‹ Deux voyages sur le Saint-Maurice [microforme]Chapitre 12 sur 32 · ÊT · texte numérisé non relu

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Nous permet-elle de préciser en quelle année eut lieu cette terrible rencontre ? En consultant nos vieilles annales, nous croyons trouver qu'il s'agit ici d'une scène navrante qui se déroulait en 1661, Voici dans uels termes les Relations des Jésuites racontent ce ait mémorable,

“ La bourgade des Trois-Rivières n'a pas eu meil- “ leur traitement, Le cœur lui saigne encore de la ‘ perte qu'elle a faite, presque en même temps, de “ quatorze français enlevés tout à la fois, et d'une tren- “ taine de sauvages du pays des Poissons-Blancs, nos “alliés qui, allant en traite avec deux français dans les “terres, firent rencontre de quatre-vingts iroquois, “ contre lesquels ils se battirent vigoureusement, pen- “ dant deux fois vingt-quatre heures que dura ce com- “bat, mais avec tant de chaleur qu'ils se laissèrent ‘ percer de coups plutôt que de se rendre, aimant “ mieux se voir glorieusement ensevelis dans leur pro- “ pre sang que dans les feux des Iroquois. Les fem- “ mes mêmes ne cédaient pas aux hommes en coura- “ ge ; elles n’épargnaient rien pour se faire tuer, plutôt ‘“ que de tomber vives entre des mains qui leur de- “ vaient faire souffrir autant de morts qu'il leurs don- “ neraient de jours à vivre. Tous étaient animés par “ la vue d'un des deux français, fils de Monsieur Go- “ defroy, qui signala son courage par une longue et “ généreuse résistance ; il soutint le choc des ennemis ‘ avec une hardiesse qui le faisait paraître comme in- “ vulnérable, au milieu du feu continuel que faisaient “ sur lui les ennemis, ne cessant d'encourager les siens “et par paroles et par exemple, jusqu'à ce que, tout “ couvert de plaies dont plusieurs étaient mortelles, il “ tomba sur son sang et se traîna, comme avaient fait “ les autres, à un tas de morts, pour rendre le dernier “ soupir entre les bras de ses généreux compagnons. “ En ce combat qui fut sanglant aux ennemis, puisque “ vingt-quatre y sont demeurés sur la place, tous nos “ algonquins firent merveille jusqu'au dernier soupir, “et sans une mésintelligence qui se trouva entre les “ chefs, la victoire leur fût sans doute demeurée. La + nouvelle de cette défaite fut peu après portée aux

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“ Trois-Rivières, par un des prisonniers qui s'échappa ‘ de la captivité et des feux. |

Il est certain que les endroits si paisibles où nous sommes en ce moment ont été jadis le théâtre d'un rand nombre d'escarmouches sanglantes, lorsque les roquois se jetèrent sur les tribus du Nord comme des loups sur un troupeau de brebis. Il arrivait souvent ue les partis de guerre se rendaient sur le Saint-Maurice par la petite rivière Batiscan, aussi les Algonquins conservent-ils le souvenir de ces épreuves d'autrefois en l'appelant, aujourd'hui encore, Innétopalékanangue, la rivière des combats.

Non loin de la pointe dont nous parlons, il y a une montagne qui porte aussi le nom de Sintamaskine, et qui rappelle un peu celle de l'Oiseau. Dans le flanc de cette montagne, les pierres, vues sous un certain jour, donnent une image assez nette d'une personne et d'une paire de raquettes. Tiens, cela nous met en mémoire une petite histoire de chasseur, que quelquesuns rapportent à la montagne de Sintamaskine. C'est le chasseur lui-même qui parle : Je poursuivais, dit-il, un grand caribou, et mon bon chien de chasse était sur le point de le saisir, lorsque le caribou, arrivant au bord de la montagne, se jette tout simplement en bas ; mon bon chien le suit sans hésiter. Moi qui courais, en raquettes, à une petite distance, j'arrive presque immédiatement après eux, et, dans mon empressement à poursuivre mon gibier, je m'élance aussi en bas. C'était bien inutile : je trouvai le chien et le caribou en charpie au pied de la montagnel—Et vous, père ?— Eh bien! en tombant, j'ai cassé le talon de mes raquettes.

Ecoutez, mon cher lecteur, je n'ai pas vu sauter ‘ce chasseur, et les débris des deux animaux ne sont plus là, mais vous ne voudrez pas suspecter la parolé d'un chasseur du Saint-Maurice. Tout de même, je puis bien gager que vous et moi, si nous eussions sauté d'une hauteur de 850 pieds et audelà, nous nous serions égratignés un peu.

Mais des cris de joie et des applaudissements

retentissent : c'est une barge de la Rivière-aux-Rats qui vient audevant de nous, chargée de monde, et qui se met à notre suite pour nous faire escorte.

Nous étions trente-six personnes dans notre chaland, mais chez M. Ovide Dontigny six personnes montent avec nous, nous sommes donc maintenant quarante-deux,

Pendant, notre voyage il y a chant de cantiques et d'hymnes sacrés, récitation du chapelet, etc. Et comme les chants profanes ne sont pas défendus, surtout quand on a le cœur bien en joie, notre servant de messe se permet de chanter

Allouette Jolie gentillette, Allouette, je te plumerai.

Il lui plume jusqu'aux pi ce qui est considéré comme une opération difficile.

Bien d’autres chants retentirent, entremêlés parfois de quelques airs d'accordéon; mais selon une règle invariable, tout dut se terminer par l'Ave Maris stella.

Nous arrivons à la Rivière-aux-Rats vers six heures du soir, Il ya ici une jolie chapelle élevée par les soins de M. l'abbé Moïse Proulx, en 1869, au moyen de contributions recueillies dans les chantiers, et d'un peu d'argent reçu de la Propagation de la Foi. M. Ovide Dontigny en fut le constructeur. Elle nous a paru un peu plus grande que celle de la Grande-Anse (bâtie en 1873), et de plus elle est surmontée d'un clocher ; mais hélas! la cloche est encore absente. Quand donc entendra-t-on, le long du haut Saint- Maurice, cette voix sainte de la cloche qui chante, trois fois le jour, les louanges de Jésus et de Marie ? En attendant, on voit dans la chapelle trois statues magnifiques : celle du Sacré-Cœur, audessus de l'autel, celle de la S. Vierge, du côté de l'Epitre, et celle de S. Joseph, du côté de l'Evangile.

Nous nous dirigeons donc vers la chapelle, et la mission s'ouvre avec une grande solennité. C'est ici que nous avons l'assistance la plus nombreuse, parce qu’il nous est venu un bon nombre de personnes des

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missions voisines, Après avoir donné la bénédiction solennelle, et expliqué, comme ailleurs, ce que sont les indulgences de l'Eglise, Monseigneur presse les gens de se rendre à bonne heure pour les confessions, car nous aurons demain une longue route à faire.

Auprès de la chapelle de la Rivière-aux-Rats, il y a plusieurs maisons, un commencement de village. Le paysage, ici, est tout-à-tait charmant. En face de la chapelle, de l’autre côté du Saint-Maurice, on voit l'entrée de la rivière aux Rats et celle de la rivière Wastaneau ou Wessaneau, qui se trouvent à une douzaine d’arpents l’une de l’autre, et surtout on voit les. bâtiments de la grande ferme de M. John Baptist. Ces bâtiments si nombreux et si bien entretenus ressemblent à un petit village bien propret.

Comme j'ai coutume de donner l’origine des différents noms que nous rencontrons, je vous dirai que le: nom de rivière aux Rats vient nécessairement des rafs d'eau que l’on y trouve, et non des ras de grange qui n'ont pas encore paru dans ces endroits éloignés. Quant au nom de la rivière Wastaneau, je n'ai pu rien découvrir à son sujet.

Après la cérémonie, nous nous retirons chez M. Hercule Desilets, à une dizaine d’arpents au nord de l'église. Nous trouvons dans cette famille la bonne hospitalité canadienne : excellent souper aux omelettes, gâteaux de choix, sirop de framboise que nous recommandons à ceux qui n’y auraient pas encore goûté.

Après le souper, Mile Mary Jane Smith, une orpheline, vient faire à Monseigneur une offrande généreuse de cinq piastres. Monseigneur la remercie, en la félicitant de son bon cœur. Il y a des âmes qui trouvent leur bonheur à donner et à se sacrifier, remarquons-les quand nous les rencontrons, car elles deviennent rares dans le monde.

La maison où réside M. Desilets, ci-devant occupée par M. X. Normandin, est très grande et nous. donne un bon logement pour la nuit.

Le lendemain, nous n’étions pas prêts à nous rendre à l’église aussi vite qu'il aurait fallu; nous

payerons ce retard quand nous arriverons à la Tuque. M. Prince dit la première messe et moi la seconde. Monseigneur, comme les jours ‘précédents, dit la troisième messe; et ensuite je suis appelé à donner le sermon. Je monte dans la chaire, la première que nous ayions trouvée dans le Haut Saint-Maurice, et je parle des péchés de la langue. C'est un sujet qui regarde tout le monde.

Quarante-sept personnes ont reçu la sainte communion, et vingt-sept reçoivent le sacrement de confirmation.

Monseigneur a donné à la mission de la Rivièreaux-Rats le nom de Saint-Jean-Baptiste, et cela pour deux raisons: 1° parce que S. Jean-Baptiste est le patron des Canadiens-Français, et que, cependant, aucune paroisse de notre diocèse n'était encore sous son vocable; 2° parce que le plus ancien résidant de l'endroit est Yean-Baptiste Hennesse!”, qui demeure encore aujourd'hui tout près de la chapelle.

Monseigneur fit son discours d'adieu, et termina par la bénédiction solennelle. Il rappela au peuple que nous sommes ici à l'extrémité du diocèse des Trois-Rivières ; en effet, le prochain poste que nous visiterons se trouve dans le vicariat apostolique de Pontiac.

La population de Saint-Jean-Baptistede la Rivièreaux-Rats est paisible et religieuse. Elle renferme 81 âmes, 14 familles catholiques, 1 famille protestante, 52 communiants. Sur 15 chefs de famille, il n'y en a que 7 qui soient cultivateurs.

Le plus ancier colon fut Jacques Naud (ou Neault), qui demeurait à droite de la chapelle, dans une maison qui vient d’être démolie.

Avant de partir, Monseigneur alla faire visite à Jean-Baptiste Hennesse, un sauvage très vieux et très malade. Le vieillard pleurait en demandant la béné-

(1) On écrit généralement Annis, à l'anglaise. Nous gardons ici l'orthographe adoptée dans le recensement fait par ordre de Monseigneur en 1886.

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diction. Monseigneur s’entretint familièrement avec lui et avec les autres membres de la famille, quelquefois en employant la langue crise, que ces sauvages comprennent, bien qu'ils parlert un dialecte un peu différent. Nous avons remarqué une réflexion de Jean- Baptiste Hennesse : Le gouvernement, disait-il, défend tout maintenant ; il défend la chasse, il défend la pêche ; comment veux-tu que les Sauvages vivent ?

Nous reviendrons sur ce sujet qui intéresse aussi les nouveaux colons.

Nous traversâmes ensuite à la ferme de M. John Baptist. Cette ferme est tenue par M. Alexander : Adams, qui a sous ses ordres une équipe de 13 hommes tous catholiques. Il récolte une grande quantité d’avoine, et plus de 30,000 bottes de foin sur cette terre magnifique.

Monseigneur entra d’abord chez M. Adams, où il fut très bien reçu; mais il voulut ensuite visiter les treize hommes à gage, qui résident dans une maison à part, où ils forment comme une communauté. M. Adams avait mis généreusement ces hommes en congé pour le temps de la mission. Monseigneur les bénit avec affection, et leur fit des recommandations toutes paternelles, qu'ils ne devront jamais oublier.

Après cette visite, nous nous hâtons de retourner chez M. Desilets; Monseigneur fait sa distribution de souvenirs et de récompenses, nous prenons le diner aussi promptement que possible, et nous partons pour la Tuque à midi et demi. C’est bien tard, car nous avons sept lieues à faire, et le trajet est un peu difficile.

À LA TUÜUQUE

Notre diocèse est né coiffé. Dieu {ui avait donné la coiffure des anciens Canadiens, la tuque traditionnelle ; comment donc lui a-t-elle été enlevée ? Vraiment, cela a dû se faire par mégarde, car la Tuque est inséparable des autres postes du Saint-Maurice. Elle n'a pas une grande valeur en elle-même, on y trouve peu d'habitants et presque pas de terre cultivable, mais elle a de la valeur pour nous en ce qu’elle complète le Saint-Maurice, qu'elle en est la clef et le fronton. UÜnir la Tuque à Pontiac, c’est lui donner l'apparence d'un champignon; c'est mettre un fronton à la base d'un édifice. Nous croyons qu'un jour ou l'autre Monseisneur de Pontiac sera d'avis lui-même de nous la restituer, tant la division qui a été faite est peu naturelle.

En attendant, Monseigneur Laflèche, à Îa d ‘mande de Mgr Lorrain, fait degervir ce poste par ses prêtres, et il va, cette année, y faire la visite pastorale.

Toute la population de la Rivière-aux-Rats voudrait suivre son évêque; le chaland s’emplit, et vous savez déjà qu'il peut contenir beaucoup de monde, C'est absolument comme du temps de Notre Seigneur. Il yena de tous les âges et de tous les caractères, mais ils sont tous remplis de foi. Où cette population trouvera-t elle à se loger ? Où trouvera-t-on de quoi la nourrir ? On ne s'occupe pas de cela. On va, on suit le représentant de Jésus-Christ. D'ailleurs on n’a réellement rien à craindre : ç'a été l'une des joies de notre

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voyage, de trouver le long du Saint-Maurice, toute vivante et religieusement pratiquée, l'admirable hospitalité des anciens jours. Hélas! nous avions pensé qu'elle ne se trouvait plus que dans les récits des auteurs canadiens.

Nous avançons vers le nord en chantant l'Ave maris stella, et une masse. de voix répète ce chant ancien et toujours nouveau.

Nous voici rendus chez M. Honoré Thibault:

nous arrêtons quelques instants en cet endroit, car le cheval qui nous a traînés depuis notre départ doit être laissé ici, et c’est le cheval de M. Thibault qui nous mènera jusqu'à la Tuque.

Monsieur Thibault avait construit sa maison à une assez bonne distance du Saint-Maurice et dans un endroit élevé; eh bien! le printemps dernier, le fleuve se mit à ronger sournoisement la côte, et avec une malice tout humaine, il fit une excavation affreuse et à la fin culbuta la maison. Nous considérons cette œuvre malicieuse et nous en sommes réellement étonnés. Il a donc fallu que le brave colon allât se bâtir un peu plus’ loin, mais cette fois je pense qu'il n'a rien à redouter de la fureur des flots.

Allons! à bord tous ceux qui viennent à la Tuque, nous partons à l'instant.

L'endroit le plus difficile à franchir est maintenant le rapide Croche, qui est à deux lieues de la Rivièreaux-Rats. Le fleuve s'engouffre ici entre des rochers, et il suit une pente rapide, en décrivant uneesse, Force nous est de prendre le cheval dans notre vaisseau, comment donc remonterons-nous ce courant? Trois jeunes gens volent sur le rivage, ils grimpent sur les roches vives en tirant sur la cordelle, nos hommes, pendant ce temps, manient vigoureusement la perche, et en peu d’instants nous avons franchi le rapide. Un peu d'émotion, une variété piquante, point de fatigue du tout, voilà le résultat net pour les heureux passagers du chaland. |

Ne laissons point passer sans la remarquer la crique du rapide Croche, car dix mille bâches de pin

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