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vous m'imposez l'obligation de décrire la chute. 11 n' a rien que je ne fasse pour obtenir mon pardon, l'œuvre donc, puisqu'il le faut.
Le Saint-Maurice, venant de Montachingue, roule ses flots noirs avec une grande majesté ; il est profond, c'est le roi du Nord qui s'avance, Mais tout à coup une montagne, la Tuque, se rencontre juste sur son prasage ; voilà deux majestés en présence ; il ÿ a com-
t, mais il faut bien que le fleuve cède, ÎIlse détourne à regret, et trouve à côté de la montagne un passage de quelques pieds seulement. Quoi! un si petit espace pour le roi du Nord ! Deux rochers s'élèvent de chaque côt‘, impassibles dans leur masse, etle fleuve est obligé de se contenter de l’espace qu'on lui laisse. Il dèctie, il gronde, puis il se précipite avec fracas et forme la première cascade. Ses flots ne sont pas encore apaisés, qu'une arête de rocher se trouve encore sur son passage : il frappe, il bondit, il s’irrite, mais le rocher tient bon, et le fleuve est obligé de sauter lourdement pardessus l'obstacle, Il écume de rage, et pendant l'espace d'un arpent, il lance son onde vers le ciel en jets multipliés, comme pour menacer encore le rocher si dur qu'il vient de rencontrer. Cependant il lui faut faire un troisième et dernier saut ; alors on ne lui voit plus cette majesté qu'il déployait à la première et à la deuxième cascade : tout couvert d'écume, il s'élance irrégulièrement tantôt d'un côté, tantôt de l’autre; c'est la colère! impuissante et lassée de ses propres excès.
Mais ici les rochers s'éloignent subitement, le fleuve comprimé voudrait prendre tout l'espace qu'il a maintenant devant lui, il s'élargit outre mesure, court encore quelque temps sans but et sans raison, puis il s'apaise Re peu, et à la fin il s'endort comme d’épuisement. Pendant son sommeil, il laisse tomber les terres qu'il tenait en suspension, et forme des îles qui se couvrent ensuite de verdure, L'ile aux Goélands est un rêve du St-Maurice endormi.
Pendant que nous étions à courir sur les rochers, M. Prince était à la maison ; un baptême se présentait, et il avait l'honneur d'être choisi pour parrain, avec
Mme Lacroix. Voilà ce que cela procure de se trouver à point en toute occasion.
La nature est belle à décrire, mais les personnes doivent attirer encore plus sérieusement l'attention. Je vous dirai donc, cher lecteur, qu'à la Tuque les mœurs sauvages commencent à se faire séntir. [l y avait à la mission plusieurs femmes avec leurs bébés ; or chacun de ces bébés était attaché à une planche que l'on veut bien appeler son 4ercean. Vous reconnaitrez facilement en cela une coutume sauvage.
Il faut décrire ce berceau en détail, n'est-ce pas ? Eh bien! prénez une planche de trois pieds de long, et clouez vers le bas une planchette bien mince, pliée en demi-cercle ; maintenant établissez sur la longueur, et de chaque côté, une corde bien forte, fixée en trois endroits, s’il est possible. Couchez sur cette planche l'enfant enveloppé dans ses moelleuses couvertures, en lui mettant les pieds sur la planchette ployée à cette fin, puis passez en lacet des bandelettes dans les cordes longitudinales, de manière 4 fixer solidement l'enfant sur la planche depuis la tête jusqu'aux pieds : vous aurez alors le berceau employé par les canadiennes de la Tuque.
Complétez cependant votre berceau: mettez en couronne audessus de la tête de l'enfant un demi-cercle bien fort ; s'il y a des mouches, vous pourrez toujours y jeter un voile; et si la planche tombe par accident sur le sol, le bébé sera protégé.
Fixez enfin une lanière en arrière de la planche, et si vous voulez porter l'enfant, passez cette lanière sur votre front, le bébé sera sur vos épaules, et vous aurez un grand plaisir à l'entendre gazouiller, pendant que vous marcherez les mains libres. Quand vous serez dans la maison, vous placerez l'enfant comme vous voudrez : vous pouvez l’appuyer le long du mur, le suspendre au crochet avec votre chapeau, et vous pourriez même, si vous ne l’aimiez pas tant, le mettre dans le coin du balai.
De temps en temps, détachez un bout des lanières, de taçon à laisser les petites mains du bébé libres, et
ce sera ravissant de voir tout le mouvement qu'il se donnera.
Enfin pour le bercer, ayez une balançoire suspendue au plafond ; à la place du siège mettez le /erceau, et donnez un coup : il balancera un quart d'heure sans que vous ayiez la peine d'y toucher.
C'est ainsi que les mères prennent soin de leurs petits enfants à la Tuque. J'en suis bien sûr, mes lectrices vont s'écrier : ces pauvres petits! Eh bien! ne vous en déplaise, ces enfants ne sont pas du tout à plaindre ; ils sont bien, et ils ne sont pas exposés à contracter d'infirmités fâcheuses.
Leurs mères les détachent trois fois par jour, êt si elles les laissent longtemps ainsi, ils pleurent ; et quand elles les ont attachés de nouveau, ils commencent à gazouiller de plaisir.
Mais M.le Rédacteur commence à dire que je prends le Yournal à moi tout seul, et que je parle comme une pie : hâtons-nous donc de finir.
La mission de la Tuque renferme 40 âmes, 7 familles catholiques, 1 famille protestante, 23 communiants, 3 cultivateurs.
Le plus ancien colon est M. Jean-Baptiste Tessier, qui demeure du côté nord-est de la rivière, et qui anivait en cet endroit il y a trente-six ans.
Monseigneur Laflèche donna bien ses conseils et ses avertissements paternels aux habitants de la Tuque, mais ilne mit pas la mission sous le patronage d'un saint, comme il avait fait à tous les autres postes du Saint-Maurice. En effet, donner des patrons aux paroisses et aux missions, cela appartient à l'évêque diocésain, et Monseigneur ne voulait pas empiéter sur les droits de l'évêque de Pontiac. Mais la population était affigée de cette différence. Alors Monseigneur eut une inspiration qui conciliait très bien tous les intérêts : il annonça qu'il chœsissait S. Zéphirin pour patron de la mission de la Tuque, en l'honneur de Mgr Zéphirin Lorrain, le premier évêque qui ait visité cette mission, et aussi le premier évêque de Pontiac. De cette manière, son choix sera certaine-
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ment confirmé par l'évêque diocésain, et son action ne peut plus raisonnablement être considérée comme un enniètement. Tout le monde est satisfait.
Alors M. Prince, parlant au nom de M. Richard Brûlé, un habitant de la Rivière-Croche, demanda que cette dernière mission fut mise sous la protection de S. François d'Assise, patron de Mer Laflèche. La demande était à brûle-pourpoint, et ne pouvait être refusée; Monseigneur l’accorda donc aux applaudissements de tout le peuple.
Maintenant les braves chrétiens qui nous ont accompagnés de la Rivière-aux-Rats s'en retournent avec notre chaland. Pour redescendre le Saint-Maurice, M. Thompson nous fournira une barge et les rameurs nécessaires.
Il pleut légèrement, et les maringouins nous incommodent beaucoup. Monseigneur distribue, comme à l'ordinaire, des souvenirs et des récompenses à tous ceux qui nous ont rendu service ; et il n'oublie pas de donner une médaille à M. Tessier, le plus ancien colon.
Nous diînons un peu avant midi, et à midi et demi nous partons pour la Rivière-Croche.