière et boue, la misère de la foule qui lui paraissait immonde et déguenillée.

Maintenant, dans ses lentes promenades, dans ses flâneries, il subissait le charme de cette rue et de cette foule. Il s'étonnait d'avoir si légère-

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ment et si mal vu. Il se reprochait d'avoir été injuste envers ces choses qu'il prenait maintenant en affection.

II s'en attristait comme l'on s'attriste d'avoir porté des jugements téméraires sur une personne vivante à qui l'on s'affectionne par la suite.

Il apercevait, sous les dehors sordides, la méticuleuse propreté musulmane, qui ne ressemblé guère à la propreté hypocrite des occidentaux soigneux de leur visage et de leurs mains. Aux heures de la prière et de l'ablution, l'eau déborde de toutes les fontaines et coule en ruisseaux des mosquées.

Il assistait parfois, sur les berges du Kil, au blanchis-

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sage des galabiehs. Les gens du peuple se dépouillent tout bonnement de leur chemise, la trempent, la tordent, et se couchent au bord du fleuve en attendant que le soleil la sèche. Et Chalon se plaisait aux nobles attitudes de ces jeunes hommes, chez qui la beauté plastique est si commune qu'on ne la remarque plus.

Il voyait aussi comme grossièrement il s'était trompé en prenant pour de la misère Tinsoucieuse pauvreté du fellah. Car le fellah est toujours pauvre, mais il n'est jamais misérable : ses ressources dépassent toujours ses besoins.

Il a le temps de se reposer.

Et Cha'on commençait à

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imaginer que ce pays est un édeii où la lumière vous nourrit ; ces hommes qui ne possèdent presque rien, et qui pourtant possèdent le superflu, lui semblaient des personnages de l'âge d'or.

Quand il eut découvert ainsi les sources de leur gaité, cette gaité lui devint sympathique et communicative. Il retourna, par une aimable contagion, à la simplicité d'âme et à la naïveté du premier âge. Il reconquit cette fraîcheur de sentiments qui n'est plus possible aux hommes faits que s'ils s'entretiennent et s'ils se plaisent dans la société des enfants.

C'est bien parmi des enfants qu'il croyait vivre, lorsqu'il

s'égarait dans les rues, lorsqu'il voyait à l'entour de lui circuler cette foule animée comme dans les plus commerçants faubourgs de Paris, mais animée, non affairée, et n'aj'ant l'air de se mouvoir, de courir, ;de s'échauffer que pour le jeu ; lorsqu'il entendait parler bruyamment, avec la volubilité et l'essoufflement rauque de la langue arabe, ces gens, qu'il ne comprenait pas, mais dont le son de vois lui faisait plaisir aux oreilles et chassait de lui toute pensée morose ; lorsque sur les places écartées où se tiennent les foires, passant à côté d'un théâtre de marionnettes, il était tout d'un coup effaré par le tonnerre d'un

rire franc et puéril. — Il s'en allait riant tout seul et nul ne le prenait pour un fou, mais les marchands accroupis au seuil de leur boutique, les âniers paresseusement accoudés à l'épaule de leur âne, lui faisaient des signes affectueux et se mettaient à rire avec lui : car ces natures impressionnables ont une facilité merveilleuse pour refléter les sentiments d'autrui, et la joie inexpliquée d'un inconnu qui passe suffit pour leur mettre le cœur en joie.

Chalon devenait gourmand comme un écolier, comme un fellah. Il aimait acheter à boire dans la rue. Il se payait de ces énormes sucreries roses qui visent à reproduire les

formes du crocodile et du dromadaire. Il se prenait de passion pour la canne à sucre, il en avait toujours une tige dans les mains, et il déchiquetait à belles dents les fibres du bois savoureux.

Il rentrait au logis les poches pleines de ces peu coûteuses friandises, qu'il distribuait aux enfants. C'était sa façon de leur montrer qu'il pensait à eux même quand il les délaissait de longues journées. Et en vérité il pensait à eux constamment ; et déjà il ne les voyait plus des mêmes yeux. Il sentait de jour en jour davantage leur humanité, à mesure qu'il se familiarisait avec les êtres, avec les choses de leur ciel et de leur pays.

Il ne pouvait plus, ainsi que naguère, les considérer seulement comme de jolies créatures apprivoisées, comme de petites bêtes familières, qui n'eussent fait que mettre du mouvement et du bruit dans sa solitude, et que procurer à ses mains inactives des occasions de caresses.

Il s'inquiétait de leurs origines, de leur passé, qu'il ignorait. D'où venait Marika?

D'où venait Ahmed ? Qiie rêvaient-ils quand ils se taisaient ? Et que pouvaient-ils bien se dire quand ils se raconiaietit leurs malheurs ?

Toute leur âme était écrite sur leur visage et dans leurs yeux, comme les annales de l'Egj'pte sont écrites sur les

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monuments : mais Chalon ne savait pas lire les regards ni les physionomies plus que les hiéroglyphes, et il se méprenait aussi grossièrement sur le compte de ces deux petits êtres contemporains que sur le compte de Séti I-"" ou de Rhamsès II.

Il les supposait de psychologie rudimentaire, dépourvus de tous caractères personnels et distinctifs, si bien que d'abord il ne faisait aucune différence entre l'âme d'Ahmed et celle de Marika ; or, les deux enfants étaient si dissemblables que, même dans l'ordre des intelligences les plus élevées, on ne rencontre guère de contrastes plus saisissants.

Ahmed était le simple, et il

s'affirmait tel par rextrêrae netteté de sa physionomie comme de sa plastique. Son visage était peu mobile malgré l'expression très vive des yeux.

Son corps était monochrome.

Sa beauté n'était pas à peindre mais à sculpter ou à dessiner, car elle ne devait pas son charme à la variété des valeurs et des nuances, mais à la merA-eilleuse pureté des lignes.

Seulement, cette simplicité d'âme n'était point primitive.

Ahmed n'appartenait point à une race jeune, mais au contraire à une race très ancienne, vieille comme le monde, qui par un miracle unique s'est figée dans son éternelle jeunesse, et est demeurée iden-

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tique à elle-même à travers les siècles. Ahmed, comme tous les fellahs, avait son portrait ressemblant sur les plus antiques bas-reliefs, et son âme devait aussi ressembler à celle des premiers habitants de ce paj's.

Certes, la race fut cent fois vaincue, opprimée, conquise.

Mais par un renversement des lois habituelles, ce fut elle toujours qui absorba en fin de compte ses vainqueurs, et après quelques générations élimina le sang étranger. Ce paj'san, produit des croisements les plus hasardeux, bâtard de Romain et de Grec, bâtard de Macédonien, bâtard d'Arabe, n'était pas cependant un métis dégénéré, mais un

fils indéniable et légitime des autochtones, qui, six mille ans avant le Christ, cultivèrent la terre de Phtah. Et il était né au bord du Nil, dans une maison faite de boue séchée, pareille aux demeures d'autrefois, comme lui-même était pareil aux ancêtres.

Patient, modeste et indolent, né serv-iteur, — à l'âge où tous les caractères s'affirment et où les besoins tournent en passions, il n'avait rien souhaité plus passionnément qu'un maître à qui faire don de soi-même et de sa vie.

Le jour où un accident mémorable lui avait désigné Chalon comme son maitre, Ahmed s'était réjoui dans son cœur, car son avenir se fixait.

Et maintenant, il n'éprouvait plus aucun désir, puisqu'il avait accompli sa destinée.

L'âme de Marika était d'une composition plus disparate.

Toutes les civilisations les plus raffinées de l'Orient y avaient laissé leur empreinte.

Des hérédités contraires se la disputaient, aucune influence ne prédominait. Toujours opposée à elle-même, en fuite devant elle-même, elle n'était capable que de désir et jamais de satisfaction.

L'histoire de Marika n'était pas une histoire, mais un conte, un conte invraisemblable, un conte des Mille ei une nuits.

Elle était née dans une ile de l'archipel. Son imagination

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n'en avait point perdu le souvenir, mais sa mémoire infidèle en avait égaré le nom.

Son père était un marchand très riche, mais plus ambitieux encore que riche et toujours âpre au gain. Un jour il partit ;\ bord d'un navire, pour Constantinople, et durant plusieurs mois on ne reçut aucune nouvelle de lui.

Puis un ami de la famille, qui faisait aussi des voyages, revint après une longue absence, et raconta que le marchand avait été pris par des pirates. Il avait dû laisser toute sa cargaison entre leurs mains. Il ne pouvait plus retourner dans sa patrie, et il se trouvait actuellement à Smyrne dans une misère complète.

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Alors, la mère de Marika vendit tout son bien et partit pour Smvrne. Elle emportait avec elle le prix de sa maison et de ses meubles. Marika, qui l'accompagnait, n'était encore âgée que de dix ans.

Les deux femmes mirent beaucoup de temps pour passer en Asie Mineure. Elles naviguaient d'île en ile, tantôt sur une simple barque de pêche, tantôt sur un bateau plus considérable, suivant les occasions. Il leur arriva même plusieurs fois de s'égarer pendant des semaines, comme aux époques très anciennes, sur cette mer si commerçante et si fréquentée. Elles ne savaient rien de la vie, ni la valeur d'aucune chose. On les

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volait avec une facilité, avec une impudence incroyable, et elles se trouvaient déjà presque réduites à la pauvreté quand elles arrivèrent à Smyrne.

Elles se mirent à chercher celui qu'elles avaient perdu.

Elles demandaient de ses nouvelles à des gens qui ne pouvaient point le connaître.

Elles rencontrèrent un jour quelqu'un qui croyait savoir que le marchand avait profité d'une occasion pour passer à Constantinople. Alors elles partirent pour cette ville.

Mais dès qu'elles arrivèrent, le grand mouvement de Stamboul les étourdit. Elles comprirent enfin que, si elles continuaient de chercher au

hasard, jamais elles ne retrouveraient le disparu. Alors la mère de Marika imagina de se poster au bout du grand pont, sur le carrefour de Balouk-Bazar-Kapou, devant la mosquée de la Validé, puis de regarder au visage tous les »ens qui passeraient. Elles restèrent là des journées entières, pendant de longs jours.

Et comme elles n'avaient plus aucune ressource, elles se résignèrent à tendre la main.

Mais voici qu'un jour une vieille femme que l'on ne connaissait pas, vint d'ellemême et sans qu'on lui demandât rien, fournir des indications très précises : le marchand habitait non loin de là. dans la rue qui longe

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les murs du Sérail et qui monte vers Sainte-Sophie. Il habitait la sixième maison avant d'arriver à la grande place où se trouve, vis-à-vis d'une fontaine, la porte de la Félicité. Il était très bien dans ses affaires.

La mère de Marika se réjouit. Elle ne s'étonnait point que son mari fût retrouvé ; elle s'étonnait seulement que depuis tant de jours il n'eût point passé une seule fois devant la mosquée de la Validé où tant de monde passe, surtout demeurant si près.

Elle s'en alla lentement vers la maison qui lui était désignée. Elle avait laissé Marika à la garde de la vieille femme.

Et Marika ne devait jamais

revoir sa mère. Car, dès que celle-ci eut tourné le dos, la vieille emmena l'enfant. Elle lui donna une chambre dans une maison, à Péra, non loin du petit champ des morts, dans une maison d'où l'on voit par les fenêtres tout Stamboul, aussi bien que si l'on était monté sur la tour de Galata. Et là, comme Marika avait déjà douze ans, la vieille commença de la prostituer aux étrangers riches.

Marika s'accoutuma aux infâmes caresses des vieillards, mais elle ne perdit point à ce métier le respect d'elle-même.

Mesurant avec parcimonie ses dédaigneuses complaisances, elle sut défendre sa virginité.

Elle ne perdit point le senti-

ment de la pudeur. Elle refusait absolument de livrer aux regards son corps qu'elle abandonnait aux caresses.

Dans sa souillure abominable, elle réservait avec un soin jaloux la pureté de ses lèvres qui ne connaissaient pas encore le baiser, et elle répondait à quiconque essayait de les profaner : « Païen, ne touche pas à ma bouche, qui a l'honneur de recevoir la sainte hostie ! » Marika était farouchement chrétienne.

Qiiand elle eut amassé quelques livres turques, elle s'enfuit, avec l'espérance de retrouver sa mère et son père.

Puis elle se vendit elle-même à un marchand parce qu'il partait pour l'Egypte. Elle

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croyait dans son ignorance que plus on traverse de mers et plus on parcourt de pays, plus on a chance de rencontrer ceux que l'on cherche, et que peu importe la direction.

Elle débarqua donc à Alexandrie. Puis elle passa entre les mains de plusieurs maîtres. Elle fut emmenée au Caire, et elle attendait un nouveau maître qui l'achetât, dans cette maison où les soldats avaient fait irruption un soir.

Et c'est elle qui avait été la cause du carnage. C'est elle qui avait allumé la convoitise de ces brutes, moins par sa fraîche et appétissante beauté que par une résistance inattendue, par son obstina-

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tion à leur refuser son corps toujours intact, sous prétexte qu'elle était chrétienne comme eux et qu'elle en portait le signe tatoué dans la main droite.

Voilà les histoires que Marika racontait à Ahmed, lorsque les deux enfants, l'un vis-à-vis de l'autre étendus, accoudés comme deux sphinx de part et d'autre d'une avenue, se racontaient leurs malheurs.

Elle lui disait encore d'autres choses, des choses que le fellah n'était point capable de comprendre. Elle ne se souciait guère d'ailleurs qu'il les comprît, mais elle avait besoin de les dire et elle eût parlé toute seule aussi bien, si

Ahmed n'eût pas été là.

Depuis qu'elle vivait sous la tutelle d'un étranger, il se formait en son cœur des sentiments en contradiction flagrante avec les instincts de la femme orientale. Mais elle appartenait, par son hérédité composite, à des familles si diverses, qu'elle possédait en puissance tous les caractères et les signes de race les plus opposés. La destination particulière de sa personnalité demeurait à la merci des circonstances.

Elle agissait bien comme une femme de ces pays le premier soir, lorsqu'elle vint s'offrir à l'homme qui l'avait recueillie. Elle ne se laissait pas emporter par un élan de

reconnaissance et d'affection, elle pensait seulement que Chalon était son maître, qu'il pouvait disposer d'elle, et qu'elle devait se présenter à lui environnée de parfums.

Elle n'avait pas été humiliée ni choquée qu'il la repoussât, accoutumée à subir les fantaisies des hommes et à n'en point rechercher les causes.

Mais cette abstention inattendue lui avait appris que tous les hommes ne sont pas des conquérants ou des acheteurs, qu'il est aussi des protecteurs désintéressés. Son cœur lui avait du même coup révélé qu'on doit leur vouer d'autres sentiments que le respect et la soumission. Le refus de Chalon l'avait affran-

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chie de la condition servile où les Orientaux maintiennent leurs femmes. Elevée à la dignité des nôtres, qui sont les égales et les amies libres de leurs époux, elle commençait à concevoir des sentiments en rapport avec cette dignité nouvelle. Elle ne songeait plus à s'offrir, en cet appareil d'hiératique mystère où s'enveloppe la prostitution d'Orient. Mais elle se prenait à chérir celui qu'elle ne considérait plus comme un maitre, et aussi à le désirer.

Elle se prenait même à être jalouse de lui. Déjà elle ne supportait plus patiemment qu'il fût toujours dehors.

L'idée peu à peu lui venait de restreindre la liberté

d'Henri. Elle aurait voulu exercer sur lui une constante surveillance. Elle en cherchait le moyen, qu'elle finit par trouver. Elle communiqua son plan à Ahmed.

Il s'agissait de réunir leur petite fortune, et d'acheter un âne avec son harnais.

Ahmed, qui n'avait absolument rien à faire, deviendrait le conducteur de l'âne, et Chalon n'aurait point de préte.xte pour prendre un autre ânier.

Les yeux du fellah étincelèrent. Il s'avisa, à son tour, d'être jaloux. Chalon, dans ses promenades qui duraient parfois l'après-midi tout entière, se faisait accompagner d'on ne sait quel autre fellah,

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qui était peut-être toujours le même, qui vivait ainsi, autant que les deux enfants, plus même, dans sa compagnie et dans sa familiarité, qui portait peut-être lui aussi ce nom d'Ahmed, si commun ! Ahmed ne put supporter cette pensée. Il ouvrit la bouche comme pour mordre, comme un chien dont le maitre caresse un autre chien, et ses lèvres retroussées laissèrent voir toutes ses belles dents blanches.

Mais en définitive, comme cette intolérable situation ne devait point durer, sa jalousie n'avait point d'objet. Il s'apaisa, et il s'épanouit aussitôt, fou de joie, riant de penser à la grande surprise que l'on allait faire à Henri.

Le projet fut exécuté le jour même.

Ahmed s'esquiva dès le départ de Chalon ; et deux heures plus tard Marika, qui le guettait impatiemment, le vit revenir, courant à toutes jambes à côté d'un âne qui galopait.

C'était une bête vive et magnifique. Il ployait l'encolure et tombait dans la main avec la même élégance qu'un cheval. Il avait le poil presque blanc. La selle en roseaux, recouverte de maroquin rouge, avec des broderies, était belle comme les choses toutes neuves.

Marika voulut en avoir l'étrenne. Elle enfourcha l'âne, et Ahmed la conduisit tout

autour du jardin pour s'exercer à son nouveau métier. Il poussait des cris comme pour faire ranger des passants imaginaires.

Ensuite, il fit la toilette de l'âne. Il le tondit habilement, par places, et l'ornementa d'arabesques, lui traça au bas de l'encolure un collier, autour du ventre tine ceinture.

Puis on le lâcha dans le jardin. Et ce soir, il fut interdit à Chalon de s'y promener. Les deux enfants s'arrangèrent pour l'entraîner et pour le retenir sur la terrasse jusqu'à l'heure du coucher.

Mais dès que le peintre fut endormi, eux qui ne dormaient pas redescendirent sur la pointe du pied pour

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aller voir l'âne, pour le flatter, pour lui donner des sucreries à manger dans leur main.

Seulement ils eurent une grande peur, parce que l'âne, qui était très gourmand, se mit à braire de joie, et ce fut miracle qu'il ne réveillât point Chalon.

Après le repas du matin, lorsque Chalon se leva pour sortir, Ahmed se leva aussi et le précéda, grave, mais d'une gravité jouée, les lèvres pincées comme par une envie de rire.

Le fellah, qui marchait plus vite, se glissa dans le jardin, disparut et arriva ' presque aussi tôt que Chalon à la porte de la rue, tirant par la bride l'âne magnifique acheté hier. Et il dit, avec un accent de fierté, ces quelques mots en français : « Bourricot à moi. Moi ânier. Moi venir, conduire toi. »

Le peintre fut embarrassé et confus, comme d'un cadeau qu'il n'aurait pas dû recevoir, mais qu'il ne pouvait faire autrement que d'accepter.

Après un peu d'hésitation, il se laissa hisser sur la selle de roseaux recouverte de maroquin rouge. Mais il aperçut Marika, et il n'eut pas le courage de l'abandonner ainsi.

Il lui fit signe de se préparer pour sortir.

Elle ne possédait pas de borgo, et bien qu'elle fût chrétienne, elle n'aimait pas à montrer son visage. Elle s'enveloppa toute la tête et le corps, par dessus sa robe bleue, d'une grande pièce d'étolTe blanche. Puis elle se pla^a en arrière de la selle, à califourchon sur la croupe de l'àne, et pour ne point tomber, elle prit Chalon à brasle-corps. Sa robe et son voile se relevèrent, laissant nues ses jambes jusque plus haut que le genou. Ses pieds même et ses chevilles délicates restèrent nus, parce qu'elle ne tenait ses babouches que du bout de ses orteils recourbés.

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Aux premiers pas, Chalon fut distrait par la peur qu'il avait de tomber. Mais l'équilibre de Marika, accoutumée à chevaucher ainsi, lui rendit l'assurance. Alors, il fut ému de sentir contre tout son corps ce jeune corps vivant et tiède, autour de sa taille ces bras vigoureux et fins qui se cramponnaient ; il fut irrité de ne faire que sentir Marika sans la voir, de ne pouvoir point se retourner pour contempler sa jolie enfance voilée, enveloppée de linges blancs.

Mais ensuite, il s'avisa qu'un de ses collègues, ou même un simple soldat français, pouvait le rencontrer en cet équipage, et il eut hâte de sortir de la ville. Par malheur, il avait

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décidé ce jour-là que l'on irait au vieux Caire. Déjà il en avait averti Ahmed et il n'osait plus lui donner contreordre. Or, pour aller jusqu'au vieux Caire depuis l'Esbekyeh, il faut traverser les deux tiers au moins de la ville, en suivant le Khalig. Enfin l'on atteignit une des portes sans avoir vu personne de connaissance.

La splendide cité est environnée de solitudes. Des collines renferment, non pas des collines naturelles, mais des amas énormes de décombres. Qui saurait dire d'où proviennent ces ruines ? Peutêtre qu'elles sont les vestiges des antiques incendies : tant de fois le Caire est ressuscité

de ses cendres ! Et nul spectacle n"est plus lamentable que celui de cette banlieue calcinée, où la poussière des siècles morts s'entasse jusqu'à former des montagnes.

Jamais, naguère, Chalon ne se fût ainsi aventuré dans ces solitudes sans une escorte de soldats. Mais à présent l'idée ne lui venait même point qu'il pût courir quelque danger. Il n'était plus un étranger : pourquoi les indigènes se fussent-ils méfiés de lui et l'eussent-ils maltraité sans raison ?

Lentement et péniblement.

Henri. Ahmed, Marika cheminaient. Les jambes de l'âne et les jambes d'Ahmed enfonçaient profondément dans ces

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