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CHAPITRE VIII

Marche analytique de l’Auteur dans cette recherche (1).

Ç. 5a. TPoutes les fois que nous avons e’té à porte'e d’observer la cause du changement d’état d’un corps, nous avons trouve' que c’étoit l’impulsion immédiate de quelque autre corps (telle est, par exemple, l’ascension de l’eau dans les pompes par la pression de l’air). Donc, l’a-

(i) Ce qui sait est extrait du chapitre II de l'Essai de chimie mécanique , sur lequel Lambert s’exprime ainsi : « Je n’ai rien trouvé de plus beau que la mé- » thode dont vous vous servez au second chapitre par* » ticulièrement, pour remonter des faits constatés aux » principes qu’ils présupposent , et pour déterminer » ces principes uniquement parce que sans Us ad- » mettre , les faits ne pourraient avoir heu. Ce n’est » pas là établir deux ou plusieurs hypothèses à la » fois, et les raccommoder par des nouvelles chaque « fois que l’expérience en dément les conséquences. » Notice de la la vie et des écrits de G. h. Lu Sac b ; Genève, i8o5, page4i6. Chez J. J. Paschoud, impr.libr. à. Genève. \ ( Note de £ éditeur.)

t>£ G. L. LE SAOE. LlV. I.

nalogie la plus rigoureuse doit nous faire conclure , que là où nous n’avons pas été à portée d’observer la cause de semblables changemens d’e'lat, elle consistoit aussi dans l’impulsion immédiate de quelque matière. Donc , l’approche mutuelle des corps visibles est due à l’impulsion immédiate de quelque matière invisible.

$. 53. Cet argument tire sa force de cet axiome : Les effets semblables proviennent de causes semblables , vu que toute ressemblance doit avoir quelque raison suffisante de son existence. Mais le raisonnement lui-même a besoin de quelques petits éclaircisse mens.

1. ° Par ces mots changement d’ état , j’entends le passage du repos au mouvement ou du mouvement au repos , l’accélératiou ou le ralentissement , enfin un changement de direction , brusque (et par conséquent angulaire), Oü nuancé (et par conséquent arrondi).

2 . " Après le témoignage actuel de nos propres sens, qui se borne ù très-peu d’objets individuels , nous n’avons aucune preuve de ce qui se passe hors de nous plus forte que u’est l 'analogie* Si quelqu’un , n’ayant pas bien réfléchi , doutoit un peu de la confiance entière que nous donnons à ce genre de preuve , dans les choses qui importent le plus à notre bonheur,

je les prierois de lire ce que dit à ce sujet M. s’ Gravesande , dans le discours qu’on a imprimé à la suite de ses grauds Elemens de physique.

3.° Il faut avouer que les mouvemens volontaires des hommes sont dus à un être immatériel.

Mais , outre qu’ils sont en très-petit nombre, si on les compare aux autres mouvemens qui se passent dans la nature , on peut même dire à la rigueur , qu’ils ne font pas exception à ma proposition ; car ils sont dus immédiatement £ l’action des muscles, celle-ci à celle des nerfs, et cette dernière à celle du cerveau , qui sont tous des corps doués de toutes les qualités de la matière. Et, quoique l’action du cerveau soit due à un être immatériel , cette vérité n’est pas une observation physique immédiate , comme sont toutes celles dont j’ai prétendu parler.

D’ailleurs, j’entends bien aussi que le mouvement de la matière invisible qui produit les attractions , est dû pareillement à l’action primitive d’un être immatériel.

$. 5<*. La matière invisible qui pousse les corps les uns vers les autres ( par exemple, les corps pesans vers le centre de la terre) n’offre aucune résistance sensible à se laisser diviser par le mouvement horizontal des grands corps, et

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elle pousse vers ce centre de petits corps très-voisins (par exemple , deux grains de sable que leur seul poids entraîne parles trous d’un poudrier), quoiqu’elle ne puisse pas entraîner ceux qui sont dans l’intervalle qui les sépare (les grains qui reposent sur l’intervalle des trous). Ses parties peuvent donc se mouvoir , indépendamment les unes des autres, avec une grande liberté. Or, c’est là l’idée que nous attachons au mot fluide , donc cette matière est un fluide.

C’est seulement parce que la main est divieèe en plusieurs doigts, qu’elle peut abaisser à Fa fois deux touches d’un clavecin sans abaisser celles d’entre-deux.

$. 55. Pour accélérer le mouvement d’un corps dont la vitesse est déjà sensible , il ne suffit pas que le fluide qui cause cette accélération tende seulement à se mouvoir ; mais il faut qu’il se meuve lui-même à la poursuite de ce corps, avec une vitesse supérieure à celle avec laquelle ce corps esquive le coup. Or , l’accélération des corps pesans ne cesse pas , lors même que leur vitesse est déjà de quelques toises par seconde. Donc , la vitesse du fluide qui les pousse vers la terre, est tout au moins égale à celle-là.

$. 56. La chute des corps pesans est dirigée de

toutes parts vers un même lieu, le centre de la terre; et on peut en dire autant de l’approche de deux gouttes de liqueur qui se fait egalement, soit que la ligne qui joint leur centre ail sa direction du nord au sud , ou de l’est à l’ouest , ou du nord-est au sud-ouest, etc. Donc , il faut que le fluide qui cause ces approches , soit de nature à se mouvoir rapidement vers un même lieu, en plusieurs sens à la fois, sans se ralentir sensiblement par ce croisement de directions (1).

jj. 67. Si toutes les parties de ce fluide e’toient contiguës, ou même si, sans être contiguës, elles ne laissoient enlr’elles que des interstices plus petits qu’elles; deux courans oppose’s de

(1) Ce passage et tout YEssai, dont ce chapitre est emprunte , ont été écrits il y a plus de 60 ans. L’auteur a modifie postérieurement quelques points de sa théorie. On voit, par exemple, qu’à cette époque reculée, il'croyoit que les attractions de cohésion, telles que celles de deux gonttes d’eau , étoient dues à l’action immédiate des corpuscules ultramondains. Il a depuis été disposé à les attribuer à l’action médiate de ces corpuscules, c’est- à- dire à celle d’un fluide secondaire, mis en mouvement par le fluide gravifique. Fous avons neanmoins cru devoir laisser subsister scs premières expressions . qui n’ont rien d’incompatible avec ses dernières opinions. ( Note de l’éditeur.)

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pareille matière s’arrêteroient mutuellement, et , à plus forte raison , plusieurs courans qui s’avanceroient à la fois vers un même lieu ; sans compter que bientôt ce lieu seroit comblé de ce fluide qui, par conséquent , ne pourroit pli ' même y arriver : notre globe , par exemple , fûtil infiniment poreux , en seroit surchargé depuis long temps quelques milliers de lieues àla ronde de son centre ; de telle sorte que depuis longtemps il n’en pourroit plus pénétrer du nouveau dans les lieux plus proches du centre que cela ; par exemple , à la surface que nous habitons j d’où il s’ensuivroit que nous n’éprouverions plus de pesanteur. Donc , les parties du fluide dont nous cherchons la nature laissent enlr’elles beaucoup d’interstices plus grands qu’elles. Ce qui indique déjà qu’elles sont rsolèes , de façon à pouvoir se croiser mutuellement comme les décharges de mousqueterie de deux armées ennemies.

$. 58. Si les parties intérieures de ce fluide s’éloient un jour touchées et gênées mutuellement par une suite de la décomposition oblique des pressions ou des mouvemens actuels , elles se seroient bientôt jetées là où elles auroient pu pénétrer, c’est-à-dire dans les interstices plus grands qu’elles , jusqu’à ce qu’il fût arrivé de

70 l.' r TRAITÉ. PHYSIQUE MÉCANIQUE deux choses l’une, savoir, ou que ces interstices fussent tous combles , ou que ces parties ne se gênassent plus mutuellement. Or, le premier de ces effets n’est pas arrivé ; donc le second a lieu , c’est-à-dire que ces parties ne se gênent point mutuellement.

Tout mouvement curviligne étant forcé et tendant perpétuellement à devenir rectiligne , dès l’instant que ce qui le gêne sera enlevé ; un pareil mouvement ne peut pas subsister deux instans dans un fluide dont les parties ne se gênent point et peuvent s’échapper ailleurs.

Donc , le mouvement de notre fluide est actuellement rectiligne.

0. 59. Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion qui n’interrompra pas long-temps le fil de mes conséquences.

Les efforts prodigieux des plus grands physiciens pour tirer parti du mouvement curviligne en faveur de la gravitation universelle s’étant trouvés si infructueux jusqu’à ce jour , il est surprenant qu’ils n’aient pas fait plus de tentatives pour appliquer le mouvement rectiligne aux mêmes phénomènes. Us auroient cependant pu y être conduits par une analyse pareille à celle qu’on vient de voir , ou par une analogie bien simple.

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La gravitation ressemble déjà à la lumière , auroient ils pu dire, en ce qu’elle décroît comme elle à proportion de ce que les canes des distances croissent ; ne lui ressembleroit - elle donc point aussi, en ce que sa propagation se feroit selon des lignes droites ?

D’ailleurs quand les suppositions nécessaires pour rendre raison d’un fait peuvent se réduire à deux classes , la crédibilité de l’une se fortiGe de toutes les atteintes que reçoit la crédibilité de l’autre.

Une autre raison qui auroit bien dû engager les physiciens à donner la préférence aux Guides dont les parties se mcuventlibrement et laissent de grands interstices entr’elles, sur les Guides dont les parties sont pressées les unes contre les autres, c’est que plusieurs Guides de différente nature agissent à la fois dans un même lieu sans se troubler mutuellement dans leurs fonctions , au moins à un degré qui soit sensible : tels sont ceux de la gravité et des autres attractions ; celui du magnétisme et celui de l’électricité (qui même en font chacun deux opposés suivant quelques physiciens), ceux delà lumière et de la chaleur, l’air, etc. Au lieu que pour l’ordinaire, uniquement attentifs à la classe particulière de phénomènes qui les occupoient dans

une certaine époque de leur vie , ils lui ont assigne pour cause un fluide qui ne laissoil point tin jeu libre aux fluides dont l’existence est nécessaire pour produire les phénomènes de tant d'autres genres.

60. Au reste je ne décide point si ces interstices sont absolument vides, où si seulement ils sont pleins d’un autre fluide destitue’ de toute résistance sensible.

Les conséquences de ces deux suppositions seront toutes les mêmes pour ce que j’aurai à dire , et je ne prends parti que lorsque j’y suis amené par les faits. Or , je sais bien des faits qui prouvent invinciblement qu’il y a dans l’intérieur et l’extérieur des corps , plus ou moins d’intervalles absolument destitués de résistance, selon que ces corps manifestent moins ou plus d’inertie relativement à leur volume. Mais je n'en sais point qui Axent la nature du milieu non-résistant qui occupe ces intervalles.

§. 6i v Revenons à notre marche analytique.

Les effets de la pesanteur et des autres attractions se font apercevoir sans aucune diminution sensible sous une cloche de verre, sous des toits et même sous la voûte la plus épaisse. Cependant la malièro qui les produit , se mouvant en ligne droite , doit avoir traversai

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ccs obstacles. Donc, et cette matière est fort subtile, et ces obstacles sont fort poreux.

Ce n’est point ici le cas, si fréquent ailleurs, où , de deux conse'quences il n’est permis d’en tirer qu’une à la fois , ou même seulement une alternative indétermine'e.

Une matière qui se meut en lignes droites auroit beau être infiniment subtile , il n’en passeroit jamais davantage au travers d’une lame criblée de trous, qu’en raison de la somme des ouvertures seules à toute la surface de la lame. 11 faut donc que la somme de ces ouvertures soit réellement fort grande ( relativement à la surface qui comprend et les ouvertures et les barreaux) , pour que la matière en question puisse y passer presque toute.

Voici une autre preuve de cette double vérité , ou plutôt la même preuve envisagée dans des phénomènes dilférens.

i.° Les parties d’un corps terrestre ne pèsent pas sensiblement davantage quand elles sont éparses , et par conséquent toutes immédiatement exposées au (luide qui les pousse vers la terre , que quand leur réunion fait que les supérieures dérobent aux inférieures une partie du Quide qui auroit frappé celles-ci. 3.° La gravitation des corps célestes les plus inégaux est

sensible oient proportionnée à leur quantité de matière (F oyez les Principes de Newton t livre III, prop. <T.) , quoique ie milieu des gros soit moins expose' aux coups de la matière granitique que le milieu des petits.

Or , cela ne peut se faire , à moins que les couches supe'rieures de ce corps terrestre, et les couches extérieures des plus grands corps célestes n’interceptent beaucoup moins de particules qu’elles n’en laissent passer.

Donc, encore une fois, ces corpuscules sont fort petits et ces couches fort poreuses.

$. 6a. Il ne faut pas appréhender que des corps si poreux , donnant moins de prise aux impulsions de la gravité , viennent à en recevoir moins de vitesse. Car, d’un autre côté, il y a aussi moins de matière à transporter. Les trous, il est vrai, ne sont pas poussés, mais ils n’ont pas besoin de l’être.

63. Des corpuscules isolés, très-subtils, qui se meuvent en ligne droite daus un grand nombre de sens ditierens et qui rencontrent des corps fort poreux. Voilà donc la seule façon dont peut exister la cause matérielle des attractions ; et c’est par des conséquences rigoureusement déduites des phénomènes , que nous avons découvert la nature de cette cause.

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