‹ Deuxième memorandumChapitre 13 sur 30 · samedi · texte numérisé non relu

samedi

Levé à huit heures, moins souffrant tou« jours, mais la tête toujours un peu alourdie. Les nerfs ravivés cependant. — Allé au Journal. Lu et travaillé jusqu'à l'arrivée de G... Causé et revenu chez moi. — Le temps aussi idéalement beau que possible, l'air pur et profond, et la lumière tombant en mille flèches étincelantes du carquois d'or du soleil qui les laissait échapper. — Appris par G... que sa sœur allait incessamment arriver, à ma grande joie et à ma curiosité éveillée. — Ai diablement envie de voir si elle est àQ personne aussi distinguée que de pensée et de style dans ses lettres. — Lu Molière par fragments avec G... — Habillé. — Pris un cabriolet et fait conduire par un temps d'une

sérénité divine au Quai de la Tournelle. L'horizon cerclé d'orangé, d^aurore et d'hortensia. — La Seine verte et presque écumante dans Ténergie redoublée de son cours.

— Trouvé Gaudin et madame A... Dîné gaîment et avec un dilettantisme de gourmets exercés et superbes. — Revenus en voiture, rue BufFo. Le temps se soutenant, mais froid à la nuit et motivant le mantel de satin dans lequel j'ai enroulé mes infinies délicatesses.

— Allé chez la Marchesa absente et qui m'avait écrit pour une soirée à passer ensemble au spectacle. — Allé de là chez la Cecilia Metella. — Pas trouvée. — Appuyé à la rampe de Tortoni, ennuyé, mais pas assez encore pour ne pas percevoir avec je ne sais quelle volupté triste les ineffables beautés du soir. — Revenu chez moi. — Fait du feu. Fourré à Touvrage et écrit mon feuilleton sur Fanny la danseuse, avec cette impétuosité qui me prend quand je veux m^éviter moimême. ■ — J'aime Fanny au point de mentir pour elle, ce qui n'est pas beaucoup dire, du reste. — Ai donc égorgé sur ses autels la Taglioni. — Comme Oreste, je tue pour Hermione. — Explique qui pourra ces dépravations qui soufflètent si bien Tintelligence sur les deux joues ! Ce que Fanny a de plus mal, c'est la bouche, et c'est ce que je préfère en

elle, même à ce qu'elle a de bien. Et pourtant je ne suis pas un barbare ! — Ordinairement la beauté des femmes est une des manifestations de la beauté universelle que je comprends le mieux^ brutal artiste! impur génie animalisé par les passions !

Ecrit bravement jusqu'à trois heures du matin et sans sentir Thorrible poids des heures dans la nuit quand on est éveillé, oisif et seiil^ triple torture. Bu un verre d'eau, — et couché.

24 septembre.

N'ai presque pas dormi. — Le jour est magnifique, et la lumière étincelante, qui fait aux yeux ravis l'effet d'un coup de clairon aux oreilles, m'a éveillé de bonne heure malgré la fatigue de la nuit. — Cacheté un billet à la Marchesa. — Habillé. — Sorti, — buvant la lumière blonde avec ivresse. — Jeté mon billet chez la Marchesa. — AUé-au Journal. — Corrigé les épreuves de mon feuilleton que j'enverrai demain.

29 septembre.

Je ne sais qui m'interrompit, et le Mémorandum demeura inachevé. — Depuis ce jour, la vie a coulé de même dans son bassin de marbre froid. — Aujourd'hui je reviens à jeter ma feuille de saule sur son flot si vite emporté.

Hier. — Je suis allé au bain après le travail ordinaire au Journal, — je rentrai et restai dans un état de nonchalance sans nom tout le soir, au coin du feu, ce compagnon d'une familiarité si douce ! — Essayai de travailler, mais avais comme un empêchement dans la tête. Un obstacle presque physique^ quoique sans douleur. Me couchai de bonne heure, lourd et stupide.

Une nuit pleine de rêves bizarres, mais le réveil moins cruel que les jours précédents, quoique toujours plus ou moins amer. — Levé, habillé, puis au Journal. Travaillé là et lu pour mon compte jusqu'à quatre heures. — Revenu faire ma toilette. — Puis diné chez Gaudin. — Un temps gris perle avec des flocons roses au couchant. — Diné et causé avec G... Puis descendu au Théàtre- P>ançais voir jouer C//7/7J, fausse et ennuyeuse

tragédie que le grand nom de Corneille et quelques beaux vers n'élèvent pas au niveau que dans l'opinion elle usurpe. — Mademoiselle Rachel a eu deux beaux gestes et sa pose est fort noble quand elle reste immobile, mais pourquoi tant de gestes pour en attraper deux beaux qui seraient soulevants s'ils étaient seuls ? — Actrice de tête, mais qui n'a guères que des éclats. Ce qui lui manque, c'est cette vie profonde et rapide qui circule depuis le premier hémistiche d'un rôle jusqu'au dernier, en passant à travers les silences, la voix, le regard, et l'air même! — Parti d'ennui après la première pièce, car, quoique la salle fût pleine, n'ai vu personne à regarder ou à aller entendre. — Paru et disparu au Boulevard. — Rentré. — Eicrit ceci et vais essayer de travailler.

3o. Dimanche.

Levé à sept heures. — Un temps toujours gris et d'une lumière paiement fauve, — un vrai temps blond-cendré. Parcouru les Mémoires de Foiiché tout en m'habillant, — livre pâteux d'un homme qui agissait mieux qu'il ne pensait (mieux ici veut dire avec plus détalent). — Habillé, allé au Journal, écrit, lu, noté, corrigé des épreuves. — Guérin et

Gaudin sont venus me voir un instant au sortir de leur déjeuner en tête-à-tête, qui a été chaud si j^ai pu en juger à l'haleine de leur esprit et à V haleine de leur haleine. — Resté encore, après leur départ, au Journal, — puis je suis allé les rejoindre chez madame A... — Décidément, m'ont fait l'efFet d'être gris. — Revenu chez moi. — Allé chez le docteur G... M'a fait une petite opération qui n'a pas été toutes roses. — Revenu m'habiller 'insoucieusement après, comme si de rien n'était. — Dîné vastement chez G... — Descendu à Corazza, seul. Pris du lait et un peu de café. — Allé chez G... en cabriolet. Jugé des robes et parlé chiffons avec une volupté d'esprit qui ne prouve pas beaucoup pour le mien. — Mademoiselle Caro, la suave rieuse, avec un océan d'humidités charmantes dans ses yeux lapis. — Guetté beaucoup le portrait d'une dame que je dois voir chez la tante de G..., et qui, malgré l'ànerie de l'artiste, m'a fait le regarder plus que je n'aurais voulu, car le désir est au bout de toutes ces sottes attentions. — Causé doucement de riens, mais pourquoi Guérin est-il toujours sans verve et sans entrain chez lui, tandis que chez moi il se soulève? — Organisation bizarre. — Revenu, l^crit ceci, et vais essayer de travailler.

ler octobre.

Il est cinq heures trois quarts. — Je rentre chez moi par un temps plus gris qu'hier, et d'une lumière affreusement triste, — sans clartés. — La température froide. — Je ne sais si tout cela agit sur mes nerfs, mais je me reconnais dans la disposition la plus ennuyée, la plus amère, la plus misérable, et le travail de la journée (car je ne me suis pas laissé dévorer le cœur sans chercher à faire diversion à moi-même) n'a rien pu contre cette satanée disposition qui me reprend à certains jours. — Cruelle chose!

Levé à sept heures. — Lu en me faisant coiffer. — Habillé. — Allé au Journal. — Lu. Fait deux entrefilets, pris des notes, et resté là brisant l'attention, mais brisé comme elle, sombre, sombre, avec je ne sais quel rocher sur le cœur! — Un ennui profond, invincible, et qui pousserait à tout, au vice comme au crime, s'il durait. — Vu Gaudin deux minutes avant de rentrer. — La nuit tombe à pic des nues tant elle vient et tombe vite maintenant. — Fait allumer du feu. — Fourré à griffonner ceci, en attendant lediner et au bruit de la bouilloire qui charmait Wordsworth.

Homme heureux, ce Wordsworth, pour s'abîmer avec une volupté si douce dans de pareilles sensations!

Vais-je rester là tout le soir ? — Non, je sortirai après le dîner, ne fût-ce qu'une demiheure. — Je crains les horreurs delà solitude et neveux point me replier sur moi-même. — Je vaincrai cet accablement.

Au soir.

Dîné voracement. — Lu les Mémoires de Fouché jusqu'à neuf heures et un quart. — Bonaparte perdant la tète au 1 8 brumaire, — complètement, comme un enfant et une femme, — comme un Italien qu'il était. — Ce n'était pas pour sa vie qu'il avait peur, c'était pour son ambition. A tout bout de passion se retrouve la lâcheté. — A neuf heures et un quart sorti, roulé dans mon manteau. — Le temps froid, mais beaU;, — la lune retirée au fond des nuages, comme une fille pâle dans une pelisse de soie grise. — Allé chez madame A... Jeté sur le canapé, les nerfs abattus et l'esprit en proie à mille souvenirs. — Bu plusieurs verres d'eau, n'ayant la force de rien, pas même de causera bâtons rompus. — Revenu lentement. — Resté sur hi rampe

de Tortoni dans un état approchant de l'engourdissement. — Rentré. Fait je ne sais plus quoi, et vais me coucher. — Une absurde journée en somme, et à dégoûter de la vie, si ce n'était déjà tout fait. Quelle pitié !

2 octobre.

Levé à sept heures trois quarts. — Mieux qu'hier et le moral un peu remonté. — Travaillé au Journal jusqu'à cinq heures. — Revenu chez G... — Descendu aux Tuileries, à la tombée du jour. — Belle lin de jour qui ressemblait à une aurore. — Dîné chez Copenet, tous les deux. — Allé au journal de V Instruction publique . Pas trouvé R... — Revenu et promené longtemps, rêvassant et regardant sous les capotes blanches des promeneuses au clair de lune. — Un temps de printemps en clarté, mais d'un froid d'octobre. — Remonté au Boulevard. — Rentré. — Lu. — Puis couché après avoir répondu une longue lettre à un billet de G... reçu ce matin.

3 octobre.

Toujours debout à sept heures trois quarts. — Habillé de huit à neuf. — Sorti. — Le

tempsse soutenant toujours merveilieusement beau, pur, mais pénétrant. — Allé au Journal. — Travaillé jusqu'à cinq heures et demie, — excepté le temps d'être présenté à madame de Gr... Espagnole d'accent et même de langage en français, laide, mais expressive, et fort intelligente, à ce que je crois. — Monté en cabriolet et fait conduire chez moi, la soirée s'acérant des mille aiguilles d'un froid subtil. Pris un manteau. — F'ilé chez ces dames L. F... et G... Les ai surprises au dessert. Accepté le café. Causé musique et regardé des bijoux. — Revenu à pied avec G... Traversé le Palais -Royal, la lune résiliant d'argent tous les objets. — Monté chez moi. — Lu des billets. — Un, entre autres, de la Marchesa, que je n'ai pas vue depuis des siècles et qui me rappelle que je l'aimais autrefois. Mais je ne suis pas changé pour elle. J'irai la voir demain. — Lu aussi une page de Montaigne. Allé souper au Café Anglais avec G... — Causé d'intimité et n'avons vu personne. — Fait deux tours de Boulevard à la sortie de l'Opéra. — Rentré. — Ecrit des lettres. — Puis couché avec un peu de stupeur.

4 octobre.

Napoléon prenait et déposait à volonté le poiJs de ses pensées, magnifique faculté artificielle que je finirai aussi par me créer. — Aujourd'hui moins souflFert que les jours précédents. — Levé à huit heures, empâté encore du souper d'hier soir que j'ai très bien digéré pourtant et sans cauchemar. — Sorti. — Payé mon graveur pour des cartes de visite. — Jeté un billet chez la Marchesa. — Allé au Journal. Travaillé et lu. — Sorti vers une heure. — Pris deux roses chez Ap... — Allé flâner chez la Marquise, qui a brisé le cou de mes roses en causant. Toujours la môme, — beauté et esprit éternels. — Retourné au Journal jusqu'à cinq heures. — Revenu dîner chez Gaud. en tcte-à-tête. — Reçu une lettre de ma belle-sœur. — Allé chez madame A... avec Gaud. qui m'a reconduit chez la Marchesa, où je suis resté jusqu'à onze heures. — Rentré et griffonné, mais las.

5 octobre.

Levé à huit heures. — Consulté l'histoire du Congrès de Vienne par Flassan. — Allé au Journal. Fait un premier-Paris, puis lu de l'histoire d'Angleterre jusqu'à cinq heures. — Revenu. — Le temps bas et couvert, mais d'un assez grand charme d'automne. — Dîné avec Gaud. chez Cop... Bu du madère à Corazza. — Allé au Théâtre-Français avec L. B... pour la reprise de Mithridate, but il y avait un monde effréné et j'ai laissé là se morfondre les badauds et je suis allé rejoindre G... chez madame A..., que je n'ai trouvés ni l'un ni l'autre. — Allé chez Ap... A voulu venir chez moi. — L'y ai conduite et puis l'ai ramenée chez elle. — Vais écrire un billet et me jeter au lit, car la tête me fait un mal affreux.

G, samedi,

A neuf heures habillé et sorti. — Le temps se soutient. — Allé au Journal. — Lu et travaillé jusqu'à cinq heures. — hnXHistoire de la Société Française par de Lourdoueix, mauvais ouvrage, mal pensé, mal écrit, et sans force dans le faux. — Revenu

chez moi. — Fait allumer du feu et envoyé chercher à dîner. — En bonne disposition de travailler, mais je ne sais pas pourquoi depuis quelque temps (depuis la singulière fin de..,) mes meilleures dispositions me tournent sur le cœur et s'y aigrissent. — D'ailleurs Maria est venue. — Puis G..., qui a été d'une gaîté pleine d'extravagances. — S'en sont allés. — Puis une longue note dans les Mémoires de Fouché. — Puis écrit des lettres assez avant dans la nuit. Une entre autres fort éloquente à ma mère sur une calomnie de ma tante. La jolie chose que les familles !

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