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Deux surs

%^ plein gosier par un personnage invisible, partait de la lisière d'un bois de sapins dont le crépuscule tombant noircissait les masses confuses. La voix montait sonore dans l'air fraîchissant et allait se perdre parmi les pâturages de la croupe mamelonnée qui reliait deux cimes déjà noyées dans la brume; puis le paysage crépusculaire reprenait sa physionomie silencieuse j

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on n'entendait plus dans l'obscurité croissante que le glouglou d'une source ou les tintements lointains des clochettes d'un troupeau de vaches. Un mince croissant de lune, se rapprochant rapidement de l'horizon, permettait de distinguer encore la courbe molle qui marquait l'évasement du col, et très haut, vers la droite, coupant hort zontalement le ciel qui s'étoilait, la muraille rocheuse du Parmelan, — une montagne de dixhuit cents mètres qui se dresse entre Thônes et Annecy et domine, comme un belvédère cyclopéen, la vallée où coule le Fier.

A ce moment, le personnage qui avait lancé ce double appel émergea de la lisière des sapins et descendit vers les pâtis. Aux faibles clartés du croissant de lune, on distinguait sa silhouette solide et trapue. Il était guêtre jusqu'aux genoux, portait un sac de touriste sur ses larges épaules, et, tenant d'une main son chapeau de paille et son bâton ferré, il s'épongeait méticuleusement les tempes. On devinait plus qu'on ne voyait nettement sa tête ronde, son front bombé surmonté de cheveux crépus et grisonnants, sa figure pleine aux joues rasées, ornées seulement de courts favoris en pattes de lapin. Il se retourna, agita son chapeau, et trois autres personnes sortirent du bois : — deux jeunes filles coiffées de chapeaux de paille et un gros garçon moustachu,

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marchant avec une précaution méthodique sur le terrain tourbeux, où croissaient çà et là de hautes tiges de gentianes.

Les deux jeunes filles, déjà lasses, allèrent s'asseoir sur des quartiers de roche formant la base d'une croix de mission plantée à la crête du col, tandis que le garçon interpellait respectueusement, mais avec une nuance d'inquiétude, l'homme au sac de touriste :

— Eh bien! patron, vous êtes-vous orienté? Sommes-nous dans le bon chemin ?

— C'est singulier, Prosper Baduel, répondit l'autre, un peu embarrassé, je ne m'y reconnais plus... J'ai pourtant fait l'ascension du Parmclan autrefois...

— Oui, autrefois!... Il y a vingt-cinq ou trente ans, oncle César, interrompit d'une voix légèrement moqueuse l'une des jeunes filles, dont on entrevoyait encore le minois chiffonné et les yeux surmontés d'épais sourcils. — Mais depuis trente ans les bois ont grandi et votre mémoire n'en a pas fait autant... Le sentier s'est peut-être déplacé?

— C'est ta réflexion qui est déplacée, Françoise! repartit l'oncle d'un ton de mauvaise humeur, tais-toi!... Ma mémoire est excellente, seulement dans cette mâtine d'obscurité on se blouse... Je ne m'y retrouve plus.

— Vous auriez dû m'écouter et prendre un

guide à Dingy, répliqua Françoise en secouant les épaules avec un geste d'enfant gâtée... Ça ne serait pas gai de coucher à la belle étoile!

— Moi, j'en prendrais très bien mon parti, dit à son tour la seconde jeune fille; regarde, Françoise, c'est vraiment beau !

Elle s'était décoiffée, et la clarté lunaire argentait son teint de blonde, ses longs cils humides et ses cheveux crépelés qui retombaient en une lourde natte sur ses épaules. Accoudée à l'un de ses genoux, le menton dans la main, elle embrassait d'un regard enthousiaste le ciel étoile, les pâturages endormis et le fond de la vallée de Dingy, velouté d'une vapeur bleuâtre.

— Oh ! toi, Claudia, tu es sentimentale, chacun sait ça; mais moi, qui suis très prosaïque, je 4éclare que j'ai l'estomac creux et qu'il me tarde de trouver un bon souper au chalet du Parmelan.

— Enfin où sommes-nous? s'écria Prosper Baduel.

— Nous devons être près du Chalet Chapuis, murmura l'oncle César en se recoiffant d'un air ennuyé.

— Le chalet est là, sur votre gauche, glapit une voix enfantine.

En même temps ils virent surgir de l'ombre un petit pâtre d'une dizaine d'années, qui sautillait comme un gnome à travers les flaques d'eau.

Le chalet était tout près, en effet. En s'avançant dans la direction indiquée par le gamin, ils distinguèrent bientôt le grognement sourd des cochons dans l'étable et le bruit frais de la fontaine déversant son eau vive dans le tronc creux d'un fût de noyer. Peu à peu les toits bas des bâtiments se dessinèrent sur le ciel. — Tout au loin, de l'autre côté du col, une large tache phosphorescente tremblotait au fond de la plaine vaporeuse.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda au petit pâtre l'oncle César complètement désorienté.

— Ça, c'est les lumières d'Annecy, répondit l'enfant; la place la mieux éclairée est la gare du chemin de fer...

Pendant ce colloque, la lune s'enfonçait derrière une crête, et tout le paysage se noyait dans une ombre plus opaque.

— Mes enfants, si vous m'en croyez, insinua timidement l'oncle César, nous attendrons le jour pour continuer notre route et nous coucherons sur le foin au chalet Chapuis !

Cette proposition fut accueillie par des réclamations énergiques.

— Eh bien! et souper? s'exclama Françoise; nous ne trouverons ici que de l'eau claire... Merci, par exemple !

— Et puis, nous arriverons au Parmelan après

le lever du soleil, et notre partie sera manquée! objecta Claudia.

Prosper Baduel, malgré les sentiments de déférence dont il était pénétré à l'égard de son patron, ne put s'empêcher de protester contre la pusillanimité de M. César.

— C'est insensé! reprit ce dernier, qui n'aimait pas à être contrecarré ; il fait noir comme dans un four, et je ne me soucie point de me casser les jambes au fond de quelque trou... Nous coucherons au chalet, a moins que je ne trouve quelqu'un qui veuille bien nous conduire jusqu'au Grand-zMomoir !

— Si vous le permettez, monsieur, dit soudain à côté de lui une voix jeune et sonore, je vous servirai de guide...

L'oncle César se retourna et aperçut la silhouette élancée d'un inconnu, porteur comme lui d'un sac de touriste, et qui s'était approché du groupe à son insu, l'herbe épaisse et feutrée du pâturage ayant amorti le bruit de son pas.

— Tout à l'heure, tandis que je montais au col, continua le nouveau venu, je vous ai entendu appeler et je me suis dirigé du côté où l'on huchait... Je vais moi-même au Parmelan et je serai enchanté de vous montrer le chemin, que je connais parfaitement.

— Ma foi, ce n'est pas de refus, répondit

M. César avec un soupir de soulagement; puis il ajouta d'un ton cérémonieux : — A qui ai- je l'honneur de parler?

— Je suis rnonsieur Maurice Tournyer, professeur de rhétorique au collège, répliqua le jeune homme; — si vous le voulez bien, nous nous remettrons en marche; j'ai une lanterne de poche que je vais allumer et qui ne nous sera pas inutile.

Il frotta une allumette, et la petite lanterne projeta tout d'un coup une lueur qui permit de distinguer la tournure et les traits du professeur. — Il était grand, de taille élégante, la barbe noire très soignée et l'air sérieux. — En l'entrevoyant à la clarté vacillante de la lanterne, Françoise, qui tenait le bras de sa sœur Claudia, ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Est-ce que tu le connais? chuchota Claudia, tandis que les trois hommes prenaient les devants.

— Oui, ma chère, murmura Françoise; il passe souvent sous nos fenêtres, et je l'avais remarqué... Il est joli garçon, sais-tu ?

— Tais-toi, reprit sa sœur en riant, si l'oncle César t'entendait, il serait capable de congédier notre guide!...

Le samedi soir, pendant la belle saison, le Parmelan est fréquemment un but d'excursion pour les bourgeois et les jeunes gens d'Annecy, qui ne sont pas fâchés de se délasser des besognes de la

semaine en passant leur dimanche dans la mon. tagne. — On part, vers la fin de la journée, « en caravane, » et l'on va coucher et déjeuner au chalet construit par le club alpin sur le plateau principal du Parmelan, dont l'ascension n'exige pas plus de quatre heures de marche.

Depuis longtemps, M. César Dumoulin, chef de l'importante maison de mercerie et de rouennerie : ce Dumoulin et sœur, » avait promis cette partie de plaisir à ses deux nièces et à son premier commis Prosper Baduel. Il avait jadis, dans sa prime jeunesse, gravi les pentes de la montagne, et il s'étendait avec complaisance sur les péripéties de cette course alpestre, qui avait été son unique ascension. — Il s'était fait fort de conduire ses compagnons sans la moindre difliculté au sommet. Tout avait, en effet, admirablement marché jusqu'à La Blonnière, où l'on chemine sur une belle route; mais, au sortir du hameau, les souvenirs du notable commerçant étaient devenus moins précis; les hésitations avaient commencé; bref, il s'était fourvoyé à l'entrée du bois de sapins, sans parve lir à trouver le sentier qui mène au Grand-zMomoir.

Il contait tout cela par le menu à Maurice Tournyer, qui ne l'écoutait que d'une oreille distraite, — trop occupé lui-même à diriger cette marche à travers les ténèbres pour prêter atten-

tion aux récits prolixes du négociant. — Sous les branches entre-croisées des sapins et des hêtres, la nuit était devenue absolument opaque; on s'enfonçait dans le noir, et on pouvait à peine dèvi ner le chemin, coupé par des foudrières boueuses, à la fuyante lueur de la lanterne que le professeur tenait élevée comme un fanal. De temps à autre il criait derrière lui: « Attention! il y a ici une mare, prenez la droite! » ou bien: « Nous longeons un trou, appuyez à gauche! » — M. César Dumoulin tantôt glissait sur la terre humide, tantôt choppait à un tronc d'arbre; il se cramponnait au bras du taciturne Prosper Baduel et jurait qu'on ne l'y reprendrait plus. Les jeunes filles riaient à l'arrière et s'amusaient fort des menus incidents de cette marche nocturne. — De loin en loin, des troncs de bois pourri étalaient dans les ténèbres des phosphorescences laiteuses; çà et là aussi, des vers luisants, trouant la mousse d'une fugace lueur d'émeraude, semblaient de minuscules feux follets.

En cherchant à en ramasser quelques-uns pour les poser sur son chapeau, Françoise trébucha, et, tombant sur ses genoux, poussa un cri. Le professeur confia lestement sa lanterne à Baduel, puis courut vers la jeune fille, qu'il aida à se relever.

— Vous n'avez point le pied assez sûr, made-

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moiselle, lui dit-il, et ici une glissade pourrait avoir des suites désastreuses... Permettez-moi de vous offrir le bras.

Elle accepta, en s'excusant, et la file se reforma : — Prosper Baduel en éclaireur, puis l'oncle César serrant de près son commis; au centre, Claudia; et enfin, à l'arrière, Françoise au bras de Maurice Tournyer. L'obscurité, difl^icilement percée par les faibles rais de lumière de la lanterne, devenait par moment très profonde. Le sentier, détrempé, était glissant, et Françoise, déjà lasse, s'appuyait involontairement plus fort sur son guide. Claudia, toute à l'émerveillement de cette montée à travers de fantastiques verdures et de grandes plantes parfumées, dont les sommités fleuries lui frôlaient doucement les mains, ne pouvait s'empêcher de traduire son admiration par des paroles enthousiastes : « Oh ! encore un tronc d'arbre lumineux!... Et là-bas, ces vers luisants qui remuent leurs petites lanternes comme pour éclairer un bal de fourmis, est-ce joli ? est-ce étrange?... Il me semble que je marche dans un conte de fées!... »

Le professeur écoutait attentivement ces naïves exclamations jetées dans la nuit par une voix juvénile et musicalement timbrée. Il s'étonnait de les rencontrer dans la bouche d'une fille de commerçants. Françoise restait silencieuse. Les

dents serrées par un reste de crainte, les yeux à demi fermés, elle éprouvait une volupté inconsciente à marcher dans cette épaisse obscurité, suspendue au bras de ce beau garçon ; elle s'appuyait avec abandon contre l'épaule de M. Tournycr et sentait la chaude pression du bras à travers l'étofiTe légère de son corsage. Quand on sortit du fourré et que la limpide clarté des étoiles permit de distinguer le sentier, elle eut un confus sentiment de regret en s'apercevant que Maurice Tournyer se disposait à la quitter pour reprendre la tête de la caravane.

On était arrivé au pied du Grand-zMomoîr, — un escalier géant taillé dans la paroi du rocher et surplombant en lacets au-dessus de l'abîme. Des rampes de fër scellées dans le roc, aux endroits dangereux, en rendent l'accès facile, même aux touristes féminins. Grâce à la lanterne, que le professeur tenait très élevée, la troupe des excursionnistes, disposée en file indienne, gravit sans accident les degrés escarpés du montoir. Au bout d'une heure, on atteignit le sommet et on aperçut le toit du chalet se découpant en noir sur le ciel étoile. Il était temps, car l'oncle César, essoufflé, les épaules coupées par les courroies de son sac, déclarait qu'il n'en pouvait plus.

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l'intërieur du chalet,un bon feu rechauffant ronflait dans le poêle. M. Dumoulin avait écrit au chalé-[an pour annoncer sa venue, et un frugal souper montagnard, déjà servi au bout d'une longue table de sapin, attendait les quatre représentants de la maison Dumoulin et sœur. Tandis que Maurice Tournyer se débarrassait de son sac et souhaitait familièrement le bonsoir aux gens du chalet, Françoise avait tiré son oncle à part et lui représentait qu'il était de la plus simple politesse, après le service rendu par le jeune professeur, de l'inviter à partager le souper préparé par eux. A quoi le commerçant, très à cheval sur les convenances, acquiesçait par un hochement de tête. Il se dirigea

vers Tournyer et lui demanda cérémonieusement de « lui faire le plaisir de souper avec sa famille. » Celui-ci ayant accepté, on se mit à table sans plus de façons.

L'air vif de la montagne avait aiguisé l'appétit de toute la bande. Prosper Baduel et l'oncle César, surtout, faisaient honneur au souper en l'assaisonnant de grosses plaisanteries de boutiquiers en vacances. Les deux jeunes filles s'étaient décoiffées et mises à Taise. Elles s'abandonnaient franchement à la joie de cette partie de plaisir, longuement préméditée, et qui paraissait être un événement dans leur vie casanière. Le professeur, placé en face d'elles, à côté de M. Dumoulin, pouvait maintenant les observer plus à loisir, à la lueur des deux lumignons fumeux qui éclairaient la table.

Bien qu'habillées pareillement de jupes claires et de casaques de soie écrue, les deux sœurs formaient un contraste curieux. — Françoise, celle qui paraissait l'aînée, bien qu'elle eût en réalité deux ans de moins que Claudia, était une brune aux traits irréguliers, mais expressifs. De face, elle déplaisait presque au premier aspect; son nez retroussé, aux narines très dilatées, manquait de correction ; sa bouche, trop grande et d'un rouge vif, était ornée, sur la lèvre supérieure, d'un duvet qui lui donnait quelque chose de trop viril; ses

sourcils épais se rejoignaient presque, et son front assez bas était encore caché par l'abondante crépelure de cheveux noirs frisottants. Mais elle avait de grands yeux d'un bleu vert, lumineux et attirants; elle était remarquablement faite, la poitrine précocement développée, les épaules rondes, le cou et les bras bien modelés. Vue de profil, avec ses paupières mi-closes, sa joue mate et pleine, ses lèvres charnues, son menton proéminent, sa figure prenait un caractère sensuel et passionné qui arrêtait le regard.

Claudia avait vingt ans. La sveltesse de sa taille et la coupe de son visage la faisaient paraître plus jeune fille que sa sœur. Ses cheveux blonds à reflets roux, séparés en bandeaux, étaient noués sur la nuque par un ruban bleu et retombaient en une grosse natte sur le dos. Ses formes avaient plus de gracilité; ses traits réguliers, mais très mobiles, prenaient en s'animant une vivacité ingénue qu'accroissaient encore deux grands yeux bruns étonnés et une bouche aimable aux coins relevés. Un petit signe noir sur l'une des joues, un nez fin et droit, deux sourcils à la mince ligne brune, un front blanc, lisse et volontaire, achevaient de donner a cette physionomie ouverte une expression à la fois très virginale et très décidée.

Placé entre les deux sœurs, Prosper Baduel,

avec sa massive ossature, son large visage carré et vulgaire, sa bouche trop fendue, surmontée d'une grosse moustache rousse, ses yeux ronds et clairs, ses gestes lents d'homme méthodique et minutieux, faisait encore ressortir le charme de ces deux jeunes figures féminines si différentes. Il prodiguait à Claudia ses plus galantes attentions et marquait pour elle une préférence dont Françoise, du reste, ne semblait nullement jalouse.

— Maurice Tournyer ne perdait rien de tous ces détails en écoutant la conversation pesante et terre à terre de l'oncle César. Le souper, servi par la femme du chale'ian, fut vite dépêché. M. César Dumoulin, fatigué de la montée et les yeux gros de sommeil, avait hâte d'aller s'étendre dans son lit. Il pressait ses nièces d'en finir, et, vers minuit, chacun se mit en mesure de s'installer pour dormir. Les jeunes filles occupaient une petite pièce réservée aux dames; l'oncle et Prosper campaient dans un cabinet contigu. Quant à Maurice, il gagna le grenier et s'allongea tout habillé sur un des lits de camp du dortoir commun.

Il se sentait encore très éveillé. Longtemps il entendit à travers les cloisons de sapin du chalet le rire des jeunes filles monter du rez-de-chaussée,

— interrompu par les objurgations courroucées de M. César, que cette joie espiègle empêchait de

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dormir; — er longtemps, en se retournant sur son mince matelas, il réfléchit à sa rencontre avec la famille Dumoulin.

Encore qu'il entrât à peine dans sa vingt-huitième année, Maurice Tournyer n'était déjà plus ni romanesque ni sentimental. Instruit, ambitieux, très préoccupé de faire son chemin, il voyait surtout le côté positif de la vie et avait, par raison, remisé depuis plusieurs années les chimères sous le hangar. C'était un garçon sérieux, à l'esprit délié, très capable d'affection et de dévoûment à ses heures, mais se tenant en garde contre son cœur, ayant toujours devant les yeux les exigences de l'existence quotidienne et la nécessité de résister aux entraînements de jeunesse qui seraient de nature à entraver sa carrière universi taire. — Néanmoins, l'agréable aventure de cette soirée souriait à son imagination et il se complaisait à repenser à la jolie figure, au poétique enthousiasme de l'aînée des jeunes filles. Dans les ténèbres de son grenier, il revoyait nettement cette physionomie expressive et chaste, et involontairement il prêtait l'oreille, s'amusant à reconnaître dans les éclats de rire qui montaient du rez-de-chaussée le timbre musical de la voix de Claudia. — Puis, le sens pratique de la vie reprenant le dessus, il se rappelait avoir entendu vanter la solidité commerciale de la maison

Dumoulin; il s'abandonnait alors avec moins de scrupules à ses rêveries, en réfléchissant vaguement à la condition sociale de cette aimable fille, et il se promettait de cultiver la connaissance de l'oncle César. — Il s'endormit très tard et fut réveillé en sursaut par la voix du chaléian, annonçant aux touristes que quatre heures sonnaient et qu'il était temps de quitter le chalet pour assister au lever du soleil.

Il procéda rapidement à sa toilette, et, en descendant dans la salle commune, il distingua aux premières blancheurs de l'aube, par une porte entre-bâillée, Claudia se coiffant devant un étroit miroir. Les cheveux épars crépelaient sur les épaules de la jeune fille. La vue d'un bras nu tordant cette masse dorée, le fin profil de Claudia entr'aperçu parmi la chevelure qui ondulait, lui donnèrent une sensation doucement réchauffante; mais, craignant d'être surpris en flagrant délit d'inconvenant espionnage, il s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna le pâturage qui s'étendait à gauche du chalet.

L'aube fraîche et bleutée se levait dans un ciel sans nuage. Il fut bientôt rejoint par les deux jeunes filles, frileusement encapuchonnées de tartans, et escortées par le fidèle Prosper. M. Dumoulin, encore las de son ascension, n'avait pas prétendu se lever et s'était replongé énergiquement

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dans son bain de sommeil. Ils s'assirent silencieusement tous quatre au sommet d'un tertre qu'on nomme le Signal. — Devant eux, par delà deux plans de montagnes encore noires, le Mont Blanc teinté d'azur découpait son dôme et ses aiguilles sur un ciel limpide dont les rougeurs s'avivaient de plus en plus à mesure que le soleil s'approchait. A droite et à gauche du massif, des cimes blanchissantes dentelaient l'horizon et se perdaient au loin dans la brume matinale. Peu à peu tous les glaciers se nuancèrent d'un rose vif; le soleil, tout d'un bond, se leva derrière les créneaux de la T{oche-Tercee etlsL chaîne neigeuse édncela d'un bout de l'horizon à l'autre.

— Oh! que c'est beau! s'écria Claudia, empoignée par une émotion qui mouillait ses yeux bruns.

Alors Maurice, touché de cette admiration naïve, sortit de sa réserve et célébra avec éloquence les splendeurs des paysages de la Savoie. Il était joli parleur, ayant l'élocution facile et poétiquement fleurie. Les deux sœurs buvaient ses paroles, et Prosper Baduel, ouvrant deux yeux ronds, l'écoutait avec le respect un peu méfiant des taciturnes pour les gens qui ont le don de parler d'abondance.

Sur leurs têtes, le ciel d'un bleu de turquoise était animé par de continuels vols d'hirondelles

de montagne; à leurs pieds, s'étalaient comme une mer de pierre aux vagues figées les lapia^ qui forment le plateau du Parmelan; — - tout un vaste espace rocheux aux lézardes bordées de sapins à demi morts, aux crevasses remplies de neige; — quelque chose d'étrange qui fait rêver aux ruines d'une ville de Titans, et oii, çà et là, une flore plantureuse pousse sur d'étroites bandes de terre végétale.

Les fleurs avaient attiré l'attention de Françoise. Incapable de rester longtemps en place, elle força Baduel à l'accompagner à travers les lapia^; de sorte que Maurice demeura en tête-à-tête avec Claudia.

Le soleil leur envoyait maintenant ses premiers traits d'or et les enveloppait d'une tiède caresse. Une paix profonde les environnait, et sur ce tertre du Signal ils se trouvaient comme en une île déserte. Claudia se sentait peu à peu gênée de cette solitude à deux, et, pour rompre un silence embarrassant, elle questionnait le professeur sur les montagnes dont le cirque immense s'élargissait autour d'eux. Il lui nommait les pointes de l'énorme "arête des Ara vis, le Charvin à la pyramide bleuâtre, la Tournette pareille à une colossale mitre d'évêque, les cônes verdoyants des Bauges. La jeune fille admirait, s'étonnait, et sa mobile physionomie exprimait un sincère enthou-

siasme. Maurice jouissait de ses émerveillements; parfois, au cours de cette démonstration topographique, leurs regards se rencontraient. Alors, le jeune homme s'embrouillait dans ses explications, et de nouveau un périlleux silence les laissait un peu troublés, l'un en face de l'autre.

Maurice Tournyer, dont la travailleuse et monotone existence de professeur était clairsemée de semblables distractions, s'abandonnait sans scrupules au charme d'un tête-à-tête qu'il n'avait point cherché et qui ne se renouvellerait peut-être jamais. Il savourait voluptueusement cette halte trop rare au milieu des ennuyeuses besognes de son métier, cette heure brève où il pouvait laisser battre son cœur et vag^abonder son imamnation Claudia, de son côté, jouissait innocemment de ces émotions toutes neuves pour elle, et sa joie se traduisait par un plus humide éclat de ses yeux, par une illumination de tout son visage. Tous deux se taisaient. Le jeune homme, étendant distraitement le bras, cueillait dans le gazon ras des anémones et des gentianes bleues ; il les offrait sans parler à Claudia, qui les arrangeait en bouquet, et quand leurs doigts se rencontraient, ils éprouvaient tous deux une exquise langueur fondante qui les attendrissait.

Ils furent tirés de cette molle béatitude par la voix de l'oncle César, Il semblait gourmander

Baduel et Françoise qui revenaient avec des brassées de fleurs, et il apparut bientôt près de sa nièce, le sourcil froncé et la bouche plissée. On devinait qu'il était inquiet et fâché de ce tête-àtête de Claudia avec un jeune homme qu'il connaissait à peine, après tout, et qu'il avait rencontré au coin d'un bois. Aussi pressa-t-ille déjeuner et annonça- t-il son intention de descendre à Annecy avant le gros de la chaleur.

Bien que Maurice Tournyer eût formé le projet de passer tout son dimanche sur le Parmelan, il ne put résister à la tentation d'accompagner la famille Dumoulin jusqu'au chalet Chapuis. Pendant la descente, il laissa les jeunes filles continuer leur récolte de fleurs alpestres le long des rampes du Grand-zMomoir et il s'appliqua à gagner les bonnes grâces de l'oncle César et de Baduel. Il y réussit. Le négociant le trouva bien élevé et ce distingué; » Prosper lui-même fut ravi des façons aff^ables et de l'air bon enfant du professeur; lorsqu'on arriva au col, on était très bons amis. Aussi le jeune homme, en prenant congé des deux sœurs et de leurs chaperons, crut-il pouvoir solliciter la permission d'aller s'informer chez M. Dumoulin si le retour s'était effectué sans trop de fatigues, — et cette permission lui fut accordée.

Maurice Tournyer, adossé aux assises de la croix de pierre, regarda, non sans une vague

mélancolie, le groupe des excursionnistes s'éparpiller et décroître le long des pâturages de La Blonnière. Les deux jeunes filles se détachaient gaiment, avec leurs casaques claires et leurs gerbes fleuries, sur la verdure des prés. — Claudia fermait la marche; avant de disparaître, elle se retourna et répondit par un signe de tête au dernier salut de Maurice. Un pli de terrain la déroba brusquement aux regards du jeune professeur; alors il s'enfonça de nouveau, tout esseulé et rêveur, sous les massifs de sapins qui précédaient le Grand-z^fonroir.

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'habitation et les magasins de la maison « Dumoulin et sœur » étaient situés sur la place Saint-François, dans les bâtnnents de l'ancien couvent de la Grande- Visitation, — celui-là même où M"^'^ de Warens abjura le protestantisme vers 1722. — Ils faisaient face à une antique bâtisse, maintenant inoccupée, qu'on nomme le Talais-de-l'Isle et qui, pareille à une proue de galère, coupe en biseau le courant du Thiou alimenté par le trop-plein du lac. L'eau claire et rapide se partage là en deux bras qui, tantôt à ciel ouvert, tantôt souterrainement, arrosent une bonne partie de la ville et sont reliés à des quais étroits par de petits ponts aux arches moussues. Ce vieux quartier, — une Venise

en miniature que menace déjà l'édilité locale, — est un des coins les plus pittoresques d'Annecy. Des verdures touffues, s'échappant d'une cour intérieure, débordent par-dessus les murailles du Talais-de-l'Isle et frôlent de leurs branches l'eau du canal où sont installés des lavoirs en plein air. La lumière du levant baigne les assises verdâtres du quai, les façades ventrues qui semblent vouloir s'effondrer dans le Thiou, les balcons de bois fuselés, les estacades délabrées des ponceaux et la fraîche obscurité des voûtes. Dans cette noire vétusté, des notes vives et gaies éclatent à chaque encoignure : — la blancheur des linges étalés, la rougeur intense des pots de géraniums suspendus aux croisées, le vert clair des balcons et des jalousies. Tout cela chante et réjouit l'œil. Si l'on se retourne, on voit pointer à gauche, au-dessus des toits, les tours carrées du château des comtes de Genevois; on aperçoit en face, par delà la nappe bleue du lac, les cimes calcaires du Parmelan, et on a à sa droite la façade de l'ancienne égUse de laVisitation, dans l'architecture bâtarde de laquelle se trouvent encastrées les vitrines du magasin de M. Dumoulin.

La devanture, percée d'une double porte vitrée et ornée de glaces séparées par des châssis peints en brun, jure singulièrement avec les pilastres doriques, les coquilles et les lourdes consoles du

premier étage. Barrant l'entablement du tronton, une large enseigne s'étale au-dessous d'une grande fenêtre cintrée et porte en caractères dorés sur fond brun :

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