SOUPÇON
Dans chacune des cellules qu'ils habitent séparément, les deux voisins avaient transporté peu h peu des lambeaux de leur mobilier particulier, des parcelles de leur existence. On voit dans le salon et le boudoir d'Apolline les armes japonaises, les porcelaines chinoises que Marcellin rapporta de Marseille , et des médailles et des tableaux étrana-ement dépareillés qu'il déterrait avec amour sous les
biiffletcries , les bouquins et los bassinoires des marchands de bric-à-l)i'ac parisiens.
Dans le boudoir et le salon de Marcellin, il y a des tapisseries commencées par Apolline , le métier qui sert à les broder, un pastel encore étincelant sous sa glace rongée, et qui est le portrait de la mère d'Apolline , sublime abandon que nous dédaignons d'expliquer. Tout cela fait que l'absent vit sans cesse et s'agite dans le souvenir de l'aulre. Marcellin prend des éj)ingles dans un étui d'écaillé étoile d'or ; Apolline allume ses bougies au cigare d'un diable de bronze.
11 en est de même dans toute la maison , c'est-à-dire dans les deux maisons. On n'arrose jamais chez M. Claudel qu'avec les arrosoirs de madame de Limiers ; c'est la brouette de M. Claudel qui rapporte toujours chez madame de Limiers le sable qu'on va chercher à la Loire.
DLLX TiuHisorss, 24
^lOus en sommes à l'une des plus charmantes matinées d'avril. Maicellin plaidait toujours à Paris. Philippe , installé au second étage chez son camarade, essayait de distraire la voisine, moins soupçonneuse. Or, promenades sur l'eau, pèches à l'écrevisse, galops frénétiques sur la levée, lectures de Shakespeare avec commentaires, avaient réussi depuis un mois. Marcellin écrivait souvent; le temps était superbe.
Ce matin-là , Philippe se mit à sa fenêtre, et , voyant que rien ne bougeait encore chez Apolline, il arpenta sa chambre en comptant sur ses doigts.
— Nous voici au 28; c'est six jours de retard. Ah! Majcellin, vous me mettez à une rude épreuve ! Comme je le lisais hier dans Richard 111 , « Mon royaume pour celte let- « tre. B Mais eujiposons qu'elle arrive, cette
22 DEUX TIIAHISOISS.
lettre, partirai-je en prcveuaiit ou sans prévenir madame de Limiers ?
La fenêtre d'Apolline s'ouvrit à ce moment.
— Bonjour , madame , cria Philippe en souriant trop affectueusement pour l'honneur de sa bouche. Avez-vous bien dormi ? Vous me semblez un peu pâle.
Madame de Limiers était fort pâle en effet ; elle répondit :
— J'ai fait de mauvais rêves.
— Tant pis, tant pis, cria plus haut l'interlocuteur , sans se soucier du bizarre effet de cette conversation à plein gosier. A propos, avons-nous des nouvelles de Paris?
Philippe lança involontairement cette ques-
DEUX TRAH1S07(S. ^
tion deux tous plus bas que la première.
— Est-ce que vous en attendiez ? répliqua la jeune femme d'une voix vibrante.
— Mais... non , madame; pas moins ni plus qu'à l'ordinaire.
— Ah !
Ce monosyllabe rebondit dans l'espace comme une métallique percussion. Philippe tressaillit.
— - Faisons-nous notre traversée du matin? ajouta-t-il sur le timbre caressant.
Apolline regarda le ciel avec une nonchalance affectée.
— J'ai peur qu'il ne fasse bien du vent, dit-elle.
— Mais il n'y a pas un souffle d'air.
— C'est cela que je voulais dire ; j'ai peur qu'il ne fasse pas de vent. Vous savez qu'il
nous en faut pour remonter jusqu'à Tours.
— Comme il vous pliiira, madame.
— Descendez dans un quart d'heure, nous prendrons notre tasse de lait, et nous arrêlcterons notre plan. Cela vous convient-il?
— Parf'ailemeut.
Le peignoir blanc d'Apolline disparut d'àiis l'ombie épaisse de la chambre. Philippe resta soucieux et rêveur à sa croisée. Il lui sembla, lorsque ses regards coururent dans la direction de la route, qu'il voyait reluire au loin entre les arbres le chapeau ciré du petit messager de la commune. Ce fut un éclair. En vain le jeune homme chercha -t- il à reconnaître aussi la blouse bleue, le sac de peau grise, la démarche rapide du facteur, plus rien. Cq)endant la vision avait frappé Philippe ; le messager s'en retournait donc ? il était donc venu à la
maison :
DHIX TUÂHISOiNS. 25
Sa préoccupation n'échappa pointa la jeune femme, qui plusieurs fois le guetta derrière ses rideaux.
Certes, il était bien simple de s'informer auprès du premier domestique venu si le facteur avait apporté des lettres. Philippe ouvrait déjà la bouche pour cela, quand tout-à-coup, se ravisant :
— Suis-je fou ? pensa-t-il ? madame de Limiers vient de me répondre négativement sur ce sujet, et j'irais renouveler ma demande. Si elle m'entend , et elle m'entendra, car ces deux maisons ressemblent à deux cages , que pensera-t-clle ? D'ailleurs une lettre pour moi n'est pas une lettre pour elle, et Marcellin n'aura pas manqué de déguiser son écriture. Comme les inquiétudes de conscience agacent l'esprit! De la conscience! continua- t-il en riant du bout des dents , j'en ai plus que
26 DLUX TIlAllISOlNvS.
Marcellin, et ce n'est pus à moi d'en avoir... Cependant je vais tout à 1 heure manger à la table de cette femme... Bah ! laire, lan laire , comme disait ma tante... C'est égal, je ne ferai pas mes adieux ici au reçu de la lettre ; je rassemble mes paquets, je les embarque sur ma chaloupe , je me conduis moi-même nuitamment à Langeais ou à... Fi. cela est ignoble ! Autre chose : je laisse ici toutes mes malles, et, à pied, la canne sous le bras , je m'enfuis à Tours. Ensuite...
— Monsieur est-il prêt? cria d'en bas la jardinière. Madame vous attend, monsieur Philippe.
Rappelé au présent, Philippe reprit son équilibre, et sortit de la gauche pour aller à droite par une pelouse en demi-cercle jetée en avant des deux maisons. Axis, voyant qu'il s'agissait de déjeûner, se précipita sous les
DlUX TRAHLnONS. 27
broussailles de la haie , et arriva en estafette aux pieds de madame de Limiers.
Philippe, en examinant de plus près son hôtesse, reeoiinut que sa pâleur était le moindre symptôme d'une agitation mal dissimulée. Le sang avait monté violemment à ses yeux, et au bord de la paupière, sous la frange des cils noirs si touffus , se dessinait une ligne de pourpre ; d'imperceptibles filets de carmin s'étendaient en réseaux sur les pommettes gonflées , et l'oreille enflammée comme un rubis tranchait sur la blancheur nacrée du bas de la joue.
Cependant la bouche souriait.
— Contez-moi donc votre rêve, dit Philippe en observant.
— Ah! mon Dieu, des sottises, répondit Apolline ; et comme elle vit redoubler la défiance de son interlocuteur : Des brigands, on m'en-
28 DEUX lilAHlSONS.
terrait vive, que sais-je, moi? un affreux cauchemar... Allons déjeuner, j'ai faim.
Philippe la suivit presque rassuré.
— Mais vous n*aliez pas dans la salle à manger, dit-il.
— Sans doute , puisque nous sommes servis dans le jardin. Ne fait-il pas un temps d'été? Voyez, Taristoloche bourgeonne, la bourre des marronniers est toute sortie, les sureaux et les groseillers nous font de l'ombre. Asseyons-nous.
— Savez vous , madame , que vous me ménagez à chaque instant des téte-à-téte bien dangereux ?
— Oui , n'est-ce pas? Aujourd'hui surtout ; il y a tant de molle tiédeur, tant do parfums dans l'air, les violettes , les primevères disent tant do choses , que l'on a le cœur plein et qu'on I ciise aux gens aimés.
DEUX TRAHïSONà. 29
— C'est bien vrai , répondit Philippe, enchanté de la tournure que prenait la conversation.
— Voilà de la crème exquise ! Cette Tontine donne un lait incomparable.
— Tontine, c'est la vache noire et blanche, n'est-ce pas ?
— Avec une étoile au front... Que fait notre Marcellin à cette heure? Pauvre garçon, déjeunet-il aussi bien ? est- il aussi libre d'esprit ?
Philippe avala son lait de travers , et c'est probablement pour cela qu'il devint si rouge.
— Il fait des visites à l'avocat, le pauvre... Hum, hum, le pauvre garçon ; il rapetasse ses dossiers... Hum, je me suis étranglé et brûlé à la fois.
— Prenez bien garde... Si vous saviez
comme je regiette qu'il n'ait personne à Paris, pas une maison de conOance où l'on s'occupe de lui . où il retrouve comme une ombre de ses amis de Saint-Mars. Lui qui connaît beaucoup de gens, descendre à l'hôtel...
— Où veut-elle en venir? pensa Philippe.
— Et tenez, s'il faut vous parler franc , pourquoi ne l'avez-vous pas envoyé chez votre sœur, puisqu'elle habite avec votre marraine?
Philippe jeta un regard perçant à la jeune femme, qui soutiut l'attaque.
• — Ma sœur est bien jeune, madame, et ma marraine bien vieille.
— Marcellin, vous le savez, est presque un homme marié.
La cuiller de Philippe tomba sur le sable , et il se baissa longuement pour la ramasser; avec la cuiller il avait trouvé une réponse.
DEUX THAHISONS. 5-1
— J'ai voulu laisser à Marcellin plus de liberté dans ses démarches. Lui-même m'a prié de ne l'engager nulle part. Excusez-moi, madame, j'ignorais vous avoir déplu.
— Pas le moins du monde, mon cher monsieur Philippe ; nous causons voilà tout.
Philippe se mit à plier sa serviette comme le plus rassasié des convives . il secouait les miettes sur son pantalon ; il disait à Axis ; Allons ! il eût donné cent louis pour que madame de Limiers levât le siège ; mais tout au contraire :
• — Voyez encore, continua t-elle, si je n'ai pas cent reproches à vous faire. Vous me savez seule, vous êtes de nos bons amis, n'est-il pas vrai ?
Philippe s'inclina.
— Notre ami le meilleiu f
Il leva les bras au ciel.
— Et vous ne m'avez pas amené une seule fois Mademoiselle votre sœur, qui m'eût fait une si charmante compagnie.
— Encore, se dit Philippe; diable I
— J'aurais logé mademoiselle Rovery au second avec votre marraine; vous habitez le même élage chez Marcellin ; nous eussions montré avec orgueil à tout le pays un échantillon complet de la société parisienne, el puis mademoiselle Rovery aimerait Saint-Mars, car les jeunes filles s'ennuient de toujours vivre à la ville... Elle ne quitte jamais Paris, m'avezvousdit?
— Jamais, Madame.
• — Quoi ! pas de campagne, jamais les eaux, point de vacances, rien?
— Rien que la rue Bellechasse , faubourg Saint-Germain.
DEDX TRAHISOÎS'S. 55
Un éclair passa dans les yeux d'Apolline ; Philippe, qui jouait avec Axis, ne s'en aperçut point.
— Monsieur Philippe, écoutez-moi : je regarderais comme l'effet d'un parti pris, assez désobligeant pour nous d'ailleurs, votre persistance à ne pas amener ici votre sœur et sa marraine. Quoi! nous vivons dans l'intimité, vous, Marcelliii et moi, vous n'avez qu'une sœur pour toute famille , et ni moi ni Marcellin nous ne connaissons cette sœur.... Marcellin , votre ami ! lui qui depuis votre réunion a passé cinq grands mois à Paris, où cette sœur habite! Vous rougissez donc de nous ou d'elle?
— Oh ! Madame , vous m'accusez à tort ; mais, néanmoins, pardonnez-moi.
— Que je ne connaisse pas votre famille , moi, c'est tout simple, mais Marcellin...
Philippe répondit pur un sourire niais et un mouvement d'épaule moins significatif encore. Apoiline craignit de se laisser emporter par la colère.
— Allons, je veux, entendez-vous, je veux que mademoiselle Rovery vienne nous voir ce printemps; à moins de bonnes raisons que je me réserve de trouver mauvaises.
— Vous serez obéie , madame , balbutia Philippe,
Ces mois , bien qu'arrachés avec efToit , parurent satisfaire la jeune fomme.
— Nous sommes donc les meilleurs amis du monde, cher monsieur Philippe ; je vous rends volie liberté pour une heure, pendant laquelle je m'habillerai. Je vous engage à prendre votre fusil et à passer la Loiie pour
cherclicr les râles que nous y avons aperçus hier. Si vous m'en apportez deuv , je vous tiens pour l'égal de Maicellin.^qui n'a j;iniais battu en vain les oseraics de l'autie rive.
Philippe, qui pendant ce discours tenait ses regards fixés sur la j ile de Saint-Mars, voyant que chaque mot était caressant et inoffensif, respira bruyamment, comme si le bloc de briques romaines s'envolait de dessus sa poitrine.
— Je vous attendrai donc dans une heure , madame, et si, par hasard, j'étais encore à l'autre bord, appelez moi avec le sifflet.
— Et vous, n'oubliez pas mes deux râles?
— Deux râles pour madame! cria Philippe au turbulent Axis.
Et il rentra chez Marcellin.
— Oh ! se dit Apolline en proie à une in-
56 DEUX TUiniSONS.
quiétude convulsive, allons relire cette lettre qui dément chacune des paroles que je viens d'entendre. Je suis sûre maintenant que ce Philippe est un fourbe... Et Marcellin , mon Dieu!
LA lETTRE DE VISITE ET LUEÎTRE OIDIIU.
Madame de Limiers appela sur-le-champ Marianne, le factotum des deux maisons.
Marianne servait de concierge, de porteuse d'eau, de fermière, et ces divers emplois n'avaient guère aiguisé son intelligence. Il y avait entre elle et Axis une foule de rapports.
— Racontez-moi, dit Apolline, ce que le messager a dit ce matin.
58 btux TRAiir^oNs.
Marianne chercha en l'aii', essuya s^s mains le h)ng de ses hanches, et à la façon des s;i'vilcurs antiques, elle rap|)Oi'ta parole [inur parde son eiitielien avec le messager»
— Il a dit : Voilà deux lettres pour votre maison, c'est vingt sous ; je lui ai répondu : C'est donc deux Icthrs pour notre maison , voilà vos vingt sous. Il m'a dit : Tout le monde va bien dans votre maison ? Je lui ai répondu : Mais oui , ça va à la doucette. Voilà, madame.
Apolline écoutait gravement ce rapport naïf.
— Il n'a pas ajouté que l'une des deux lettres était pour moi...; et l'autre... pour une autre personne?
— Puisqu'il a dit : voilà deux lettres pour votre maison.
DtLX TUAIUSUiNS. 59
— C'est juste! allez, ma bonne Marianne.
— Ainsi, pensa la jeune fommelorsqu'elle fut seule, Philippe ne saura pas que cette étrange lettre est venue ici. Certes il y a un démon railleur qui m'a poussé la main quand ce matin, comme un automate, jai fait sauler le cachet sans lire l'adresse. Dieu sait que j'agissais bien innocemment. Etait-ce une épreuve de ce malin Philippe? Oh! quelle idée. Pourquoi donc, sotte que je suis , m'acharnerai-je toujours à excuser le mal, tandis qu'en ce monde il faut toujours suspecter le bien ! Signé, ta bonne sœur, Jnlonio : celte sœur qui n'a jamais qui. té Paris, écrit de Fouilletourte î
Apolline se mit à lire lentement , à épeler pour ainsi dire , la lettre mystérieuse.
« Toi blessé! mon cher Philippe! dangereux
40 DEUX TKAIIISONS.
sèment peut-être ! toi privé par cet accident funeste d'être témoin de mon bonheur que tu as fait. »
Ici Apolline, les yeux fermés , comme si la paupière en eût été de plomb, parut chercher le sens de ces lignes bizarres.
— Philippe blessé ! quelle est celle fable ? Pourquoi se dit-il blessé?
« Quand M. Claudel nous annonça la triste nouvelle, j'étais prête à tout différer. .. »
La lettre tomba encore une fois des mains de la pauvre femme. Ce nom de Claudel , bien que depuis le matin elle le dévorât des yeux, ce nom jeté comme une sinistre flamme dans ces ténèbres, lui ap})orlait chaque fois une nouvelle, une plus poignante terreur.
— Le traître m'a répété tout à l'heure ,
DEUX TRAHISONS. 4i
avec sa bouche menteuse et hypocrite , que Marcelliii ne connaissait point mademoiselle Rovery. Voyons... cherchons...
— Ah ! s'écria-t-elle avec une explosion de désespoir, ce que j'entrevois est tellement hideux , que je ne veux pas y réfléchir plus longtemps... c'est impossible... Il faut que je comprenne autre chose maintenant... Il y a dans cette famille un secret que je ne connais pas, et qu'on a voulu laisser ignorer à une femme. Philippe , qui sait Marcellin homme d'honneur, lui aura confié ce secret. Alors, continua-t-e:le en souriant avec unejoie ineffable , s'ans s'apercevoir que les larmes ruisselaient sur ses joues et sa poitrine , une correspondance s'est établie entre M. Claudel et les Rovery ; c'est une correspondance seulement, il y a dans la lettre : Quand M. Claudel nous annonça , il n'y a pas : Quand il nous
42 DEl'X TrAIIISONS.
a dit,.. Oh! s'il y avait cela!... Oh! malheureuse !
Elle rcpiit la Ici Ire d'une main tremblante.
« J'étais prêle à tout différer. Tout!.. C'est cola, le secret est ici. — Mais ta lettre oii tu me pries de ne pas l'attendre, oh tu me rassures en me promettant d'arriver d'un moment à l'autre, m'a décidée. El puis mon oncle était si content,
— Cet oncle qni vit seul ! e! de la marraine pas un mol ! Oli ! que de mensonges!
e J présent. Je te ménage une surprise, mon cher Philippe. M. Claudel nous avait ca^ c hé ton adresse, mais je l'ai fait épier par Germain, au moment oii il t'écrivait...
— Marcellin a écrit à Philiiipc, et jamais je n'ai reconnu son écriture, jamais Philippe
ûErx TnuiisoNS. 43
ne m'en a parlé ; toujo irs ce secret , n'estce pas, mon Dieu î
« El j'ai su que tu demeures à Saint-Mars ^ dans la maison même de Marcellin. »
— Oui , oui, Marcellin, c'est écrit, murmura d'une voix altérée Apolline, qui couvait des yeux chaque caractère. Heureusement la lettre est finie, car je mourrais à cette place s'il y avait encore un mot pareil.
a Ainsi f je ne t'en dis pas davantage, soigne' toi bienj et avant trois jours compte sur des nouvelles de ta bonne sœur Antonie. »
— Je l'ai dit tout à l'heure, pensa madame de Limiers en essayant vainement d'introduire le papier dans son enveloppe, c'est un immense événement pour moi, ou ce n'est rien ; mais le doute ne tranquillise que des âmes vulgaires, je ne suis pas femme à ber-
44 DLLX THAHISO.NS.
cer dans iiioa sein de pareilles inquiétudes ; je vois mes doigts qui frémissent , mes lèvres sont blanches ; la vapeur de mes larmes m'a étourdie, tout mon être se révolle ; ainsi tranchons la question. Oh ! tu viis rentrer dans ta prison , maudite lettre ; elle était fermée avec un pain de gomme rouge, en voici de pareils dans nui boîte; ce papier est froissé, on le pressera dans la bible in-folio. Tout à l'heure je veux remettre à Philippe ce que le hasard m'a envoyé, et qu'il y prenne garde v! qu'il éteigne bien le feu de son œil perfide, qu'il comprime impérieusement sa rougeur, que rien ne parle en lui, ou surprise, crainte, soupçon, je lirai tout plus clairement sur son visage que je n'ai fait tout à l'heure sur ce papier.
Apolline recouvra encore u«e fois le calme nécessaire à l'exécution de son projet. La
lettre fut adroitement recachelée, les plis disparurent bientôt, tant le papier était huniide de pleurs. Mais il fallut plus de temps pour dégonfler les yeux rout-is, rafraîchir les joues marbrées, Apolline s aida de toutes les ressources de la toilette.
Cependant Philippe, après avoir chargé son fusil , descendait gaiement le chemin fort peu praticable qui de la pile conduit au bord de l'eau. Il entrevoyait déjà , sous les feuilles naissantes des saules , le bateau de Marcellin qui semblait dormir dans un lit de nénufars et de joncs brisés , au sein d'une petite anse creusée en plein sable. Nous avons expliqué précédemment que le pied de la pile repose sur un monticule qui domine la levée. La paroi de ce mur sablonneux est hérissée de broussailles épaisses , diaprée de souches énormes, trouée de crevasses profondes le long desquelles apparaissent parfois des la-
-76 DEIX TllAIIISONS.
pins téméraires, on ces beaux lézards couleur d'émcraiide qui pullulent en Tourainc.
Arrivé à mi-chemin de la rampe, Philippe vit Axis s'arrêter, dresser l'oreille , et bondissant h gauche s'efforcer d'escalader un taillis échelonné sur le versant.
— Il y a là quelque chose, un renard peutêtre, pensa Philippe, et il arma son fusil.
Axis aboya vigoureusement et redoubla d'efforts. Alors une voix sortit des brousailles, voix qui fit tressaillir le chasseur :
— Etes-vous seul, Philippe?
— Ah! mon Dieu, c'est vous Marcellin!
Qu*est-il donc arrivé? Oui, je suis seul, mais pour une heure.
' — C'est })lus qu'il n'en faut. Arréicz donc Axis et le faites taire.
— Vous êtes fou , Marcelliii , de revenir
par ici. A bas, Axis.
Philippe appliqua un vigoureux coup de i
crosse sur les côtes du chien, qui au lieu j
j d'aboyer hurla. \
— Eh bien ! continua Philippe tremblant j d'émotion, où en sommes- nous? !
« — Descendez tout-à-fait pour apercevoir i
entièrement le chemin qui mène à la maison, |
■j et guettez s'il passe du monde sur la levée. j
Philippe obéit avec une précipitation qui \
témoignait de sa fiaveur. Quand il fut en bas :
— M'entendez-Yous de là? demanda Mar- \
cellin. j
— Parfaitement. '
■48 DEUX TR\nisoNs.
— Eh bien ! à la moindre apparition courez au bateau, et je cesserai de parler. Tout s'est terminé samedi à une heure. Vous voyez que Ion n'a pas perdu de temps. Avant-hier, dimanche, votre sœur a demandé à voiis voir. J'avîiis eu tant de peine à leur faire comprendre qu'une foulure peut devenir grave sans être grave, peut durer longtemps et guérir vite-, en un mot j'avais tellement forgé de contes (car votre excuse, soit dit en passant, était pitoyable), que dimanche, sans autre ressource, il m'a fallu combattre, savez-vous quoi? une envie survenue à l'oncle et à la nièce d'aller vous trouver sur-le-champ.
— Ah bah ! dit Philippe inquiet.
— Rien que cela. Mais je suis horriblement gêné dans ces branchages.
— Eh ! prenez garde, comme cela vous êtes h découvert.
— J'ai réussi à convaiiicre d'un côté l'on-
DEtX TRAHISONS. 49
cle , de l'autre Antoiiie , que leur présence inespérée pourrait vous causer une révolution dangereuse. Tous deux ont goûté mon conseil. Je nie suis offert à vous aller chercher, à vous rapporter, pauvre blessé que vous êtes. On s'est regardé, consulté, moi j'ai fait seller un cheval, et me voici.
— Vous racontez cela d'un air tranquille qui m'épouvante.
• — Je suis tranquille parce qu'on ne sait pas votre adresse et que je n'ai pas été suivi sur la route. J'allais bien trop vite pour cela. Mais du reste, Philippe, je ne suis pas aussi calme que vous le dites, je suis au désespoir.
— Comiîient cela? répliqua Philippe avec humeur.
— Je ne dis pas que je me repente, je dis que je suis désespéré.
— Mais, mon cher, il me semble que vous songez bien tard à ce désespoir.
— De grâce, Philippe, écoutez-moi... Vous voyez que je ne plaisante pas.
Et Marcellin, se soulevant derrière le rempart des touffes d'ormes, montra au railleur désappointé des traits bouleversés par la souffrance.
— Je ne sais vraiment pas pourquoi Vous êtes venu par ici, Marcellin; la démarche est inconcevable. Ne pouviez-vous m'envoyer un exprès de Tours, par exemple? Vous avez dû prendre voire parti, que diablel
— Comme vous me parlez, Philippe ! J'aimais mieux vos lettres... Et puis est-ce qu'on écrit en pareil cas?
-rr- Mais aussi, mon ami, songez-y donc, s'il arrivait quelqu'un, si l'on vous voit, si ma sœur apprend que vous avez revu?...
— Votre ^œir n'apprendra lieu, je ne ver-
rai personne, je veux seulement ne pas disparaître comme un malfaiteur. Je ne vous dis pas tout ce que j'ai houffcut...
— Encore, murmura Philippe.
— Voyez si le chemin est libre... Oui, n'estce pas? Tout beau, Axis... Je suis enîré à Tours chez le notaire, et j'ai terminé là toutes les affaires relatives à la maison. J'ai donné ma procuration pour la vendre, cctle maison ; ce sera bientôt fait.
Philippe respira.
— Votre sœur ne la connaîtra jamais, c'est ce que nous voulions. J'ai écrit aussi à madame de Limiers pour qu'il ne soit pas dit que j'en ai agi misérablement jusqu'au biut.
— Eh bien, donnez-moi cette lettre, et je me charge de la lui faire parvenir, car vous pensez que je ne la rendrai pas moi-môme. Ma
position me pèse furieusement, clior ami, je joue ici un rôle bien (lésngiéable, allez.
— Vous vous plaignez donc aussi? dit tristement Marcellin.
— Ma foi, je n'ai pas les compensations, répliqua Philippeavecassezd'aigreur. Voyons, me confiez-vous cette lettre?
— Mais, à propos, qui vous a donné rendezvous ce matin? Elle?
— Oui, elle.
Marcellin étouffa un soupir douloureux et reprit d'une voix assez ferme :
— Voici mon plan ; j'attends midi. Je me doutais bien que vous sortiriez et que je vous attraperais au passage. Vous la retiendrez dehors jusqu'à une heure, et, pendant que tout le monde dînera dans la cuisine, j'eulrerai chez elle, je déposerai ma lettre sur sa console, ensuite...
DEIX TRAHISONS. 55
Mai'cellin s'interrompit, Philippe crut sans doute que c'était par inquiétude, et il s'empressa de le rassurer.
— Cher ami, dit-il, n'entrez pas dans la maison si vous ne voulez pas que je vous croie fou, pour ne pas dire autre chose. Je vous promets , je vous jure que cette lettre sera remise. Profitons des circonstances favorables, Apolline ne se doute de rien.
Ce nom si doux profané par un autre porta au cœur de Claudel le coup de poignard qu'avait reçu son amie à la lecture du MarcelUn de la lettre. Philippe , sentant approcher l'heure fixée par madame de Limiers, faisait une garde vigilante en parlant.
— Elle me croit à cent lieues d'un complot. Si elle tient l'épître avant ce soir, comment me sauverai- je d'ici? Songez doue quelle scène
84 DEL'X TRAIII-ONS.
pour niAÎ! Tandis que ce soir, je m'csqnîvc; arrive à Tours, j'éiivôic la leKrê par le iTemicr venu.
— f.a lettre ne renferme rien de compromettant pour vous, Philippe, je ne vous y nomme pas, je n'y nomme pas votre sœur, je ne précise rien, je ne déclaie pas qu'il y ait quelque chose de terminé. Fiez-vous à moi.
— Ah! vous allez me laisser empêtré... Tenez, voici qui sera plus simple , mettons la lettre dans le bateau où elle va venir me trouver dans un quart d'heure, et, prenant nos jambesànotre cou... Allons, ji;de\ienscomme lui, j'extravague; diantre soit de la mauvaise affaire.
— Je vous dis que vous perdez le sens; laissez-moi sortir d'abord de ce pas dangereux, je vous eu lire ensuite.
DEUX THAniSONS. 8^
— - Oui, comme dans la fable du renard et du puits.
-^ Eh bien ! un dernier moyen : il est dix heures, emmenez-la jusqu'à une heure, soit à pied, soit en bateau.
i^ C'est toujours la même chose.
•*— Elle rentre avec vous, vous la conduisez chez moi sous un prétexte quelconque : c'est facile, n'est-ce pas ?
— Oui, après?
— Ensuite, lorsqu'elle sort de chez moi, elle a cinq minutes de chemin h faire avant d'être dans son boudoir, vous descendez à l'écurie, vous sautez sur Coquette, et vous me rejoignez à Tours.
— A merveille : je mets dix minutes à seller Coquette, un quart d'heure à museler Axis qui rugit comme un lion quand on s'approche des chevaux, et pendant ce temps-là votre lettre eût-elle huit pages, ce dont je lâ
56 DliLX TRAHISONS.
soupçonne, j'en reçois la réponse au n)oment de sortir.
— Comme vous voudrez, dit Marcellin perdant patience, mais c'est votre affaire aussi bien que la mienne. Paitageons. D'ailleurs il faut absolument que je rentre chez moi. Certains papiers importants , de l'argent même... Enfin il le faut, et je le veux.
Philippe, qui connaissait à fond le caractère tantôt faible, tantôt absolu de Marcellin, comprit que la résistance n'était plus possible : il secoua donc la tète et demeura rêveur.
— Ces papiers, cet argent, grommela-t-il, ne les aurais-je pas rapportés aussi bien que lui?
Au même instant Axis tressaillit, et se retourna clans la direction de Saint-Mars.
DEUX TRAHISOiSS. 57
— Le chien écoule, dit Marcelliii.
On entendit grincer faiblement comme un gond rouillé.
— On ouvre la grille, regardez bien, Philippe.
• — Vite, vite, cachez-vous mieux, on vient, c'est elle.
Marcellin se blottit dans sa prison de ramée, et retint son haleine, mais il entendait battre son cœur. Philippe s'élança comme une flèche dans la direction du fleuve.
Un pas léger bruit sur le sable, Philippe avait sauté depuis quelques secondes dans la barque et la détachait rapidement. Quant au pauvre Axis, il semblait éperdu et jappait sans interruption après ces trois personnes qui lui étaient chères :
— S'il fait devant elle ce qu'il m'a fait tout
n^ê DEUX tnAnisoNS.
à riieiire, nous sommes perdus, pensa Philippe; et il passa l'amarre du bateau dans Tanneau du collier malgré le désespoir d'Axis.
Alors Apolline, arrivant plus belle que jamais avec sa robe de soie grise , son mantelet de velours écossais , frôla les plus longues branches du buisson derrière lequel Marcellîn, déchiré de remords, la regardait s'en aller comme un rêve.
Il senlit ce parfum de verveine qu'elle aimait , reconnut à son poignet les cl 3veux d'un bracelet qu'il lui avait donné; elle effeuilla au contact des ronces plusieurs violettes qui de sa main allèrent tomber dans le taillis comme pour dire : elle a passé, adieu les fleurs. Jamais le craquement de ce sable, la petite toux qui réveilla l'écho du sentier, jamais la grâce douloureuse de cette apparition ne s'effacèrent du souvenir de Marcéllin.
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Apolline, parvenue an bord de l'eau, caressa le chien, souiit il Pliilippe, et, posant eon [ ied charmant surrembaicadèrcqueMarcellin avait conslruil lui-même, elle dej^cêndit dans la barque.
— Avez-vous tué quelque chose? denianda-t-elle.
— Mon Dieu, madame, je n'ai pas vu Un moineau.
— Décidément vous n'êtes pas un chasseur comme Marcellin.
Marccllin entendit son nom et frissonna; une sueur glacée courut de ses tempes à sa poitrine. II s'aperçut ensuite qu'il était à genoux les mains jointes , et que ses yeux , troublés par de grosses larmes, ne distinguaient plus le bateau qui emportait Apolline au milieu d'un sillage d'or.
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— Allons doncl s'écria-l-il e» se relevant brusquement pour entrer dans le chemin, estce là que j'en serais venu après tant de réflexions, d'insomnies? n'ai-je pas de l'autre côté mon avenir, et meurt-on d'un chagrin d'amour à trente ans ? De lamour ! ce mot fait mal , il résonne gauchement ici à la place même où mille fois depuis quatre ans j'ai répété en quittant Apolline : Où est notre amour? Je ne sens plus la vie de l'amour en mon cœur.
Marcellin , sachant qu'il n'aurait pas affaire au chien Axis , et voyant de loin les servantes réunies dans le parterre , côtoya bravement la haie jusqu'à la maison d'Apolline, ouvrit la porte en treillage vert qui conduisait aux cuisines, et après mille efforts pour se faire imperceptible, il se glissa par un escalier de service jusque dans la chambre à coucher.
Là il se crut en sûreté. Cette chambre était déjà rangée comme l'exigeait tous les jours l'active surveillance de la maîtresse. Le salon , garni de fleurs , semblait attendre les visites de la journée. Nul domestique n'avait plus besoin d'entrer dans cet appartement.
Marcellin s'assit dans la grande chaise bleue de Tamie absente, et recueillit longuement ses idées : pour justifier l'imprudence de son retour à Saint-Mars, il ne trouvait qu'une excuse... sa démence.
Plus il songeait au contenu de la lettre destinée à madame de Limiers, plus il hésitait. Il en est de certaines résolutions comme d'une falaise aperçue h distance. Les terrains paraissent unis, la verdure s'y allonge comme un tapis oblique , l'imagination franchit en trois bonds cette pente : de près, au contraire, il y a des tranches à pic , le tapis de verdure
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est un buisson d'épines, on re'rnrdc, on essaie,
on a peur, on ne monte plus.
e Chère Apolline , écrivait Marccllin , au moment où vous lirez celle lettre, nous serons séparés à jamais. Le ciel , qui nous avait réunis , n'a pas permis que nous mourions ensemble. Vous n'êtes pas libre , je touche à la détresse, cet esclavage de tous les moments. Mon procès perdu me force à travailler pour vivre, ou, pour ne pas mentir, à engager ma parole et ma liberté.
« Vous me comprenez, chère amie, si précieuse pour moi quand tout souriait autour de nous; vous avez mieux que moi saisi le sens bizarre de notre existence. Combien n'a-t-il pas fallu faire do sacriHcos à l'opii.ion, combien n'a-t-il pas fallu de coui'ngeuses effronteries pour retenir une partie , hélas! fort réduite du bonheur que nous nous étions pro-
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mis ! Vous êtes lasse , n'est-il pas vrai , chère Apolline , de la fausse position où je vous ai tenue? vous ne regretterez pas un temps d'épreuves , ces tressaillements à chaque coup de sonnette, à l'arrivée des journaux, qui se tairaient impiloyablerneut sur le sort de votre mari ? vous vous souvenez de l'émotion terrible que vous causait une écriture inconnue, et le timbre de ces lettres fatales de Boston , dans lesquelles vingt fois nous avons frémi de lire un ordre de séparation éternelle?
« Heureux, je ne vous eusse jamais quittée : ♦«-•oh! pardonnez-moi ce mot, — parce que mon bonheur contribuait au vôlre, et que vous li 'aviez rien à me reprocher ; mais , songez-y, je serais forcé de vous imposer ma tristesse ou 4'accepter de vous ce qu'avec tant de générosité vous m'offrîtes avant mon départ. C'est impossible. D'un autre côté, vous sachant isolée , pauvre , je fusse mort do fatigue et de
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faim plutôt que de relrancher à votre table un mets, à votre parure une perle. Heureusement, il n'en est rien. Vous possédez les biens de ce monde, de nombreux amis vous restent. Votre fortune est modique, il est vrai, mais supérieure a vos besoins, et ne court aucun risque. Jeune, belle, vous n'avez fait qu'effleurer la vie.
« Mais il faut que je vous dise toute la vérité, Apolline, ce n'est pas ma ruine subile, ma crainte de l'avenir , qui me pousse à l'extrémité où vous me voyez réduit; c'est la jalousie, l'inquiétude. Quoi! un homme peut revenir qui commandera en maître là où vous m'avez presque obéi ; quoi ! pour ce misérable je passerai ma vie à désirer ce que tous les hommes de bien obtiennent, la considération du monde , le respect du à la femme que j'aime, seules richesses que jamais on ne gagne lorsqu'on vit à faux comme nous avons
vécu. Voilà les tourments que j'ai endurés, Apolline , voilà tout ce que je vous ai fait perdre en provoquant autrefois une rupture entre M. de Limiers et vous.
« Pardonnez-moi donc l'acte désespéré que je vais commettre. Remerciez-en votre ancien ami. Je veux enfouir ma vie si loin , que l'on n'entende plus le bruit de mes pas , le son de ma voix. J'ai remarqué, chère amie, que votre amour d'autrefois s'était transformé en une habitude peut-être douce encore , mais peu nécessaire , je le crois , au bonheur de votre existence. Un grand poète prétend que l'âme a besoin de changer d'amours , et qu'elle rajeunit à cette seule condition ; si jamais vous en arrivez là , chère Apolline, soyez sûre que moi je ne puis plus aimer.
€ Je vous lègue tout ce que nous avons mis
en commun. Ma maison va être vendue.
Comme je ne dirai rien à qui quo ce soit, 1. s
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donnez à noire séparation le! prclexle qu'il vous conviendra : j'approuve d'avance tout ce que vous direz , tout ce que vous ferez. Il est juste que le malheur et le blâme retombent sur moi seul.
« Si j'ai passé tant de jours avec vous sans vous avertir de mon projet, c'est que j'ai lutté jusqu'au dernier instant; si en ce monxent même j'évite votre présence , c'est qu'il m'est impossible de revenir sur ma résolution.
« Adieu, chère Apolline; je dépose au bas de ce papier un adieu plein de respect , en vous suppliant de me plaindre, de me pardonner et de vous souvenir. »
Marcellin avait écrit ces ligues à vingt lieues de Saint-Mars. Elles avaient coûte quelque travail à son esprit , et , s'il iaut le dire , quelques angoisses à son cœur. Il s'en riait couteiité. .>!ais, dans la chambre l\c. celle
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pauvre femme si honteusement trahie , elles lui parurent stnpides, infâmes, impossibles.
— Quoi! s'écriat-ilensefrnppant du poing, j'ai osé écrire de pareilles lâchetés à une pareille femme ! Jamais Apolline ne recevra cette lettre, elle ne la comprendrait pas.
Et s'approchant du bureau de palissandre pour apprêter du papier , il vit la boîte de pains à cacheter ouverte, et la bible béante à l'endroit où Apolline avait fait sécher !a feuille imprégnée de ses larmes.
Ses yeux s'arrêtèrent sur ce verset de l'Ecclésiaste , qui dit, à propos des mor(s :
« Leurs sentiments d'amour , de haine et d'envie sont péris avec eux , et ils n'auront plus jamais aucune part à ce qui se passe sous le soleil. »
Marcel lin resta foudroyé par cette allusion
qui lui parlait comme une voix vengeresse. Il saisit la plume , et les idées se pressant tumultueusement dans son cœur , il ne sut d'abord écrire autre chose que ces mois : Pardonnemoi.
Tout-à-coiip l'éclalanlc voix d'Axis retentit dans l'escalier ; Marcellin se leva réveillé en sm^saut; mais il n'eut pas le temps de regarder par la fenêtre , de cacher la lettre déployée sur le bureau, de faire un mouvement, la porte s'ouvrit avec fracas, Axis vint rouler comme une avalanche dans les jambes de son maître, onze heures sonnaient à Saint-Mars.
— Déjà de retour! s'écria Marcellin épouvanté , mais je suis perdu ! par où m'enfuir!