lundi
Levé, — habillé, — rasé, — et fait ma causerie quotidienne avec Léon, toujours toussant, comme VAmi Vincent de la chanson.
C^est impatientant, car je voulais aller au bord de la mer demain, et j'irai seul plutôt que de n'y pas aller. — Déjeuné. — Après déjeuner vous ai écrit une lettre de quatre pages. — La poste part de très bonne heure ici (trois heures), et je suis allé la porter moi-même. — Toute ma vie j'ai cherché à diminuer le nombre de gens qu'il y a entre vous et moi. — Passé chez Flavie prendre de ses nouvelles et l'avertir que je partirais, ainsi que je vous l'ai mandé, dimanche prochain. — Rentré; le temps gris de lin, amour sans fin ; mais pas de pluie, et au lever de la lune tout azur. — Dîné dans la monotonie de chaque repas. — Ce devrait être, en intimité, le meilleur moment de la journée, et c'est le plus mauvais. — Léon et moi, nous passons bien la conversation par dessus la tête de mon père, concentré dans son assiette ; mais il y intervient par des questions dont il n'écoute pas les réponses, ou par des blâmes perpétuels sur tout et à pro-
pos de tout. — Lu du Saint Thomas d'Aqiiin et du Joiibert, toute la soirée, sans désemparer. Saint Thomas est une rude moelle de lion, dont je retrouverai l'influence dans ma santé intellectuelle quand je vais reprendre ma vie militante à Paris. Ici, je ne puis rien faire de suite, mais tout à bâtons rompus. J'ai la chaîne de toutes les rêveries à l'esprit et le carcan de plus d'une douleur.
i3 décembre.
J'arrive du bord de la mer, où, dans ma lettre d'hier, je vous avais dit que j'irais aujourd'hui. — Attristé d'y aller seul, — Léon étant toujours malade, — mais résolu d'y aller. — Le temps, qui semble fait pour moi, se soutient toujours d'une façon merveilleuse. — Parti après déjeuner, en cabriolet, avec Gréard, le fermier de notre griffonnerie, que j'ai pris pour tenir le cheval et le cabriolet pendant que je serais dans la grève; intéressé par la nouvelle route de Barneville, solitaire et cultivée, et même quoique cultivée sur les deux côtés. Le jan, comme on dit ici, en fleur, comme sur la route de Gayross, et faisant muraille d'or à droite et à gauche; — des mouvementé
de terrain charmants ; dans leurs replis, de vieux manoirs aux toits blancs; — trois ponts sur trois petites rivières; — deux moulins à vent dont l'un tournait ; — et des brebis, et deux à trois juments errant le long des haies et tellement douces qu'il faut arrêter le cabriolet et les chasser avec la voix pour ne pas les écraser sous les roues, ce qui, d'ailleurs, me donne une bonne idée des paysans de ce pays. — Arrive à Barneville à deux heures ; — même aspect que dans ma jeunesse et qu'il y a six ans ; — le clocher, la même tour carrée, avec ses créneaux, d'où sont tombées bien des flèches d'arbalète sur les Anglais au temps où ils envahissaient la France et tachaient nos rivao-es. — Fait arrêter le cabriolet devant toutes les maisons que j'ai habitées dans mon enfance. Il y en a une où une Hortense de dix-huit ans fît rêver ma quatorzième année. Elle ouvrit ma vie, — mais une autre Hortense, bien plus puissante que celle-là, l'a prise toute et l'a fermée en disant : « Ceci est à moi, et il n'y entrera plus personne, » — Parti pour les Rivières et le Hameau {Haniet en patois), du Bas-Hamet, pléonasme à l'usage de ces populations qui pèsent sur les mots comme sur les choses. — Ai trouvé, dans
cette équerre de maisons de pêcheurs (^peinte
si exactement dans la Vieille Maîtresse), deux vieilles pêcheuses, filles de matelots qui m'ont conduit au flot les premiers, lesquelles se sont mises à crier comme deux mouettes, en me reconnaissant. — Je ne porte ici qu'un nom : « Monsieur Jules », qu'ils prononcent Jeule. — Vieilles, laides, tannées par le soleil, verdies par l'air marin, avec des voix à dominer la tempête, montant plus haut que le sifîlet de cuivre du contre-maître, elles ont eu en m'apercevant la joie qu'elles auraient pu avoir si la marée leur avait charrié quelque bon baril de rhum à la côte. — Elles invoquaient Dieu Qt Monsieur Jeule. C'était tout à la fois religieux, sauvage et comique. Elles voulaient égorger des volailles, couper des grillades, et se seraient volontiers arraché leurs tignasses parce que la mer n'était dans le temps ni des crevettes ni des homards. Malgré leurs airs de Sorcières des Eaux, j'ai bravement embrassé leurs joues semblables au cuir d'une selle lissée et noircie par trente ans de derrières successifs qui auraient trotté dessus.
— Leur ai dit que je reviendrais prendre le café avec elles, pour qu'elles ne se fissent pas saillir les yeux de la tête à force de crier.
— Parti pour Carteret, éternel comme Barneville, si ce n'est que les maisons blanches,
qui faisaient un si éblouissant effet de loin sur la grève, sont grises et se confondent avec les collines qui les surplombent. — En allant, je ne les voyais pas, et je me disais : Cette moitié de Carteret a-t-elle été engloutie? Mais en poussant le cheval à travers les flaques d'eau, plissées par la brise du bord de la mer, — cette blanchisseuse qui plisse si fin, — j'ai distingué les maisons grises, comme les fantômes des anciennes maisons blanches. — Suivi la ligne du havre, dont la couleur n'a pas bougé, — car la mer est plus immortelle que la terre, — et qui est toujours aigue-marine. — Le vent soufflait frais ; — pas une âme. — Deux bricks sur le flanc, à une portée de pistolet Tun de Tautre ; vides tous deux, sous leurs agrès, les matelots partis et en liesse^ ez cabarets de la côte ; — manière d'attendre la marée, qui redressera les deux bricks gisants sur leurs quilles et les remportera peut-être ce soir. — Allé seul jusqu'au pied de la falaise, que je n'ai pas montée pour m'épargner la vue navrante des cultures qu'ils ont faites sur les sommets sublimes. Tourné Carteret, qui a bâti quelques nouvelles maisons insupportablemcnt bourgeoises sur la croupe de ses dunes. — Quelques femmes, les yeux tournes avec des enfants pendus à leur tablier, avec des yeux
plus étonnés encore, — voilà tout ce que j'ai vu de vivant. — Allé à TEglise, la même aussi que dans mon enfance; mais avec un cimetière qui n'existait pas, du moins de petit mur, de soins, d'entretien, d'herbe verte et àrxiQ^ fleurie de croix noires, comme je l'ai vu cette fois. — Ai prié dans l'Eglise pour Marie et pour vous. — Hélas ! vous auriez pu venir ici toutes les deux ! Revenu triste avec cette pensée. — Des nuées étaient montées de la mer comme de mon cœur.
Ai fait atteler, — partis pour le plein par les dunes et les sables mouvants. — Entre deux dunes ai revu la mer, — ma mer, — que je pourrais orthographier ma mère ; car elle m'a reçu, lavé et bercé tout petit. — 11 était quatre heures et demie ; le soleil crevait au-dessus d'elle un banc de nuages couleur violette et faisait sur les vagues comme une gloire d'or, qui les rendait étincelantes; — pas verte alors comme elle Test presque toujours, mais d'un bleu très pâle, sans vagues, sans ces écumes qui sont comme les moutons de ce pré liquide, toute en oscillations, en frissonnements, en lames lumineuses. — C'était l'heure du flux ; elle arrivait, et très vite ; elle arrivait sur toute la ligne immense qui va de Carteret à Portbail; mais sinueusement, non d'une seule venue et en
ligne de bataille, comme je Fai vue souvent, mais par pointes, se bombant ici, se creusant là, dessinant sur le sable des anses mobiles.
— Ai fait descendre au cheval Tentre-deux escarpé des dunes, et Tai fait avancer les pieds jusque dans le flot, qui lui a envoyé sa poussière d'eau jusque dans les narines et lui a fait secouer les oreilles. — Resté là le plus que j'ai pu à me raviver les sensations ; c'était un verre de vie que je buvais. Il a fallu pourtant reculer devant renvahisseuse, qui avançait toujours, ayant sur son dos un vent qui soufflait dans sa conque. — Ce génie du vent de la mer", qu'on pourrait peindre un pied en l'air, comme une danseuse, sonnant de son buccin d'une haleine qui nous coupe la figure, l'autre pied sur le dos de Ténorme cheval bleu qui l'apporte parfois au galop.
— Sommes revenus au Bas-Hamet par les grèves, d'un très bon train^ faisant sauter les flaques d'eau dans lesquelles nous poussions le cheval jusqu'au poitrail. — La grève magnifique de mélancolie au jour déclinant ; et pour moi plus triste encore du sentiment des jours passés. Revenu chez mes pêcheuses, qui tiennent ensemble, pour les besoins de la côte, tout à la fois une boutique de mercerie et un cabaret. — Tout cela caractéristique, à ravir Walter Scott, et encore plus
moi. — Mes vieilles pêcheuses se sont remises à crier, non plus comme des mouettes, mais comme des goélands, pour me faire manger. Mais je n'ai voulu que du café, qui, par parenthèse, était excellent, un café de marin et peut-être de fraudeur, et de Teau-de-vie de postillon et de pilote, le plus rude des sacré chien, qui, vous vous en doutez bien, ne m'a point fait horreur. — Pendant que la Princesse d'Eboli^ buvait, entre ces deux retentissantes commères, aux voix inouïes, — inouïes pour vous, — et le fermier de mon père, un herbager d'une bavarderie infatigable, mais pittoresque, il est venu un tas de jeunes filles acheter des aiguilles, du cordon, — ce qu'on appelle ici du nerfil, — de la graisse, de la chandelle, etc. ; et qui ont prolongé le marchandage de leurs achats pour regarder de côté la dite Princesse d'Ebolij genou à genou avec ce paysan et ces vieilles pêcheuses, sirotant son café dans une moque de matelot, sur un guéridon, au coin d'un feu de fagots et sous la haute cheminée des Bashamettes (le nom de mes Sirènes Phoques). — Cela a dû être un événement aux Rivières^ à la veillée du soir, au
I. « Si vous n'étiez pas Barbey d'Aurevilly, qui voudriez-vous être? » demandait un soir à l'auteur mademoiselle Marie de B... — « La Princesse d'Eboli, » répondii-il.
four et au lavoir le lendemain. — La Princesse d'Eboli a été très bonne, du reste, pour toutes ces jeunesses curieuses et naïves, mais moins que pour un chat au museau court, aux yeux dilatés et superbes, qui n'a pas quitté ses genoux, familier comme s'il n'habitait pas une rive sauvage. — Délicieux, ce chat ! — La porte de la cabane était ouverte; — le cheval mangeait son avoine devant la porte ; — la lune se levait ; — le vent du soir faisait craquer les feuilles d'un gros bouquet de houx, renseigne du cabaret, piquée au bout d'un long bâton sur la dune ; et on entendait, quand j'allais au seuil, la voix de la mer invisible qui mugissait comme si elle eût voulu dominer, sans y réussir, les voix stridentes de ces deux gosiers qui pipaient d'une façon si effroyablement suraiguë dans Tintérieur de la maison. — Sommes restés deux heures dans ces harmonies. — Repartis par la route que nous avions vue le matin. Mais ce n'est plus la même route, qu'on a vue au soleil et qu'on revoit à la lune ; — les différences de lumière changent les aspects. — Revu les deux moulins à vent : — celui qui tournait ne tournait plus ; — ' le meunier n'était pas couché, et la lumière de son grasset éclairait sa lucarne. — Pas un nuage au ciel ; une lune à reflets d'émeraude qui ve-
loutait les objets, et les verdissait à force de les pâlir. — N'ai rencontré qui que ce fût, sinon deux vaches au bout d'un pont, immobiles comme deux statues de marbre noir et blanc, leurs yeux grands ouverts et rêveurs sur la lune. Elles avaient Tair somnambules, à force d'avoir Tair rêveur. Le bruit des roues du cabriolet n'a pas dérangé leur attitude. Elles avaient le mufle tourné vers la lune, en pleine lumière, hébétées ou fascinées, l'adorant peut-être. C'étaient peut-être des dévotes à la lune que ces vaches? Ai fait arrêter le cabriolet pour mieux les voir.
— Le fermier, que j'interrompais dans le fil d'une de ses histoires, a eu une objection de ' bouvier et m'a rappelé à moi-même, en me disant, avec une condescendance indulgente :
« jElles ne sont pas bien bonnes, monsieur Jeules! » Et nous avons roulé. — Rentré à Saint-Sauveur vers dix heures ; — soupe avec un appétit aussi aiguisé que nos couteaux ;
— congédié le fermier. — Ecrit ceci ; il est tard. — Une des journées les plus pleines que j'aie passées dans ce pays!
Décembre, 14, mercredi.
Eveillé. Lu les Journaux, — habillé, — rasé ; — la causerie avec Léon. Causé ptofondement de notre père, dont l'état ne peut être compris à distance, même par vous, au tact si sûr, à la sagacité si rapide ; — ineffablement désolant. — Déjeuné; après déjeuner, lu ; — écrit deux lettres d'affaires ; — habillé ; — allé passer deux heures chez Flavie, passionnée, ardente, intense, dans le buisson de feu de toutes les douleurs. — Janséniste terrible, mais sublime ! — Puis chez son pendant, plus spirituel, plus subtil, mais plus doux, M. Desylles. — Comme Flavie m'avait rendu le portrait de Marie, il m'a plu de le montrer à M. Desylles, en lui racontant le malheur qui nous a foudroyés. — Je lui ai ouvert le cœur par cette confidence, et je Tai trouvé le plus délicat des hommes dans la manière de répondre à TafFectueuse confiance que je lui niontrais. — Lui, cet homme de porcelaine fêlée^ qui vit dans le coton et la soie de cette délicieuse maison qu'il a fait capitonner pour sa frêle vieillesse, m'a proposé une chose qui m'a touché et qui a étonné tout le monde ici, parce que, dit-on, il ne
l'aurait fait pour personne : — c'était de me conduire à la grande abbaye de Lessay, placée à cinq lieues d'ici, dans sa voiture, et d'y venir avec moi. — Accepté avec empressement. — Ce m'est une double bonne fortune puisque Léon ne pouvait pas venir ; — toujours sous son influenia, ce pauvre Léon, près duquel je suis à l'état de garde-malade.
— Comme je passe mes nuits à lire de la théologie, je vais plusieurs fois dans sa chambre lui faire prendre des cuillerées de sirop.
— Il devient mon Raymond pour le moment.
— Rentré, — dîné, — travaillé très tard dans la nuit. — Je viens. d'ouvrir ma fenêtre et d'écouter le silence. — Ecouter est le mot ; il n'y a pas de musique plus intimement poignante que ce silence, le plus profond que j'aie jamais entendu. — Bonnet de Nuit! ma dormeuse, qui êtes embobelinée dans le sien au moment où j'écris ceci.
i5. jeudi.
Aujourd'hui, anniversaire de l'enterrement de Marie, j'ai pu prier pour elle et penser à vous, ma chère douloureuse, à un enterrement auquel j'ai été obligé d'assister. — On a perdu ici une contemporaine de mon père.
mademoiselle Léontine B... Mon père n'a pas voulu y aller et m^ a envoyé représenter la famille. — Obsèques fastueuses. — Comme je n'avais pas de gants de deuil, me suis placé solitairement dans la chapelle Saint-Pierre, où j'ai entendu l'office en pensant à une autre morte que celle qu'on enterrait. — Rentré, — déjeuné, — allé deux heures chez M. Desylles, qui vient avec moi demain à l'abbaye de Lessay. — Allé aussi chez madame B..., plus âgée que mon père, droite et belle encore avec ses yeux bleu de roi, du roi des Faucons! — Dîner triste; l'état de Léon toujours douloureux et lui coupant sa fleur de gaîté au raz de l'esprit. — Après dîner, lu jusqu'à minuit; — allé deux à trois fois chez Léon, toussant, insomnieux, et que je fais communier avec du sirop de Briand, que je lui insinue moi-même dans la bouche.
Vendredi i(j.
Levé de bonne heure, — habillé, — et pour ne pas faire attendre M. Desylles, mon amphitryon de voiture, parti sans déjeuner. — Pris la route de la Haye-du-Puits, qui est devenue très belle, comme toutes les routes
de ce pays ; mais moi j'aimais mieux les ornières pleines de périls de ma jeunesse. — Couru rapidement sur ce ruban blanc entre ces deux rubans verts; — bonne berline de voyage, de la ouate sur quatre roues ; attelage normand gris pommelé toujours au galop. — Avons mis pied à terre plusieurs fois. — Vu le paysage. — Mouvement de terrain très onduleux, excepté à une place (le mont de Doville), où il se bombe tout à fait. — En allant, le temps clair ; en revenant, couvert d'une légère couche de brume bleue ; en somme, temps d'automne bien plus que d'hiver. — Arrivé à l'Abbaye, — très digne de tout ce qu'on m'en avait dit. — Romane de style, imposante, sévère, majestueuse; excepté Tautel du chœur qui est d'un autre style. — C'est la seule tache dans cette austère et vaste harmonie. — Au point de vue de l'architecture, le tout est très grand et très beau ; — mais à mon point de vue, à moi, c'est un peu nu, et trop blanc, trop éclairé. — Ils ont gratté tout l'édifice sans le peindre. — Autrefois un abandon, qui ne manquait pas de mélancolie, oubliait sur les hautes murailles le vert du temps, comme je l'ai vu étendu, et qui me plaisait tant, il y a déjà bien des années, sur les murs de l'Eglise aimée de Louis XI de Notre-Dame de Cléry. —
A présent, une blancheur, rendue plus blanche encore par le trop de jour que ne tamisent pas assez de vitraux, donne au monument de la froideur. — Mais quel parti on tirerait de cette belle Eglise en l'assombrissant ! — Prié à Tautel pour celles pour qui je prie à tous les autels ! — Avons compté les stalles du chœur, en chêne noir, sans sculptures, vraiment monacales, roides comme les fiers religieux qui y dressaient leurs capuchons blancs. — 11 y en a trente-six à trente-huit. — La poignée de gens de Lessay qui vient grelotter et sabotier dans cette haute et vaste abbaye^, doit être moins nombreuse que le gros des pauvres qui y venaient appuyer leurs bâtons et leurs misères, du temps des abbés et de leurs moines. — En sortant de l'Eglise, nous sommes allés voir les deux profils de l'Abbatial ; mais nous ne sommes pas entrés dans la maison, dont l'immense porte cochère est à quelques pas de la porte basse d'un des côtés de l'Eglise. — Cette magnifique résidence est habitée par je ne sais quel journaliste de l'ancien temps, qui ne l'habite que l'été ; gringalet parisien qui, dans cette somptueuse et vaste demeure, me fait TefiFet d'un scarabée sous la carapace de quelque immense tortue des continents
perdus. — Nous n'avons pas demandé à voir
^intérieur de ce superbe monastère ; il y a des hospitalités qu'on dédaigne. — S'il y avait eu là des moines, nous serions entrés.
Promenés dans Lessay, — une bourgade 3ans caractère ; chaton de plomb d'une pierre précieuse qui est l'Abbaye. — Retourné voir l'Abbatial des deux côtés : par l'un fermé et caché par un parc; par l'autre sur le bord d'une rivière qui enclôt une prairie et qui a devant elle un marais. Le pays plane, vert, en pâturage. — - De ce côté, le long duquel passe la route par dessus un pont, l'édifice a la longueur d'un dortoir percé de nombreuses fenêtres, et c'était probablement le dortoir des moines, qui en ont un autre à présent, — le dortoir éternel.
Le vent a tourné au nord. — Le froid a pris le fragile M. Desylles, malgré ses fourrures ; — sommes remontés en voiture et revenus en causant gaîment. — M. Desylles très intéressant, m'a vidé tout un sac d'excellentes anecdotes dans la mémoire, car je me les rappellerai très bien. — P^ntre autres, celle de madame de Beaumont, une châtelaine du voisinage, dont le château, une aire de gerfaut, est perché sur une des plus hautes falaises qui piquent le plus droit sur la Manche. — C'était une belle personne, aimée, dit-on, de son mari, homme très violent et
très impérieux. Elle, elle était douce; mais vous allez voir quelle mystérieuse et terrible profondeur de caractère il y a parfois dans ces êtres très doux. — Un jour, après un emportement de son mari dont on a toujours ignoré la cause, cet homme finit *par lui dire : « Allei dans voire chambre , madame ! » Elle devint très pâle (la scène se passait devant témoins) ; et elle répondit, sans même élever la voix : « J'y monte, monsieur ; et je nen descendrai plus jamais.., » Et elle n'en est jamais descendue, ni sortie ! Son mari s'est humilié, lui a demandé pardon ; elle ne lui a pas fait un seul reproche ; elle ne lui a opposé que le refus le plus obstiné et la plus terrassante douceur. Elle est restéQ quarante ans dans sa chambre, ne voyant personne que sa femme de chambre qui lui apportait à manger. Son mari, après des supplications, — des années de supplications vaines, — a fini par perdre patience et a quitté son château et même le pays. — Il est allé mourir, au bout de trente ans de courses, de voyages et d'exil, à Nancy. — Elle, cette dame de Beaumont, cette comtesse de Beaumont (elle était comtesse), est restée dans sa prison volontaire, comme si son mari avait toujours été là. — Comme le château, très beau et très originalement situé, attire la curiosité
des voyageurs, et que le bruit de cette incarcération volontaire n'était pas de nature à la diminuer, tous ceux qui passaient dans ces parages demandaient à voir le château, et on le leur montrait ; mais ils ne voyaient pas la châtelaine ! On les menait jusqu'à la porte de la prisonnière, qui ne se montra jamais ! Elle était belle pourtant! Elle avait donné ordre qu'on traitât très bien les voyageurs qui demanderaient à voir le château ; et elle leur offrait le lit et la table; enfin la vieille hospitalité féodale. — M. Desylles, dans sa jeunesse, voulut visiter ce château de Beaumont, et il y but d'excellent vieux vin dans la grande salle. Quand il sortit (il avait de l'imagination, il était poète), il regarda beaucoup les fenêtres de la comtesse, en se retournant, dans la cour ; et il crut voir un visage dans un coin du rideau soulevé d'une des fenêtres. Mais son attention fit rapidement retomber le rideau... il n^avait pu rien distinguer. Et il s'en retourna comme il était venu... avec son rêve.
Revenus à Saint-Sauveur vers cinq heures. — Dîné de vrelins^ coquillage du pays, inconnu à Paris. — Repris ma théologie entrecoupée de causeries De omni Re scibili avec l'Abbé, et atteint ainsi \q fin fond de la nuit.
Samedi 17.
Journée de visites de fermiers, de détails physiques et domestiques. — Une veille de départ. — Rien qui vaille la peine d'être noté.
18. Dimanche, à l'hôtel du Louvre, à Valognes. Dix heures du soir.
Ce matin, je me suis levé avant le jour^ et je suis allé entendre la messe dans les ténèbres de la Chapelle inéclairée du Saint Sacrement de TEglise de Saint-Sauveur. — Je devais partir de bonne heure, mais, pour être quelques heures de plus avec Léon, j'ai pris une voiture à moi, et je ne m'en suis allé que deux heures après midi. — J'y ai gaoné un soleil radieux, qui m'a fait la conduite jusqu'à Valognes, où je voulais aller passer le reste du jour et le soir.
Je n'y connais plus personne... du moins personne que j'y veuille voir; mais cette ville a de mon cœur sous ses pavés et dans les pierres de ses maisons. — Arrivé à quatre heures. — L'air du dimanche dans les rues désertes, cet air qui dans trente ans n'exis-
tera peut-être plus en ce pays athéisé ! — Mis à la fenêtre de ma chambre à regarder... dans mes souvenirs ! — Quand le jour a eu mis entièrement sa mante grise, moi j'ai mis ma mante noire^ et je suis sorti, embossado. — Erré dans les rues de la ville; — rue de Poterie, qui était autrefois la rue des Ruisseaux, aux flots se tordant sur les pierres polies, propres, larges, lumineux, avec des lavandières sur leurs bords, ce qui donnait à cette vieille rue une physionomie indescriptible. — Quand une femme n'avait pas la jambe jolie, elle ne pouvait pas dans ce temps-là habiter Valognes. — Ils ont fourré des trottoirs de macadam là où coulaient ces ruisseaux torrentueux et purs^ — jusqu'à en être bleus, — sur ces pavés qu'on voyait à travers ; et, à l'extrémité de cette rue splendidement pavée, ils ont aussi supprimé le bassin grillagé, dans lequel les ruisseaux allaient s'engouffrer, et qui faisait comme une sonore et harmonieuse corbeille d'eau, aux écumes rêveuses ! — Allé jusqu'à l'autre bout de cette rue aux toits bas, aux persiennes blanches, toute en hôtels qui n'ont qu'un étage, ce qui fait paraître la rue plus large encore. — 11 y a toujours le grandiose comme il faut de cette ville, aristocratique tout le temps qu'il res-
tera une seule de ces pierres élevées par l'aristocratie aux plus beaux jours de sa fortune ; — mais l'aristocratie elle-même, où est-elle... N'ai vu que quelques groupes de femmes de chambre en tabliers blancs, commérant sur les trottoirs, à la tombée, avec des rires et des accents Valognais; — le jour trop bas pour voir leurs visages, mais les tournures cambrées disant qu'il y avait encore quelques filles nobles à servir dans ces hôtels, et que c'en étaient les soubrettes! — Entendu sonner la cloche du dîner en deux ou trois de ces hôtels ; arrêté devant le Grand Turc abandonné, et qui a gardé son enseigne pâlie, à moitié effacée.
— Il n'y a pas plus de Grand Turc à Valognes qu'à Constantinople; ici et là ce sont deux effigies passées, impuissantes; deux choses qui ont fait leur temps. — Descendu lentement la rue, où quelques lampes ont étoile quelques fenêtres, sur lesquelles quelques persiennes ont été ramenées par des bras que je ne distinguais plus, tant le jour faisait place à la nuit qui s'en venait !
— Ai remarqué, toujours à la même place dans sa niche, la Madone blanche qui orne l'hôtel de La Varengerie (je crois), et qui lui donne Tair si Moyen-Age ; mais il n'y avait plus, comme dans mon enfance, au
pied de la statue, la petite lampe allumée.
— Ces dames de la Varengerie, des amies de ma mère, sont mortes comme la lampe; leur maison habitée... par qui? Je ne sais; mais toujours est-il que l'huile de l'adoration perpétuelle ne brûle plus devant la céleste image indifférente. — On veut bien de la statue, mais on n'a plus de culte pour elle; image assez exacte de l'esprit de ce temps, en religion plus mitiquaire que chrétien. — Vu les autres rues, toutes dans le plus grand détail, et dans la disposition d'esprit la plus romanesque. — Rue des Carmélites^ j'ai pensé à la vieille pauvresse à qui j'avais donné rendez-vous, à cette place, il y a huit jours, et qui m'aura vainement cherché à la messe de midi ce matin.
— Je déteste de tromper une espérance.
Elle avait espéré quelques sous. — Allé revoir, par dessus le mur du jardin, l'hôtel (maintenant vendu) de mon oncle Du Méril... où... mais la parole est impuissante à enserrer l'infini de ces premières émotions de la vie... Laissons cela. — De là, à l'Eglise, superbe d'obscurité mêlée de pointes de lumière, de recueillement, de profondeur déserte, du bruit bas des prières de quelques âmes ardentes, qui susurraient leurs chapelets au pied des piliers. — L'Abbé dit
qu'il y a des âmes (et beaucoup) religieusement ardentes à Valognes. — Je crois ce qu'il dit, après ce que j^ai vu et entendu ce soir... Beau murmure de prières, sorti du cœur, comme de l'eau qu'on entend sortir d'une source cachée, dans cette Elglise sonore et muette. Cela m'a pris violemment le cœur. — Me suis agenouillé à la chapelle de Marie, et j'ai prié pour une autre Marie. — A trois pieds de moi, singulière coïncidence! il y avait une femme en noir, de belle tournure, pliée sur une chaise, et qui priait à cette virginale chapelle d'albâtre... — Une femme en deuil, comme vous, priait-elle aussi pour qui, vous, si vous aviez été là ce soir, vous auriez prié ?...
Rentré à l'hôtel. — La fille G... de chez les... est venue m'apporter des portraits que je voulais voir... — Celui de... ne m'a pas fait rêver une minute; et cependant elle n'a pas vieilli, — mais elle s'est durcie. — En la regardant, je n'ai jamais mieux senti que je suis/br ever à vous!...
Je pars demain...
ImpHmerie Générale de ChétmonsurSêinf. — A. PICHAT.