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réponse. Mais, s'il précise par écrit qu'il est d'accord avec moi, les deux lettres formeront contrat, constitueront un procès-verbal contradictoire de la substance de la conversation. Or, le 9 mars, M. Martini écrit à Brunicardi la lettre suivante que ce dernier m'envoie sur-le-champ en ajoutant que l'ancien ministre reste à ma disposition pour toutes précisions supplémentaires que je jugerais utiles :
« Cher Brunicardi, M. Briand fait erreur. (( Dans ma conversation avec lui, je n'ai pu faire (( allusion aux opinions de M. Caillaux en ce qui « concerne la Roumanie et la Serbie, car, durant « notre entretien chez toi, le nom de ces deux « pays n'a même pas été prononcé. '
(( Quant au deuxième point, tu sais que j'ai (( dit et répété à tous ceux qui ont voulu l'en- « tendre que, en ce qui concerne la France, les « paroles de mion illustre interlocuteur furent « inspirées du plus haut patriotisme.
« Quoique je comprenne facilement que « M. Caillaux ne soit pas en quête de certificats, « je dois déclarer ce qui précède en hommage à « la vérité. »
Question réglée! Elle me paraît l'être d'autant plus, quand survient mon inculpation, que, le 10 décembre 191 7, M. Martini, pour répondre à quelques insinuations de presse et sans que personne, ni directement ni indirectement, l'en ait sollicité, écrit au Giornale d'Italia une lettre oh il marque bien le caractère véritable d'une conversation au cours de laquelle, dit-il, M. Caillaux (( semblait chercher des adhésions, non des opi-
(( nions. » « L'ancien président du Conseil, « ajoute-t-il, préconisait la nécessité d'une union « étroite entre la France et l'Italie et sur ce terce rain nous tombâmes facilement d'accord. » M. Martini conclut: « Ceci est la vérité. Espé- « rons qu'elle est dite une fois pour toutes. »
Tout à fait d'accord! Quelle n'est donc pas ma stupéfaction quand M. Bouchardon me communique une déposition de l'ancien ministre qui dément ce qu'il a écrit ! Je proteste avec une énergie que chacun comprendra. Je formule des hypothèses, peu obligeantes, je l'avoue, pour M. i\Iartini, mais qui me paraissent seules de nature à expliquer le désaveu que l'hom.me politique italien s'inflige à lui-même. J'obtiens un résultat auquel je ne m'attendais pas mais dont je ne saurais trop me féliciter. M. Martini produit le journal de sa vie qu'il tient depuis le commencement de la guerre et oii il a relaté notre entretien, une demi-heure, dit-il, après qu'il a eu lieu. Il commence par ne livrer qu'un fragment de son carnet; il sera successivement obligé d'en donner d'autres parties, jusqu'au jour où en ItaHe on aura connaissance, autant qu'il semble, de tout ou presque tout ce qui y est écrit.
Je ne puis pas dire que la version de notre entretien telle qu'elle a été rédigée par M. Martini soit complètement inexacte. A la vérité, elle ne se différencie du récit que j'ai donné que par des omissions, et par une certaine forme de rédaction dont, si je laissais courir m.a plume, j'écrirais que, intentionnellement ou non, elle est étrangement venimeuse. Tandis que, de l'aveu même de l'an-
cien ministre, j'ai abondamment parlé de la nécessité d'une union étroite entre la France et l'Italie, deux lignes seulement sur l'agenda font allusion à cette partie essentielle de la conversation. On n'y rencontre, d'autre part, que quelques phrases très brèves sur les questions économiques, alors que je me suis longuement étendu sur ce sujet. A vrai dire, l'auteur n'a rapporté que ce qui l'intéressait, mais, ce faisant, il a complètement altéré la physionomie de l'entretien qui, à première lecture, paraît avoir presqu'exclusivement consisté en un échange de vues politiques, ou plutôt en un exposé politique que j'aurais fait et où mon interlocuteur n'aurait eu nulle part pour ainsi dire. Peu vraisemblable, n'est-il pas vrai ? L'invraisemblance saute aux yeux quand le rédacteur du journal rapporte certaines opinions de rr.oi sur les hommes politiques de mon pays, en oubliant soigneusement d'indiquer les renseignements fort suggestifs qu'il m'a prodigués sur MM. Giohtti, Sonnino, Orlando, Boselli. Qui donc n'observera qu'il faudrait m'attribuer une dose de naïveté peu commune pour imaginer que j'aie parlé seul des conflits de personnes, des remplacem.ents ministériels probables? •
Ce talent d'omettre et de présenter insidieusement s'exerce encore dans l'exposé que fait M. Martini des aperçus sur la prochaine offensive et sur la paix possible. Un seul bout de phrase est placé dans ma bouche sur la nécessité d'une action militaire prompte, vigoureuse, alors que j'ai insisté, alors que je suis revenu à différentes reprises sur ce point, alors que l'évocation
d'un eiïort de guerre exceptionnel a encadré toutes les réflexions que j'ai faites sur la situation de la France, sur la paix à venir. Facile de fausser un récit par des procédés de cette sorte ! Facile également d'ajouter après coup — M. Martini a dû convenir du fait — quelques mots à une phrase que j'aurais prononcée sur l'Alsace-Lorraine, de me faire dire qu'au cas où nous n'obtiendrions pas les résultats militaires espérés, nous devrions nous contenter d'un morceau de Lorraine pour sauver l'honneur national, peutêtre même faire la paix sans cela. « Peut-être même sans cela » est écrit d'une autre encre et, par suite, à une autre date que le contexte. Je répète que M. Martini l'a reconnu, et qui donc admettra que si j'avais prononcé ces cinq mots de quelque importance l'ancien ministre les aurait momentanément oubliés ?
Des preuves plus péremptoires que tous les raisonnements du monde établiront le « camouflage » auquel l'ancien ministre s'est laissé aller. Il a, de son propre aveu, rapporté notre entretien, aussitôt qu'il a eu lieu, à son ancien chef de gouvernement M. Salandra. Si j'ai eu cette sorte de désespérance, ce ton de pessimisme excessif qui est la seule chose qu'on puisse relever à ma charge dans le récit de M. Martini, il en aura rendu compte à son ancien président du Conseil qui le redira. Voici la déposition de M. Salandra: « Dans l'ensemble, je puis dire que M. Martini « déduisait les tendances de M. Caillaux vers un « accord plus intime entre la France et l'Italie « dans l'hypothèse qui paraissait probable,
« d'après Caillaux, qu'après l'offensive projetée « pour le printemps 1917, qui devait être exécu- « tée avec la plus grande vigueur possible, mais (( pouvait ne pas produire de résultats favora- « blés et définitifs, l'épuisement des belligérants « les aurait tous contraints à une paix d'accords. « Dans ce cas, la France et l'Italie devaient res- « ter unies intimement pour ne pas être asser- « vies ou par l'Allemagne ou par l'Angleterre. » Il n'est pas exact que j'aie considéré comme probable un égal épuisement des belligérants. Mais, cette réserve faite, le résumé de M. Salandra cadre presque complètement avec le récit que j'ai donné de la partie politique de l'entretien. Et qu'}^ a-t-il à reprendre dans le langage que, sur la foi de M. Martini, me prête l'ancien président du Conseil d'Italie? Dira-t-on aujourd'hui que je n'avais pas quelque raison de prédire que l'Italie et la France gagneraient à être unies à la table de la paix?
L'ancien ministre des Colonies a vu d'autre part M. Briand. D'après mon ancien collègue, qui en dépose, il lui a dit que mon langage avait été parfaitement correct et que, s'il en avait été autrement, lui, Martini, aurait coupé court à l'entretien. Opposant la déposition de l'ancien chef du gouvernemicnt français au récit fantaisiste du carnet, je demande commxent il se fait que M. Martini n'ait pas indiqué à M. Briand la désinvolture avec laquelle, selon son journal, j'aurais parlé de l' Alsace-Lorraine. « J'ai signalé « le fait à M. Briand, répond l'ancien ministre, « c'est même uniquement pour le lui révéler que
(( j'ai cherché à le voir. Il ne peut l'avoir (( oublié. » M. Briand n'en a pas conservé le souvenir, et cela se conçoit. M. Martini hasarde l'affirmation que je viens de reproduire quand la partie de son carnet rapportant sa conversation avec le président du Conseil des ministres de France est ignorée. Il pense qu'elle ne sera jamais connue. Quand elle apparaît, force est de constater à quiconque sait lire que l'allégation de M. Martini est... contraire à la vérité. // déposait sous la foi du serment.
Ou'est-il besoin d'ajouter? Me faut-il dire que le récit d'un entretien que l'ancien ministre a eu le 29 décembre 1916 avec un M. Demaison, rédacteur au Journal des Débats, est également (( camouflé » ? La preuve en résulte du rapprochement entre les dépositions en justice de M. Demaison, les déclarations publiques que celui-ci a faites à la presse et le célèbre carnet. Je ne retiendrai qu'un dernier fait entre bien d'autres. A la date du 9 mars 1917, M. Martini transcrit sur son journal la lettre dont j'ai donné le texte, où il reconnaît que mes paroles furent inspirées du plus haut patriotisme, il ajoute : (( Et cela je pouvais l'écrire sans mentir. Lan- (( gage patriotique, oui... mais en même temps « constatation d'un état de fait qui, selon ce qu'il (( disait, après l'effort suprême du printemps, «. empêcherait la France de continuer la « guerre. » Donc, écrivant pour lui seul, se parlant à lui-même, M. Martini affirme le patriotisme de mon langage, quel que soit le récit qu'il en ait fait. Il esquisse une réserve, dira-t-on ?
Il paraît me reprocher de considérer que la paix sera bientôt inéluctable. Or, sur son carnet, on lit, à la date du 26 décembre 1916, cette observation de l'ancien ministre: « Ce serait stu- (( pide et inique tout ensemble et même grave (( de périls inimaginables de faire la paix aujour- « d'hui, mais ce serait s'illusionner de penser que « la guerre peut durer encore longtemps. )> L'état d'esprit de ]M. Martini, qui, pas plus que moi, ne prévoit le concours américain, est donc exactement celui qu'il me prête. Ne lui faut-il pas vraiment quelque audace pour paraître me reprocher ce que lui-même pense?
Mais, il serait cruel d'insister davantage. Il serait cruel de rappeler certaines réflexions écrites sur le journal, le 2y septembre 191 6, qui se terminent par ce vœu de M. Martini : « Oh ! (( certes, que la guerre finisse vite! » cruel de citer tel passage où le grand francophile parle, le 25 décembre 1916, de l'Allemagne « toujours favorable à l'Italie et à ses aspirations raisonnables », d'autant plus cruel que M. Martini a succombé, lors de la dernière consultation électorale, accablé par son passé, par la singulière et persistante duplicité de son attitude. N'a-t-on pas rappelé le scandale Rocca Talamo survenu il y a quelques années, où '\l. Martini fut accusé d'avoir, étant ministre, conseillé des opérations de bourse ? Il nia bien entendu, mais... il y avait une correspondance. N'a-t-on pas allégué qu'ancien gouverneur de l'Erv^thrée,. il avait enrichi la géographie de cette formule: « L'Erythrée est '.f baienée par la Mer Rouge, elle a été desséchée
(( par Ferdinando Martini » ? N'a-t-on pas surtout cité divers documents versés aux actes du procès Cavallini, notamment certaine dépêche, expédiée de Rome à Vienne la veille de l'entrée de l'Italie en guerre par Yaghen-Pacha, hommelige de l'ex-khédive, venu en Italie pour essayer de maintenir à force d'argent la neutralité italienne?, « Martini regrette, est-il dit dans ce télé- « gramme, que nous soyons arrivés trop tard. Il (( avait déjà passé contrat avec le gouvernement « français, mais il désire que nous conservions le « contact avec lui parce qu'il croit qu'il ne pourra « pas continuer avec le gouvernement français. » Ne s'est-on pas demandé si le carnet de M. Martini n'avait pas pour objet de couvrir le double jeu qu'il aurait m.ené, qui apparaît dans la dépêche Yaghen-Pacha dont tout le monde ne croit pas qu'elle est une pure calomnie, qui apparaît encore dans le mémoire France-Italie-Khédive, rédigé par Cavallini pour l'ex-khédive? Un correspondant d'Italie qui se plaît aux réminiscences classiques ne m'a-t-il pas écrit que j'avais eu le malheur de me rendre, le i8 décembre 1916, non chez Brunicardi, comme je le croyais, mais dans le temple du Janus bifronts?
Mais, je le redis, pourquoi m'acharner? Ne me suis-je pas déjà bien longtemps étendu sur ces incidents d'Italie qui n'expriment qu'une pauvre machination ourdie par le nationalisme contre moi et contre d'autres. On voulait, en effet, le coup double. On cherchait M. Gioîitti en même temps que M. Caillaux. Des promesses furent faites par le magistrat instructeur italien, M. de
Robertis, à certains inculpés s'ils voulaient... parler, c'est-à-dire dénoncer... Il y a des lettres... Un dossier bourré de témoignages fut rassemblé sur une prétendue entrevue que j'aurais eue à Bardonnèche avec l'homme d'Etat italien revenu aujourd'hui au gouvernement. On n'osa pas étaler ces fausses dépositions.. On n'osa pas poursuivre, de l'autre côté des Alpes, une entreprise politique parallèle à celle qu'on conduisait en France. A Paris, on ne s'arrêta pas en route; on était engagé à fond; on voulut suivre l'intrigue, la faire aboutir, et c'est pour la démonter que je me suis complu à vider le sac, à l'étaler sur la table. C'est fait. J'ai le droit d'opposer le point de départ des accusations portées contre moi et le point d'arrivée. Le point de départ: je n'aurais pas craint d'agir auprès du Vatican, auprès des socialistes officiels, auprès des neutralistes, en faveur d'une paix séparée, en faveur de la rupture de nos alliances en cours d'opérations militaires. Le point d'arrivée: plus de contacts avec le Vatican, plus de contacts avec les socialistes officiels, avec les giolittiens, avec M. Nitti; rien qu'une conversation privée, en tête à tête, avec un homme politique qui passe pour un fougueux interventiste ; rien qu'une conversation où la rupture de nos alliances, pas plus que la paix séparée, ne fut jamais envisagée, par moi du moins; rien qu'une conversation dont on pourrait tout au plus relever, si l'on prenait à la lettre la version que M. Martini en a donnée dans son carnet, que j'y dépeins la situation de la France et de l'Entente avec un pinceau chargé de couleurs
trop sombres; rien qu'une conversation dont on ne peut même pas retenir cela, puisque les variations, les contradictions de l'ancien ministre, les... erreurs qu'il a commises enlèvent toute autorité à ses affirmations vacillantes, puisque lui-même, écrivant pour lui seul sur son agenda, reconnaît le patriotisme de mon langage!-
Oui, mais mon patriotisme n'est pas de bon aloi; il ne porte pas la marque de fabrique officielle. Je n"ai pas, sur les problèmes de la guerre et de la paix, sur l'avenir de la France, de l'Europe et du monde, les mêmes conceptions que M. Clemenceau et que M. Léon Daudet. C'est cela que me reproche M. Pérès, qui pourchasse ma pensée dans la conversation Martini à laquelle il s'attache exclusivement. C'est cela qu'on apporte devant la Haute-Cour et qui croule. L'arrêt de la Cour de justice écarte, en effet, du débat la conversation Martini et ne retient contre moi que l'imprudence de mes relations et de mes propos — lesquels? — avec M. Cavallini et ses amis. J'aurai l'occasion de montrer, plus loin, ce que vaut le «reproche. Il me suffit, pour le moment, de le situer en face de la formidable accusation. Nàscitur ridiciihis mus, a écrit le poète latin en dépeignant la montagne qu'on avait élevée sur les bords du Tibre, qui devait receler dans ses flancs des hordes de guerriers et qui s'affaissa soudainement en ne laissant échapper qu'une souris trottant menu, que l'on s'évertua à capter et que Ton découvrit gîtée, dit un vieil auteur, non loin du théâtre de Pompée, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui le Palais Farnèse.