DUMOULIN ET SŒUR
C'est là que, depuis trente années, César Dumoulin et sa sœur, M"^^ veuve Tavan, dirigent l'une des plus importantes maisons de commerce de la ville et fournissent aux ménagères et aux détaillants de l'arrondissement les objet les plus indispensables à la vie domestique : depuis les aiguilles et les pelotons de fil jusqu'au linge de corps, aux cotonnades et à ces chapeaux de paille à fond plat dont se coiffent les paysannes de la Savoie. Rien n'a été épargné, du reste, après la mort de feu X^van, pour accroître la prospérité de l'établissement. Le magasin du Fil de la Vierge a été l'un des premiers éclairés au gaz; dans les derniers temps, l'oncle César a restauré et décoré la devanture à la moderne. Les glaces limpides et larges permettent aux passants de contempler du dehors l'étalage laborieusement et symétri-
quement disposé, chaque matin, par le méthodique Prosper Baduei : — les pièces d'étoffe faisant fond et plissées en éventail, les entrelacs de rubans multicolores, les bouquets de fleurs artificielles, les écheveaux de fil et de soie formant rosace et les fragiles édifices construits avec des chapeaux de paille, s'arrondissant en portiques.
A l'époque oii commence ce récit, le personnel placé sous la surveillance de Prosper Baduei se composait de deux demoiselles de magasin et d'un homme de peine chargé des nettoyages et de l'emballage. M"^^ veuve Tavan remplissait elle-même les fonctions de caissière. Elle s'installait, de neuf heures du matin à sept heures du soir, dans une cage vitrée, pratiquée à l'entrée de la boutique oblongue et profonde, d'où l'on pouvait à la fois surveiller les deux comptoirs parallèles et le va-et-vient des clients. L'étroite banquette de cuir qui meublait cette logette donnait place à deux personnes, et l'oncle César, au retour de ses courses d'affaires, venait souvent y retrouver sa sœur et collaborer à la tenue des livres. Ses deux nièces ne mettaient que rarement les pieds au magasin. M"^^ Tavan avait jugé plus convenable et plus sûr, depuis qu'elles étaient revenues du Sacré-Cœur de Chambéry, de les soustraire à la promiscuité des clients et des demoiselles de boutique; elle exigeait qu'elles demeurassent dans l'appartement para-
culier qu'elle occupait au premier étage d'une maison contiguë, formant l'encoignure de la place Saint-François. Elle leur réservait les soins du ménage, l'entretien du linge et quelques travaux de broderie. C'était chez elle aussi que l'oncle César et tout le personnel prenaient leurs repas. — Prosper Baduel seul avait le privilège de s'asseoir à la table de famille ; les employées étaient servies à part et l'homme de peine mangeait à la cuisine. — Tout ce monde logeait au-dessus du magasin, y compris l'oncle Dumoulin, dont la chambre n'était guère plus luxueuse que celle de son premier commis. Il n'y rentrait du reste que pour se coucher, ayant l'habitude de passer toutes ses soirées avec sa sœur et ses deux nièces. Par suite de ces arrangements, Claudia et Françoise restaient seules pendant une grande partie de la journée et jouissaient d'une liberté relative. Elles ne pouvaient guère en abuser, car leur mère, avant de descendre au magasin, leur assignait des tâches dont elle vérifiait minutieusement l'accomplissement chaque soir. M"^^ Tavan était une femme nerveuse, brune, sèche, despotique et emportée. Elle avait aimé, disait-on, d'une passion ardente et jalouse feu Tavan, qui était fort beau garçon et représentait dans la maison du Fd de la Vierge le côté Imaginatif et aventureux. D'après les mauvaises langues, Tavan
était mort consumé par ce trop brûlant amour conjugal, et sa veuve, bien que jeune encore et peu faite pour la solitude, avait obstinément refusé de se remarier. L'oncle César, qui appréciait médiocrement son beau-frère et le traitait de rêveur, l'avait en vain pressée de donner un successeur au défunt, elle s'était enfermée dans ses regrets et consacrée à l'éducation de ses deux filles. Elle les aimait à sa façon, avec emportement, les punissant pour les moindres manq.uements à l'obéissance filiale, et le lendemain, les gâtant sans mesure. César Dumoulin, aussi autoritaire que sa sœur, mais d'un caractère plus froid et plus égal, essayait sans succès de régler les écarts de ce système d'éducation. Il était, lui aussi, partisan d'une discipline sévère; mais il voulait que cette sévérité fût mieux équilibrée, et de plus il reprochait à M"^^ Tavan d'élever ses filles trop en demoiselles. — En somme, malgré leurs prétentions éducatrices, les deux négociants, absorbés par leurs besognes commerciales, et n'ayant ni le loisir ni la perspicacité nécessaires pour étudier ces deux caractères de jeunes filles, Ignoraient absolument l'âme de Claudia et de Françoise, qu'ils n'avaient pas su rendre communicatives.
Françoise tenait beaucoup de sa mère, à laquelle elle ressemblait physiquement. Elle était,
comme elle, à la fois positive, ardente et passionnée, toute de premier mouvement, n'ayant pas un grain d'idéal, mais néanmoins capable de commettre quelque folie sous l'impulsion irrésistible de ses nerfs. — Claudia avait hérité de la fermeté et de l'énergie de M"^^ Tavan, mais elle ressemblait surtout à son père. Elle tenait de lui une nature tendre, enthousiaste et rêveuse. Elle était romanesque d'instinct, sans avoir jamais lu d'autres romans que les enfantines fictions de la bibliothèque Mame. Elle avait grandi dans le milieu froid, correct, prosaïquement affairé de la maison Dumoulin, comme un lis blanc qui pousserait entre les dalles d'une halle aux marchandises.
Abandonnées à elles-mêmes dans cette silencieuse demeure de la place Saint-François; occupées à des besognes matérielles de ménage et de couture ; n'ayant d'autres distractions que la monotone contemplation des rares passants qui traversaient la place, les deux jeunes filles s'étaient depuis l'enfance prises l'une pour l'autre d'une affection très vive. Elles ne s'étaient jamais quittées, et les effusions innocentes, les petites joies, les nuances délicates de ce fraternel amour leur tenaient lieu de tout plaisir. Chez Françoise, l'affection était surtout instinctive, passive et égoïste; chez Claudia, elle était plus égale, plus intime-
ment tendre, plus attentive et poétiquement dévouée. Quand, parfois, dans les causeries du soir, l'oncle César faisait quelque discrète et vague allusion à l'époque oii il faudrait songer à un mari pour l'une des deux sœurs, la figure de Claudia se rembrunissait et ses yeux devenaient humides, rien qu'à l'idée d'une séparation possible. Quelle que fût l'austérité du régime intérieur de la maison du Fil de la Vierge, elle n'avait nullement le désir de changer de mode d'existence, si ce changement devait rompre son intimité avec Françoise.
Et cependant, Dieu sait si elle était maussade et grisement ir onotone, la vie qu'on menait place Saint-François! — Chaque matin, hiver comme été, pluie ou soleil, Claudia et Françoise partaient pour les provisions en compagnie de la cuisinière. C'était l'unique sortie de la journée. Les mardis et vendredis, jours de marché, elles parcouraient en tous sens la rue Sainte-Claire, où les paysannes se tiennent debout devant leurs paniers de légumes et leurs corbeilles de fromages; puis elles allaient chez les fournisseurs, à travers les rues étroites et caillouteuses de la Filaterie et de Saint-iVlaurice, sous les arcades trapues où les boutiques s'ouvrent dans une obscurité et une fraîcheur de cave; et, par de sombres passages voûtés, faisant communiquer les vieux
DEUXSOEURS ^I
quartiers entre eux, elles s'en revenaient vitement à la maison pour surveiller les apprêts du diner de midi, qui avait lieu dans une froide et correcte salle à manger lambrissée de noyer ciré. Après dîner, César, Prosper Baduel et M"^^Tavan redescendaient au magasin. On enlevait le couvert et, dans la même pièce, transformée en ouvroir, les deux sœurs travaillaient en face l'une de l'autre, de chaque côté de la croisée aux rideaux à demi soulevés. Cela durait jusqu'au souper qu'on servait invariablement à huit heures. A la suite de ce repas sommaire, on faisait cercle autour du poêle en hiver, devant la croisée ouverte en été, et on causait longuement des affaires de la maison ou des menus incidents de la journée. Puis, quand la grosse voix du bourdon de Notre-Dame sonnait dix heures, on se souhaitait le bonsoir et les jeunes filles montaient au deuxième étage, dans la pièce qui leur servait de dortoir commun.
Le dimanche apportait quelques modifications à la monotonie du régime quotidien. On donnait campos aux employés, et César emmenait Prosper jusqu'aux Balmettes ou à Albigny, afin de humer l'air de la campagne et de s'ouvrir l'appétit. Pendant ce temps, M"^^ Tavan et ses filles assistaient à la grand'messe de la cathédrale. On se retrouvait à midi dans la salle à manger, pour
le dîner où apparaissaient pompeusement un pâté et une brioche commandés la veille chez la fameuse pâtissière de la rue Filaterie. Après dîner, les vêpres; puis M"^^ Tavan et ses filles s'en revenaient au logis par le chemin le plus long. Elles descendaient la rue Royale, dont tous les magasins étaient scrupuleusement fermés, et, s'il faisait beau temps, elles s'attardaient pendant une heure dans les allées ombreuses du Jardin public. Parfois, dans les longs jours, on recevait des visites de cérémonie au salon; droites et immobiles sur leurs sièges, Claudia et Françoise devaient écouter, en étouffant un bâillement, d'interminables considérations sur la cherté des vivres, l'insubordination des servantes, ou le sermon du matin. Elles s'en dédommageaient une fois seules, en se réfugiant dans l'embrasure de la croisée ouve,rte. Accoudées au coussinet de damas rouge, posé sur l'appui de la fenêtre, elles regardaient le lac bleuir, les bateaux et les yoles monter ou redescendre dans le chenal, les voyageurs traverser la place et courir vers le éMom- 'Blanc, dont le sifflet annonçait le dernier départ; — elles écoutaient rêveusement les accords d'une musique militaire jouant sous les platanes du Pasquier, ou la sonnerie d'un clairon retentissant dans une caserne voisine. Puis le crépuscule tombait. On se mettait à table et, après souper.
quelques familles de commerçants de la rue Filaterie venaient jusqu'à onze heures faire une partie de mariage, en buvant le vin blanc et en croquant des riottes de carême *.
Les distractions du genre de la promenade au Parmelan étaient tout à fait exceptionnelles. Aussi constituaient-elles dans la vie domestique un remarquable événement. Pendant la semaine qui suivit cette dernière course, les péripéties de la montée et de la descente furent le texte des conversations des deux sœurs. Chaque soir, au soleil couchant, laissant là leurs travaux de couture, elles s'appuyaient à la barre de la fenêtre et regardaient les montagnes se teinter au loin d'une belle couleur mauve. Alors elles se répétaient, pour la vino^tième fois au moins, les détails de leur excursion, et le nom de M. Maurice Tournyer arrivait comme involontairement sur leurs lèvres. Françoise reparlait de sa bonne mine, de la souplesse et de l'élégance de sa démarche. Claudia vantait surtout la douceur de son regard à la fois caressant et pénétrant; elle le trouvait très instruit, très brillant causeur, avec quelque chose de poétique dans sa façon de s'exprimer. Puis subitement, toutes deux devenaient silencieuses, comme si elles eussent voulu
* Pâtisserie sèche, au poivre et à l'aais.
réserver pour leur for intérieur le surplus de leurs impressions. Les yeux perdus vers les crêtes vaporeuses de la montagne, elles y cheminaient imaginairement en compagnie de Maurice Tournyer: Françoise se remémorait le plaisir secret qu'elle avait eu à marcher au bras du professeur dans l'obscurité du bois de sapins, semé de phosphorescentes lueurs; Claudia revoyait le plateau du Signal, baigné de soleil, et Maurice, couché à ses pieds, lui cueillant des fleurs ou lui désignant l'une après l'autre les cimes neigeuses aux appellations sonores...
DEUX SOr^URS
E dimanche d'après, elles se rendirent comme de coutume, avec leur mère, à la messe de la cathédrale. Au dehors, il tombait une pluie douce et le vent des portes battantes apportait une odeur humide qui se mêlait aux senteurs de l'encens. Cette humidité, qui s'évaporait en buées fines et s'ajoutait à la fumée des encensoirs, emplissait le grand vaisseau de la nef d'un jour bleuâtre où s'agitaient confusément les rangées de fidèles agenouillés sur des chaises. L'orgue résonnait majestueusement, tandis que le prêtre et les diacres officiaient avec lenteur. Dans les stalles de noyer du banc d'œuvre, les chanoines, enveloppés de leur manteau brun doublé de rouge, suivaient l'office avec
des gestes somnolents et béats. Les chantres psalmodiaient d'une voix bourdonnante; de temps en temps la sonnette d'un enfant de chœur tintait, et l'orgue reprenait sa musique gravement berceuse. Comme on s'agenouillait pour l'élévation, Françoise poussa brusquement du coude le bras de sa sœur:
— Il est là, à droite, derrière nous, chuchotat-elle.
Claudia laissa tomber son paroissien ; en le ramassant, elle se retourna, aperçut Maurice Tournyer et replongea dévotement sa tête dans ses mains, pour cacher une rougeur qui lui était montée au visage. — Appuyé à la barrière qui séparait la nef des bas-côtés, le professeur se tenait debout, l'œil fixé sur les jeunes filles. Le jour blanc, tombant d'une des verrières supérieures, l'éclairait jusqu'à mi- corps, montrant sa taille svelte, bien prise dans une jaquette noire boutonnée sur la poitrine, son col blanc rabattu dégageant bien le cou, sa tête aux cheveux coupés en brosse, sa barbe noire fourchue encadrant un visage à l'expression fine et sérieuse. Attentif, les bras croisés, il avait, grâce à ses cheveux noirs très ras et à sa barbe foncée, un peu l'air d'un puritain, mais d'un puritain au regard très tendre.
Claudia vit tout cela d'un clin d'œil; puis, honteuse de sa profane curiosité, se reprochant de
mêler aux méditations pieuses des pensées et des préoccupations défendues, elle se prosterna sur sa chaise, courba sa figure sur son paroissien ouvert et s'interdit de regarder davantage derrière elle. Mais elle ne put néanmoins apporter au reste de la messe le recueillement nécessaire; bien qu'elle tînt ses yeux clos, elle conservait la vision très nette de ce beau garçon, dont il lui semblait sentir le regard caressant se poser sur sa nuque. L'orgue se mit de nouveau à résonner et elle l'écouta avec délices, lui trouvant tout à coup des accents d'une tendresse et d'une effusion toutes célestes.
En revenant de la cathédrale par le pont Morand, Claudia et Françoise, avec cette prudente hypocrisie qui se développe instinctivement chez les filles les plus honnêtes, se gardèrent, devant leur mère, de faire la moindre allusion au touriste du Parmelan aperçu dans l'église. Mais lorsqu'elles se retrouvèrent seules dans leur chambre, où elles étaient montées sous prétexte d'ôter leur chapeau, Françoise dit à son aînée :
— Tu sais, ma chère, il est venu à la cathédrale pour nous voir.
— Quelle idée! murmura Claudia, voilà pourtant comme tu te montes la tête, ma pauvre Fanchon!
— Je ne me monte pas la tête, répliqua la ca-
dette avec une pointe de dépit, car je ne suis pour rien dans sa curiosité... Si j'ai dit a nous, » c'était pour ne pas effaroucher ta modestie... Il est venu pour te voir...
— Qu'en sais-tu? demanda Claudia en rougissant.
— Tu es plus à son goût, soupira Françoise... Je l'observais en dessous, et il te dévorait des yeux... Il est amoureux de toi, ma chère!
— Tais-toi ! s'écria la sœur aînée en baissant la tête et en se précipitant dans l'escalier...
L'après-midi, au sortir des vêpres, comme il pleuvait, M"^^ Tavan ramena ses filles tout droit au logis, et on s'installa dans le salon. — Cette pièce, qu'on n'habitait guère que le dimanche, avait un aspect glacial et inhospitalier, avec ses rideaux de damas brun, méthodiquement croisés, son piano droit plaqué contre le mur et hermétiquement fermé, ses meubles d'acajou symétriquement disposés en demi-cercle, et ses plantes vertes artificielles qui dressaient rigidement sur une table oblong;ue leur immobile vég^étation de papier.
Toute la famille était là et s'ennuyait dominicalement. M™^. Tavan, en robe de cachemire noir, feuilletait un prospectus des prix courants d'une maison de rubanerie; sur le fond blanc et or du papier de tenture, son profil irrégulier,
énergique et mobile se dessinait avec un relief de médaille : les bandeaux grisonnants et crépus, assez épais encore et se nouant en un modeste chignon sur la nuque brune et maigre, le front busqué, l'œil luisant sous une paupière ombragée d'un sourcil très noir, le nez retroussé aux ailes frémissantes, la bouche aux lèvres serrées, le menton plein et proéminent. — Les deux sœurs, assises près de la table oblongue, lisaient, l'une un roman, l'autre Ylntroduction à la vie dévote. César Dumoulin, debout dans l'embrasure de la croisée, tambourinait contre la vitre, en regardant les larges gouttes de pluie ruisseler au dehors sur les carreaux.
Tout à coup on sonna, et la cuisinière, ouvrant la porte du salon, annonça : — « M. Maurice Tournyer. »
Claudia, sans détacher les yeux de dessus son livre, fut prise d'un battement de cœur; Françoise regarda en dessous la figure surprise deM^^^Tavan et se demanda avec anxiété: — « Comment maman va-t-elle le recevoir? » L'oncle César s'était vivement retourné et allait au-devant du visiteur.
Maurice Tournyer, un peu intimidé, mais sans gaucherie, s'inclina cérémonieusement devant jy^me Tavan et ses filles, puis tendit la main à M. César et lui adressa tout d'abord la parole. ■— Il usait, dit-il, de la permission qui lui avait été si
aimablement accordée ec il venait s'informer de la santé de ses compagnons de voyage.
— Tout s'est bien passé, répondit froidement l'oncle César, ces demoiselles ont été enchantées de leur promenade... Ma chère Augusdne, ajoutat-il en présentant le visiteur, M. Maurice Tournyer est le jeune homme dont je t'ai parlé et qui nous a guidés au Parmelan... M. Tournyer est professeur au collège.
]yjme Xavan répondit par une glaciale inclination de tête et invita le professeur à s'asseoir. Les deux sœurs, en constatant cet accueil plus que cérémonieux, se sentaient des piqûres d'aiguille aux tempes. Maurice devinait qu'on le recevait un peu comme un intrus, pourtant il ne se démontait pas et commentait longuement les péripéties de l'ascension. La conversation néanmoins se traînait languissante et l'oncle César ne faisait rien pour la ranimer, quand, tout à travers l'entretien, il échappa à Maurice Tournyer de dire qu'il avait passé son enfance à Albertville. Or Albertville était le pays natal de feu M. Tavan, et c'était là que M™^ Tavan avait vécu pendant les premières années de son mariage. Justement, il se trouvait que Maurice connaissait la famille du défunt; il existait même entre lui et les Tavan une lointaine parenté... Il y eut alors un soudain changement dans les manières de M™^ Tavan :
tout ce cui se rattachait à ce mari si violemment aimé prenait aux yeux de la veuve un intérêt capital. Elle s'échauffa, questionna le jeune homme sur le pays et sur leurs connaissances communes, fut enchantée de ses réponses et le prit brusquement en gré.
Claudia, qui jusque-là avait eu le cœur anxieusement serré, commença de respirer. L'oncle César n'en revenait pas de voir sa sœur si accueillante avec un étranger; il se détendit à son tour, sa physionomie s'épanouit, et il mit le professeur complètement à l'aise. Sur ces entrefaites, Prosper Baduel rentra et ne parut qu'à demi surpris de se rencontrer avec le touriste du Parmelan. Il avait été touché et flatté, pendant l'excursion, de la familiarité bonne enfant de ce compagnon de voyage; il ne lui déplaisait pas, aux yeux de ses confrères du commerce d'Annecy, de montrer qu'il était en relation d'intimité avec un professeur du collège. Aussi répondit-il cordialement à la poignée de main de Maurice. — La glace était rompue, et quand M. Tournyer se leva pour prendre congé, ]\/jme Xavan le reconduisit jusque sur le palier :
— Nous recevons, lui dit-elle, quelques amis tous les dimanches soir... Si vous voulez bien, monsieur, vous joindre à eux, nous aurons grand plaisir à vous voir, et je serai ravie de causer d'Albertville avec vous...
Maurice Tournyer n'eut garde d'oublier cette invitation, et dès la semaine suivante il assista à la soirée hebdomadaire des Dumoulin. Sa présence donna à ces réunions du dimanche une animation qu'elles n'avaient jamais connue. Outre que le jeune homme était un aimable causeur, il possédait une jolie voix et il était bon musicien. Le piano longtemps muet recommença à résonner dans le salon blanc et or de M"^^Tavan. Françoise, qui, depuis sa sortie du couvent, avait renoncé à jouer, lorsqu'elle n'avait d'autres auditeurs que l'oncle César et Prosper, se reprit d'un goût très vif pour la musique, du moment où il s'agit d'accompagner le professeur. M. Tournyer charma les habitués du dimanche en leur chantant des romances et des fragments d'opérette qu'il détaillait fort spirituellement. Bientôt, parmi la société commerçante d'Annecy, il ne fut bruit que des talents du professeur de rhétorique et de l'agréable façon dont on s'amusait maintenant chez les Tavan. Certaines familles de négociants intriguèrent pour être invitées, et cela donna à la maison du Fil de la Vierge un relief dont l'amour-propre de ]y^me Xavan et de l'oncle César fut flatté.
Le professeur ne se contentait pas d'être agréable, il rendait aussi des services utiles. Sachant l'italien, il s'était mis à la disposition de M. Dumoulin pour répondre aux lettres d'une maison
de Turin avec laquelle le Fil de la Vierge était en affaires. Il avait gagné les bonnes grâces de Prosper Baduel, dont l'instruction était très imparfaite, en devinant ses désirs et en s'offrant à lui donner quelques leçons de grammaire et de style. Bref, en moins d'un mois, il avait eu l'art de se rendre indispensable et il était devenu l'hote de la maison Dumoulin.
Cette intimité inespérée fut pour les deux jeunes filles une nouveauté pleine de secrètes et sourdes délices. Elle transformait complètement leur vie jusqu'alors si nue et si froide. Elle la colorait et la réchauffait. Sans accuser de préférence pour Fune ou pour l'autre sœur, Maurice Tournyer partageait entre Claudia et Françoise les mêmes délicates attentions, le même empressement aimable et respectueux. Et ainsi, doucement bercées dans un rêve de discrète tendresse, elles goûtaient toutes deux, sans être troublées encore par une arrière-pensée jalouse, ce qu'il y a de plus suave, de plus pur et de meilleur dans Famour, — Fespérance.