‹ Deux voyages sur le Saint-Maurice [microforme]Chapitre 14 sur 32 · C. TH. Caron, ptre, vic · texte numérisé non relu

C. TH. Caron, ptre, vic

Cela vous suffit, n'est-ce pas? Ainsi, ces personnages qui vous paraissaient tellement anciens que vous auriez voulu jeter quelques doutes sur leur existence même, deviennent maintenant vos contemporains : les vieillards du Saint-Maurice ont pu les connaître, ils peuvent donc en parler avec connaissance de cause.

Mais voici l'île Longue, une île toute verdoyante, sur laquelle les gens de la Tuque viennent faire du foin. Nous ne sommes donc pas absolument éloignés de la Tuque.

Il commence à se faire tard, et pourtant il nous faut nécessairement faire une station ici. Au milieu de ses pêches infructueuses, notre bon petit Nestor s'était toujours écrié : c'est au lac à Quinn que nous prendrons notre revanche! C’est là que nous tirerons de beaux brochets! Eh bien! ce lac à Quinn si longtemps désiré est sous nos yeux. Îla plutôt l'air d'un marais que d'un lac, mais le brochet fourmille entre les joncs qui voilent sa surface.

Ce petit lac doit son nom à M. J. Quinn, homme important de Québec, qui a fait le commerce de bois pendant plusieurs années sur le Saint-Maurice, et qui faisait paître ses chevaux ou récoltait du foin dans les environs de ce lac.

Nous mettons donc pied à terre auprès du lac à Quinn. S'il y a du poisson en cet endroit, il y a av ;si

une légion de cousins. Nous n'en avons pas vu du voyage, mais ici l'air en est rempli. Pendant que nous nous défendons bravement contre les maringouins, un de nos hommes descend un joli canot d'écorce qui se trouvait en travers sur le coqueron de notre chaland. Il est prêt à emmener deux passagers : en avant les pêcheurs! M. Prince et M. Gravel montent dans le canot. Et Nestor Desilets ? Il se suce le pouce. Il y a des moments terribles dans la vie! Voilà donc nos pêcheurs qui entrent dans le lac, et qui commencent à en faire le tour. J'ai un poisson à ma ligne, dit M. Prince: vous vous trompez, dit M. Gravel, c'est à la mienne qu'il est pris. On tire les lignes : oh! le glouton de brochet ! il avait avalé les deux hameçons. Il surgit une question bien grave, savoir à qui appartiendra le brochet, et qui pourra se vanter d'avoir fait cette belle pêche. M. Gravel tire avec beaucoup de peine les deux hameçons du corps du brochet, dans son émotion il est prêt à faire chavirer le canot: mais il constate avec regret que l’hameçon de M. Prince a été avalé Le premier.

Les pêcheurs font deux fois Le tour du lac, et M. Gravel prend un second brochet, beaucoup plus petit que le premier.

Nous trouvons qu'ils nous font perdre trop de temps, nous leur crions de s'en revenir, ou que nous allons les quitter là. Ils s'en reviennent, et montrent avec orvueil leur belle pêche. Nestor Desilets avait probablement désiré dans son cœur qu'ils ne prissent rien du tout. Demain, veille de l’Assomption, étant maigre et jeûne, M. Prince se félicitait d'avoir à présenter un si beau brochet à la maîtresse de la maison où nous recevrions l'hospitalité. Hélas! ce poisson devait régaler les chats de Madame Lacroix de la Tuque. Mais qu'importe! on pêche pour le plaisir de pêcher. |

Le canot qui avait servi à nos pêcheurs se charge de cinq personnes qui retournent à la Rivière-aux-Rats. Adieu et bon voyage.

Nous repartons, et un peu après six heures nous apercevons la Tuque, C'est un c:i général : la Tuque!

la Tuque! les compagnons de Christophe Colomb n'ont pas crié plus fort : terre ! terre !

La Tuque est une montagne de forme ronde, un peu comme la montagne de Belœil, mais plus régulière. Elle a la forme de ces bonnets de laine que nous appelons /#gues, mais d'uné tuque bien enfoncée sur la tête de son propriétaire.

Nous faisons descendre le cheval sur l'île aux Goélands, et nous avançons rapidement, L'île aux Goélands est ainsi appelée parce que les goélands venaient autrefois y faire leur ponte. Ces temps sont bien loin de nous.

La nuit est venue, et nous n'avons encore que l'espérance de nous rendre bientôt.

Et vous étiez partis depuis le midi, me direz-vous, ah! vous deviez être bien ennuyés de la route.—Pas -du tout, mes chers lecteurs.

Un brave canadien qui a fait le voyage de l'Egypte, a fort intéressé Monseigneur en lui racontant, les péripéties de ce long voyage. Il lui a dit, entr'autres choses, qu'à leur retour, pas un des 400 canadiens qui se trouvaient dans le même vaisseau, n’a été malade un seul instant sur la mer. En vain il s’éleva une tempête effroyable, en vain les matelots eux-mêmes pâlissaient de frayeur : plus les vagues étaient furieuses, plus la gaieté des canadiens augmentait. Nul d’entr'eux ne perdit un seul repas. Eh bien! nous nous sommes montrés canadiens en cette circonstance ; quand vint le temps où il eût été naturel de s’ennuyer, la gaieté augmenta sensiblement. Monseigneur avait chanté des hymnes et des cantiques; il avait dit le chapelet, fait la prière du soir. La nuit maintenant commençait à tomber, nos rameurs devaient être un peu las, c'était le temps des chansons. Sur l’eau, la fatigue s'enfuit au bruit des chansons. Monsieur Lebel nous en avait déjà chanté de gentilles, il continua sans se lasser. Monsieur le curé se mit de la partie, votre humble serviteur se mit de la partie, et plusieurs autres encore.

Ce soir-là, pour la première fois, nous avons

vous O0 cie

entendu chanter la chanson de la Belle Françoise d'un bout à l’autre. Dans les chansonniers, le dernier couplet se lit ordinairement comme suit :

Ceux qui vous l'ont dit, belle, lon, gai,

Ceux qui vous l'ont dit, belle,

Ont dit la vérité, ma luron, lurette,

Ont dit la vérité, ma luron, lwré,

et les chanteurs canadiens ont l'habitude de terminer aussi la chanson en cet endroit. Nous avons toujours trouvé qu’elle finissait ainsi d’une manière brusque. M. Lebel ajoute plusieurs couplets. Le beau marin donne l'ordre d'anparelller et il met à la voile. Quand ilest en mer, il. entend de loin le son des cloches : hélas! ce sont les glas de la belle Françoise. Alors il revient au rivage, afin de la voir enterrer ; mais loin de se montrer touché de cette mort soudaine, il finit en disant qu'il voudrait voir son amante à vingt pieds sous Lerre. Certes, le mot de la fin est cruel. Cependant il s'accorde assez bien avec les mots :

Ceux qui vont l'on dit, belle, Ont dit la vérité,

qui sont loin d'être consolants pour le cœur de Françoise.

M. Ernest Gagnon, dans la seconde édition de ses Chansons Populaires du Canada, donne aussi une suite à la chanson de la Zelle Françoise. Les deux amants se disent adieu, et le guerrier ajoute avec tendresse :

Je vous épouserai Au retour de la guerre, Si j'y suis respecté,

Les scènes de la mort, des glas et de l'enterrement de Françoise sont donc entièrement omises. Nous sommes porté à croire que la version de M. Lebel vaut beaucoup mieux, et que M. Gagnon luimême l’eût préférée s’il l’eût connue avant de donner la seconde édition de son remarquable ouvrage.

Monsieur Gravel nous chanta cette cZanson de menterie dans laquelle on s'engage à ne pas dire un mot de vérité, sous peine d’être pendu.

Il n'y en a pas un, en effet. La chose qui parait la plus naturelle, c'est que /es mouches an plancher de haut s'éclataient de rire, et vous voyez que ce n'est pas suffisant pour exposer la vie d'un homme.

Quand M. le curé chanta pour la dernière fois le refrain Laissez-moi aller Laissez-moi aller jouer, volontiers nous lui aurions dit : Veuillez nous emmener avec vous, car nous aimerions à vous entendre chanter encore,

Il chanta aussi la chanson de Michaud qui était monté dans un pommier.

Lu branche a cassé Michaud a tombé ; T'es-tu fait mal Michaud ?

Non, non, non.

Il fallait entendre cela ! Un écrivain de théâtre dirait que cette chanson eut un swcès fou.

Mais j'entends mon lecteur qui me dit: Vous, qu'avez-vous chanté ? Certes, je vous trouve bien curieux, ami lecteur. Je vous üonnerai le catalogue de mes chansons une autre fois. Je puis bien vous dire, cependant, que la seule de ces chansons qui parut produire de l'effet a été :

Trois canards déployent leurs ailes, Coin ! coin ! coin !

Un chant sublime, comme vous voyez. De plus, j'ai constaté une chose très honorable pour moi : De tous ceux qui ont élevé la voix en cette circonstance, c'est moi qui chantais le plus mal, et de beaucoup encore, Il y a toute sorte de manières de s’illustrer.

. Quelques-uns ou quelques-unes ont chanté, comme

à la sourdine, des chansons où il y avait des mots un peu tendres : Monseigneur eût préféré que celles-là n’eussent pas été chantées, et il l'a dit formellement le lendemain. Mais pour ce qui regarde la conscience, je me porte garant qu'il n'y a pas eu un péché véniel de commis. La gaieté fit commettre PE da imperfections, voilà tout.

On fait descendre le cheval sur la rive sud-ouest. Il fait horriblement noir, mais nos guides connaissent si bien ce pays. Des détonations retentissent : on nous attend à la Tuque.

Enfin nous débarquons ; il passe neuf heures, et il nous faut maintenant faire un trajet d'un mille, à pied, dans de très-mauvais chemins. M, Thompson des Trois-Rivières et M. Jean-Baptiste Tessier sont les premiers à nous souhaiter la bienvenue. Nous passons au milieu des gens attroupés, et nous commençons immédiatement le voyage. M. Thompson et M. Tessier portaient chacun un fanal ; ils nous éclairaient avec un soin extrême, et nous prévenaient dès qu'il y avait un endroit un peu difficile à franchir, Quant à ceux de notre caravane qui se trouvaient à marcher loin des lumières, ils sentirent plus d'une fois l'eau boueuse inonder leurs chaussures, et firent nécessairement plus d'un faux pas.

Moriseigneur marchait le premier, et il fit le trajet aussi allègrement qu'un jeune homme.

Tout ce chemin que nous parcourons a été balisé par les soins de M. Thompson.

Nous arrivons à la maison du gouvernement, maison vaste et propre à recevoir une caravane comme la nôtre. Madame Lacroix (son mari, François Lacroix, est employé à la Grand-Mère) nous accueille avec une grande politesse, La table se met, et nous soupons à neuf heures et trois quarts. Après le souper, les jeunes gens, pour montrer sans doute qu'ils n'étaient pas fatigués, font sonner l'accordéon d'une manière réjouissante. Monseigneur leur fait annoncer que ce n'est. plus le temps de faire de la musique, mais bien de se reposer et de dormir. Il y a encore quelques éclats de rire, puis le silence se fait. Madame Lacroix a emmené les filles et les femmes avec elle, et les hommes forment des dortoirs à leur guise. Plusieurs couchent sur le lit moelleux des frères Trappistes ; heureux ensore s'ils peuvent avoir un oreiller pour se soulever un peu !a tête.

Avouons que quelques-uns dorment un peu par

cœur, L'un crie : tu m'écrases le pied. Un autre trouve

u'on va le défoncer, car il y a un compagnon qui joue dés coudes. Un autre a voulu déranger son oreiller, et en se recouchant il donne du menton dans l'œil de son voisin, Néanmoins, quand l'aurore a paru, tout ce monde est allègre et dispos.

Nous n'avions pu monter nos effets de chapelle le soir ; ils étaient restés chez M. Bourassa, près du rivage où nous avions abordé, Mais, dès cinq heures du matin, M. Thompson les envoyait chercher, en traineau, s'il vous plait. M. Gravel se met donc à préparer l'autel et les ornements pour la messe. Je dis la première ; M. Prince dit la seconde, et Monseigneur fait du chant à cette messe. Comme la mission n'a pu commencer hier soir, Monseigneur se charge seul de la prédication : il parle près d'une heure et ensuite il dit sa messe, Le nombre des communions est en tout de 36, ce qui est beaucoup pour la mission peu nombreuse de r Tuque. Après l'action de grâces, Monseigneur dit aux hu d'aller se reposer, et pendant cette récréation Monsieur le curé dit sa messe, à peu près seul avec son servant. Ensuite Monseigneur fait entrer le peuple : il chante un cantique et confirme 15 personnes, ïl leur parle encore une fois, puis il termine la mission comme à l'ordinaire, par la bénédiction solennelle.

Que le métier d’historien est pénible parfois ! 1] faut que je m'accuse de n'avoir pas assisté à la cérémonie de la confirmation. Où étais-je pendant ce temps ? J'admirais la situation de la maison qui est juchée sur le rocher, en face de la Tuque et de la chute dont on entend le murmure. Je regardais ce beau mat

u’on a planté devant la porte, et qui estsurmonté d’un grand pavillon. Je descendais la côte, et j'allais, mal: gré les attaques des maringouins, examiner de près les trois cascades de la chute, grimpant à travers les roches escarpées, mangeant des bleuets sans penser aue c'était jeûne, courant ici et là, et constatant à la fin que la deuxième cascade est la plus belle.

Je vois bien ce qui me pend au bout du nez :

pour me punir du mauvais exemple que j'ai donné,

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