‹ Deux trahisonsChapitre 1 sur 9 · Deux trahisons · texte numérisé non relu

Deux trahisons

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lES MAISONS JUMELLES.

Aux environs du monticule sablonneux sur lequel se dresse la Pile de Saint-Mars, cette colonne romaine qui ressemble trop à un corps de cheminée montée en brique, sous des tilleuls et des frênes, se cachent deux maisons de campagne pareilles, bâties à trente toises l'une de l'autre, et séparées seulement par une haie de coudriers, de sureaux et de

rosiers sauvages.

L'unique fenêlre, le seul œil de ces maisons qui s'ouvre au sud, voit courir au travers d'un fouillis de branchages et de fleurs, des millions de diamants enflammés qui ruissellent en nappes : c'est la Loire aperçue au bas du coteau. Par-delà le fleuve, s'étendent les prairies , s'élèvent les clochers des villages, les tours de Saint-Gralien, les pignons aigus d'Azay-le-Rideau; dix lieues de pays, mille lieues de ciel. Mais comme si tout cela était peu de chose pour les habitants des deux maisonnettes, leur seule fenêtre du sud est presque toujours close, tandis qu'au contraire la maison de droite semble regarder avidement sa voisine par huit fenêtres à l'est, toujours ouvertes, toujours fleuries, toujours habitées.

Du reste, la voisine de gauche répond galamment à cette courtoisie : ses huit fenêtres à l'ouest, bien que le soleil ue leur accorde

que son reflet, demeurent aussi longtemps ouveites que celles d'en face.

A droite, habite pendant la belle saison une jeune femme, madame Apolline de Limiers; la maison de gauche appartient à un homme jeune aussi, M. Marcellin Claudel.

Ordinairement, les servantes de la droite, lorsqu'elles s'installent pour coudre auprès de leur petit balcon, sourient et font des signes aux servantes de gauche, qui cousent également à la fenêtre, malgi'é le désavantage réel de la position. On voit aussi les maîtres, chaque matin, apparaître sous leurs jalousies vertes, écarter les filets de vigne vierge qui empiètent sur la baie de la croisée, et s'envoyer le bonjour avec autant de grâce et de cordialité qu'en mettent dans leurs rapports les rouge-gorges et les Canaries suspendus dans des cages, ceux-ci à l'est, les autres au couchant.

4 bLlX TUAHISONS.

Celle réciprocité de politesses et d'amitié rend tout le monde heureux, exceplé un naturel de la droite, gros chien de ïerre-iSeuve, qui, n'ayant pas son semblahle à saluer, n'attendant pas de réplique à ses aboiements, a pris lo parti d'habiter indistinctement dans la droite et dans la gauche, de participer à la vie, à la société des deux maisons; il s'est pig^tiqué à cet effet dans la charmille une porte de communication par laquelle il fait des sorties furieuses contre les poules de la bassecour voisine, au grand dommage de ses soies ébouriffées qu'accroche au passage l'églantier bousculé trop souvent.

Pour ne pas envelopper cette histoire d'un mystère inutile , nous ferons sur-le-champ connaître les personnages dont il est question. Madame de Limiers dit qu'elle est veuve, et l'on peut s'étonner qu'elle ne se soit pas remariée ; car avec ses grands yeux brun clair.

ses dents éblouissantes, sa vigoureuse beauté, cette beauté de toute la femme qui est si rare à présent, uihe pareille veuve, ayant pour sa réserve sept à huit mille livres de revenu, peut tenir à ses pieds les amoureux, les riches et les poètes d'une province entière. Pourquoi ne le fait-elle pas?

M. Claudel, qui est sans famille, qui a vécu vingt-cinq ans à Paris et n'en a que trenle, que l'on rcvurde lorsqu'il passe dans la rue Colbert à Tours, qui donne huit cents francs par an à son Inilleur, et n'en déjienso pas moins de cinq mille dans sa maison, M. Claudel, ce pai'ti friand, n'est pas niorié. Voilà 'qui est surprenant. Les chroniques vivantes du pays expliquent ces deux étrangetés par le voisinage des deux maisons de campagne. Cependant, pour nous l'étrange serait précisément dans ce voisinage : pourquoi, si voisins, ne sont-ils pas mariés?

^ DLCX TRVhl O^S.

Pi<r une raison fort simple, c'est qne ma* damo de Limiers n'est pas encore assez veuve. Un mari perdu n'est pas un mari mort , et M. de Limiers qui parcourt l'univers comme Joconde, après avoir fait de grands ravages dans le théâtre de Nantes, n'a pas fait savoir par notaire qu'il fût permis à sa femme de prendre un nouvel époux. Depuis sept ans, ce mari voyage fort loin ; depuis quatre ans, il n'a pas fait toucher au comptoir de MM. Banks, Irving et compagnie, à Boston, les 4,000 francs de pension que lui envoie sa femme, mais enfin il peut n'être pas mort, bien que ce désintéressement l'accuse fort malade.

A Langeais, on ignore toutes ces choses, et c'est pour le mieux. Madame de Limiers réside à Langeais pendant l'hiver. En admettant même qu'on eût tous ces détails à Langeais, y croirait-on? N'est-ce pas trop corné-

die? N'aimerait-on pas mieux supposer que jamais madame de Limiers ne s'est mariée? Un mari pareil raconté, commenté par la société de Langeais ! Allons donc , passe encore si c'était à Tours. Dites que vous avez épousé Pirithous, Énée, quelque séducteur des mythologies, ou annoncez que M. de Limiers est mort, ce sera plus simple.

Tel était le conseil que donna M. Marcellin Claudel à sa voisine , et il en fit une veuve. Cet assassinat moral n'avait jamais provoqué la moindre enquête. Madame de Limiers venait de Paris , ce gouffre où tant de secrets s'éteignent. Justement M. Claudel venait de Marseille , où les nouvelles se font. Les deux voyageurs s'arrêtèrent à Tours , lurent à la même affiche qu'on allait vendre deux maisons de campagne à Saint- Mars , et se rendirent sur le terrain au comfliencement d'avril 1836. ïl faisait un beau

s DKUX Th.MllSOiNS.

soleil. M. Clautlol se passionna , dit-on , pour la maison exposée au levant. Madame de Limiers choisit précisément la même ; ce fut un combat de générosité; mais M. Claudel resta vainqueur, il achela la maison de l'ouest, malgré le vent et l'ombre. Dans toute la contrée , on admira ce procédé galant , et voilà, dit-on, comment les deux voisins lièrent connaissance. Personne ne sut qu'avant d'aller à iMarseille, >I. Claudel avait habité à Paris vingt marches au-dessus de madame de Limiers; on ignora toujours que la fameuse affiche collée à la porte du notaire de Tours courait Paris depuis trois mois dans les Petiles Affiches , et que ces deux voyageurs de hasard l'avaient lue pour la première fois côte à cote au coin d'un bon feu, rue Neuvedes-Matburins, un an après le départ de >L de Limiers pour le Nouveau-Monde.

Mais envisageons les choses connue si nous

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n'avions jamais quitté Langeais. Quelle reconnaissance madame de Limiers ne devait-elle pas à M. Claudel! N'est-ce rien que céder à une inconnue quarante pieds de treille en plein rapport , et quelle treille! du muscat au levant ! A-t-on dioit de s'étonner que la jeune femme, voyant ce pauvre M. Claudel à peu près seul sur la terre, un jeune homme si poli , lui ait ouvert sa maison, proposé sa table, choisi dos domestiques, absolument comme l'eût fait une mère? Madame de Limiers n'avait alors que vingt-trois ans, c'est vrai, mais la treille donne trois cents livres de fruit pai' an , et l'on est reconnaissante ou on ne l'est pas.

Langeais, Tours, Amboise même, vécurentsur l'innocence de ces rapports d'urbanité pendant les trois premières années du séjour à Saint Mars, c'est-à-dire durant ces actes de l'installation qui çom[)Osenl la préface toujo!irs

critiquée du livre de la vie en province. On ne mordit guère sur l'introduction, on feuilleta paisiblement les premières pages du volume ; bref, le scandale d'un voisinage peutêtre irrégulior disparut sous le vernis dont les contractants avaient lustré leurs commencements. Principiis obsta.

Quelle admirable femme que cette madame de Limiers! Ayant découvert que la fameuse treille était son palladium contre la médisance, elle en vanta le muscat pendant deux ans , et le distribua ensuite à chaque vendange aux pluscurieux commentateurs de Langeais. Elle vécut cinq ans sur cette treille; hélas! elle eût vécu bien plus longtemps encore !

Sitôt qu'il arrivait dans son cercle un étranger à qui les assiduités de M. Claudel pouvaient causer de l'étonnement , elle racontait l'histoire delà cession du pavillon de l'est,

DEUX THAUISOS. W

et si l'hisloire ne produisait pas tout l'effet nécessaire , elle offrait un giaiillon du muscat conservé. Cerbère s'apaisait à la vue d'un gâteau de miel , et il avait trois langues ; chaque médisant n'en a qu'une.

Les bénéfices de celte industrie furent immenses , toute femme en ferait le total à première vue. Vivre au milieu de tous en plein désert, rire avec des visages nouveaux, et retrouver, quand on Je veut, le sourire qui piaille plus; courir le jour parmi les cavalcades bruyantes dans les bois d'Azay , se glisser deux le soir sous les marronniers et les érables en fleurs; faire la partie d'impériale tous les mercredis avec le curé de Langeais, tandis que Marcellin marquait les points, et metlre ainsi, par une adorable impudence, son amour et son bonheur sous la sauvegarde du monde qui autorise , et de la religion qui consacre , voilà des résultats que vingt ans

tè DEUX TIUllISONS.

de mystère et la vieillesse au l)oulde vingt ans, ne procurent pas à toutes les femmes spirituelles.

Au beau milieu de celte félicité calme et profonde , un accident tomba vers la fin de la cinquième année. M. Claudel, en revenant de chez le notaire à Tours, déjeuna, contre son habitude, à la table d'hôte de l'hùtel, de l'Europe , et reconnut à ses côtés une figure assez maussade qui était ce qu'on appelle un ami de collège : œil noir très couvert, cheveux jaunes plutôt que blonds, barbe rare et mains courtes; tenue irréprochable. Marcellin commença la conversation par des questions, en vrai provincial. M. Philippe Rovery, l'ami de collège, répondit avec tant de complaisance, qu'à la fin du déjeuner, le Tourangeau savait tout juste que son camarade faisait un voyage d'agrément. Tout gendarme en eût appris autant saus déjeuner avec le voya^cui'.

DEUX TRAHISOISS. ^5

— Si vous voyagez en touriste , continua Marcellin , vous devez être curieux de voir la pile de Saint-Mars; j'ai là mou cabriolet...

— Ah! vous avez un cabriolet! Pourquoi donc faire?

— Parbleu ! pour aller h ma maison.

— Vous avez aussi une maison ? Vous habitez en ce pays peut-êtie?

— Derrière cette fameuse pile. Montez dans mon cabriolet, et je vous conduirai à ma maison.

Alors Philippe devint plus explicite, et apprit à son ami vingt choses qui ne se mettent pas sur les passeporis ; qu'il avait hérité après la mort de son père , qu'il ne tenait plus qu'à une chose au monde, et que, sans sa jeune sœur, héritière comme lui de six mille écus de rente, il fut parti pour Constantinople, ayant toujours eu la passion de l'Orient, etc..

14 DEIJX IIUUISOISS.

— Conleiitez-vous de noire Toiirnine, dit Marcellin, en attendant votre liberté.

Ils visitèrent ensemble la pile , entrèrent chez Marcellin , et comme Theure du dîner approchait, M. Claudel fut bien embarrassé, car il dînait d'ordinaire chez madame de Limiers.

Laissant Philippe aux prises avec le jardinier, il courut prévenir sa voisine, obtint une invitation pour deux, et M. Rovery entendit le soir l'inévitable histoire du muscat, sur Liquelle il lit sans doute ses commentaires de Parisien. Huit jours après, il demeurait encore chez Marcellin , était l'ami des deux maisons comme le chien Axis, et madame de Limiers malgré de secrètes répugnances promplement évanouies, rendait justice à la raillerie si amusante de M. Rovery, à sa politesse parfaite, à son exquise délicatesse.

Les vendanges finissaient alors, Philippe pria son nouvel ami de s'arracher aux délices de Saint-Mars pour venir lui rendre ses huit jours à Fouilletourte près du Mans.

Madame de Limiers ne put s'empêcher de froncer le sourcil. Philippe n'insista pas. Il glissa seulement quelques mots d'un vieil oncle, vieux chasseur, seul comme Nemrod dans ses bois de sapins et ses sables , et auquel la présence de deux jeunes gens eût paru un bienfait. Il était si seul, le pauvre homme, en cet affreux pays!

Madame de Limiers, radieuse, laissa partir Marcellin , qui revint exactement le neuvième jour. Philippe se représenta à Saint-Mars en avril suivant , précisément à l'époque où Marcellin , fort inquiet d'un procès que lui intentait la ville de Paris au sujet d'un alignement de maisons, songeait à partir pour surveiller lui-même une si importante affaire.

46 DECX TRAHISONS.

— Je m'en retourne si vous ne restez pas, dit Pl)iiip[)e du ton le plus discret.

— Aueontrairc, cher ami, vous me ferez le plaisir de distraire un peu Madame.

— Comme cela , je demeure , en admettant que Madame y consente?

— Assurément , Monsieur , lépondit Apolline , blessée de nétre pas du voynge.

Philippe resta , Mairellin )).irlil ; ce (ji'rnier fit durer son absence un mois. An retour, il était sombre, mécontent. Ce procès n'avait pas marché; les avocats ne travaillaient pas. N'était-il pas déplorable de perdre ainsi cent mille francs!

Madame de Limiers passa la saison la plus li'iste qu'on puisse imaginer. Plus elle mettait de soin à consoler son ami, plus celui-ci devejiait lugubre. Le connaissant moins, elle eût supposé qu'il ne trouvait plus à la douce

vie de Saînt-Mars tout le charme d'autrefois.

Philippe proposa la chasse à Foiiilletourte ; Marcellin regarda madame de Limiers d'un air indéfinissahle, et accepta. Cette fois, il resta deux mois hors du logis.

L'hiver se trauia péniblement. La nécessite de recevoir des nouvelles du procès contraignit Marcellin à prendre un appartement à Tours ; mais il passait presque tout son temps à Langeais. On vit madame de Limiers l'accompagner sur la Loire, si houleuse et si froide, lorsqu'il chassait en bateau les oies sauvages et les canards.

Enfin mars revint. Le procès avait été perdu en première instance. Marcellin partit tellement désolé , qu'il versait des larmes en prenant congé d'Apolline. Philippe arriva , selon son habitude, h Saint-Mars, et apporta un peu de gaieté dans l'ermitage.

Voilà le passé. On appelle cela au théâtre

\S DEUX TUAHISONS.

ies avant-scènes. Le lecteur peut, avec ce rapide sommaire, reconstruire l'histoire des deux maisons que nous lui avons dépeintes, et qui peut-être alors vont lui offrir plus d'intérêt qu'un simple paysage.

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