‹ Deux trahisonsChapitre 6 sur 9 · A M. PHILIPPE ROVERY · texte numérisé non relu

A M. PHILIPPE ROVERY

(Poste restante, à Tours.)

c Je suis votre conseil, Philippe, nous partons pour Paris dans deux heures. Votre oncle a paru très contrarié, mais je le décide avenir avec nous. Votre sœur, ainsi que vous l'aviez prévu, est contente. Mais M. Rovery compte que vous serez demain à Fouilletourle; je le lui ai promis, et vous savez combien il redoute de laisser la maison seule. Veuillez, je vous prie, ijisister près de M. Ridai, mon notaire, qui a procuration en règle, pour qu'il vende à tout

DELX TUAHISONS. 20U

prix Saint-Mars. Cette maison me pèse, et je crains toujours que l'on n'ait ici l'envie d'y retourner 5 avec la présente lettre, faites-vous au besoin donner cette procuration, dont le nom est en blanc, et traitez vous-même comme il vous plaira.

c Je vous remercierai bientôt, j'espère, de votreobligeance fraternelle. Adieu, mon cher Philippe. Votre dévoué ,

c M. CLA.UDEL. »

< P. S. J'aurais désiré sans doute conserver

le mobilier de Saint-Mars, qui sera vendu bien

au-dessous de sa valeur, mais l'embarras, le

danger d'un déménagement, me décident à

faire le sacrifice complet. M. Ridai vendra la

maison meublée. Sauvez, s'il vous plaît, mon

porte-cigares en bronze, car je n'en ai point,

et brûlez mon grand fauteuil de tapisserie.

c Nous descendrons rue de Rivoli, comme à 1. a

210 DEUX TP.AHISONS.

l'ordinaire , mais, si vous m'écrivez, adressez

poste restante, d

Marcellin et sa nouvelle famille étaient installés depuis quatre jours à peine dans l'hôtel de la rue de Rivoli, quand Philippe envoya la réponse suivante à son beau- frère. Marcellin, en ouvrant la lettre , laissa tomber un papier qui s'en échappait. Ce papier était une lettre du notaire M. Ridai.

« Monsieur et cher client , j'ai l'honneur de vous annoncer que votre maison et le mobilier de Saint-Mars viennent d'être loués par M. Philippe Rovery à un M. Nérinet pour la somme de quinze cents francs. Les fonds de la première année sont déposés chez moi.

« Agréez , etc. »

Marcellin, surpris et inquiet, lut alors la réponse de son beau-frère :

Il LUX TRAHISONS. 2^\

€ Dieu merci ! mon cher frère , j'avais deviné toutes vos inquiétudes, et je m'estime heureux de pouvoir vous servir. Il eût été dangereux en effet de déménager votre mobilier de Saint-Mars , et désavantageux de le vendre avec la maison. Il eût été dangereux de vendre la maison à des étrangers qu'un voisinage forcé , la rumeur publique et le toujours funeste hasard eussent mis au courant de vos affaires , enfin il n'était pas permis à un exavoué , votre beau-frère , de vous laisser courir la chance de ce terrible à tout pria; qui faisait peur dans votre dernière lettre.

« Or deux ou trois acquéreurs s'étaient présentés chez M^ Ridai, mais des acquéreurs tièdes et circonspects comme on l'est en province, des tâtonneurs. L'un offrait vingt-cinq mille francs, les autres attendaient; celui de vingt-cinq mille, si l'on s'était pressé, n'aurait plus donné que vingt; les autres pour vingt

eussent voulu comprendre le mobilier. Moi, j'ai pris les devants, je viei»s de louer avec bail de trois ans la maison toute meublée. L'inventaire est fait , les quinze cents francs payés d'avance; ainsi nous pourrons attendre patiemment un enchérisseur, et surtout ne pas exposer vos meubles, qui ont quelque valeur, à figurer pour rien dans unevente.

c Lorsque le bruit de votre départ sera éteint, on pourra vendre facilement trentecinq, peut-être plus. Nous verrons alors. En attendant , vous comprenez tous les avantages que nous retirons de cette afftiire. Le secret meurt à Saint-Mars. Vos locataires voyagent huit mois de l'année. Ce sont des gens dont je serai sûr. Vous évitez de dire à Antonio que vous avez vondu cette propriété. Or elle eût été surprise à bon droit d'une si brusque détermination; mais, si elle veutyrevenir, vous direz que vous n'avez pas voulu laisser dormir

VOS fonds et que vous avez loué. Plus tard, s'il arrivait que la propriétaire voisine se défît de son lot ou le quittât, nous conservons une jolie campagne. En outre vous n'aurez rien à brûler, c'est quelque chose.

« Enfin , mon cher Marcellin , l'ouvrage est fait, et j'ai cru bien faire. Je ne doute pas que vous ne m'approuviez. Je me rends à Fouilletourte , selon le vœu de mon oncle , auquel j'écrirai à l'hôtel, dès que j'aurai repris possession de sa maison abandonnée.

c P, S. Tout ici va fort bien. Gaîté , santé sont revenues ; je puis partir. Ci-joint l'avis de Me Ridai. >

Marcellin était debout , sur le seuil du bureau de la rue Jean-Jacques Rousseau; de la main droite il tenait le billet du notaire , de la gauche la lettre de Philippe, et coudoyé par ceux qui entraient , repoussé par ceux qui

sortaient, il ne s'apercevait de rien. Un garçon de bureau le prit poliment par le bras et le mit tout à fait dehors.

— Comme Philippe me sert avec zèle , pensa-t-il ; tant d'ardeur à terminer cette affaire me semble toujours un reproche indirect dont mon beau-frère prend la moitié pour lui. Cependant , me serais-je tiré de là tout seul ? Non. Tout est fini ; je respire à l'aise.

Marcellin , dès ce moment , s'appliqua courageusement à retrancher de ses pensées ce qu'il venait d'arracher de sa vie. L'habitude lui vint de dire : ma femme , et d'appeler sa maison : chez nous. Il conduisait Antonie aux théâtres des vaudevilles, faisait connaissance avec les loges voisines, attirait du monde chez lui. Mais l'oncle Rovery ne goûtait pas cette façon d'aller ; il prétendait tenir les livres de dépense, et trouvait insipides les fruits de Paris.

D'ailleurs , il se voyait stimulé par de fréquentes lettres de Philippe , qui craignait pour les avoines : Philippe tout seul à Fouilletourte, ce pauvre Philippe si actif, et qui devait s'ennuyer à périr.

Antonie proposa de retourner chez son oncle ; Marcellin se prononça nettement contre la vie champêtre. Alors il y eut guerre au logis , et madame Claudel, un jour que les taches blanches étaient très blanches, déclara qu'elle n'avait pas envie , pour un caprice , de perdre l'héritage de son oncle. Elle ne dit pas cela sous la forme collective , elle n'employa point le nous de la communauté, je ne veux pas que nous perdions, etc.. La chose fut simplifiée ; on élimina Marcellin ; ce fut : l'héritage de mon oncle.

Marcellin était susceptible ; il regarda sa femme d'une certaine façon.

— Allez vous conserver l'héritage de votre oncle , répliqua-t-il ; moi , je ne compte sur aucun héritage , et je reste à Paris.

Là-dessus il sortit assez superbement, et fit tout seul un tour sur les boulevards, mais avec une âme si troublée, un cerveau si lourd, un cœur si gonflé , que jamais il ne s était trouvé malheureux à ce point.

— Ah bon Dieu ! se dit-il , ma femme n'a pas d'esprit, elle est capable de tout raconter à son oncle ; je vais avoir l'enfer dans la maison. Une femme qui pleure , c'est bien communicatif. Courons vite et cédons cette fois ; je me rattraperai toujours bien plus tard.

En effet , madame Claudel pleurait quand Marccllin rentra. Elle bouda contre le baiser de paix qu'on lui offrait , et se décida en tournanfrles épaules , comme les onfants revêches.

DEUX TRAHISONS. 2i7

— Tu ne sais pas , dit-elle après la réconciliation , j'ai cru d'abord que tu allais te tuer. Oh ! j'avais une peur !

— Me tuer ! s'écria Marcellin ébahi, pourquoi donc faire ?

— Mais à cause de notre brouille , donc !

— Voilà qui est du dernier beau, réfléchit Marcellin , une femme qui croit me voir courir au suicide , et qui pleure mélancoliquement sur son divan !

Il baisa la main de sa femme avec admiration.

— C'est que je t'aime, vois-tu, méchant, continua Antonie.

Cette année se passa pour Marcellin sans le printemps qui poudrait de fleurs le verger de Saint-Mars , sans l'été qui chauffait les sables de la Loire bleuissante au coucher du soleil ,

sans l'automne qui empourprait les feuilles dentelées de la treille , et permettait la pêche sous les saules , en compagnie de l'ancienne amie , si adroite à démêler les lignes. Les boulevards de Paris , les bougies du salon ou le gaz des théâtres tinrent lieu aux deux époux de verdure et de soleil.

CE DUE C'EST OCTl CHAIXE.

Vers octobre de cette année délicieuse, tandis que Marcellin et Antonie s'apprenaient à marcher ensemble au timon conjugal , l'un reprenant, l'autre commençant la vie de Paris, Philippe tomba entre cinq et six heures du soir rue de Rivoli. On dînait.

— Ah ! c'est Philippe ! s'écria Marcellin en

220 DELX iUAHISONS.

rougissant; et jetant sa serviette, il courut à la rencontre du nouveau convive.

— Mon frère , mon cher frère! dit Antonie. Vite un couvert !

— Oh! je n'ai pas faim, répondit Philippe avec une voix presque dolente , dont l'étrange signification fit lever les yeux à Marcellin.

- — Mais en effet , vous êtes changé , pâle.

— Et maigri ! cria Antonie dans ses cordes hautes, ah! qu'il est maigri mon pauvre frère!

— Vous trouvez? on me l'a dit déjà.

Philippe était changé réellement : ses cheveux jaunes lustrés avec un soin minutieux, faisaient ressortir l'ivoire foncé de son front, sous ce front, les yeux tranchaient durement, la barbe d'un rouge brun repoussait les joues plombées. Il semblait que les tons les plus crus s'étalant sur cette figure comme des couleurs premières sur une palette, défiassent la

nuaijce et la fusion de faire un tout homogène avec ces éléments discordants. C'était ce qu'on appelle une figure bouleversée.

— Vous est-il donc arrivé quelque chose? Philippe, vous m'inquiétez.

— Absolument rien, mon ami ; mais j*aieu depuis quelque temps beaucoup d'affaires, beaucoup de soucis, comme vous savez.

Les deux beaux-frères parurent s'embrasser du regard.

— Des soucis ! mon pauvre Philippe, interrompit Antonie d'un ton goguenard ; tout ne va donc pas comme tu veux?

— Nous avons une mauvaise année, ma sœur, repartit Philippe avec un sérieux de glace, les orges ont été maigres et les foins très bas. La forçure est sur nos carpes, et on en a

222 DEUX THAHISONS.

perdu plus de huit mille livres dans les étangs de Rommeux et de Boiizaus.

Antonie ramenée au positif, lança un bah! fort alarmé.

— Et vous, Philippe, nous ne vous aurons donc jamais? vous êtes toujours où nous ne sommes pas.

— Moi, j'ai ordinairement besoin, comme vous savez, à Fouilletourte.

— Eh! mon oncle nous a écrit que vous étiez constamment dehors...

— Oui, mauvais sujet, dit Antonie, quelle vie menez-vous?

Philippe déguisa un léger trouble en demandant du vin de Bordeaux au domestique.

— Dehors ! reprit-il avec aplomb, dehors ! Est-ce que Saumur, la Yerville, les Ronceleux, Gai'de-Randon, tous nos biens enfin peuvent

s*appeler dehors ? Je suis toujours dehors de Fouilletourte sans cesser d'être chez nous.

Marcellin se mit à rire franchement.

— Allons, allons, dit Antonio, mon pauvre Philippe, je vois que tu as eu des malheurs. Si tu étais hien aimable, tu nous ferais de cela un petit roman, et je me charge de te donner le lieu de la scène.

Marcellin poussa du pied le pied de Philippe.

— Sur quoi bases-tu cette supposition , ma sœur.

— Tu le demandes, toi qui as pris Saint- Mars en grippe au point de le louer tout de suite sans me laisser le temps d'y retourner. Ah ! oui, Philippe, tu as eu des malheurs.

224 DEIX TKMIISONS.

Marcellin pâlissant fit signe à sa femme de cesser ce badinage.

— Tu viens avec nous ce soir, n'est-ce pas dit Antonie. Marcellin a loué une loge aux Français pour voir la pièce nouvelle.

— Je suis bien fatigué ma sœur.

— C'est une comédie , répliqua Marcellin , vous dormirez.

Pendant que sa sœur donnait un coupd'œil au miroir et que Marcellin cherchait des gants, Philippe s'approcha de la fenêtre. La nuit tombait et les promeneurs devenaient rares sous les tilleuls des Feuillants.

— Je l'ai vue j'en suis sûr murmura-t-il... elle sera partie derrière moi... Ce fiacre qui suivait le mien, ce chapeau de paille de riz, son écharpe écossaise... Le fiacre s'est arrêté devant la porte... devant la porte d'An-

r>Ei\ TUAHisoiss. 225

tonie... Madame de Limiers à Paris I Voudrait-elle revoir Marcellin!... Suis-je menacé de quelque mésaventure! me jouerait-elle à son tour... Il faut que Marcellin parte bien vite sans quoi je suis perdu.

— Partons-nous? interrompit Antonio en donnant quelques ordres à ses gens.

Tous les trois montèrent en voiture. Durant le trajet si court, Philippe se pencha plus d'une fois hors de la portière.

— Que cherchez-vous donc demanda Marcellin ?

— Je crois qu'il y a quelqu'un derrière le fiacre, dit-il.

— Bah! un pauvre enfant, laissez-le, il n'a

que ce moyen d'aller en voiture.

Philippe se pinça les lèvres. Il lui sembla que sur la sellette postérieure du fiacre jiesait tout un univers.

220 DEUX Ti'.AIfLSO>S.

On jouait an Théâtre-Français une pièce dont le sujet i^onvait offrir la plus magnifique exploitation que le drame eut rencontrée dans la société actuelle. Une femme de distinction a protégé un jeune homme qu'elle aime. Elle Cbt belle, remplie d'esprit et de cœur, elle s'est donnée généreusement : le jeune homme rompt tout à-coup les liens qui l'unissaient à cette femme et il court tout joyeux épouser la première jeune fille venue, en s'écriaut ; Ah ! je suis donc libre !

C'est le plus absurde et le plus hideux spectacle que l'on puisse imaginer. La femme trahie représente la perfection. La jeune fille choisie c'est la nullité. Il y a tout de ce côtélà, il y a le vide de ce côté-ci. Ce jeune homme devait avoir trop peu d'une vie pour sa noble maîtresse, il l'insulte et l'assassine à plaisir. On diiait Monaldeschi trahissant d'un seul coup Chris! ine et Paula. Mais on a tué

DiUX TRAHISONS. 227

Monaldeschi, et le lâche de la comédie demeure parfaitement heureux et approuvé, c'est la conclusion qu'en tire l'auteur.

Si jamais allusion foudroya un spectateur, si jamais moralité rongea dans le cœur d'un homme ce qu'avaient laissé de sensible les remords, ce fut dans cette soirée qui jetait Marcellin en face non pas de la vérité, mais d'une ressemblance effrayante. L'actrice qui représentait la pauvre outragée apparut à M. Claudel comme le fantôme d'Apolline : elle était majestueuse avec grâce, emportée avec tendresse, elle n'était pas un personnage, mais une personne. Marcellin se crut parfois l'amant infâme. N'allait-on pas le reconnaître! Philippe n'allait-il pas lui appliquer tout l'odieux du rôle. Heureusement Philippe semblait dormir.

Mais quand le dénouement arriva, lorsque, rayonnant, le traître accomplit son crime.

228 DBUX TRAHISONS.

Marcellin se trouva soulai^é d'un poids énorme; il n'était plus l'homme de cette pièce, il ne rayonnait pas, lui! Regardant sa femme sans amour, sans pitié; il sentit son cœur voler au devant du souvenir d'Apolline ; il ouvrit, dans cette ombre secrète qui emplit notre âme, un œil chargé de larmes, et chercha longtemps avec adoration les reliques, du passé. Lorsque se brisent par hasard les anneaux de fer qui attachent des captifs l'un à l'autre, chacun d'eux garde encore au poignet soit le bracelet seul, soit plusieurs chaînons qui résonnent sans cesse et parlent de l'absent. Mais brise-t-on facilement même du fer! Et dans l'ordre moral, il n'y a pas plus d'anneaux de fer que de poignets ; il y a des attaches invisibles et immenses, dont chaque extrémité est soudée à l'un des deux cœurs ; détendues, elles permettent d'errer, mais parfois elles se retendent, et une sourde commotion avertit

le couple, à des distances inouïes, que là-bas palpite son éternel compagnon.

— Ah ! c'est une jolie pièce, dit tout-à-coup Antonie, transportée d'aise par les lazzis da comique; comme c'est bien fait pour la femme! poursuivit-elle, comme si le démon la poussait à provoquer la haine de son mari.

Marcellin tiré de son rêve l'écrasa d'un regard méprisant.

— Mais, c'est qu'on pleure; regardez donc, dit Antonie, voyez-vous dans cette baignoire, là-bas, une dame en écharpe écossaise... eh bien! elle n'a cessé d'avoir son mouchoir sur les yeux... Tenez... elle part...

Au mot écharpe écossaise, Philippe ouvrit la porte de la loge et s'enfuit comme un fou.

— Qu'a-t-ildonc? demanda Antonie.

250 DEUX TUAHISONS.

— II va nous chercher une voiture, répondit Marcellin.

Mais on ne trouva pas Philippe sous le péristyle. Après s'être rué dans la foule du côté des baignoires, il était sorti du théâtre, cherchant, fouillant dans les groupes, courant après les voitures qui partaient. Il ne revint chez son beau-frère qu'à minuit. Il n'avait rien trouvé.

Le lendemain, il fit lever ses hôtes de bonne heure.

— Parlons d'affaires, dit-il... Vous savez que j'arrive de Fouilletourte , sérieusement notre oncle se porte assez mal pendant que vous menez cette vie de sybarites.

— Mais vous ne nous l'avez pas dit hier, et d'ailleurs hier, nous avons encore reçu de bonnes nouvelles.

DEUX TUAUISOiNS. 251

— Ce qui n'empêche pas que^j'ai fait venir un médecin du Mans , et qu'il a ordonné à mon oncle le repos le plus absolu, des soins particuliers. Monsieur Rovery compte bien sur votre compagnie pour cet hiver. Si je ne vous l'ai pas annoncé tout de suite, c'est que j'ai craint de vous effrayer. .. mais je vous dois la vérité...

Ântonie consulta soudain le visage de son mari. Celui-ci voulut également savoir si ce retour à Fouilletourte n'élait pas chose convenue entre le frère et la sœur.

— Repartir ! dit-il avec lenteur, et vous?

— Moi, mon ami, je ne suis pas comme vous , rangé , casé , heureux ; ma route n'est

encore tracée, aussi ferai-je quelques petites sinuosités cet hiver. Je suis garçon , moi. Paris se trouve sur la courbe que je cris en ce moment. Je me sens des velléités

252 DEUX Tr.AHISONS.

de carnaval ot d'aventures. Tous les travaux étant finis ou commandés d'avance chez nous, les vacances vont commencer pour moi. Tristes amusements après tout. Ah! Marcellin , que je vous porte envie !

Marcellin garda un front sombre , des yeux fixes, et commença un sourire des lèvres; mais il n'osa plus faire d'objections. Un oncle malade ! comment abandonner un oncle dont on hérite? D'ailleurs Philippe ne rencontra pas chez son beau-fière l'opposition qu'Antcnie redoutait de tiouver. Marcellin . sans énergie, sans volonté, Marcellin languissant comme un malade après la fièvre, dit oui à tout ce qu'on lui suggéra , regarda faire les malles, laissa Philippe retenir le coupé de la diligence du Mans, et monta en voiture le soir même, le premier, oubliant sa femme, au grand scandale de celle-ci , qui fut forcée de

detjx trahiso.xs. 255

pardonner sans qu'on lui demandât pardon.

— Faites bien attention , avait dit Philippe en les embarquant , que le médecin , pour ne pas alarmer mon oncle , n'a parlé qu'à moi de la nécessité d'un traitement. Pour mon oncle, c'est la santé d'Antôniequi demande ces soins. Rappelez-vous cela , Marcellin.

Marcellin écouta distraitement l'avis de son beau-frère, et n'y songea plus qu'à Fouilletourte.

On trouva l'oncle dans un état de santé des plus florissants. Il dînait avec l'appétit d'un homme sans inquiétude et témoigna un vif étonnement à l'aspect des grosses couleurs et de l'embonpoint d'Antonie.

Marcellin , qui n'était pas moins médecin que tout le monde , fît subir quelques épreuves à l'estomac , à la tête et aux jambes de M.

254 DLUX TRAHISONS.

Rovery , épreuves dont le vieillard tout entier sortit vainqueur. De son côté, M. Roveiy consultait les forces de sa nièce. Il en résulta jjour Marcellin la conviction que Philippe leur faisait jouer, sans qu'ils s'en doutassent, une scène de Molière dont il riait à Paris. L'oncle lui-même ne fut pas dupe , et ils eurent une explication à ce sujet. Philippe n'avait pas compté sur cette scène-là.

— Ah ça ? quelle maladie couve donc notre Antonie? demanda le malin vieillard j seraitce....

— Pas du tout, mon oncle, elle se porte merveilleusement bien Nous sommes revenus vous voir parce que nous craignions pour vous... Mais à présent, je suis tellement rassuré...

— Pour moi ! i\ quel propos? Je me porte

comme Notre-Dame, ainsi que disent les Parisiens.

— Qu'est-ce que Philippe vous a dit de nous, cher monsieur Rovery?...

— Qu'Antonie était fort malade..,. Et à vous de moi?

— Que vous étiez en danger. . . Mais je comprends aujourd'hui; il a quelques affaires à Paris, et, ne voulant pas que vous restiez seul, il a cru devoir employer ce moyen violent, . . . bien violent et bien inutile, mon oncle, car nous comptions revenir cet hiver près de vous...

L'étonnement du vieillard fut au comble. Il raconta dans sa colère à Marcellin que Philippe se dérangeait, que pas une fois cet été il n'avait suivi les foires, comme le doit faire un bon propriétaire, que les fermiers ne l'avaient vu qu'à de rares intervalles et à la manière

d'un éclair, qui apparaît et s'efface. Philippe n'avait même séjourné que huit jours à Fouilletourte.

— Où était-il donc alors, dit Marcelin surpris.

— Eh, mon Dieu! à Paris, flânant avec vous autres, je suppose.

Marcellin ouvrait la bouche pour repousser cette accusation; mais il réfléchit que ce serait peut être aggraver les torts de son beaufrère. Toutefois, il répondit :

— Vous êtes resté long-temps avec nous, mon onclC) et, pendant ce temps-là, Philippe était ici.

— Philippe, Philippe, reprit le vieillard en s'échauffant, n'était pas ici, sans quoi il eiit surveillé mes étangs. Pourquoi n'a-t-il pas été pêcher à Rommeux? C'est donc bien dur de prendre une trouble et de puiser une ving-

DEUX TRAÏTlSOnS. 257

taine de carpeaux; il aurait vu que mon poisson était malade, que diable... Ah! je suis bien favorisé; j'ai deux neveux, et ne saurais compter sur un seul. Après cela, qu'arrive-t-il? On a un marché de poisson avec les Lambert de la Flèche, et pas de carpes. Il me restait un moyen ; les Lambert voulaient bien échanger les carpes contre de la tanche, mais livrable par deux cents livres et bien vivante. Je m'informe, je découvre que dans les marnières de Bar. .. il y a eu de la tanche à foison, et je me dis : j'achèterai la pêche si mon Philippe m'en rend bon compte. Mais Philippe est parti, impossible de mettre la main dessus.

— Voilà qui est bizarre, pensa tout haut Marcellin.

• — Vous trouvez cela bizarre, vous? II faut qu'à mon âge je parte pour Bar..., que je m'installe dans les marais, que je surveille la pêche. Vous me direz à cela que je Taime;

2ô8 DEIX TUAHISONS.

c'est fort bon, mais je l'aime dans ma rivière, et point à vingt lieues de chez moi, les pieds dans l'eau.

— Qu'a donc fait Philippe tout l'été? redemanda Marcellin pensif.

— Parbleu, c'est bien difficile à deviner... Vous êtes encore un fin compère; vous qui l'avez aidé à se cacher pendant la noce d'Antonie, et qui avez prêté votre maison à sa maîtresse ; complaisance coupable, mon cher ; ce qu'il fait! parbleu, il est amoureux, et il court la prétantaine avec sa princesse, voilà ce qu'il fait!

Marcellin ne fit que rire de cette colère soupçonneuse qui continuait à prendre si bien le change, mais tout à coup il tressaillit, et le scorpion dont se plaint Macbeth lui piqua le cœur.

DEUX TUAiiiso>:s. 259

— Vous croyez qu'il est amoureux? dit-il pour en apprendre davantage.

— Eh ! vous le savez mieux que moi, c'est vous qui me l'avez conté.

— > Pauvre Philippe, défendons-le, pensa Marceilin redevenu tranquille; il m'a servi si chaudement! Voyons, mon oncle, continuat-il, je suis ici pour tenir la place de Philippe, envoyez-moi partout où vous voudrez, je suis prêt.

— Oh ! mon Dieu oui, prêt à quoi faire ? Vous surveillerez la pêche, n'est-ce pas, avec vos bottes vernies, vous pataugerez dans les flaques d'eau, vous pèserez et expédierez le poisson avec vos mains de demoiselle. Il y en a pour huit jours au moins, et vers la fin d'octobre !

— Pourquoi pas, je péchais bien en rivière.

— Et vous me laisserez encore avec moimême ici ; c'est cela : ayez donc deux neveux

et une nièce! Ah! quelle croix, bon Dieu!

— Antonie restera près de vous, dit vivement Marcellin, je partirai seul. Je vivrai seul dans ces beaux marais, sous ces trembles; je vous promets de vous laisser ma femme.

M. Rovery parut enchanté, il remercia cordialement Marcellin. Celui-ci, pensant qu'il serait charitable d'avertir son beau-fière des dispositions fâcheuses de leur oncle , voulut lui écrire, mais il s'aperçut à ce moment que Philippe, soit hasard, soit calcul, n'avait pas donné son adresse.

Le fait est que pour un homme sage, Philippe en agissait étrangement.

— Il n'a pas eu de jeunesse , se dit Marcellin, sa maturité sera orageuse, d'autant plus que le fond de son caractère me paraît élre uno dissimulation profonde. En posses-

sion de tous mes secrets , il ne m'a jamais confié les siens.

Marcellin frémit à l'idée que son beau-frère ne le regardait plus que comme un vieillard , et la distance qui sépare le célibataire de l'homme marié lui parut immense. Il essaya donc plus courageusement que jamais de ramer à la poupe pour remonter vers sa liberté passée ; mais avec Antonie, avec l'oncle, avec le beau monde du Mans et du Maine, qui ramaient à la proue , une barque avance rapidement vers le port des convenances , des nécessités sociales, des vertus de famille. Il y a au Mans une carte du Tendre. M.* Claudel fut poussé d'abord vers le bonheur domestique j, il dépassa le cap Considération universelle , et débarqua un soir à l'hôtel de la préfecture, où l'on donnait bal. C'est ce que Philippe avait prédit.

242 ORUX TitAlUSONS.

Ce chemin-là fut fait en quinze jours, le temps de visiter les uns après les autres tous les propriétaires de l'arrondissement pour présenter Antonie, ou plutôt pour être présenté par Antonie. Vingt dîners furent organisés , trente bals, douze grandes chasses; Marcellin fut reçu dans deux clubs , Antonie nommée dame de charité. Il n'y eut jamais d'homme plus marié dans le département de la Sarthe.

LA MAISON OU l'ON MEURT.

Cependant Marcellin déposa sans regret cette auréole et s'éloigna du port : bonheur domestique^ comme les marins ingrats qui chantent à l'arrivée et chantent au départ.

M. Rovery avait donné ses instructions détaillée au nouvel administrateur. Ce dernier appliqua son intelligence, qui fut reconnue supérieure, à la théorie d'une pêche par marais.

244 DEUX ÏUAHISO.NS.

Muni d'une provision de ratafia fabiiqué par Antonie, cuirassé de caoutchouc et de flanelle, il partit le 20 octobre, par un de ces soleils rutilants qui aiment à se mirer dans les eaux cuivrées de l'automne.

Les arbres courbaient sous le poids des feuillages leurs cimes épanouies, un vent trop faible pour lever la poussière faisait danser en l'air les insectes d'or. Marcellin traversa tous les coteaux rouges de vignes, tous les vallons noirs de massifs; il fit trente lieues comme dans des solitudes, prêtant l'oreille au cri des pies et des pinsons, ouviant son cœur à chaque rayon de soleil qui venait y réchauffer toute la cendre des souvenirs. II arriva le soir au village de Bar... , qui semble dormir sous un toit de branches vivantes, comme une fourmilière dans une touffe d'absinthes sauvages. Avant d'entrer, Marcellin s'était arrêté, en vrai poète, à chaque petit

DEUX TF.AHISOSS. 2^l5

pont de bois jeté sur les marnières, admirant l'eau îîoire, les iris pâles, les murs croulants des vieilles maisons abandonnées , les sarcelles qui plongeaient au bruit de son pas. Il ne tarda pas à reconnaître la cabane que M. Rovery lui avait désignée. Elle abaissait jusque dans l'eau son large toit de chaume tapissé de mousses épaisses et de champignons, qui lançaient par -dessus tout leurs troncs fauves, comme des palmiers dominant des bruyères. A voir les trente huttes du village groupées et presque ensevelies sous les peupliers et les saules, on eût dit un de ces bourgs que bâtissent les castors avec des chaussées, des digues et des remparts.

Marcellin apprit alors que la pêche principale n'aurait pas lieu dans les marnières mêmes, mais bien dans les eaux réservées d'un domaine à vendre que le propriétaire, M. le vicomte de B... , laissait depuis trois années

sans régisseur et presque sans gardien. Depuis trois ans les claies et les bondes n'avaient pas été levées : le poisson devait avoir acquis une force et des qualités supérieures dans ces mares fécondes, dans ces fossés profonds alimentés par des courants. Mais la pêche n'y sera pas facile, ajouta le pêcheur, comme dans des viviers ou des étangs. Marcellin déploya dès-lors sa brillante théorie, et produisit ses plans. Mis en rapport avec le paysan qui gardait les clés, il fut conduit au château pour y passer la nuit.

La maison avait été bâtie dans le seul coin de terre que les eaux eussent respecté au fond de ce vallon. Un talus d'environ deux arpents sortait du marais en pente douce et formait à son point culminant une falaise de trente pieds à peu près ; mais ce monticule n'eût pas tardé à être rongé par les flots, si, au-devant du rocher sur lequel reposaient les terres, 1 ar-

chitecte ne se fût avisé de planter une muraille de madriers énormes. Ainsi défendue, la maison se servait des madriers en guise de terrasse inférieure, car on les avait revêtus de terre grasse; et les plus fiers géraniums du monde, les lauriers roses même, s'étaient cramponnes là comme aux bords de l'Eurotas, baignant dans l'eau, ceux-là leurs larges feuiUes et leurs tleurs délicates, ceux-ci leurs disques énormes et les lances acérées de leur feuillage; des glaïeuls, des iris, vers lesquels plongeaient ces arbustes, élevaient audessus de l'eau leurs glaives tranchants qui semblaient une moisson armée menaçant les envahisseurs.

L'habitation à cheval sur ce talus tournait sa face principale au midi, vers les montagnes qui environnent Bar... ; elle avait deux étages dont un seul à peine était habitable. Cette façade du sud avait été destinée à jouir d'une

248 DEUX TKAHISONS.

vue splendide, mais quatre sycomores, se dressant devant les fenêtres et multipliant leurs branches à l'envi, regardaient seuls les collines prochaines; depuis trois ans même, livrés à toute leur fougue, ils avaient enfoncé les vitres du premier étage, crevé les yeux de cette pauvre maison.

Marcellin, pour cette nuit, choisie une chambre dans l'appartement supérieur ; mais, le jour venu , il fit transporter au plus vite sa petite valise chez un des pêcheurs du village ; la flanelle et le caoutchouc le rassuraient trop peu contre l'humidité d'un pareil séjour.

Quant au parc , rien n'était si sombre et si magnifique : des hêtres gigantesques , des peupliers pleins de nids , des trembles , des catalpas cambrés jusqu'à terre, un sol moelleux comme un tapis, tant les feuilles jaunies s'y étaient amoncelées , des buis énormes s'arrondissant par triples touffes de des-

PEUX TUAni^ONS. 249

sous lesquelles fuyaient les geais et les merles au cri guttural. Ensuite des ponts vermoulus, des cabanes vertes avec leurs cygnes sur le seuil; des bassins avec leurs margelles luxuriantes de cressons et de roseaux; puis des lacs d'une eau rousse comme le bitume , moirée au milieu , moussue aux bords ; de longs fossés rehaussés par des bourrelets d'épais lichens ; partout l'eau sous tous ses aspects , la végétation dans toutes ses nuances, depuis le noir opaque du taxus jusqu'au cuivre rouillé des marronniers^ depuis le sumac sanguinolent jusqu'aux pâles lentilles qui s'étalent comme une mante sur la froide ceinture de l'eau.

Marcellin parcourut , avant que le soleil ne filtrât entre les arbres , les cent arpents de ce poétique séjour. Il vit que les clôtures , faites de briques, étaient en bon état; que les grilles pratiquées dans ces murailles , pour faci-

liter la jonction des eaux du village avec celles du parc , se trouvaient obstruées par des amas de feuilles et un détritus visqueux de roseaux brisés et d'herbes corrompues. Ainsi emprisonné dans les spacieux réservoirs , le poisson pouvait grossir et multiplier; mais Marcellin conçut une mauvaise opinion de sa pêche à la vue des sauts de l'ablette, qui ridaient en mille endroits la surface des éfangs. En effet, quand le brochet, ce dévastateur insatiable , quand la perche aux dents aiguës , chassent dans une pièce d'eau, la proie qui fuit devant eux semble essayer de demander à un autre élément l'abri qu'elle ne trouve plus dans le sien. Alors toutes ces victimes effarouchées bondissent , tracent des sillons rapides à fleur d'eau tandis qu'au fond le monstre affamé fend les couches épaisses et suit la trace qui paraît frémir encore.

DEUX TRAHISONS, 25f

Le pêcheur de la veille venait de rejoindre M. Claudel au bord de l'étang principal.

— Ah ! Monsieur dit-il en hochant la tête , voici bien des chasses, gare à la tanche!

— C'est ce que je pensais. Mais vous avez là votre épervier ; tenez, il doit y avoir un beau coup dans les jours de cet herbier , car toute la guerre semble s'y être concentrée. Essayez donc.

Le pêcheur obéit, et ses plombs, savamment développés, descendirent au milieu de la touife de jonc, sans en englober un seul brin.

■ — On voit que vous connaissez la pêche, dit cet homme halant le filet avec ses bras rouges, comme un des pêcheurs divins de Rubens. Les mailles se tordirent bientôt sous de furieuses secousses, et l'on vit transparaître , sous l'eau bouillonnante , ce pêle-mêle si doux

à l'œil du pêcheur : des nageoires roses et grises, des dos bleus et des ventres rebondis qui font chatoyer au jour les reflets nacrés de la perle.

— Nous avons tout, s'écria le pécheur joyeux comme s'il eût jeté le filet pour son compte. Ah! Monsieur, continua-t-il en posanll'épervier sur l'herbe, les beaux brochets, les monstres de brochets!

En effet , sur neuf pièces enveloppées par ce coup, Marcellin compta deux brochets énormes qui déjà mâchaient le réseau du filet , trois poignards ou brochetons , et une perche. Cette armée de mangeurs coalisés poursuivait jusque sous les mailles, sur la terre, une tanche moyenne et deux carpes aveugles.

— Adieu les espérances de mon oncle, pensa Marcellin; les victimes sont dans les

DElJX TttAlIlSO^S. 255

proportions de dix sur cent. Bien plus, à leur défaut on ne peut même plus compter sur les bourreaux , car ils sont d'une force telle qu'un arpent ne nourrirait pas cinquante de ces brochets. Ma mis&ion sera bientôt terminée si tous les cantons ressemblent à celui-ci.

Les lignes furent tendues , les troubles promenées dans les canaux , et l'on ne trouva que fort peu de tanches. Cependant l'eau était profonde et limoneuse bien que renouvelée convenablement. Mais au moment où la gaule touchait les roseaux en de certains endroits, un bruit sourd , des frôlements étranges couraient sur la rive, et une loutre plongeait : d'énormes rats nageaient entre deux eaux avec confiance, et quelques canards sauvages; avant-coureurs des hérons et des grues , faisaient leur toilette aux bords lointains de l'étang.

— Comme la poésie en veut à l'homme I se dit M. Claudel. Ces admirables choses coûtent dix mille francs par an à leur propriétaire, et profitent à quelques centaines de bêtes emplumées , à quelques milliers de bêtes vêtues d'écaillés , à une légion de quadrupèdes velus. Du reste , si j'étais le propriétaire , je voudrais pour mes dix mille francs jouir au moins du coup-d'œil que me font ces hôtes grignotans , grugeants et grattants.

— Vous ne l'auriez pas longtemps ce coup d'œil-là , Monsieur /interrompit le pêcheur en jetant un triste regard autour de lui. Il faut être héron, canard, brochet ou rat, pour vieillir dans cette demeure. Nous sommes d'un mauvais pays, Monsieur.

Marcellin regarda tout ce luxe de la nature avec un serrement de cœur plein d'angoisses. Le pêcheur qui parlait avait les gencives vi-

DEUX TnAiiisoî««s. 25r5

des, des cheveux gris et rares, le teint hâve des paludiers bretons, et ses paupières bordées de rouge tremblottaient comme blessées par la lumière.

— J'ai trente-sept ans, moi, dit cet homme et quand je vais voir des parents sur la terre (il appelait la terre ce qui n'était pas son village), je parais le père de mes oncles. L'eau ruine notre vue par ses jeux et ses miroitements, l'eau pourrit la sève de nos membres comme le bois de nos maisons; l'humidité qui s'élève des flots monte aux arbres en nous baignant et retombe des arbres sur notre corps qu'elle pénètre. Mon père est mort perclus à quarante et un ans, je suis bien moins fort que mon père, et mes deux garçons qui n'ont pas dix ans seront bien moins forts que moi; car je ne suis venu en ce pays qu'au retour de l'armée, et il sont nés ici, les pauvres gars.

256 DEUX UiAHIS()>iS.

— Diable, diable, jjensa M. Claiulel en se fermant hermétiquement le nez et les lèvres avec un mouchoir, je comprends que la maison soit et reste à vendre. Au diable les lauriers-roses et les amaryllis, foin des râles qui se faufilent sous les genêts, et des grenouilles vertes qui bondissent dans les allées. Je n'adopte pas ce Frigida Tempe. Finissons la pèche.

Comme il revenait, après son déjeuner, tirer de l'eau les lignes et les nasses, au fond de la plus noire voûte du parc, dans un canal moins ravagé que les autres par les brochets, des voix plus douces que celle du pêcheur retentirent par de-là les massifs. Rien n'était plus étrange que l'écho de ces paroles humaines au sein de cette dévastation de la solitude.

Marcellin leva la tête et vit deux femmes précédées d'un homme s'avancer avec précau-

DEUX TUAlilSO?iS. 257

tionsurla pente équivoque. Quels étaient ces visiteurs près desquels se tenait, bonnet Las, Robie le pêcheur, joyeux de voir du monde?

Les dames et leur guide s'arrêtèrent devant la cabane des cygnes. Robie accourut près de M. Claudel, et lui aiiuonça que les propriétaires de cette maison, sachant qu'on voulait leur acheter la pêche, s'étaient résolus à visiter le domaine pour surveiller l'opération et conclure le marché.

— L'opération sera bientôt faite, répondit Marcellin; il me faut des tanches, et de la carpe ; je ne trouve ici que des brochets, des grenouilles et des écrevisses.

Alors les dames se rapprochèrent toujours jasant sous leurs voiles et leur mantes é[>aisses; M. Claudel, qui regardait en dessous, remarqua la robe verte de l'une et le deui! com- I. iT

2o8 DtUX TRAHISONS.

pletdc l'autre. Ayant franchi cji liemblantun pont qui tremblait aussi, elles arrivèrent visà-vis de Marcellinqui les salua : la robe verte lui était parfaitement inconnue ; la robe noire était madame de Limiers.

Marcellin fit un bond et ouvrit les mains d'où s'échappa la perche qu'il tenait; madame de Limiers devint pâle, c'est-à-dire livide; mais elle marchait derrière, personne ne remarqua son émotion.

— C'est vous, Monsieur, qui voulez traiter de mon poisson, dit le propriétaire, un de ces visages roses à moustaches blondes auxquels sied si bien le schako du lancier.

— Oui, Monsieur, balbutia Maicellin le regard fixe et chancelant sur ses jambes.

— Mon régisseur a reçu, d'un propriétaire

DEUX TRÂHISO?ïS. 259

du Mans, une lettre de propositions. Étesvous fermier de ce propriétaire ?

Marcellin était vêtu d'une blouse tachée de sang et de vase. Une casquette de lièvre, digne de son oncle, l'ensevelissait jusqu'aux yeux; ses vieilles guêtres de peau lui donnaient l'air d'un garde-chasse de théâtre.

Ainsi méconnu, Marcellin devait répondre : Je suis le neveu de M. Rovery. Mais il n'osa pas dire ce mot devant Apolline.

— Je viens de sa part, répondit-il d'une voix étranglée.

— J'espère, continua cavalièrement le propriétaire, que vous devez être content; ces eaux n'ont pas été remuées depuis trois ans.

' — Mon Dieu ! se disait Marcellin de plus en plus décontenancé, par quel hasard se trouvet-elle ici, avec les maîtres de cette maison?

— Vous ne répondez pas?

— Plaît-il?

— Est-ce que la pêche ne vous convient point?

Madame de Limiers, revenue à elle, trouva sa compagne disposée à s'égayer aux dépens du pêcheur, mais ses yeux demeurèrent gravement attachés sur Marcellin. Alors ce dernier la salua et reçut d'elle un profond salut en échange.

— Bah ! vous connaissez monsieur ? dit la dame railleuse.

— - Assurément , répliqua madame de Limiers avec une nouvelle révérence, monsieur est une connaissance fort ancienne pour moi.

L'officier examina de plus près Marcellin , comme pour se faire une seconde opinion. Marcellin comprit toute la délicatesse d'Apol-

line , qui , à ses risques et périls , venait si bravement le secourir.

— Ah ! bien , nous sommes en pays de connaissance ; tant mieux ! mille fois tant mieux! cela fait marcher bien vite une affaire.

— Oui, Monsieur, répondit assez fermement M. Claudel , c'est pourquoi je vous dirai vite , que probablement , nous ne ferons pas d'affaire ensemble.

Et là-dessus , il exposa au propriétaire déconfît, tout ce que lui avaient appris les épreuves de la matinée.

— Ah ça ! mais, dit la vicomtesse à madame de Limiers , ce monsieur-là vous regarde d'une manière...

Apolline interrompit vivement son amie et l'entraîna sous l'allée en causant avec chaleur.

262 DEUX TllAHlSOiNS.

La vicomtesse paraissait approuver, promettre; elle revint donc près de son mari comme pour lui parler ; mais il était trop attentif à la dissertation de Marcellin et aux hélas! de Robie. Les deux jeunes femmes se prirent par la main et remontèrent dans le massif vers l'habitation.

Du moment où Apolline disparut , Marcellin cessa d'être éloquent ; il répondit même d'une façon tellement décousue aux questions du vicomte , que ce dernier ne s'adressa plus qu'au pêcheur. Marcellin s'était tourné du côté du massif.

Comme elle fuit ! quel froid mépris dans son regard! Elle qui ne cherchait en lui que sa pensée , elle a détaillé tranquillement toute sa personne. Est-il assez ridicule, assez laid à ses yeux ? cette coiffure ignoble, ces vêtements de rustre, des mains souillées, voilà pour le physique. Un jargon de marchand de poisson ,. des

DEUX THAHISONS. 205

idées vénales traduites en style technique , le rôle subalterne do l'acheteur eu face du gros propriétaire, voilà pour le moral. Quant à elle, des plumes au chapeau , de la soie , des parfums , ce deuil élégant ; — pourquoi ce deuil? — cette main gantée d'une façon inimitable , et sa beauté plus suave que jamais !

— Allons, interrompit le vicomte , je suis content de ne m'être pas dérangé exprès pour cette vente , car je vois qu'il n'y a rien à faire; cependant j'avouerai que j'y comptais.

Les dames apparurent de nouveau sur le pont.

— Chère amie , cria M. de B..., si tu n'as pas d'autre argent que celui de la pêche , notre voyage de Constantinople est manqué, je t'en avertis.

2G4 DEUX TUAIIISONS.

— Bah ! répondit la vicomtesse. Monsieur n'achète pas ?

— Il n'y a pas de poisson , Madame, veuillez acceptei' cette excuse. Les brochets et les loutres ont tout mangé.

— Alors, reprit la jeune femme, madame de Limiers paiora pour nous tout le long du chemin. N'est-ce pas , ma bonne Apolline'?

— Madame part aussi pour Constantinople? balbutia Marcellin.

Apolline , sans rien perdre de son calme , répondit affirmativement.

— Nous sommes sur la route , Monsieur, continua l'officier. Celle partie est faite entre nous depuis trois mois; mais , avant de quitter la Fiance , je désirais voir en quel état se trouve ma pauvre maison. Justement l'occasion d'une pêche s'offrait, et ma femme a cou-

DEUX TRAHISOINS. 265

senti à se détourner de quelques lieues pour visiter Bar...

— Ma foi , dit la vicomtesse avec dépit , sans cette idée malheureuse, nous serions bien près de la mer.

— Pas du tout, chère amie; ne fallait-il pas toujours attendre quelque part le retour du compagnon de madame ?

Marcellin dévora des yeux Tofficier d'abord, puis madame de Limiers.

— Ah ! c'est une partie carrée , dit-il avec un sourire sombre et une insultante ironie. Mais il ne voulait blesser qu'Apolline et se fit entendre d'elle seule. La vicomtesse continua.

— Mou Dieu! mon ami, M. Philippe nous eût aussi bien rejoints à Marseille qu'à Bar...

— Philippe! s'écria Marcellin, dont les cheveux se dressèrent.

— Eh! mais, je pense, Philippe est du Mans, vous le connaissez sans doute, demanda l'officier à Marcellin.

— Monsieur doit le connaître , dit Apolline sans sourciller.

— Alors Monsieur a entendu parler de nos plans, car Philippe, avant de partir pour dixhuit mois , aura certainement fait ses adieux à sa famille , à ses amis , il ne nous a quittés que pour cela.

— Avant départir !... Philippe vous accompagne? interrompit Marcellin en faisant un pas vers Apolline.

— Oui , Monsieur ; je Pespère , du moins,

— A Constantinople ?

— Et ailleurs.

La stupéfaction , l'horreur de Marcellin furent si expressives . que la vicomtesse et son époux se rapprochèrent pour s interroger mu-

tuellement. Apolline , sereine , les mains croisées sur sa ceinture, regardait la scène comme si elle eût été préparée. Peut-être son cœur battait-il plus fort ; comment le savoir ?

— Je vois que j'ai commis une indiscrétion, continua M. de B..., qui ne savait comment rétablir l'entretien. Philippe désirait peut-être partir sans bruit.

— Il est bien maître de ses actions, répondit Marcellin en essuyant son front livide.

— D'ailleurs , ajouta madame de Limiers , M. Rovery ne se cache pas, j'imagine. Ce n'est pas furtivement qu'il est allé à Paris prendre nos passeports et acheter nos cartes et les itinéraires.

— Je ne savais rien, madame, répliqua Marcellin suffoqué par la rage ; mais je n'avais besoin de rien savoir.

— Ah çà ! murmura la vicomtesse à l'oreille

de son mari , laissons-les donc un moment , c'est une affaire de famille dont Apolline m'a parlé tout à l'heure , et qui embarrasse beaucoup ma pauvre amie. Elle veut questionner cet habitant du Mans sur Philippe... tu comprends...

Les deux époux remontèrent le long de l'étang jusqu'à la barque où Robie étalait ses traînées et ses nasses. Marcellin empêcha madame de Limiers de les suivre, et d'une voix étouffée :

— Ainsi, madame, il est donc vrai, M. Philippe vous voit encore ?

— Que trouvez-vous là de singulier? N'estil pas maître de ses actions comnxe vous venez de le dire?

— Ah ! madame.

— Et moi , monsieur, ne suis-je pas maîtresse des miennes?

— C'est une action déloyale, oui, une trahison.

— Je ne vous comprends pas, monsieur Claudel ; perdez-vous le sens?

— Oh ! je ne puis m'accoutumer à celte idée !

— A qui donc vous en prenez-vous , monsieur, je vous le demande ? et cette fureur que vous cause mon voyage avec votre beaufrère, quel motif ai-je de la comprendre? Me suis-je révoltée contre vous, moi , quand vous avez entrepris avec une autre le voyage de toute la vie?

Marcellin se frappa furieusement la poitrine.

— Allons , allons , quiconque a fait le résultat doit connaître la cause ; vous savez , j'espère , aussi bien que moi , quel rôle nous

avons joué tous au mois d'avril dernier, et ce n'est pas, je suppose, la première pensée que vous donnez à cette affaire.

— Jamais, hurla Marcellin , jamais je n*ai soupçonné cette perfidie.

Un sourire fatal crispa les lèvres pâles d'Apolline. Elle attacha ses regards sur M. Claudel comme j)our absorber toutes ses émotions.

— Dites -moi donc que vous n'avez pas donné les mains à tout ? Faites-moi donc croire que vous ignoriez en vous mariant ce que vous voyez aujourd'hui ?

— Quoi? interrompit Marcellin redoublant de violence, que vois-je aujourd'hui?

— Vous êtes aveugle alors , monsieur, dit lentement Apolline , vous êtes insensé de n Savoir pas deviné que M. Philippe Rovcry m'aimait, me désirait, qu'il vous regardait comme

DEBX TRAHISONS. 27i

un obstacle insurmontable, et qu'il vous a marié pour éloigner l'obstacle.

Marcel! in poussa un cri , et sa tête retomba comme celle d'un homme frappé à mort.

— Oh ! vous n'avez pas été dupe; et votre consentement absout M. Philippe. Il n'en est pas d'un homme comme de ces jeunes filles timides que l'on force et que l'on sacrifie. Vous aurait-on par hasard traîné à l'autel? En ce cas, vous êtes à plaindre, et je vous plains.

Marcellin ferma les yeux.

— Vous avez voulu , continua la jeune femme toujoujs impassible, vous avez voulu faire par l'amour le bonheur de votre ami et le vôtre en même temps, sans quoi vous n'eussiez pas à plaisir outragé une femme respectable, trahi votre amie fidèle, et préféré à

272 DFlJX TKAHISONS.

votre propre estime l'approbation d'un fourbe et une somme d'argent.

Marcellin ne bougeait plus. Il semblait anéanti.

— Comme les temps el les cœurs sont changeants! M. Philippe, qui vous séparait de moi, se trouve auprès de moi; il a eu la patience d'attendre, lui, que les obstacles fussent levés; aussi, après m'avoir faite veuve de vous, obtient-il du sort une nouvelle faveur, me voilà veuve de M. de Limiers et,

cette fois, on pourra m'épouser ; je pourrai le demander, du moins.

— Ah! mon Dieu, murmurait Marcellin en délire, vous êtes veuve !

— Vous verrez donc , monsieur Claudel , votre beau-frère heureux à sa façon, comme vous l'êtes;! la vôtre. L'ombre do M. de Liuiiers vous faisait peur! M. Philippe annonce moins

de scrupules, et ne redoute pas mon passé. Vous n'avez qu'à vous applaudir l'un l'autre; chacun aura eu son succès.

Apolline vit alors que Marcellin relevait la tête; la chair de ses joues marbrées semblait ne faire qu'un avec les os, tant il contractait ses muscles, et son œil n'était plus fixe, il flamboyait; du sein de l'anéantissement, M. Claudel avait ressuscité avec une résolution.

— Je comprends, dit-il en affectant un calme qui trompa madame de Limiers, pourquoi M. Philippe est resté absent de la maison ; sans doute il passait près de vous, Madame, tout le temps qu'il nous dérobait.

— Il le passait à Saint -Mars, dans votre

maison qu'il a louée pour lui seul, et qu'il eût

achetée si je n'eusse combattu son dessein. I. is

274 DEUX THAHISONS.

Marccllin demeura le môme, seulement ses ongles sillonnèrent plus profondément son sein.

— Ah ! Tort bien, madame ; vous avez jugé sans doute que votre maison suffirait un jour à vous deux, et pour le présent il ne s'agissait que des apparences.

— Vous avez compris ma pensée.

— • Étes-vous veuve depuis longtemps, madame, et vous faudra-t-il attendre beaucoup pour épouser M. Rovery?

— J'ai reçu, quinze jours après votre mariage, la lettre de Boston qui m'annonçait officiellement la mort de M. de Limiers; commis cette lettre a mis trois mois à venir en France, et que le décès a été constaté près d'une année en-deçà, je puis me marier sur-le-champ s'il me plaît, mon deuil est de pure convenance. Vous savez que je suis et que j'ai lou-

jours été trop libre. Ma mère, la baronne de Runey, m'a donné le jour dans l'exii et est morte à Maëstricht me laissant or{)heline à deux ans. Je n'ai jamais connu mon père. Ma nourrice fut emmenée en esclavage. Mon mari m'a quittée après quelques mois de mariage, et mon amant s'est marié... Je suis bien maîtresse de moi !

— Mais ce voyage. Madame?

— Je l'entreprends d'abord pour faire plaisir à madame de B..., une amie d'enfance que j ai retrouvée à Poitiers, Emma. Vous souvient-il que je vous aie parlé d'Emma? — Et puis je veux encore éprouver mon nouvel époux... c'est sage ; or, un voyage aide beaucoup à connaître les caractères.

— Et M. Philippe doit vous rejoindre ici?

— Ici même, nous l'attendons.

— ' Le fortuné hasard qui réunit trois personnes si généreuses , si dignes les unes des

autres! je le bénis. — Adieu, Madame, permettez que je prenne congé de vous, dit Marcellin, qui ne put se contenir plus longlemps. et il fit deux pas en arrière avec un désordre qui épouvanta madame de Limiers.

— Où courez- vous donc? s'écria-t-elle sans cacher son trouble.

— Je vais au-devant do mon cher beaufrère, Madame ; je veux saluer le premier mon locataire de Saint -Mars, votre compagnon d'exil ; je veux complimenter votre mari !

Et il partit rapidement avec un de ces gestes qui sont la sinistre éloquence du désespoir.

PHILIPPE ABSENT k TORT.

Il n'y avait plus personne dans le parc ; Robie s'était retiré dans sa cabane après avoir épluché ses filets. M. et madame de B... visitaient la maison et faisaient ouvrir les fenêtres; madame de Limiers, criant toujours: Marcellin! Marcellin! était parvenue à rattraper le furieux sur le dernier pont auprès des terrasses. Là, hors d'I^aleine, épuisée, elle

se cramponna au bras, à la main de M. Claudel, et lui dit :

— C'est un éclat qu'il vous faut : non content de m'avoir déshonorée à Saint-Mars, vous me poursuivez jusqu'ici, vous prétendez m'insulter, même dans une maison étrangère !

La pâleur d'Apolline contrastait avec la sueur dont ses cheveux étaient mouillés.

— Je vous tiens le bras, Monsieur, murmura-t-elle, parce que mes genoux se dérobent sous moi ; tout à l'heure je serai remise, excusez-moi jusque-là.

Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond du cœur de ^Marcellin ; il s'arrêta et revint même lentement sur ses pas.

— Je respecte cette maison, Madame ; c'est pom'quoi j'allais sur la route attendre l'arrivée de M. Philippe.

— Que voulez-vous à M. Philippe, avec ces poings crispés, ces yeux menaçants? La position est faite, faite par vous; acceptez-la paisiblement.

— Vous êtes la maîtresse d'épouser M. Rovery, mon beau-frère; moi, j'ai le droit de tuer cet homme, et je le tuerai.

— Monsieur, vous raisonnez comme un misérable fou. Vous me faites pitié. Ah! Theureuse pensée que celle de tuer un homme pour se punir d'avoir assassiné une femme !

— Cet homme m'a lâchement trompé.

— Vous ne m'avez donc pas trompée, moi?

— Il a fait de moi un jouet ridicule.

— A qui la faute? et d'abord, je vous ai menti. M. Rovery ne m'aimait pas avant votre mariage.

280 DEUX ïltAUlSÔNS.

— 'Inutiles détours, le résultat suffit. Ce n'est pas malgré lui qu'il vous recherche. ^

— Appliquez- vous donc ce raisonnement.

Vous épousez la sœur, moi j'épouse le fière.

— C'est vrai, madame; eh bien! moi, je tue le frère, et voilà tout.

— Vous me faites pitié, vous dis-je.

— Bientôt je vous ferai horreur.

— Je ne vous quitte pas, et nous verrons.

— Dix épées ne m'enjpècheraient pas de joindre M. Rovery, Madame.

— Si vous eussiez déployé cette résolution contre les conseils et les suggestions de votre beau-frère, vous n'en seriez pas réduit à effacer un crime par un autre.

— Vous le voyez bien qu'il est cause de mon malheur : vous l'aftiimez, Madame.

— Ce sont les lâches, les égoïstes, qui ont besoin de réllexion «lour se repentir, de co-

DEUX ^lUUISO^s. 281

1ère pour être fermes, de dépit pour sentir leur cœur.

— Insultez-moi, je me vengerai sur lui de vous deux.

— Vous vous vengerez de moi, vous! s'écria madame de Limiers , dont les sanglots étouffèrent la voix. Ah! vous ferez bien; que ne me tuez-vous avec lui!

• — Vous l'aimez?

— Quand cela serait, me retiendriez-vous, dites, avec celte main que vous avez donnée ?

— Madame, toutes les tortures de l'enfer sont en moi ; j'ai des voix furieuses qui crient dans ma tête ; je ne me comprends plus, mon sang m'aveugle.

— Vous n'avez jamais tant souffert, n'estce pas ? même le jour où vous m'avez quittée ?

— Je suis à genoux, Madame, à deux genoux ; je frappe la terre de mon front. Ayez pitié de moi : je sens que vous vous vengez.

— J'entends du bruit. Monsieur, relevezvous. Songez que j'ai avoué vous connaître, et que vous me devez de vous conduire convenablement.

— Et si Philippe arrive, m'ordonnez-vous aussi de me contenir? Ah î que voilà bien le cœur des femmes! Quand elles ont oublié: Oubliez aussi, disent-elles.

Apolline sourit avec dédain.

— Si Philippe arrive, vous vous souviendrez de ce que vous avez fait, et vous rougirez devant lui autant qu'il rougira devant vous. C'est la seule vengeance qui vous soit permise à tous deux.

— Très bien : quand cet homme aura rougi, vous partirez ensemble , vous voyagerez gaîment, vous rirez ensemble de la dupe qu'on abandonne ici.

— Vous retournerez, vous, dans votre nou-

velle famille, vous jouirez du bonheur de retrouver votre jeune femme, vous comparerez le calme de cette existence honorable avec l'illégitimité de vos anciennes amours.

— Ah! vous me raillez, Madame; vous avez tort : c'est mal. Je vous ouvre mon âme, je me plains doucement, vous voyez que je m'accuse peut-être. Vous me raillez. C'est me pousser à bout.

— On vient. Monsieur, silence, remettezvous. J'ai dit tout ce que j'avais à dire, faites maintenant ce qu'il vous plaira.

Madame de B... entra par le perron à l'extrémité de la terrasse. Elle venait inviter à passer dans la salle à manger deux convives bien mal disposés.

— Agréez mes remerciements , Madame , dit Marcellin qui, sous le costume trivial de

284 DEUX THAUISONS.

la pêche, retrouva son élégance d'autrefois; ma mission près de vous est terminée, et je pars.

— Sans attendre même M. Rovery, que vous connaissez... Il ne peut tarder.

Apolline frissonna.

— Je le trouverai probablement en roule, répliqua Marcel lin froidement.

— Eh! Monsieur, donnez-nous cette journée. Voyons, Apolline, prie monsieur, puisque vous êtes d'anciennes connaissances.

— Malheureuse, que fais-tu? s'écria tout bas Apolline.

— Que m'as-tu donc raconté tout à l'heure dans le parc? tu étais bien aise do voir Philippe en face de ce pêcheur.

Une réflexion rapide convainquit Apolline du danger qu'il y aurait à laisser partir Mar-

cellin , tandis qu'elle pouvait , devant des étrangers, maintenir l'emportement des deux rivaux, et faire partir l'un ou l'autre sans l'explication tant redoutée. Mais Marcellin ne lâchait pas prise si facilement; il répliqua donc avec la même urbanité :

— Merci mille fois, Madame ; mais tout retard causerait à mes intérêts un immense préjudice. M. Rovery va bientôt arriver à Bar...; eh bien! si, pendant que je prendrai chez Robie ma valise et mon cheval, je le rencontre...

— C'est inutile, interrompit Apolline plus blanche que le mouchoir qu'elle appuyait sur ses tempes, monsieur restera près de nous si je l'en prie; je n'ai qu'un mot à dire pour cela. Tu vas voir, Emma, continua l'infortunée avec un triste sourire, combien j'ai de pouvoir sur mes amis; deux minules d'entre-

lien, et je décide M. Claudel. Tiens, chère amie, pendant que tu vas faire un bouquet de ces magnifiques campanules...

Et, mettant un doigt sur ses lèvres, elle fit comprendre à madame de B... toute la gravité de cette démarche. La vicomtesse s'éloigna sur-le-champ.

— Nous voici seuls encore une fois , Monsieur ; je ne veux pas que vous voyiez , que vous provoquiez M. Philippe , entendez bien mes paroles. Je vous ai perdu ; c'était pour moi en ce temps-là un sacrifice , vous me l'avez imposé; aujourd'hui vous demandez autre chose ; vous n'avez pas assez fait saigner mon cœur. Allons , Monsieur, à quel prix mettezvous la grâce que je vous demande ! combien me coûtera la vie de votre beau-frère?

Marcellin, plus sombre que jamais , se recueillit un moment.

— Vous partirez sans Philippe, Madame, et vous ne l'épouserez pas.

— Vous êtes jaloux de moi, Monsieur, murmura la jeune femme. Ah ! le cœur fidèle et l'âmegénéreuse ! M. Claudel, je n'accepte pas. C'est moi qui vous défie maintenant. Tenez, voici mes conditions : si vous voyez en ma présence votre beau-frère , mon futur époux , vous ne lui témoignerez ni haine ni dédain ; vous ne vous écarterez en rien des convenances ; sinon, devant mes amis, je raconte le passé ; on trouvera peut-être que j'ai déjà expié mes fautes, et l'on me défendra de vos folles poursuites.

La cloche de la grille retentit à ce moment pour annoncer une visite. Marcellin releva la tête , et montrant du doigt le pont de bois qui craquait sous la voiture de Philippe , il rayonna d'une joie farouche.

Apolline connaissait trop bien l'expression de cette physionomie ponr braver l'orage et attendre la foudre.

— Marcellin ! s'écria-t-elle , tout ce que vous voudrez. Voyons, écoutez-moi; que demandez-vous, je le promets, je le promets de bon cœur, ajouta-t-elle, s'apercevant dp peu d'effet de ses prières. Non, je ne partirai pas, je ne me marierai pas, mais retirez-vous, évitez la présence de Philippe, ou jurez-moi de vous modérer... Allons, mon ami, Marcellin, le temps presse, la voiture entre dans la cour, répondez.

— N'ayez pas peur, Madame, Philippe est lâche, il ne lui arrivera rien.

— Un lâche peut tuer un homme brave ; 6 Marcellin, je vous en supplie !

Ce ci'i passionné, que la terreur venait d'ar-

racher à son ancienne amie, ébranla toute la résolution de Marcellin.

— Vous serez patient, n'est-ce pas, mon ami?

— Je ne pourrais voir cet homme en face, j*aime mieux me retirer comme vous dites. Mais comment excuser ma fuite aux yeux de vos amis?

— Ne craignez rien, je vous justifierai.

— Puis-je compter que je vous reverrai, au moins?

— J'allais vous le demander.

— Merci, Madame, merci; à quelle heure?

— Il est une heure, on va déjeuner; trouvez-vous à la nuit tombante sur le petit pont.

Marcellin voulut serrer la main de la jeune

femme, mais celle-ci le repoussa doucement

et lui montra l'allée de platanes au bout de 1. lî)

290 DEUX TRAUISOKS.

laquelle s'ctendirit un épais rideau de saules et d'aulnes.

A peine avait-il disparu que M. et madame de B... revinrent sur la lerrasçe.

— Voici M. Rovery, dit le vicomte; nous allons pouvoir nous mcllre à table. Il a pris la poste pour arriver plus vite; on n'est pas plus jïalaut. Voyons, avouez, Madame, que ce sera un excellent mari.

— Mais elle l'avoue très volontiers, interrompit Emma... A propos, notre pêcheur, où est -il donc?

— Faisons-le dîner, dit l'cf icior en riant, grisons-le comme font les c;)urtiers d'affaires, et forçons-îe à icroiinaîire qu'il y a quatre mille livres de ^loisson dans les canaux.

— Il est jaiti, ce monsieur, répliqua madame de Limiers.

DEOX TRAHISONS. 291

— Martin pêcheur est parti; allons donc ! Il regardait vos yeux avec trop d'attention. Madame. Ce tendeur de filets s'est pris dans les vôtres; j'ai compté sur vous à défaut de Champagne pour me faire faire le marché; d'ailleurs il nous doit au moins un bonjour, et, poche à pari, ce n'est pas un croquant que ce monsieur... Comment Tappelez-vous.

— Je ne sais... son nom m'échappe.

— Âh ! rattiapons notre viclime: Philippe est si drôle, si délié ; il représentera Mercure ; vous. Madame, vous ferez Circé; ma femme est une sirène, moi Polyphême à deux yeux : je ferme la porte de mon antre.

— Ne faites pas cela, Monsieur. Le départ de voire acquéreur est nécessaire. Moi-même je lai provoqué autant qu'il a été en moi. Figurez-vous que cette personne et M. Philippe gont ennemis jurés.

— Diable!

292 DEIX TRAHISONS.

• — Et que nous économisons en les séparant deux ou trois scènes fort désagréables.

— Voilà donc l'explication du bouleversement qui s'est opéré dans la personne de ce pêcheur au seul nom de M. Rovery. Eh ! eh ! Philippe, à ce compte, serait un capitan, car son nom fait pâlir ses adversaires, et son ombre les met en fuite.

Je crois, dit Apolline en essayant de sourire, que le nom du pêcheur eût fait fuir M. Philippe, et que son ombre l'eût fait évanouir.

Bah ! c'est à ce point.

Seulement je vous prie tous deux, mes

amis, de ne pas parler devant M. Philippe...

— Pourquoi? dit l'officier goguenard, cela l'intriguera, et puisqu'il n'y a plus de conflit à craindre...

C'est vrai, répliqua Apolline qui redoutait

les commentaires , et savait d'ailleurs n'avoir

pas prononcé le nom de M. Claudel; intriguons un peu M. Rovery, j'y consens avec plaisir.

Cette apparente gaîté dissipa tous les soupçons que le vicomte avait pris.

— Je préfère que nous n'en parlions pas, dit madame de B..., en observant avec soin le trouble de son amie; souvent on badine avec des choses sérieuses, et l'on a tort. Une inimitié, quelle qu'elle soit, c'est une plaie ; ménageons le blessé. Apolline est plus sage que nous : je te remercie, ma bonne d'avoir congédié Martin pêcheur ; nous ne sommes déjà pas fort gaîment ici, nous comptons sur Philippe pour nous distraire ; ne l'attristons pas. Oh! je vous vois arriver, capitaine ; une bonne querelle, de grands sabres, je suis Français, tu es Français. Point. Je ne suis pas venue à Bar... pour servir de témoin dans une affaire d'honneur.

294 DEtX TRAHISONS.

— Je plaisantais, chère amie, dit rofficier, complûté celle fois encore par un des sens de sa femme ; jamais je ne joue avec des cxislences, moi.

Ce grand mot lui parut une rançon magnifique de sa dignité comproUiise.

— C'est au mieux, mon ami, reprit la \icomlcsse. Ahl vi.ici M. Rovery. Dieu me pardonne, il a changé de toilelle. Apolline, Apolline, lu es adorée, ma chère.

m IDEE.

En effet Philippe s'avançait maje.-tuonsclïiCDt le long des Inuiieis-ioscs. Il [ oilait nu panlalon de satin de laine gris ftcile, un gilet d*une blancheur ébîcuiss nte. ri la plus exquise rcdii-LOlehlcuo queCavariji s;;cho (ojl'r aux éj anles de ses dandys. Dej uis le brodequin verni jisqu'aux ganiscilion [;â!e, Ihili[)pc se sentait irréprochable. Son visage banal était paré comme ses mains, ses pieds et

sa poitrine. L'œil, qui n'était jadis que sournois, se dilatait dans ses paupières moins bouffies. Les joues étaient maigres, ce qui rendait aux coins de la bouche une sorte de finesse effacée autrefois par la boursouflure des méplats voisins; les pommettes, devenues saillantes, dégageaient les tempes engorgées naguères,et jusqu'au front, où la pensée ^'était creusé un sillon , toute la physionomie de Philippe parlait ce langage que les yeux comprennent. Ses lèvres môme, ens'épanouissant, avaient arqué leur ligne si droite et si inflexible. Certes, il était toujours laid, mais un rayon illuminait sa laideur.

Philippe était changé en amoureux d'Apolline.

Il avait pensé tout d'abord à lui cacher sa perfidie ; puis, croyant y être parvenu, il avait trouvé piquant de créer des torts à l'amante comme il en avait créé à l'amant. Apolline ce*

pendant l'avait su retenir. Il s'était habitué à conduire lo cabriolet, à commander le dîner, à recevoir le bonjour du matin, à prendre la droite d'Apolline, attendant toujours l'occasion, et furieux de voir que l'oncle Rovery, son point de mire, reculait chaque jour plus loin de la portée ; que Marcellin gagnait du terrain à Fouilletourte ; que les cent vingt mille francs perdus, loin de revenir à la caisse, étaient fouettés en avant par un nouveau passif de vingt mille francs. A ce défilé périlleux Philippe s'arrêta et voulut r^ourner en arrière ; mais Apolline n'eut pas de peine à le garrotter. Il fit sa déclaration comme dans les pièces qui finissent par un mariage, et toujours comme dans ces pièces, il offrit sa main avec son cœur. Ici madame de Limiers essuya son front, regarda son ouvrage, et réfléchit.

Cette proposition pouvait naître du désespoir. Philippe était peut-être rebuté; il ne

298 deijX trahisons.

cherchait qu'à fuir amoureux, comme naguère il avait manqué de Cuir honteux. Apolline doula d'elle-même. Sa maison, bien qu'elle y eût rappelé le monde, ne suffisait elle plus à Philippe ? Elle accepta la partie de voyage que son ancienne amie lui offrait, et Philippe se montra si empressé à lever les plans, à prendre des informations à Paris, qu'elle le suivit furtivement pour épier toutes ses démarches. Ce n'est pas tout. Depuis trois mois^ un désir, une fièvre, une soif la dévorait ; elle voulait revoir Marcellin et lire sur son visage s'il était heureux comme l'annonçait Philippe. Deux joies lui vinrent le même jour : on lui envoya de Saint-Mars une lettre que Philippe écrivait de Paris, un chef-d'œuvre de confiance et d'imprudence, comme on les produit quand on aime poijrla première fois à quinze ans ou à soixante. Philippe pressait madame de Limiers de lui accorder sa main. — Il le

fallait, disait-il, d'abord pour lui sauver la vie, ensuite pour lui conserver sa fortune. Cer:aincs affaires do famille exigeaient qu'il renonçât h une existence en partie double, marié, tranquille à jamais, il se consacrerait à la gestion des biens de l'oncle Rovery, combattrait certaines influences; en un mot il donnait la clé de son cœur, et Apolline s'aperçut qu'elle était à demi vengée. Cet homme, pour sacrifier ainsi son ambition depuis six mois, devait laisser bien loin derrière lui tous les Céladon et les Tircis.

Son autre joie fut la froideur de Marcellin envers sa femme le soir oii elle les vil du fond de la loge au Théâtre-Français. Cette joie fut irréfléchie et immense. Elle répondit à Philippe, de Saint-Mars, où elle retourna, qu'elle avait à s'affermir dans sa résolution, que .le voyage projeté la servirait merveilleusement en cela qu'elle désirait voir un peu plus clair

dans son propre cœur, ensuite qu'elle redoutait beaucoup d'entrer dans la famille de Marcellin, qui ne recevrait jamais de bon gré cette belle-sœur étrange.

Philippe ne répondit pas, il arriva sur-lechamp au rendez-vous donné à Bar.... Nous l'y trouverons en ce moment avec un pjjnta- Ion gris de perle.

II salua trois personnes du geste, mais ne salua qu'Apolline des yeux; il lui offrit un album qu'elle avait désiré, ses sucreries favorites, des graines de fleurs rares, vingt petits paquets qui constataient vingt souvenirs. Il était rose de plaisir à chaque remerciement. Quand on lui demanda s'il était fatigué, il répondit qu'il ne l'était plus ; s'il avait faim, il répondit : Faim de quoi? Le tout en regardant Apolline avec l'œil de Dorât ou celui de Malczicux , chancelier de Dombes, lorsqu'il

aiguisait certain madrigal pour madame du Maine.

L'officier riait dans sa longue moustache blonde, madame de B... semblait comprendre quelque chose, Apolline se recueillait. Bientôt un domestique annonça que le déjeuner était servi, les quatre voyageurs rentrèrent alors dans la maison.

Pour trouver que Philippe était gai, il faU lait ne pas l'avoir connu six mois avant. A cette époque, il riait pour lui-même, et de ce. rire malin qui secoue les nerfs chez autrui ; ses méchancetés avaient un succès énorme. Maintenant il prenait l'enjouement comme moyen de plaire; sa plaisanterie était réfléchie, alambiquée, il la risquait timidement après avoir consulté la physionomie d'Apolline, en sorte qu'il n'achevait son éclat de rire que s'il était encouragé ; le baromètre restait» il au nuageux , Philippe aplatissait sa pointe.

reposait ses poings sur la table, et attendait. En toutes choses il avait perdu la vcive, le temps était loin où il connbinait une affaire et soutenait un divertissement. Son activité s'était transformée en hâte, sa prudence en peur, il ressemblait à ces coureurs qui se sont amusés en route et s'essoufflent pour rattraper le but avant la nuit. En effet, cet œil si sûr ne tenait plus son horizon.

La conversation roula pendant ce repas improvisé sur le désappointement des propriétaires au sujet de leur pêche. Le capitaine ne put retenir sa langue au point de cacher qu'il était venu du Mans un acquéreur pour son poisson. Madame de D... airèta son mari d'un coup-d'œil impérieux, ce qui n'empêcha pas l'officier de demander pins tard à Philippe s'i! avait beaucoup d'ennemis au Mans. Le regard de la vicomtesse intervint encore, et l'attention un Itaoment distraite de M. Ro-

very retourna vite aux songes amoureux.

On parcourut de nouveau le parc sur lequel celte magnifique journée d'automne versait en vain sa chaleur et sa lumière. Les dames frissonnaient sous les voûtes froides des allées, l'aident soleil qui brûlait les arbres à leur chevelure, ne descendait qu'obliquement jusqu'au milieu de leur tronc et ricochait sur les herbes séchés à peine d'un seul côté.

— Hélas ! hélas! dit la vicomtesse, je m'en accuse devant mon mari, c'est mon caprice qui l'a forcé à acheter ce domaine ; je riais quand il me menaçait de gouttes, de rhumatismes. Ah! mon pauvre Fernand , maudismoi...

— Je te bénis, ma chère, de n'être pas une femme entêtée. Si pour ne pas avouer !a folie , tu eusses persévéré à demeurer ici , nous serions morts à présent tous les deux.

— Morts! interrompit Philippe, comme vous y allez.

— Demandez au fameux docteur M..., reprit l'officier, je l'ai amené ici. Ah çà! n'allez pas trompetter cette confidence, je ne pourrais plus vendre Bar.... Il a pesé l'air, analysé l'eau, que sais-je moi? et il m'a dit en propres termes, ses paroles sont gravées là : une^poitrine faible, des poumons délicats en ont pour moins d'un an ; une constitution d'Hercule en a pour quatre ans au plus.

—Et moi qui étais alors au lait d'ânesse, comme toi maintenant, ma pauvre Apolline, continua la jeune femme, je serais sous terre depuis trois ans.

— Je rendrais le dernier soupir en ce moment, moi, dit l'officier avec un rire de stentor. Ma foi, périsse Bar... tout entier, périssent les poissons..., les acquéreurs du Mans.

Nouveau regard de la vicomtesse.

DEUX TR.UIJSONS. 505

— Mourir ensemble, cependant, roucoula Philippe sur le ton élégiaque.

Madame de Limiers n'écoutait plus; elle avait baissé le front vers la terre, s'appuyait à une branche toute moelleuse de mousse, et rêvait.

— Mourir ensemble ! répéta Philippe à voix basse.

Apolline demeura quelques secondes sans répondre, et dans ce court espace les pensées de toute une vie affluèrent à son cœur. Elle se releva pâle et brûlante.

— Mourir ! Monsieur , allons donc, vous êtes désespérant.

— J'ai dit ensemble, chère Apolline.

— Je dis vivre, moi; est-ce que cela ne vaut

pas mieux?

Page 1