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Au soir

Que l'esprit de l'homme est étrange et que le hasard Test, davantage encore î

Je viens de prendre un calendrier pour savoir le jour du mois et m'assurer des dates de ce Mémorandum^ et je trouve qu'aujourd'hui lo octobre i838 est le jour Sainte Pauline, — fête de... Quel souvenir embusqué partout et jusque dans la circonstance la plus indifférente et, à ce qui semble, la plus éloignée ! Tout me le rejette et rien en moi ne peut Teffacer. Non! rien! car j'ai cruellement, quoique silencieusement, souffert dans une autre affection, que je regardais comme la substance de ma vie, depuis que P... s'est éloignée, après avoir rompu avec moi, et la douleur toute fraîche et saignante n'a pas absorbé dans sa sensation le mal de la première blessure, hélas ! envieillie plutôt que fermée. — Ai repassé anneau par anneau toute une chaîne de pensées, lourdes et froides maintenant sur mon cœur. — Il y a dans cette liaison expirée quelque chose de mystérieux qui rappelle et me consacre à jamais la fin du Corsaire, dans Byron. — Elle est partie. Où est-elle? Reviendra-t-elle?

— - iSy —

On ne sait. Indéchiffrable et puissante fille sans qu'elle s'en doute elle-même, et qui a ajouté aux charmes étranges et empoisonnés de son caractère doux et trop contenu celui d'une vie errante, misérable et inconnue!

Pensé à faire faire un bracelet pour mettre la boucle de ses cheveux qui me reste, — blonds et fins, courbés en croissant sous son doigt humide de ses lèvres ; frêle faucille d'or à laquelle je me suis coupé.

Mais j'aime mieux secouer ces idées.

Voyons donc! Qu'ai-je fait aujourd'hui? — Debout à huit heures après une nuit agitée. — Le temps étincelant et perlé. — Reçu B... qui revient d'Auvergne. — Reçu Amata et causé de choses intimes et tristes, notre ancienne vie et les différences. — Allé au Journal. Fait la besogne de rigueur. — Lu des documents sur les Colonies, large et belle question à traiter, puis de l'Espagnol. — Revenu chez moi. Rangé des paperasses. — G... et Gaud... sont venus. Causé rondement et de ces chiens d'Anglais que je déteste, moins pourtant que leurs insupportables moitiés. Ils ont tué Byron, les assassins ! — Race hypocrite, gourmande et féroce! — G... parti, parlé avec Guérin de sa sœur. A dit de moi que j'étais un beau palais dans lequel il y a un labyrinthe. — Beau palais est là pour

faire passer le labyrinthe, je m'imagine^, mais peu importe, le mot est remarquable et me plaît. — Je suis fier de le voir appliqué à moi. — Il y a dans la flatterie d'une femme quelque chose qui séduirait les Dieux. On se sait flatté^ mais, malgré la raison qui n'accepte pas la flatterie, on est enivré, charmé, ensorcelé de si peu que cela ! — G... s^en est allé à mon grand regret. — Allumé du feu. — L... est venu me demandera dîner. Dîné tête-à-tête et longtemps. Parlé femmes. M'a raconté des aventures de province excellentes et donnant bien Tidée des mœurs de petite ville, — prodigieusement amusantes et ridicules. A Paris, nous sommes fort convenables et fort élégants^ mais nous nous ennuyons à mourir. — L... parti, griff^onné jusqu'à cette heure qui est minuit, et je me couche, car j'ai encore un volume à finir. — Donc, bon soir!

1 1 octobre, quatre heures et demie.

Je rentre, et j'attends le coiflFeur pour une première représentation, ce soir. — Le temps est beau et Tautomne nous venge de l'été qui a été si pluvieux et si triste. — Il fait presque doux.

L... est venu ce matin, me faire ses adieux. — Je suis allé au Journal. — Ai souffleté avec un gant blanc le Journal des Débats; c'est un gant blanc qu'il faut à présent jeter au sale. — Lu et travaillé. — Parti à quatre heures et rentré pour faire ma toilette. — J'ai vuR... M'a proposé de travailler à lai^epue des Deux-Mondes. Nous verrons.

Au soir, en rentrant.

Habillé. — Descendu chez Gaud... Allé dîner chez Cop... et seul. — De là à Corazza. Puis aux Français. — Rencontré E. du M... Ses derniers procédés m'ont tellement touché que je l'ai abordé le premier et lui ai demandé son adresse. — Bon homme au fond, malgré ses prétentions tracassières. D'ailleurs, c'est une intelligence ; les hommes ne doivent se toucher que par là. — Ecouté en ricanant Richard Savage^ vieille rapsodie déclamatoire. La salle assez pleine d'illustrations ; mademoiselle Mars en loge, toute rayonnante des hommages de ce dandy de génie, grand Chancelier de la Chancellerie Aulique, Clément, Wladislas, Lothaire, Prince de Metternich, et qui est allé la voir

à Milan. — Je rentre et me couche. Il est minuit.

Treize jours en blanc, — mais toujours le même branle d'ennuis, de souffrances^ d'occupations, la misma cosa ; une diabolique vie sans épisodes. Mais j'en mettrai dedans, de gré ou de force, selon la sagesse du poète :

Amis^ r ennui nous tue et le sage l'évite !

— J'ai dîné dimanche chez madame de L.

— Décidément cette femme est prise et archi-prise, c'est-à-dire éprise. — Que n'at-elle dix ans de moins ou cinq pouces d'épaisseur de plus sur toute la surface de son corps mince et frêle enroulé si coquettement dans le satin. — Mais en fait d'anges je n'estime que ceux qui déjeunent vigoureusement à la fourchette et qui ont du marbre plein leur corset. — Hier j'ai diné au Café du Périgord avec L. B... et j'y ai perdu le rubis de ma chevalière, don d'une amitié morte et d'une main morte. Moins heureux que ce misérable coquin de Polycrate^ je ne

l'ai pas retrouvé dans le brochet que j'ai avalé aujourd'hui.

Aujourd'hui donc levé à sept heures et demie. — Ecrit à Amata en lui envoyant des billets pour Valentino. — Ecrit à G..., qui se moque de moi, mais d'un peu trop loin, car voici huit jours que sa fiancée me l'a escamoté. — Sorti en voiture grâce à la piopa et allé au Journal. — Travaillé fièrement jusqu'à quatre heures et demie et fait un journal remarquable de pied en cap. — Revenu et la tête ferme comme acier. — Jeté une lettre à A. B... Allé chez la Marquise, qui m'a prié à dîner, mais ai refusé par caprice. — Cependant je suis resté là. MM. de B... et R,.. dînaient. La Marchesa radieuse de beauté sérieuse sous ses bandeaux dont elle a gâté la ligne courbe sévère et pure en les couronnant d'un bonnet rose, bon pour une jolie femme mais non pour celle à qui le bonnet basque de la Princesse de Beira irait mieux que les nœuds de satin à Tusage des Parisiennes. Digne de son nom de jeunesse, ce soir, la Marquise : la sauvage du Dauphiué ! Les mains plus de marbre blanc que jamais, d'une sculpture hardie, puissante et splcndide!

Sorti après avoir promis de dîner îo morroip. — Allé manger des huîtres chez Cop-..

— Remonté jusqu'au Boulevard et posé à Tortoni. — Je devais rentrer de bonne heure, car j'ai des livres à ranger et j'espérais travailler un peu, mais G. L. F... est venu me dire bonsoir à Tortoni et nous avons causé, moi faux, câlin et réservé, et le poussant à des renseignements qu'il m'a donnés et qu'il complétera un de ces jours. — Je veux le dévaliser de tout ce qu'il sait. — Rentré. — Trouvé une lettre de G... qui m'invite à dîner pour demain. J'ai donc écrit à la Marchesa pour me dégager. — Griffonné diverses choses et vais me coucher et lire jusqu'au sommeil.

25 octobre. Jeudy.

Habillé à huit heures et demie. — Allé au Journal, travaillé là jusqu'à quatre heures. Lu quatre-vingts pages des lourds et personnels Mémoires de Cordova^ cherchant des documents pour ma brochure sur l'Espagne. — Revenu. — Trouvé G... et Gaud... — Causé.

6 novembre i838.

Encore des interruptions. — Elles pieuvent maintenant. Et pourquoi ? Ai-je une femme aimée chez qui j'aille m'énerver et tuer mon ennui tous les soirs ? — Non. De ce côté, depuis quelque temps, je mène une vie aussi austère que celle de Fillustre Pitt, et comme lui je ne me venge pas de toute cette sagesse en me rejetant aux boissons enivrantes. — Je ne m'enivre plus que de mes pensées, ivresse amère! — Et pour faire diversion à ce qu'elles ont de plus cruel, je me suis rejeté au travail.

Reprenons donc la vie de chaque jour à travers le mépris qu'elle soulève. — Voyons!

— Aujourd'hui levé à huit heures. — Le tailleur est venu. Essayé des vêtements. — Sorti et au Journal. — Le temps à la pluie et à la tristesse. Comment Marie Stuart pouvait-elle chanter : Adieu, ô beau pays de France !

Lu les journaux. — Artiolé sur ces misérables flibustiers d'Anglais. — Puis empilé des documents pour ma brochure sur TEspagne.

— A quatre heures et demie filé ! — Allé chez Ap... absente. — Revenu. — Une lettre

delà Marchesa, mais j'avais calculé ma journée sur ce qu'elle m'a dit hier et je ne suis pas assez flexible pour me soumettre à ses caprices. — Allé au bain. — Y suis resté, l'eau brûlante, une heure et demie, lisant les Mémoires de Foiiché. — Revenu et dîné au coin du feu. — Fini les Mémoires de Fouché, habile homme d'état, sans personnalité, sans chaleur de sang, — grandeur lymphatique et pâle, homme de marbre bien plutôt que cet Italien incestueux, colère, vindicatif, superstitieux, tout en instincts, et que les poètes ont peint de travers dans leurs poésies menteuses en le donnant pour un Dieu d'airain. — Les poètes ont faussé l'histoire de Bonaparte pour bien longtemps, les imaginations badaudes (les poètes dédoublés) répétaillent en s'émouvant les grandes phrases. Et puis croyez aux réputations!

Ecrit un billet à Ap... Rangé des livres. — Lu la Femme mise à la raison de Shakespeare, et comme mon feu s'est éteint, vais me jeter au lit pour lire encore.

7 novembre.

Je rentre lassé, quoiqu'il ne soit pas tard cependant pour un oiseau de nuit de mon es-

pèce, — pâle phalène à la taille svelte. — Ce matin cacheté un billet à la Marchesa, au saut du lit. — Au Journal à dix heures.

— Lu les journaux. Refondu un article. — Toujours à la chasse aux documents sur la question espagnole, lu dans le texte la brochure de M. de Campuzano, — radicale en diable! — Causé. Parcouru les journaux italiens. Galimatias métaphorique sans bon sens et sans indépendance. — Sorti. — Le temps humide et gris, mais pas trop désagréable pourtant. — Vu Renée. — Nous dînons ensemble demain. — Allé sept minutes chez la Marchesa où était Roger de Beauvoir. L'ai trop peu vu pour le juger, mais il pèse ses feuilletons et ses livres probablement; crème qui n'est pas même toujours fouettée. — Revenu. Fait boucler les cheveux. — Allé dîner chez Cop... — Ennuyé au plus profond de mon être. — Allé chez du Méril, mais n'ai jamais pu découvrir son numéro. — Revenu llàner au foyer du Théâtre-Français, où j'avais à causer avec Aristide Boissicre dans l'entre-deux des pièces. N'ai vu que ce fou de Saint-Cricq qui déblatérait mille injures contre cette pauvre Rachel, le tout parce qu'il n'avait pu trouver de place. — Passé au Boulevard, mais n'ai vu personne. — Rentré.

— Écrit à du M... pour lui dire de m'envoyer

son numéro. — Griffonné ceci et vais lire Shakespeare dans mon lit.

N. B. Demander le Bacon de de Maistre.

lo. samedi.

Encore un bond de deux jours ! — Passé depuis neuf heurps jusqu'à quatre à travailler au Journal. Vie monotone ! — Article sur Tarchevêque de Cologne et les mariages mixtes ; question que je sais bien comme tout ce qui tient à Téglise et qu'ignorent nos petits journalistes de Paris. — Revenu par chez la Marchesa, que j'ai trouvée presque tendre d'amabilité; a du charme quand elle veut, mais si mobile ! — Rentré m'habiller. — Dîné vastement au Café Riche. — Sauvé en voiture chez G... d'où je sors. Il est minuit et demi et je me couche. — Assez causé, mais avec le mal de tête d'Elmire, — étrange à concevoir !

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