‹ Deuxième memorandumChapitre 25 sur 30 · Dimanche · texte numérisé non relu

Dimanche

Levé à huit heures. — Habillé. — Reçu une lettre de ma tante, qui me rend toutes mes faussetés, mais moins aimableset moins ironiques que les miennes. — Allé au Journal. — Fait un diable de bon article, d'un tour oratoire et écrit comme il aurait été parlé. — Avalé les journaux. Puis les cent vingt et une premières pages de la brochure de Fonfrède sur le Gouvernement du Roi. Bon style de pamphlétaire, mais abus de logique, et d'ailleurs toujours raisonnant à côté de la question. Hors la Charte, ces idées-là peuvent avoir de la valeur, mais ne pas en conclure contre la Charte est inconséquence ou jésuitisme et peut-être tous les deux. — Kn sortant passé chez Ap..., mon sérail. — Revenu chez moi me faire coilFer. Puis allé chez G... où j'ai diné par occasion. Sa femme toute charmante et n'ayant pas

gardé ses mauvaises impressions contre moi. Bavardé avec assez de gaîté et pourtant le cœur toujours aussi infiltré d'ennui. — Revenu en cabriolet. — Un temps froid et humide, agissant sur les nerfs. — Couché. Ecrit deux lettres dans mon lit. Puis ces lignes, et comme Tattention est lâche et révoltée, vais lire un peu du Byron, mon immense sympathie par les petites choses et par les grandes.

2 1 janvier.

Levé à huit heures trois quarts. — Le temps à la pluie, au vent, au froid, et à toute la combinaison enragée des douceurs charmantes de ce climat. — Allé au Journal. Article avec une furie de plume que j'ai maintenant pour trousser un article comme pour dépêcher une lettre. — Je suis convaincu, et je le dirai à G..., malade comme moi de ce marasme de stérilité que des esprits difficiles et défiants ont toujours, je suis convaincu qu'il ne faut pas se regarder faire, car alors l'ambition du détail, la recherche du trait, arrête et tient en échec, mais qu'il faut marcher devant soi et toujours, sans même se relire, si besoin

est; et qu'un jour ou Tautre on s'aperçoit que l'embarras de la forme était ce que l'on prenait pour un empêchement de créer. — Ecrit une page d'anodines douceurs sur Lamartine et qui paraîtra demain. — Pourquoi mes instincts me repoussent-ils de cet homme ? 11 serait aussi sympathique à moi qu'il l'est peu, que, pour le bien du service et par intérêt d'opinion, je ferais main basse sur ma sympathie, mais pourquoi me déplaît-il à ce point, car, après tout, je lui reconnais du talent ? D'où vient cela si ce n'est de l'admiration des autres ? — Les autres me gâtent tout : et cette aimable disposition ne fait que croître et embellir. — Lu du Fonfrède. Terriblement bien écrit parfois, pensé hardiment, mais, hélas ! constatant le mal qu'il combat et se battant pour une ombre vaine. La Royauté n'existe plus, et celle de la Charte est une Royauté châtrée. On coupait les cheveux autrefois et l'on fourrait dans un couvent. On a remplacé ceci par les Chartes constitutionnelles. Les bourgeois sont les plus forts et gouvernent ; la Chambre est et sera désormais Reine de fait. — Qu'on frémisse de cela comme Bourdonnel, qu'on ne veuille entrer pour rien dans un tel état de chose, peu importe ! il faut dire, comme Thermite de Prague dans Shakespeare : Cela est

parce que cela est, et ne changera que pour empirer. — Voilà pourquoi le mariage et la vie domestique sont moins sots que par le passé. — Sorti du Journal vers six heures. — Allé au Sérail embaumé. — Puis chez G... — Puis allé dîner chez Riche seul et l'âme à la renverse. Mangé goulûment comme je fais quand l'ennui me tient. — Revenu. — Lu à bâtons rompus. — Fait fourrer des papillotes. — Recommencé de lire. — Pris des notes. — Puis travaillé à cette Madame de Gesvres, entreprise pour soulever un peu mes esprits depuis si longtemps abattus. — Il est près d'une heure maintenant, et comme toujours la même pensée me revient à cette heure comme un spectre du passé. — Impossible donc de s'en débarrasser! Va-t'en!

22 janvier.

La nuit agitée, pleine de rêves, mais le réveil plus net qu'à l'ordinaire, et aussi plus matinal. — Levé à sept heures. — Le temps sombre, bas, humide, — une darkness profonde. — Habillé, puis au Journal. — Y suis resté à travailler à différentes choses jusqu'à six heures. — Un peu souffrant, les

nerfs douloureux et aussi ennuyé que toujours. — Passé chez Ap... Puis revenu chez moi. — Reçu une lettre de ma mère. — Comme j'avais affaire à Gaud., je suis allé le chercher chez sa maîtresse. — Resté à causer mollement sur des fauteuils très bas, au coin du feu (volupté du Nord qui fait la nique aux voluptés de TOrient), jusqu'à huit heures et demie, — ironisant comme deux vieux hommes d'Etat qui se moquent de cette plate chose qu'on appelle vivre. — Revenu par un froid cinglant. — Fait allumer du feu. — Dîné avec des viandes froides et de Tail. Ai remarqué que l'ail influe beaucoup sur la pureté de la voix, ce qui justifierait jusqu'à un certain point l'emploi effréné de l'oignon par mademoiselle Mars, ce timbre de cristal de roche. — Travaillé jusqu'à onze heures, l'esprit assez misérable, mais réagissant. — Je ne me fatigue pas de résister à ces angoissantes dispositions intérieures, mais je m'ennuie de mon énergie comme du reste. — Mon feu s'éteint, donc vais me coucher et lire dans mon lit jusqu'à ce diable de sommeil qui est encore la vie et que j'aimerais davantage s'il en était l'anéantissement par suspension.

Pour l'A... B...1

{Les notes explicatives ont été ajoutées par la destinataire.)

I, L'A. B. {l'Ange Blanc), surnom donne à madame la baronne de B. par l'abbé Léon tl'Aurevilly, religieux Kudiste, frère de l'auteur, en i855, quand elle avait obtenu de ce dernier, par l'influence de ses conseils, son retour au foyer paternel après un long éloignemcnt.

Saint-Sauveur.

A qui l'on a donné sa vie, Il est doux de la raconter!

Il y a deux jours que je suis ici, après plus de cinq ans d'absence. — Hier, j'ai écrit à mon pauvre Ange Blanc que je commençais le Mémorandum que je lui destine aujourd'hui, et aujourd'hui je le commence. — C'est le 3o novembre, jour de Saint-André, m'a dit l'abbé, qui m'a fait tressaillir avec ce nom. N'était-il pas le nom de l'enfant de Marie ', si...? singulier hasard. — Les hasards ne sont singuliers que quand ils semblent des coïncidences!...

J'ai mandé à l'.l nge Blanc mes impressions de ces deux jours et les faits qui les ont remplis. — Mon père a été très content de me

I. Mademoiselle Marie de B..., née en 1839, morte en 1860, mariée en Russie à M. Souhowo Kabylinn. L'enfant qu'elle attendait lors de sa mort devait recevoir le prénom d'André, en souvenir du prince André Kabylinn.

revoir, et Léon même prétend qu'il est très excité par ma présence. Alors qu'est-il quand je ne suis pas là?...

C'est sur le moral bien plus que sur le physique que ces cinq ans qui viennent de s'écouler ont donné leur triple coup de marteau. Là est la fêlure. — C'est le despotisme, sans distraction, de toutes les minutes. — Exemple : il ne veut pas qu'on fasse du feu dans nos chambres, parce que les ramoneurs — les savoyards — ne sont pas encore passés, et qu'il les attend... comme Henri V.

La concession qu'il m'a faite, c'est qu'on me ferait du feu dans le salon, le soir. — Il mange de très bon appétit, mais il dîne à cinq heures et se couche à sept, ce qui supprime toute espèce de monde, le soir, de notre maison, et arrange assez ma Majesté solitaire. — Léon se retire de bonne heure, et je reste seul au coin du feu, écrivant sur la vieille table à jeu, où j'ai vu tant de figures originales, — à présent disparues par la porte des cimetières, — faire des whists et des bostons qui duraient des nuits et des jours. — Pauvre vieille table verte, jaunie par le temps, sur laquelle se fond de tristesse le cœur qui s'y appuie, en pensant à vous. Elle ne se doutait pas, la vieille table, qu'un jour viendrait où il n'y aurait plus que moi

qui y jetterais, en vous écrivant, la dernière carte de mon bonheur et de ma vie.

Aujourd'hui, éveillé par l'abbé, à huit heures. — Cette année, je n'habite plus la chambre bleue de ma grand'mère, qui est pour Léon, mais la chambre jaune que j'avais avant mon entrée au collège; — haute armoire de chêne allant jusqu'aux poutres du plafond, des livres dans tous les panneaux, force peintures de Léon ; au-dessus de la glace de la cheminée un paysage du fameux Menllgrand \ dont je vous ai tant parlé ; cette figure terrible ! — Un grand lit à rideaux rouges; voilà où votre pensée doit me prendre, vers onze heures ou minuit, pour me voir.

Levé, — habillé, — rasé. — Attendu anxieusement une lettre de vous qui n'est pas venue; et, le cœur indiciblement pesant, ai fini ma lettre commencée ce soir, pour vous la jeter à la poste. — Selon ma coutume, quand il s'agit de vous^ je suis allée la mettre moimême à la poste. — Déjeuner à trois, mon père, Léon et moi. Après dîner, causé au salon des choses et des personnes du passé; — me suis fait renseigner. — A quatre heures, vu Flavie ', l'octogénaire martyre, qui

1. Le chevalier de Menilgrand, dont l'originalité et la vie à outrance avaient frappé l'esprit de l'auteur dans sa jeunesse.

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