LA MAISON DE L'ONCLE ROYERÏ
Marcelliu était à table avec sa fdmme et son oncle, M. Roveiy, dans la salle à manger de Fouillctomle. Le vieillard avait conservé presque intacte sa maison, bâtie sous Louis XIV, et dont les deux pignons s'allongeaient en forme d'ailes au-devant d un maigre jardin, présentant comme de larges corbeilles de pierre au rez-de-chaussée leurs terrasses à balustre.
Huit vases gigantesques en faïence blanche et bleue ornaient les levasses ; des joubarbes ornaient les vases. M. Rovery était fier de sa façade monumentale, qui le consolait des crevasses de fintérieur. C'était un grand vieillard querelleur et indolent à la fois. 11 aimait fort sa nièce, et lui avait répété pendant huit ans, de douze à vingt: Quand te marierai-je pour être débarrassé !
Néanmoins Antonie, avec son talent de pâtissière et ses sonates, avait fini par prendre un ascendant marqué sur son oncle, et Philippe s'était effrayé des progrès d'une pareille affection. C'est que M. Rovery avait un autre travers bien insupportable aux neveux : il prétendait qu'un homme n'a pas besoin d'argent, et doit laisser sa part aux femmes de la famille.
— Flâneur! disait-il à Philippe au retour
de chaque voyage fait à Paris par ce dernier ; tu ne me trouveras donc jamais un mari pour ta sœur? Je ne veux pas d'un homme de cette province ; je veux qu'on m'amuse, et tous les visages du Maine, je les connais, ils m'ennuient.
Philippe avait acheté une étude d'avoué à La Flèche ; de là il jetait l'œil sur son père, homme de plaisir qui le ruinait à Paris, et sur son oncle, homme trop positif qui voulait le ruiner à Fouilletourte. M. Rovery l'aîné pour ne pas donner de mauvais exemples à sa fille, disait-il fort naïvement, l'avait envoyée à onze ans près de son oncle et de sa tante Rovery jeunes, moyennant trois mille francs de pension annuelle. Antonio savait donc depuis son enfance qu'elle gênait tout le monde, et elle en avait pris son parti. Tout-à-coup le père mourut. On le trouva riche de vingt mille
francs de rentes à peu près, débris d'un million dévoré en dix ans. Dès-lors, Philippe, émancipé, courut se refaire à Paris 11 mena dans cotte ville, à l'argent près, la vie qu'il avait menée à La Flèche : bonne table, grand exercice, (prodigalité circonscrite aux deux tiers du capital, furtives escapades trop tardivement comprimées, caries préteurs d'argent se hâtèrent de lui offrir leurs services. C'est alors que, fatigué d'économies et impatienté de voir péniblement arriver les trimestres, — l'oncle Rovery s'étant constitué gérant et administrateur de la fortune de ses neveux, - — alors seulement Philippe songea que si dix mille francs par an ne sont rien, trente mille sont quelque chose, et M. Rovery possédai! quarante mille livres de rentes. De plus, les dix mille francs annuels, héritage du père, ne se complétaient plus que grâce aux revenus de l'étude, administrée par un premier clerc,
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et cette étude, Philippe l'avait prise en horreur. Comment sortir de là ? comment recomposer les deux cent mille francs ébrèehés de cent vingt mille ? Un seul moyen se présentait : devenii- administrateur à son tour. En maniant les baux, les contrats, les fermages -du riche Rovery, en grattant les centimes de toutes les quittances, en ajoutant un zéro parci par-là aux factures, en rognant le vieil or manceau, en propageant chez les tenanciers et fournisseurs la science du pot-de-vin, dont son étude de La Flèche était un gymnase assez distingué, trois ans suffisaient; car, selon l'arithmétique de Philippe, le théorème n'était pas : sur trois fois quarante mille prendre cent vingt mille, combinaison que M. Rovery n'eût pas manqué de comprendre, mais en généralisant : sur huit cent mille francs de capital prélever peu à peu trois ans du revenu. I. lâ
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— Il importe d'éloigner Ântonie, pensa aussitôt Philippe ; elle tient les livres, écrit les quittances et distribue l'argent. Elle peut en venir à se faire marier par notre oncle luimême, et si, par malheur, nous avions un beau-frère trifouillon, comme disait ma tante, un de ces hommes qui se promènent en redingote alpaga et en bonnet de velours xierrière les ouvriers et les domestiques, je suis perdu, je ne saurai jamais et par conséquent je n'aurai jamais ce qu'il y a au fond du coffre. JL'oncle Rovery ne me chérit pas outre mesure, il ne m'a pas encore fait cadeau de cent francs, il augmentera son axiônîe favori : les liommes n'ont besoin de rien, de celui-ci : un ménage a besoin de tout, et il donnera tout au nouveau ménage.
Cela dit, Philippe commença les plus scrupuleuses investigations. Trois prétendants
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qu'il avait mis d'abord sur sa liste en furent rayés après la première entrevue. Ces malheureux avaient eu l'imprudence de lui dire qu'ils ne s'endormaient jamais en affaires. Un quatrième s'offrit à gérer les biens de M. Rovery; il avait, disait-il, des connaissances spéciales. Philippe l'évinça en frissonnant. Quelques-uns , plus retors , ne se trahirent qu'après de nombreux interrogatoires ; d'autres étaient pauvres, et, bien qu'ils se montrassent engourdis pour le présent, on pouvait prévoir que la fortune du beau-père ferait sur eux l'effet du soleil, ils se dégourdiraient. Philippe chercha ainsi pendant six mois. M. Rovcry, plus impatient que jamais de marier Aiilonie, fît les yeux doux aux partis du voisinage, que trois ans de grincements de dents avaient éloignés de Fouilletourte, et le neveu, en revenant de Paris un jour, trouva près du vieillard un monsieur en habit noir,
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en cravate blanche, qui engageait M. Rovery à cultiver de préférence la chevanne et le barbillon dans sa petite rivière, et enseignait à la jeune fille le moyen de conserver près de la maison des terreaux inodores pour récolter des champignons.
— Tu ne les mangeras pas , ces champignons, pensa Philippe.
Et il dégoûta Antonio du prœdium rusiicum avec la verve féroce qu'il puisait dans sa haine pour les calculateurs. L'homme aux améliorations disparut donc, mais il emporta toute la tranquillité de Philippe, lequel recommença la chasse.
Il chassait, le jour où Marcellin le trouva déjeunant à Tours ; il leva le nez sur cette piste nouvelle, éventa ce gibier qui lui parut délicat, le suivit, l'étudia, l'arrêta, le prit. Car, durant un mois d'épreuve à Saint-Mars,
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il n'avait rien découvert en Marcellin de ce qu'il redoutait si fort; pas d'avarice, pas d'ambilion, pas d'activité. Mis à une épreuve plus décisive en présence d'Antonie et de l'oncle, en présence de l'argenterie de famille, en présence des étangs h carpes et des terreaux inoccupés, Marcellin n'avait pas songé aux chevannes ni aux champignons; ses yeux n'avaient pas une seule fois rayonné aux savantes espérances que Philippe faisait briller comme des miroirs ; il ne savait point la géométrie, se trompait lourdement sur la table de Pythagore, baillait aux larmes en suivant M. Rovery dans les pépinières, pour constater les progrès de la chenille; et un jour qu'il s'agissait de délibérer sur la destination d'un vaste quinconce, il avait répondu que l'herbe étant ce qu'il y a de plus riche au monde, il convenait de faire là une pièce de gazon anglais.
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Marceilin réalisait donc le rêve de Philippe. Il plaisait à M. Rovery par sa bonne mine et sa mansuétude en matière politique. Il avait charmé Antonio par sa réserve et peut-être par son indifférence. Philippe permit à Antonio d'être amoureuse, lui enseigna l'ait de s'habiller avec goût, et se mit à faire le siège en règle de Marceilin.
L'opération était hasardeuse. Mais Philippe avait souvent de l'esprit, et Marceilin n'en manquait pas. C'est ce qui donna la victoire au premier. Un sot ne se rend pas aisément ; les idées fines glissent sur ce crâne pétrifié comme les flèches sur la cuirasse du crocodile; l'homme d'esprit au contraire ouvre des pores avides, et son épiderme est sensible à tout. Or, les blessures qu'on fîût à l'homme d'esprit sont toujours mortelles, parce que les armes dont on le frappe peuvent être grossières et acérées, il ne pare que les couf)S su-
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Tants. Il rit d'une attaque pesante comme Goliath riait de la fronde; pendant qu'il rit, un caillou le tue. Un sot n'eût pas été deux jours à deviner le manège de Philippe ; il eût été servi en cela par des idées banales de jalousie, d'amour-propre, d'ambition. Il se fût demanâé pourquoi Philippe voulait Técarter d'Apolline, et quel intérêt le poussait à marier sa sœur. Marcellin ne pensa pas à tout cela. Il se laissa répéter les lourdes plaisanteries sur la maîtresse, qui est bien votre maîtresse, et dont vous êtes bien l'esclave ; il fut sensible au : Demande la permission dont Philippe lui assaisonnait chaque phrase; les conseils anacréontiques de ce voluptueux papillon furent écoutés patiemment. Plus tard, tout le flatta, depuis la naïveté d'une jeune fiancée jusqu'au chiffre pompeux de sa dot. C'est par là que réussit Philippe, ou du moins c'est ]par là qu'il crut réussir ; mais Marcellin,
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nous l'avons dit, était nn esprit délifai, sinon délié; la manœuvre de Philippe ne tilompha pas toute seule de lui. C'est Marcelliii qui se vainquit lui-même, parce qu'il se fit l'auxiliaire de son ennemi. Ainsi le premier fournit les chocs violents, les massives machines d'attaque ; l'autre , avec sa funeste intelligence, sonda ses endroits faibles, corrompit ses défenseurs intimes, et dirigea sûrement tous les coups de Philippe qui se fussent perdus pour la plupart.
Eu vraie prose, voici ce qui arriva. Marcellin, raillé par Philippe, sentit son attention, éveillée sur le sens de la vie automatique qu'il meuait depuis six ans. Bientôt il douta. Certes un homme qui aime ne doute pas; mais nous avons dit que le premier ilamboiement (ie l'amour n'aveuglait déjà plus M. Claudel. L'amour est un sentiment qui durerait toujours eu de certains cœurs, si! n'était pas oh-
serve de trop près. Il coulerait comme la vie, qui n'est plus pour l'homme h cinquante ans ce qu'elle était à vingt, mais qui est toujours la vie. Marcellin eut peur de s'être trompé ; le monde lui parut quelque chose de considérable. Il n'avait pas la force de s'atteler seul à reculons au char de la coutume qui emporte tout, il se figura qu'on le regardait avec étonnement, qu'on le ridiculisait, qu'on le plaignait. Il se trouva monstrueux. Ce fut alors qu'il crut comprendre le charme des liaisons régulières, la nécessité du sacrement, la paternité qui lève la tête; Philippe lui parlait d'être reçu chez le préfet, et il regardait Philippe avec admiration ; Philippe lui jurait qu'il deviendrait préfet lui-même, et il voyait Philippe transfiguré en Jupiter ou en Phébus. Son procès avec la ville lui porta le dernier coup.
Eu effet, pour tout autre qu'un semblable
analyste, la perte du procès n'était qu'un événement malheureux, inévitable, donnant pour résultat du chagrin et des imprécations contre le sort. Pour Marcellin, ce fut une confirmation de ses craintes, une justification de son doute. Seul avec madame de Limiers, il perdait cette partie contre le monde; entouré d'une famille, soutenu par des alliances; il eût gagné, ou, dans le cas contraire, réparé son échec. Ce que c'est que d'être inconséquent, pensa-t-il, dans la vie, oii tout s'enchaîne !
Voilà par quels arguments il étaya les stra* tagèmes de Philippe. Ce dernier le voyait pour ainsi dire marcher dans son sillon et le laissait aller. Nul doute qu'il ne l'y eût appelé, mais pourquoi? Une des élémentaires prescriptions de Machiavel, c'est : Ne pas conseiller ce que l'on voudrait voir faire, surtout quand la partie adverse penche à le faire sans
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conseil. Le jour où il fut certain que Marcellin avait perdu son procès, Philippe résolut de frapper le grand coup. L'arme du sarcasme était ébréchée, l'intérêt faisait toujours long feu, le doute même s'était émoussé, tant il avait fouillé le cœur du pauvre Clmdel : il ne restait de neuf et d'énergique dans l'arçenal que la générosité ; Philippe s'en saisit, et marchant droit à son hôte qui rêvassait en arpentant le jardin de Saint-Mars :
— Mou excellent ami, dit-il, j'ai lu dans votre pensée. Je crois voir s'y débattre la douleur avec des préjugés ridicules; vous n'êtes plus heureux dans votre ménage de rencontre. Assez longtemps je vous ai tourmenté comme le médecin qui aiguillonne exprès le mal, aujourd'hui je vous apporte le remède. Vous connaissez ma sœur, elle est charmante ; elle vous aime, vous ne la détestez pas; elle
a deux cent mille fnmcs, elle en aura six cent mille un jour. Je vous offre tout cela, et pour vous gagner le cœur, je choisis le moment où personne ne voudrait de vous.
Marcellin se mit à pleurer; il embrassa Philippe avec exaltation, il accepta. Philippe souffla sur la lanterne, et, plus heureux que Diogène, put s'écrier intérieurement : J'ai trouvé l'homme.
Il ne manquait plus rien à ce contrai que l'exécution. Philippe, comme on le sait, alla au-devant des difficultés ; il assoupit tous les soupçons d'Apolline, fit conclure le mariage à Fouilletourte, empêcha les bruits de péné- Irei' dans Saint-Mars, et quand sa niémoire lui parlait un peu haut de la victime ou des victimes qu'il faisait: Victime! disait-il, un homme ruiné à qui je donne six cent mille francs et une jeune femme! victime! Etquantà
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la femme abandonnée. . . Eh bien ! est-ce que je la connais cette femme ? mon ami avant tout. . .
Et il riait au nez de sa mémoire.
Philippe n'est pas un scélérat, comme je l'ai entendu dire par bien des gens. C'est un égoïste. Il y a plus, son égoïsme l'absout. Beaucoup se fussent jetés entre Apolline et Marcellin sans le grand nombre de bonnes raisons qui poussaient Philippe. Il y a les hommes curieux, les hommes Don Quichotte et les hommes réellement méchants. Les premiers bouleversent vos affaires pour le plaisir d'y trouver et d'y mettre quelque chose ; les autres sont choqués de votre façon d'agir, ils veulent que «vous viviez à leur mode et vous redressent; les autres sont jaloux du bonheur que vous possédiez, ils vous dépossèdent. Excusera-t-on l'un ou l'autre de ceux-là? Philippe est-il plus odieux parce qu'il espère tirer un profit du mal qu'il fait? Voici dans
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quelles conditions existent toutes ces mauvaises natures. Le curieux est un insecte bourdonnant, le redresseur un Procuste, le méchant un jaguar sans soif, Phili|)pc un jaguar qui a soif. Que l'insecte soit un scorpion, choisissez le résultat.
Maicellin,endi'jeunantàFouilletourteavec sa femme et son oncle, ne pensait pas à tout cela. Il se disait que depuis trois jours Philippe aurait dû revenir de Saint-Mars, et qu'on n'avait point de ses nouvelles. Il [)àlissait d'inquiétude et supportait plus impatiemment que jamais les leçons de M. Rovery touchant la toiitu des troènes et la destruction des hannetons. Antonio regardait son mnri en jeune femme qui tient son idéal ; mais l'idéal mangeait avec distraction des tranches de pâté, de la moutarde et des écrevisses. Toutà-coup il repoussa son assictle et ouvrit de grands yeux comme le dormeur éveillé.
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— Allons, allons, dit M. Rovery, Marcellin médite; tant mieux : homme qui médite, femme qui profite.
Antonie hocha tiistement la tète. Ce n'était donc plus son idéal que rappelait le dicton du vieillard. Marcellin ayant rougi jusqu'aux oreilles, crut en avoir assez fait et retomba dans sa préoccupation.
— Il n'est pas gai du tout, pensa tout haut la jeune femme.
— Je songe, chère amie, répliqua Marcellin, que M. Rovery néglige un peu trop la ferme de Saumur, et que l'on pourrait surveiller Rigobert qui fait si mal ses semailles.
— Bah! dit l'oncle émerveillé de cette soudaine vigilance.
— J'irai avec toi, dit vivement Antonie. Marcellin rougit de contrariété. Mais il
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n'était plus son maître, et quatre yeux le dévoraient.
— Ma foi non, chère amie, je n'ai pas l'intention d'aller à Saumur ; restons ici, puisque nous y sommes si bien. Je disais cela comme je dirais autre chose.
— Ah! murmura Voncle.
— Ah ! répéta Ântonie comme un écho.
On sortit de table, et Marcellin rencontrant Valentin, le vieux domestique, demanda si la poste ét:iit venue.
— Il n'y a rien pour vous , monsieur , répondit-on.
— Décidément, pensa Marcellin en enjambant les bordures et en échenillant avec une ardeur singulière les rosiers pompon d'Antonie, il est arrivé là-bas quelque malheur. Oh! je devieudrai fou de peur. Elle se sera blessée,
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la pauvre femme ! Elle est morte , peut-être , et Philippe ue reste à Saint-Mars que pour lui rendre les derniers devoirs. C'est affreux à penser, s'écria-t-il avee fureur.
— Quoi donc , quoi donc , interrompit Antonie, tu arraches ce rosier ?
Marcellin regarda ses mains ; elles tenaient une tige brisée.
— .l'ai horreur de toutes ces chenilles, dit-il.
— Cependant il ne faut pas pour cela déraciner mes fleurs.
Marcellin tourna les yeux vers sa femme; il crut lui trouver sur les joues ces lâches blanches qui grandissent au milieu de la pourpre chez les gens colères.
— Est-ce que tu liens beaucoup à ces rosiers? ciit-il.
— Mais, oui.
Mai'cellin se rappela madame de Limiers, qui riait si fort des distractions de son ami. Un jour qu'ils étaient en bateau, et qu'elle avait emporté une charmante ombrelle , Marcellin jeta l'ombrelle dans l'eau pour nettoyer la barque. Apolline racontait cette histoire avec une gaîté entraînante.
— Ma femme est avare et irascible, pensa Marcellin.
Comme il rentrait assombri dans la maison, suivi d'Antonie, l'oncle arriva tenant une lettre.
— Philippe m'écrit, dit-il; sa foulure ne va pas niieux. 11 va rester encore une huitaine à Saint-Mars.
— Quoi! il vous écrit? Met-il dans sa lettre un mot pour nous ? demanda Antonie.
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Marcellin , saisi de crainte, n'avait pu ouvrir la bouche... Tout ce que l'imagination enfante de visions lugubres passait et repassait dans sou cerveau...
— Il vous souhaite affectueusement une heureuse lune.
Marcellin écoutait avec avidité. M. Rovery replia la lettre pour la mettre dans sa poche.
— - C'est tout ? balbutia M. Claudel.
— Absolument... Ah! il vous envoie par la diligence d'aujourd'hui les livres que vous lui avez demandés à Saint-Mars.
• — Des livres?... quels livres?.,. Bon ! je sais ce qu'il veut dire... Des livres de mathémathiques.
— Il restera donc éternellement près de cette femme? interrompit Antonie avec aigreur... et daus notre maison , encore... Moi
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qui comptais si bien demeurer un mois à Saint-Mars.
— Ton frère est libre, répondit Marcellin.
— Sans doute, continua l'oncle ; il faut que jeunesse se passe.
— Il y a des femmes bien effrontées, poursuivit Antonie avec cette impitoyable fureur des âmes vulgaires contre les âmes hardies. Â-t-on vu cette femme, qui s'installe dans notre maison sans se douter qu'elle gêne, et qui nous chasse tranquillement pour rester. Si j'étais homme, je n'aimerais guère de pareilles créatures.
— Nous ne la connaissons pas , dit Marcellin d'un ton presque solennel ; ne la jugeons pas si vite.
— Quel mal y a-t-il donc à juger vite une conduite comme celle-là?
— Il y a quinze jours, Antonie, tu étais jeune fille, et tu ignorais toutes ces choses ;
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aujourd'hui tu n'as pas encore assez d'expé rience, ton apprentissage de femme n'est pas fini. Fais comme tu eusses fait alors ; garde une réserve prudente à ce sujet.
— Alors je n'en eusse pas moins pensé.
— Pense dcmc , ma chère amie, et pense mieux.
L'oncle s'interposa, car la discussion dégénéiait en querelle, et les taches blanches s'élargissaient sur les joues rouges.
— Tous les hommes se soutiennent , cria Antonie.
— Qu'en sais-tu ? répondit Marcellin d'un air de pitié. Fais en sorte que plus tard je ne te dise pas à mon tour que les femmes s'entendent. Tu me parles là de choses qui ne nous regardent ni l'un ni l'autre. Ton frère est mon frère, il est mon hôte, notre
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hôte. Il fait dans notre maison ce qu'il lui plaît ; laissons-le faire. Quant à la dame que tu déchires peu charitablement, la connaistu ? Si ton frère l'aime, cette dame, cela te nuit-il ?
— Comme tu la défends I repartit Antonie avec amertume. Ne sera-t-il pas permis aux femmes qui se conduisent bien de blâmer celles qui se conduisent mal?
— Tu te conduis bien depuis quinze jours à peine, ma pauvre Antonie; attends les épreuves et rappelle-toi l'Évangile, avant de jeter ta pierre. Mais abrégeons, je t'en prie; nous fatiguons notre oncle.
Antonie étouffa sa colère, prit le bras de M. Rovery, et rentra dans son appartement. Marcellin, heureux d'avoir montré du caractère et surtout d'avair défendu la mémoire de cette amie qu'il avait tuée peut-être, courut
d'un pas léger au bureau des messageries, car cet envoi de livres à propos de rien cachait certainement un avis de Philippe. La lettre surprise à Saint-Mars devait donner de la prudence aux deux complices, et surtout h Fouilletourte un message direct courait mille dangers. Antonio, qui avait découvert l'adresse de Philippe malgré les soins de son correspondant, n'était pas femme à reculer devant une indiscrétion nouvelle. Aussi Marcellin ne fut-il rassuré qu'au moment où le conducteur de la voiture lui mit dans les mains six volumes enveloppés dans un triple papier. Son impatience faillit le porter à ouvrir le paquet en plein bureau; mais il dompta cette curiosité fébrile, et se glissant par une ruelle qui de la grande rue mène aux champs, il se cacha derrière une masure sans fenêtres, brisa les ficelles et les cachets, secoua les livres, et fit tomber d'un volume la lettre si ardemment
désirée. Mais pour la lire, cette lettre de quatre pages, pour la lire et la méditer, comment faire? Si l'on est surpris lisant?... Marcellin courut jusqu'au milieu des champs. Là, découvrant tous les environS; et protégé par le tronc d'un poirier sauvage, il se mit à lire avec un tremblement qui secouait jusqu'à ses paupières :
« Ah ! mon pauvre Marcellin , quelle horrible scène après votre départ ! quelles attaques de nerfs î quelles menaces ! combien votre fuite précipitée vous a épargné de tourments! Mais rassurez-vous, j'ai réussi à calmer un peu ce délire. »
— Bon Philippe ! pensa Marcellin. C'est égal, elle n'est pas morte; merci, mou Dieu !
< Vous pouvez vous figurer ce que j'ai eu à souffrir et ce que je souffre encore. Elle était
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tellement agacée , violente , enragée même, que mon départ eût achevé de la rendre folle, etqu'elle eût suivi nos traces comme la lionne de Fénelon, celle à qui l'on a enlevé ses petits. Cachez-vous, mon cher Marcellin ; Calypso pourrait bien ne pas se consoler du départ d'Ulysse.
€ Je me trompe. Ce n'est pas, permettezmoi de vous porter ce faible coup, par amour, mais c'est par amour-propre que la personne en question hurle et maudit. J'ai deviné cela dès ma première entrevue ave(; elle , lorsqu'elle vous accablait d'injures et se répandait en imprécations... Mais l'amour-] u-opre demande bien plus de ménagements que l'amour, et j'ai dû ne pas vous défendre, sous peine d'être attaqué moi-même. J'aime mieux raconter les faits que de les commenter, écoutez donc :
< A mon entrée, — j'allais, selon votre désir, m'informer de sa santé; — elle se tordit
dans son fauteuil, me montra le poing comme une Euménide, et voulut se tuer avec je ne sais quelle arme. Puis elle m'accusa de tout ce qui s'est fait, puis elle suffoqua. Je compris que mon rôle allait devenir pénible. Je baissai la tête pour laisser passer la tourmente. L'accès se calma. — Si vous partez, je me jette par la fenêtre, dit elle. — Ma foi, je suis resté. Nous n'avons rien dit pendant quelques heures, fort longues je vous assure. Le soir, je fusse parti sans la conviction que son regard fatal m'avait donnée d'un événement scandaleux, horrible peut-être. Je restai chez vous cette nuit-là.
« Le lendemain elle me fit appeler. Bon, pensai-je, je partirai ce soir au plus tard; mais elle recommença les violences et les menaces. J'essayai de la consoler, peine perdue; de la plaindre, inutile. Jugez de ma misère : ce jour-là devait-il ressembler au précédent?
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Je me lassais, mais le ciel lui envoya une idée.
€ Devinez quelle idée ! Les femmes sont précieuses dans certains moments. Je cherchais un calmant pour elle, ce fut elle qui le trouva. Elle m'annonça que tout étant rompu entre vous deux, il était nécessaire que l'on fît un inventaire exact des objets que la communauté avait transportés d'une maison dans l'autre. Me voilà sauvé. J'accepte ; on se munit de papier, je mets une plume derrière mon oreille, j'essaie de la faire rire, je réussis, oui, mon ami, je réussis; elle rit en me voyant cette plume sous les cheveux ! >
Marcellin interrompit sa lecture, et une ride profonde se creusa dans son front.
« J'inscrivis donc sous sa dictée dans le salon : ^«des pistolets anglais à canon damasquiné et à piston , portant !e nom de Jenkins
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London;jG sais les termes et je les emploie. Je crie les objets comme à une vente aux enchères, et elle rit toujours. Oh ! comme je vais partir tantôt, me disais-je. Item des babouches persanes en bois de sandal, (je fis là ce calembour, des babouches à sandales de bois, mais elle ne voulut pas rire ); item, etc., etc. Enfin l'inventaire continua tout le jour^ j'en avais la main et la voix fatiguées. Toute sa maison à elle fut inventoriée de la sorte. M'apercevant que cet exercice la calmait, je veâoubhh d'items.
« Ensuite on passa chez vous. Ah ! par exemple, je m'attendais h une crise et elle arriva. Quand nous montâmes cet escalier le long duquel la pauvre femme avait roulé, elle pâlit affreusement ; diable, c'est qu'il y avait encore sur la dalle, en bas, trois gouttes de sang. J'en frémis, ma parole d'honneur, et j'étais plus ému qu'elle-même.
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< Mais , je devais avoir une scène de comédie burlesque. Cela me désenchanta et fit passer mon émotion. Vous souvenez-vous de cette horreur de portrait au pastel que vous avez voulu à toute force laisser dans votre chambre , marchand de bric-à-brac que vous êtes? Apolline s'est jetée furieusement sur cette croûte et l'a décrochée du mur. Ensuite elle a joint les mains devant cette vieille tête qui ne ressemble pas à une madone, et elle a baisé le verre tant soit peu poudreux. Ce n'est pas tout, s'asseyant ou plutôt tombant sur le canapé vis-à-vis de cette précieuse image, elle a fondu en larmes pendant plus d'un quart d'heure. Ces singeries m'ont rendu quelque courage.
« — C'est à moi cela, dit-elle d'un air qui m'eût fait trembler sans la comédie précédente.
< — Je ne vousle conteste pas, répondis-jeen
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essayant de plaisanter ; mais elle me ferma la bouche avec un seul regard, quel regard ! Est-ce que c'est vous qui auriez essayé de faire son portrait au pastel en Ariane, à la manière de Santerre? Enfin elle a repris le chef-d'œuvre et nous avons continué.
n De sorte que toutes les choses qui lui appartenaieut. les tapisseries, ses vases jde Sèvres, ses nécessaires, sont retournés chez elle; et tout ce qu'elle avait à vous est revenu chez vous. Je vous demanderai ces fameux pistolets que j'ai enregistrés si techniquement. Ils m'ont fait assez peur le jour de la grande scène.
a Peu à peu, tout s'est apaisé. On boit, on mange comme de coutume, mais je pense que les fleurs caghent quelquefois des serpents; le latin en parle : anguis in tierbâ; je veille donc sur les fleurs. Je ne voudrais pas, par
exemple, que la jeune dame essayât d'un voyage à Fouilletourte, qu'en dites- vous? J'aimerais peu, pour vous, qu'elle montât soudain au salon de l'oncle Rovery et vous rendît la peur dont je suis encore malade, et que mademoiselle Antonie me paiera quelque jour.
« Donc je fais faction, mais tranquillisez-vous peu.Sivousétiezbien sage, vousprendriez Antonie sous le bras et vous iriez faire un tour à Paris. Vous parti, je retournerais à Fouilletourte sans inquiétude pour votre sûreté, me chargeant , si un malheur arrivait, de nous défendre vis-àvis deToncle. Mûrissez mon idée sur ce voyage à Paris. Vous ferez d'abord un grand plaisir à Antonie, quant à mon oncle, vous savez qu'il est sauvage, et, d'ailleurs, je suis là. — Adieu. Hein? que pensez-vous de mon avertisseur? Prendre son oncle pour compère, c'est donc d'un sot cela? Adieu, écrivez-moi à Tours, poste restante, le jour que vous partirez....
A propos, brûlez ce papier, je n'ai pas besoin
de vous le dire.
Marcellin plia la lettre, la remit dans son portefeuille, et rentra la tête brisée.