‹ Deuxième memorandumChapitre 24 sur 30 · IO · texte numérisé non relu

IO

Le temps au brouillard et aux plus damnées tristesses qui furent oncques. — Sensation du réveil plus enfiellée que jamais; mais autrefois c'était plutôt une disposition organique; à présent, il s'y mêle quelque chose de moral : des souvenirs... Quand je songe qu'à part G... et G... toutes les affections que j'avais et sur lesquelles j'ai vécu sont détruites et qu'il n'y a plus que ruines dans mon passé et dans mon cœur ! — Certes ! je ne suis pas plus sentimental qvixxn autre, puisque \q sentiment du ridicule est presque le seul qui me soit resté, mais c'est triste pourtant d'en être là!

Habillé. — Allé au Journal. — Article. — Lu un article de L. de Carné sur l'Angleterre depuis la Réforme, article/br/^ grave et sombrement prophétique. — Un hommede talent, mais qui ne saisit pas. — Sorti de bonne heure. — Allé chez Al... chercher un mouchoir oublié. Fait boutonner mes gants. — De là, chez la Marchesa. — Trouvée seule avec le Baron, Ai ranimé ses langueurs. Suis resté à dîner. Le vicomte de B... affectueux comme toujours et gai comme quelquefois, — le propos gaillard et le récit spirituel dans

sa lenteur même. Restés à voir s'habiller la Marchesa qui s'en est allée souper chez madame de Saint-M... — A beaucoup aminci et n'en est que plus belle, prétend-elle, mais moi, non. Et cependant elle l'est diablement encore ! Bien mise, du reste, avec une forme et une coupe de robe voluptueuse et négligée. M'a appris que mon feuilleton sur la vicomtesse avait produit le meilleur effet. — J'avais peur qu'on y trouvât de l'ironie, mais la vanité, cette chose si sensible, est quelquefois de bronze à l'éloge le plus blessant. N'importe ! quoique je n'aie aucun projet sur madame de Saint-M... je ne voudrais pas la vexer. C'est une bonne créature, au fond, et tout à fait inoflfensive. — Descendu chez Ap. . . Embrassé le Conte de Boccace, auquel je fais des contes qui deviendront, pour elle^ une histoire. — Descendu, engagé par la sérénité du ciel et le clair de lune, jusqu'au Palais- Royal. — Revenu au Boulevard en causant avec L... Rentré glacé, et couché après avoir lu divers papiers, sous la préoccupation de cetteannée qui finit et de l'aflFreux vide qu'elle a laissé après elle. — Les autres années j'ai souflFert davantage peut-être, mais je n'ai pas été si ennuyé et si seul.

1" de janvier i83g.

Nuit agitée et réveil pire que la nuit. Où donc est le repos ? — Lu et écrit dans mon lit. — Reçu une lettre de ma mère. Pourquoi les relations delà famille ne m'apportent-elles aucune douceur? — Levé à deux heures. — Le temps aussi sombre qu'hier, embrumé et froid. Resté à orrifFonner des lettres au coin de mon feu. — Il est quatre heures, et il faut songer à sortir. — J'ai mille courses à faire quoique j'aie supprimé la plus grande partie de mes visites. — Je passerai, je crois, la soirée chez G... — accablé d'ennui.

Au soir, en rentrant.

Je sors de chez G... Le ciel beau, mais le sol boueux. Triste ville et pauvre climat, en somme! — qu'ai-je fait depuis tantôt? Repris Madame de Gesvres, qu'en définitive je vais finir, ne fût-ce que pour m'écumer le cœur. — Le coiffeur est venu. — Habillé. — Allé chez M. de G... puis fourrer des cartes ici et là. — Acheté des bonbons. — Dîné chez Gaud... puis allés ensemble chez de G.. . Pris du thé et causé gaîment, moi cherchant

à me secouer, par conséquent vif-argent et flamme. Mais le dedans, le dedans plus misérable que le dehors n'était fou. Revenu, et au lit après avoir griffonné cet insipide mémorandum d'un jour insipide.

2 janvier.

3 janvier.

N'ai rien noté hier. J'avais passé la journée au travail et le soir dans la plus compliquée toilette. — Allé à neuf heures chez madame de L. R... Il y avait du monde, mais pas ma Reine sur qui je comptais, par conséquent horriblement désappointe. — Elle est malade. — Bu de rage quatre immenses tasses de thé et mangé delà brioche à étouffer. — Sorti vers minuit, G... et moi, et allés souper chez Véfour avec du foie gras et du sauterne.

Aujourd'hui, levé à neuf heures, la tête sans pesanteur et les nerfs souples. — Allé au Journal. Lu et griffonné un article de trois colonnes. — Causé politique. — Remué le

bourbier de la presse, L. B... me nommant les personnages. — On n'a pas d'idée de ces

gens-là

Revenu. Habillé. — Allé chez Ap... où j'ai dîné avec L... Allé chez Alb... Retourné chez Ap... faire mes horreurs avec son type de Rubens qui est à moi jusqu'à la dernière épreuve. Mais pourquoi tout cela ne soulève-t-il pas Tennui de mon âme? — Rentré tard et écrit ceci dans mon lit, agité et au fond triste. — Disposition étrange!

4 janvier.

Levé à neuf heures, et, chose rare, après une nuit assez calme. — Habillé. — Sorti. — Au Journal. Lu de la politique. Ecrivaillé deux articles. — Le temps sombre, pluvieux, maussade, déteignant sur mon esprit, cette âme du monde, tant il est extérieur ! — Dit bonjour en revenant à Ap... Allé dîner chez G... Pris du grog après dîner. — Vie dans la vie que ces alcools ? — Rentré. — Fait du feu. — Pas sorti. — Le coiffeur est venu me fourrer des papillotes. — Lu un volume de trois cent soixante-dix-huit pages sans désemparer. Le second volume (ï Arthur par Sue. De l'observation, de Tesprit, de Tinté-

rêt, mais pas de style, pas de combinaison, manque d'ensemble. Ce qu'il y a de bon en cet homme, malgré son dégingandé, c'est qu'il met une idée, ou du moins veut mettre une idée dans ses livres. — Remué divers papiers et commencé une lettre de sanglantes ironies à ma tante, charmantes de perfidie caressante sous une expression dont elle ne manquera pas d'être dupe, avec son immense perspicacité. — Je voudrais bien travailler un peu sérieusement, mais j'ai les nerfs du front tendus et douloureux, — donc, après ceci, je me couche. Il est assez tard.

6 janvier.

Pourquoi n'ai-je rien noté le5 ?... Le voici. Je dégrossis de la politique toute la journée selon mon usage; le soir dinai chez la Marchesa, dont la taille turque redevient guêpe du ciel de France, et passe, à ma grande désolation, d'Orient en Occident. — VA\q se récrie et est très fière de cette seconde jeunesse de corsage, de ce dégagement de torse qui n'iniluent pas sur les rondeurs hardies

et pures entre lesquelles la taille se cambre, assouplie. Mais moi j'aime les beautés énormes, dignes de s'étaler au pied des colonnes du festin de Balthazar de Martynn et s'harmonisant avec toute cette immensité qui les entoure. — Le Marquis est revenu. — Dîné seul, avec B... Assez gais tous. — B... m'a donné la mesure de ses opinions politiques. C'est un aristocrate qui aurait été du parti du Prince de Condé, du temps de la Fronde, et qui, dans les intérêts de sa caste, aurait conduit très poliment Louis XVIII à Vincennes sur un simple mot de Charles X. — Dit qu'ils étaient tous ainsi dans la Garde avant que Gouvion de Saint-Cyr n'en eût adultérisé la formation. — Et de tels hommes n'ont pas rendu la Révolution de juillet impossible, et Charles X {Monsieur alors) n'a pas dit le mot qui jetait MM. delà Maisonfort et de Vitrolles aux affaires et coupait l'herbe sous le pied au Libéralisme, avec ses quinze ans ! — Allé avec le Marquis acheter des bonbons chez cette fille qui m'avait paru si maladivement jolie l'autre jour et d'une taille si voluptueusement souple. Restée charmante dans la confrontation présente avec le souvenir que j'en avais gardé. — Le temps sombre, l'air froid et dur. — Rentré chez moi prendre du linge et me faire coiffer. — Puis

chez Ap... avec qui je suis allé chez Musard ainsi que L... jusqu'à trois heures du matin. Un monde enragé d'enragés ! Véritable promiscuité bestiale sous forme humaine. — J'ai surmonté les horreurs du dégoût et suis resté à chercher un front pur et blanc mat surmonté de bandeaux blonds comme Tambre; — c'était P... que j'aurais désiré rencontrer, sous tous ces masques de velours noir ; c'était son front glacé et doux comme le marbre, et fait comme d'un coup deciseaU;,que j'aurais voulu voir surplombant le masque sombre, et plus fermé que lui au regard. Quelle sensation aurais-je éprouvée? Quel mot lui aurais-je dit? Je ne sais, mais je l'aurais bien reconnue, ma statuette de rindifférence, comme je l'appelais autrefois ! — Pas heureux dans ma revue de fronts. Donc, d'humeur, allé souper avec A... et L... Bu fort peu. Ils se sont couchés, eux, mais moi je suis resté à veiller avec le Conte de Boccace et je l'ai enfiévrée de cette ardente insomnie qui en enfantera plus d'une toute pareille, — les sens allumés, mais la tête froide, jouant la comédie avec un regard dont j'éteignais ou lançais à volonté les éclairs, mais qui observait aussi bien que s'il avait été calme, marquant les endroits faibles, souverain maître de moi. Tout un système d'attaque à inventer avec

une femme d'un tel niveau social, — plus de vanité qu'une duchesse, de la vanité des humbles de ce monde plus vaste et pkis amère que celle des grands^ magnifique jeunesse, pure encore, mais curieuse, — naïve, naïve, la chose introuvable, une naïveté qui ne se perd que dans la peur et les idées de précaution, comme dans les autres femmes, si les autres femmes avaient quelque chose à perdre de ce côté-là. Farouche d'abord aux caresses, au plus mol et au plus fugitif des baisers, — pas de bégueulisme pourtant, pas une idée de vertu bête (toute vertu est bête qui ne vient pas de l'idée de Dieu), mais Tinstinct de la femme qui résiste dans le désordre de la volupté par étonnement des sensations même, — coupe pleine jusqu'aux bords, à moitié noyée dans le nectar qui la déborde, et qui ruisselle sur son pied de marbre brûlant, — cœur de chêne, dura pénétrer même au feu, mais qui doit devenir un brasier immense, un inextinguible bûcher. Je n'aime pas les forteresses qu'on prend en quatre heures, donc ne veux pas me presser avec cette femme, qui ne peut pas ne pas se rendre aux termes où j'en suis à présent. P]n amour, jeter des bombes et envoyer des boulets rouges me plaît plus que piller la ville. Ai fait pleuvoir de cette sorte d'artillerie

jusqu'à une heure très avancée. Rentré chez moi sans lassitude, la tête nette, le jour blanchissant le bleu du ciel, l'air doux, comme s'il m'eût reproché et mon manteau et mon écharpe. — Fait allumer du feu et parti après ma toilette. — Allé au Journal et travaillé avec une main ferme et un cerveau aussi attentif que si je n'avais pas passé la moitié de ma nuit au bal et l'autre moitié une belle jeune fille sur mes genoux! — Dîné chez Ap... Revenu avec G... par un temps du diable. — Écrit un billet à Guérin. — Puis couché. Corpo di Bacco ! il était temps.

Aujourd'hui, levé à neuf heures. — Allé au Journal. — Travaillé et lu jusqu'à cinq heures et demie. — Allé en sortant chez Ap... pour le Conte de Boccace. Le type de Riibeus furieux, parce qu'il a surpris quelque chose de la nuit d'hier; — la plus délicieuse sensation que puissent donner les femmes, c'est la jalousie dont elles se prennent les unes contre les autres et dont on est \:x cause agissante. — Le temps froid et pluvieux. — Allé chez G... avec qui j'ai dîné en tctc à

tète. — Parlé droit criminel. — Ai développé des idées que je crois fécondes sur l'amende et sur la torture, — l'amende, qui est la seule peine rationnelle et utile dans un état de société comme le nôtre, et dont on pourrait tirer de si excellents effets en l'introduisant dans notre législation sur une vaste échelle et dans des proportions rigoureuses (comme elle s'y trouve, elle ne produit rien); et la torture, abolie par un siècle matérialiste, chose très remarquable. — Toujours développant cette thèse, à laquelle G... a objecté de manière à m'animer, à me fouetter, ai fait lever des myriades d'idées, — saisissant, éblouissant, intéressant ce profond sceptique qui s'ignore sceptique. G..., et qui a fini presque parle hochement de tête résultat de la conviction du moment et salut à la vérité. — Après dîner, rentré. — Trouvé un billet de G... qui ne répond pas du tout à ma question. — Fait du feu et griffonné jusqu'à minuit. — Couché la tête un peu lasse.

Mardi, 8.

Allé au Journal à huit heures. — Travaillé et lu jusqu'au jour tombant. — Revenu faire un bout de toilette. — Reçu un billet

de G... chez qui je dîne dans deux jours. — Dîné chez G. . . — Allé chez A. . . et chez Ap. . . — Jeté une carte chez le Vicomte de B... — En somme, une sotte journée, et Tennui pendant et au bout. — Je veux travailler ce soir à la Marquise de Gesvres. Donc je ferme ce Alemorandum.

Mercredy, g.

Le temps se reprenant un peu au froid et moi vaguement souffrant. — Levé à huit heures. — Allé au Journal. — Galopé un article, puis resté à lire les Revues. — Sorti à cinq heures — Dit bonjour en passant à Ap... — Revenu chez moi. — Supprimé le dîner. — Ecrit à Guérin. — Travaillé à Madame de Gesvres^ précieux diamant, mais lent et difficile à faire comme si je le faisais avec du charbon. — Allé au bain. Resté au bain une heure et demie, lisant Vlnuoceut III de Hurter, — livre dans lequel je n'ai rencontré encore que de Térudition et le point de vue catholique si grand qu'il donne de l'élévation et de Timposance à toutes les pensées. — Ai cherché à réprimer l'ennui par la force de l'attention, mais, l'attention succombant, suis rentré avec des ra-

ges de tristesse bourrelée. — Dîné sobrement pour faire diversion au moral, puis couché.

Levé à huit heures, souffrant de corps et la pensée sans élan. — Le temps à la gelée. — Sorti et allé au Journal. — Travaillé jusqu'à trois heures. — L... est venu et je suis sorti. — Le ciel d'un azur étincelant comme la lame d'un sabre damassé. — Le sol durci, la lumière poignante et le Boulevard couvert de femmes en fourrures. — Passé chez Ap... à la taquiner deux pauvres petites minutes. Les fleurs superbes par ce temps glacé. — Revenu chez moi faire ma toilette. — Allé chez G... le prendre, mais il avait une course à faire et je suis allé tout seul au Faubourg Saint-Germain. — Le ciel pourpre et magnifique. — Allé à pied. — Dîné chez G... en famille avec mademoiselle D..., contrefaite et laide, d'une physionomie plus douce que d^usage parmi les bossus. — Le dîner bon, cordial et gai. La femme de Guérin jolie et gracieuse sans arrière-pensée. Pour elle, la défiance est Técueil de la grâce, surtout vis-à-vis de moi. Je suis son rival, idéal, bien entendu, dans je ne dis

pas le cœur, mais l'esprit de son mari, qui l'a plus passionné (cet esprit) que le cœur même. — Restés à causer, G... et moi, pendant qu'eux jouaient et faisaient mille folies.

— Regardé la collection des femmes de Shakespeare. Trouvé deux à trois têtes expressives et belles, mais Desdemona seule dangereuse à regarder. Lu deux notices : Tune de Nisard, incomplète, Tautre de madame Sand, détestable et déclamatoire. — Le règne de cette femme est fini. Il n'y a rien de juste, rien de vrai dans la réputation des femmes depuis Sapho jusqu'à cette Grisi qu'ils vantent, cette cantatrice maussadement belle et à laquelle ils ont créé, de leurs mains égarées, le plus impertinent orgueil. Pour les hommes, les réputations, en bien ou en mal, exagèrent aussi, mais moins, à ce qu'il semble. Il n'y a plus de sexe, il n'y a plus de nerfs (du moins au même degré) dans le jugement qu'on porte sur eux. — Revenu au Boulevard à dix heures et demie.

— Allé embrasser le Conte de Boccace, que j'ai trouvé mélancolique, et ses larges prunelles d'un bleu sombre deux fois plus humides qu'à l'ordinaire. Machines à larmes que ces êtres nerveux ! Est-ce que ce qui ne devait être qu'un caprice serait un amour? et, mon Dieu! qu'on me dise où la sensa-

tion finit dans la femme et où le sentiment commence. — N'a pas voulu me dire ce qu'elle a, mais n'ai-je pas l'œil qui voit à travers Torbe du bouclier d^albâtre que la nature moula sur le cœur de ces Amazones? — Rentré et couché sans lire.

1 1, au soir.

Levé à huit heures. — Habillé. — Allé au Journal. — Y suis resté jusqu'à cinq heures, travaillant, causant, lisant. Reconnais que ce métier de journaliste développe et que depuis ces six mois de frottement aux idées applicables, j'ai immensément appris. — On devine tout à ce métier, on calcule tout, et le tact, qui est une faculté acquise, on le crée en soi. — Ne faut-il pas être aveugle pour reconnaître avec le bout de son doigt les couleurs ? — En somme, pour qui a quelque génie de coup d'œil et quelque audace de volonté, le journalisme est l'état-major des hommes d'état modernes.

Si Ton n'en a pas, la pensée y deviendra plus souple, l'expression plus nette, la phrase plus serrée, moins ambitieuse surtout, l'esprit plus pratique. N'est-ce donc rien que cela ?...

La situation est délicate, glissante, et les fautes des coalitionnistes l'ont aggravée encore. Heureusement qu'en fait de fautes, de part et d'autre, on n'a rien à se reprocher. — Ce que nous appelons le hasard n'est que de l'ignorance. Y a-t-il du hasard en politique, et ce que nous appelons ainsi n'est-il pas plutôt une cause qu'on ne voit pas, comme ce que nous appelons cause en physique est-il jamais autre chose qu'un effet? — Ai dit que M. Thiers avait une habileté très distinguée, mais qui d'un côté se rompait à l'étourderie, et de l'autre à la lâcheté. Fâcheuses pailles dans ce fin acier! — Passé deux minutes chez Ap... Puis chez G... où je n'ai pas voulu dîner, à cause de mon bain. — Revenu. Fait du feu. Ecrit jusqu'à neuf heures. — Ai reçu un doux billet, et non pas un billet doux, de madame de Saint-M..., qui me remercie de mon feuilleton. Me dit dans ce billet avec une défiance câline : Pense{-POus seulement un quart du bien que vous ave^ dit de moi ? Mot diablement femme! Les voilà bien! Elles veulent qu'on les flatte et elles veulent que la flatterie soit une vérité! — Curieuses! — Passé une heure et demie dans Teau, où j'ai lu de V Innocent III. — Peu intéressé des détails

biographiques qui précèdent la vie politique

du pontife. Tête de moraliste de premier ordre, mais rien que cela encore jusqu'ici, — rien vu qui justifie le grand nom d'historien qu'on veut faire à Hurter.

Revenu. Dîné à peine. Reprends mes habitudes de sobriété. — C'était Léon qui autrefois m'appelait un anachorète de boudoir. Bene trovato! — Griffonné péniblement de la Madame de Gespres. Puis ceci, puis couché. Il est minuit et demi. Une heure triste!

i3. Dimanche.

Hier samedy je n'ai rien noté. Je rentrai fort tard et je me mis au lit. — J'avais passé la soirée chez madame de L. R... avec madame Z..., cet amour-propre malicieux, qui n'a pas plus de cerveau qu'une autre femme, mais qui ne me déplaît pas, parce qu'elle a cette familiarité de bonne compagnie qui va, sans dissonance, de pair avec tous. — Raillé à perdre haleine, détaché de ces reparties qui sont comme la grêle de l'esprit, bondissant sur les vitres, mais ne les cassant pas, et puis éteint toutes ces moqueries phosphorescentes dans cette mélancolique Polonaise des Puritains, mon ca-

price, et que ces dames ont jouée à quatre mains.

Aujourd'hui levé à huit heures. — Précipité au Journal. Tartiné , comme ils disent dans leur ignoble jargon. — Allé dîner chez la maîtresse de G... Bonne chère, bon feu, le va te promener la honte et toutes idées et tout mot cul nud, la vraie intimité des hommes qui sont au-dessus des apparences et qui les jugent sans soigner la rédaction du jugement, la roulerie sur le canapé avec les femmes, ces chattes de velours qui n'ont jamais de griffes qu'au moral et qui ne vous forcent ni à la repartie, ni au sons les armes comme les femmes du monde. Voilà ce qui sied aux mœurs modernes, aux hommes d'action qui suent toute la journée à courir après une position ou de Targent, ou même aux artistes qui veulent penser à autre chose (à leur ouvrage actuel) tout en caressant leur maîtresse ! Voilà ce qui empêche de faire le cavalier servant de quelque belle dame comme en Italie, où Ton ne sent pas le besoin d'être riche et où l'on n'est pas ambitieux; — car on peut m'en croire, moi qui l'ai éprouvé, il n'y a pas de fatigue telle ! il n'y a pas de passe-temps plus dévorant que d'aimer une femme de naissance et du monde ! Bonaparte aima une femme

entretenue. Dans une société qui n'aurait pas été un pêle-mêle, s'il avait aimé une femme comme il faut, il aurait dépensé son activité dans une intrigue; il se serait consumé en très difficiles riens. Le mariage luimême a toujours une certaine pruderie, un certain guindé, ce vertugadin de satin blanc qu'ils appellent la chasteté ; la vie a plus d'agrafes alors, et c'est cela, plus encore que l'habitude, cette souveraine sacrée par la lâcheté de ses esclaves, qui fait préférer à une charmante jeune femme qu'on a épousée par amour une vieille maîtresse devant laquelle on se permet tout et que le sans-gêne ne choque pas. Qu'est-ce que cela prouve? Que l'homme est paresseux et égoïste et que Shakespeare a toujours raison : Uhomme ne me charme pas, ni la femme non plus.

Allé causer chez A. B..., qui part pour la Sicile mercredi prochain. Ma foi! j'aurais du plaisir à m'en aller aussi, moi, et c'est là une disposition nouvelle, car je tenais à Paris tout ce temps. Mais depuis que P... a traversé ma vie, peu m'importe de vieillir ici ou là ! Je m'ennuie et j'ai besoin d'autres sensations. — ... m'attachait à la France, mais elle m'a aussi abandonné si bien que jamais dans ma sacrée vie je n'ai mieux senti l'angoisse de l'isolement. — Rien ne peut

la vaincre, pas même une soirée passée avec une superbe jeune fille qu'on dresse aux voluptés que sa magnifique organisation appelle, comme celle que j'ai passée ce soir avec le Conte de Boccace, — belle odalisque, mais les sultans d'Occident sont plus quinteux que ceux à qui une simple sensation suffit; il leur en faut davantage. Moi maintenant, par exemple, je suis au moral comme Tibère à Caprée, et il faudrait que Dieu m'envoyât un de ses anges pour que toute femme ne me parût pas

Le Mémorandum d'hier n'a pas été fini, pourquoi? Quelle pensée l'interrompit, je ne sais, et d'ailleurs que m'importent mes pensées quand elles ne sont plus.... Aujourd'hui levé à huit heures. — Habillé. — Au Journal. — Travaillé jusqu'à deux heures. — Revenu faire ma toilette. Trouvé une invitation pour soirée de la Marchesa. C'est la troisième de la semaine. — Ma toilette faite, allé chez la Marchesa. N'ai eu presque le temps que de lui baiser sa royale main et suis retourné au Journal. — Dîné avec

L. B... au restaurant, puis allé au Théâtre de la Renaissance, à la première représentation d'un mauvais drame, par je ne sais qui. — Beaucoup de monde, force catins bien mises et toute notre littérature, depuis Balzac jusqu'aux feuilletonistes à l'initiale obscure. — Madame de G... (Fancienne Muse de la Patrie) tout en noir, coiffée de ses blonds cheveux, noirs à force d'épaisseur derrière la tête, ruine de femme singulièrement belle, mais ruine qui se tient debout. Grandement sculptée, le dos nud et superbe de largeur, de courbure, d'éclat d'ivoire et de poli. — Madame Hugo était mollement couchée à Tavant-scène, jolie, piquante, mais 'la façon d'une courtisane et ayant toujours l'air de poser pour les vignettes des livres de son mari. — Revenu. — Ecrivaillé. — Puis couché. — Tué d'ennui. — Bon soir !

i5 janvier.

La nuit assez calme. Levé à huit heures. — Habillé. — A. Le Foulon est venue. — Causé. — C'est la seule femme dont le cœur soit toujours le même pour moi de tous les cœurs qui me furent dévoués. — Allé au

Journal. — Fait la besogne quotidienne, puis resté à lire la Revue des Deux Alondes, qui devient de plus en plus détestable, madame Sand tournant à la radoterie philosophicaillante. — Revenu m'habiller. — Allé chez Ap... — Ai supprimé le dîner. — Passé au Boulevard, mais n'y ai vu personne. Le temps est sec et froid. — Allé chez madame de L. R..., avec laquelle j'ai causé intimement et de manière à m'alléger rinfâme poids d'ennui et de tristesse que je me sentais sur le cœur, mais le mari est venu me faire des dissertations sur les Allemands, que je n'admire point et même n'estime guères, et alors je m'en suis allé. — Rentré chez moi. — Mangé un peu de viande froide. — Ecrit ceci et vais lire probablement du SmoUet. — N. B. penser à écrire à madame M... demain matin.

17, au soir.

Hier je rentrai trop tai'd pour noter. J etais allé à la soirée de madame de L. R..

Il y avait assez de monde, quelques jeunes et jolis visages parmi lesquels brillait d'une lueur douce celui de la femme de Guériri, massacrant tous les cœurs avec le poignard de ses cheveux, — charmante coiffure ' ! — Madame de L. R. . . coupable d'une nuance de rouge sur ses joues pales de quarante ans, et malgré son amour pour le naturel et le vrai. Bien mise, du reste, avec une robe de soie gris d'argent, un mystérieux clair de lune de robe. Puis ma beauté à moi, mes yeux violettes des bois riant dans la rosée, avec leur fameuse robe bleue, couleur du temps, et une assassine nudité d'épaules et toutes les

I. Le mot poignard est pris non au figuré, mais au propre. Cette coiffure était Indienne. Une torsade à la Grecque sur le sommet de la tête et un petit poignard, aigu comme une lame de couleuvre, fixant la torsade et la traversant. Cette arme et ce symbole de meurtre audessus de deux yeux doux comme ceux d'une tourterelle bleue des bords du Gange était d'un charme singu-** lier. Si Guérin était le poète, bien souvent sa femme, naïvement, était la Poésie. Elle se faisait des poèmes autour d'elle avec des méandres de mousseline qu'elle avait l'art de draper, de rentier, de canneler, grande artiste en plis et en renflements aériens! La brise, l'air, n'imprmient pas des formes et des ondulations, des flexions tremblantes et plus molles à une bulle de savon qui flotte et qui va se dissoudre, que cette petite femme aux tissus légers de son pays dans lesquels elle roulait son petit corps svelte, et, si gentiment, s'embabo'.unait. (Lettre du 18 Décembre 1834 a Trebutien.)

tentations d'un corset à moitié ouvert. Lui ai fait ma cour, et cette fille d'Eve ne m'at-elle pas appelé serpent, avec l'instinct qui vaut Tesprit dans les femmes bêtes. — Ai posé en adorateur. — A voulu me désoler en m'isolant par le piano dont elle a tapé exécrablement tout le soir, ou en dansant quand moi je ne dansais pas. — Très flattée au fond de cette adoration officielle que j'aflFecte et que lui confirme sans cesse madame de L. R... pour me montrer qu'elle n'a pas peur. — Avait aussi le péché du rouge, mais non de Thypocrisie, car le vinaigre l'avait incrusté dans la peau d'oii il faisait flamber l'œil, rendait la joue ardemment pourpre, et faisait croire à l'incendie, ou à la conorestion d'après dîner. — Sa fille, observatrice de profil, avec un regard embusqué dans le coin de l'œil, trouvant très drôle mon système avec madame sa mère, quand à elle, fille bonne à marier, je ne dis jamais un seul mot, — statue de la décence qui valse, les yeux baissés comme à l'église, — déiroûté de ces valses qui doivent être exécutées par des bacchantes et non par des femmes qui pensent à ne pas montrer leur jarretière. 11 y avait là une jeune créature, un peu maigre, mais purement jolie comme une iiiadoiitia de Raphaël. Klle a valsé aussi en contradic-

tion avec sa figure, plus stupidement qu'un derviche!

Aujourd'hui levé à huit heures. — Habillé. Allé au Journal. Fait un long article que j'ai manqué net. L'expression m'a entraîné, cavale dangereuse qui m'emporte parfois sur sa croupe et à laquelle je briserai plutôt les jarrets que de ne pas l'arrêter. — Resté à lire jusqu'au soir VInnocent III^ ennuyeuse biographie, livre épais, surchargé, sans clartés et sans perspectives. Que disaient-ils donc de ce Hurter?... — Dîné chez G... Allé avec lui chez A..., que j'ai outrageusement taquinée sur la forme d'une robe. — Eixtravagué tous les trois et mangé du sucre. — Revenu seul. Travaillé avec assez d'application au coin du feu. — Griffonne de la de Gesvres^ puis ceci, et vais me refourrer à V Innocent III, sur lequel j'ai un mortel article à bâcler pour V Instruction Publique. — Donc bonsoir !

ig. Samedy.

Hier n*'ai rien noté. La journée s'écoula au travail, et le soir, jusqu'à neuf heures, dans les soins d'une toilette enragée. — A neuf heures allé chez la Marchesa. 11 y avait raout. Bonne soirée. Les appartements au degré de chaleur, les glaces au degré de froid, et le punch au degré de citron convenables. — La Marchesa tout en blanc et en dentelles, les épaules au vent et l'air souffrant. Ai remarqué deux femmes. L'une (Dauphinoise), madame de Leutre, taille de cinq pieds trois pouces, assez bien faite, les épaules belleS;, mais ni assez grasses ni assez rondes, le profil très pur, les yeux vifs, la bouche singulièrement alliciante, et la lèvre ombrée d'une moustache veloutée relevant l'émail humide des dents libertines. L'autre, mademoiselle de L. M... (déjà rencontrée), ce parti si riche et qui refuse si obstinément les épouseurs, grande et l'air aristocratique malgré un très remarquable éclat de fraîcheur. — Me plaît beaucoup et ne lui ai rien dit, mais me suis amusé à faire sous ses yeux qui l'observaient une cour hardie et tendre à madame de Leutre, selon

la méthode du général Lasalle. Celle-ci toute aise et, je crois, disposée à ne faire mourir personne de ses rigueurs, moi acéré, ironique, en bonne disposition enfin. — Resté jusqu'à minuit trois quarts et décampé après le départ de madame de L...

Aujourd'hui levé à huit heures et demie. — Habillé. — Allé au Journal. — Le temps sec et un vent furieux. — Travaillé, lu les journaux, — puis dépêché de V Innocent III jusqu'à la nuit. Pas plus content de cette lecture, vide quoique chargée ; chargée de petits faits, mais vide de grandes vues; biographie microscopique. En somme, incomparablement inférieur à V Histoire de la Papauté de Ranke. — Revenu chez moi sous la pluie. — Fait coiffer. — Dîné chez G... puis descendu au Théâtre-Français. R... m'y avait donné rendez-vous, mais baste! peut-on compter sur ce grand trompeur? — Suis resté au balcon et n'ai pas trop regretté mon temps à regarder jouer Androniaqiie, car mademoiselle Rachel a été fort bonne. Les deux traits caractéristiques de son talent sont noblesse et netteté. — Allé chezAp... i^^mbrasséle Type de Riibens, ardente et curieuse plus que le Conte de Boccace, qui ment à son nom en ceci et qui prend plus au sérieux nos relations. —

Rentré. Ecrit ceci et vais lire, pour faire diversion à cette grande séclieresse qui est en moi. C'est la sœur de Tennui ou peutêtre sa mère. — Je devais aller cette nuit au bal chez madame M... mais je n'ai jamais eu le courage de m'habiller.

Page 1