‹ Devant l'histoireChapitre 12 sur 15 · UN PARALLÈLE · texte numérisé non relu

UN PARALLÈLE

Nous sommes à la fin de juin 1919. Il y a plus d'un an et demi que je suis inculpé et que j'ai été incarcéré. L'instruction devant la Haute-Cour est à son terme. Quand je relis mes interrogatoires, j'ai le sentiment d'avoir tout brisé, tout piétiné; j'ai, en tout cas, la certitude qu'il y a dans mes exposés un tel accent de vérité et de sincérité que tout homme de bonne foi ne peut pas ne pas en être pénétré. Je sais, au surplus, un haut magistrat qui avoue loyalement à l'un de mes avocats, à ^P de Moro-Giaiïeri, lequel veut bien apporter vers cette date à ma défense, déjà si fortement constituée, le concours de son grand talent, qu'il faut a se cramponner à la table » pour résister à la conviction qui se dégage de mes réponses, qui court à travers mes explications. Je ne me fais cependant guère d'illusions. J'entends que, pour réaliser la politique que l'on a en vue, pour atteindre les partis de gauche aux

prochaines élections générales, on veut que je reste en prison; j'entends que, pour agir sur l'opinion, on prétend me traîner devant la Haute-Cour sous le coup de la plus imméritée et de la plus grave des accusations (i). Cependant, il y a une Commission d'instruction. C'est elle qui décidera, non le gouvernement. Après de longs atermoiements qui indiquent bien des fluctuations, la Commission est convoquée par son président au commencement d'août 1919. Elle s'ajourne à un mois pour donner à chacun des sénateurs qui en font partie le temps de prendre connaissance des interrogatoires. Je n'ignore pas qu'un ou deux membres de la Commission les ont déjà lus; si leur exemple pouvait être contagieux, je gage que la grande majorité des hommes qui vont être appelés à dire s'il y a charges suffisantes partageraient l'opinion de ceux d'entre eux qui ont suivi pas à pas les travaux de M. Pérès et dont i'un qui, par sa haute droiture, soi^ indépendance d'esprit, la parfaite dignité de sa vie privée, commande le respect du Sénat tout entier, proclame qu'il n'y a rien dans l'affaire Caillaux, sinon un fatras de papiers.

(i) Le 6 octobre 1920 M. Léon Daudet, commentant

les résultats des élections législatives, écrit dans l'Action Française: « Les radicaux ont fortement trinqué. L'in- « culpation pour haute trahison et l'incarcération de « leur chef reconnu Caillaux (Joseph) y ont été certainece ment pour beaucoup. Les patriotes français ne sauront « jamais assez remercier Clemenceau d'avoir mis la <( France avant l'intérêt de son propre parti et d'avoir « porté au radicalisme un coup mortel dans la personne « de Ton Jo. » Aveu dénué d'artifice !

Mais je connais les habitudes de travail des parlementaires et je ne suis pas autrement surpris d'apprendre que nul des commissaires ne juge à propos d'employer le mois de délai qui est imparti à des lectures dont je conviens qu'elles sont fastidieuses. Sur les neuf membres de la Commission qui prononceront, il y en- aura deux, trois tout au plus, qui seront informés. M. Pérès sera naturellement à fond contre moi ; les deux autres demanderont le non-lieu, mais je suis certain qu'ils seront en minorité, que la Commission, dans l'ignorance où elle s'est cantonnée et oti elle persiste, suivra son président parlant au nom du gouvernement de M. Clemenceau.

Cependant je reste en prison et, si je n'ai plus à subir les tortures des neuf premiers mois de détention, si je puis voir les miens dans ma cellule, si je puis, à de certaines heures, me promener dans le jardin que j'ai décrit, je sens peser sur mes épaules tout le poids d'une incarcération prolongée. Ma santé, qui s'était améliorée quand j'étais passé au régime des politiques, surtout quand j'avais été stimulé par la nouvelle instruction, recommence à s'altérer. J'ai maigri dans des proportions alarmantes. Ma tension artérielle est de nouveau fort élevée. Les médecins qu'on m'autorise à consulter concluent à la d'arsonvalisation, à un régime de douches, au grand air. D'autres médecins qui sont désignés par l'accusation pour m'examiner confirment le diagnostic, insistent pour les mêmes remèdes.

Enfin, sur les instances de mes défenseurs, une décision d'humanité intervient. Le 13 septembre

je suis transféré à Neuilly dans la maison de santé des docteurs Devaux et Charpentier. Il me souviendra toujours de ma joie d'enfant quand, installé dans le pavillon où je serai rigoureusement gardé jour et nuit par des agents de la Sûreté, je vois enfin le soleil, des arbres, des pelouses, des fleurs, des gens qui passent sur le boulevard à quelques centaines de mètres. Quelle que soit la réglementation rigoureuse que l'on maintient puérilement en ce qui concerne les visites que je suis autorisé à recevoir, quelle que soit la discipline qui m'est im.posée pour les promenades en dehors du pavillon que j'occupe, je puis du moins me détendre, me reposer au grand air. Les soins les plus intelligents et les plus attentifs me sont d'ailleurs prodigués par les médecins qui dirigent la maison de santé. Ils parviendront à me remettre sur pied; grâce à eux, je serai en mesure de me défendre devant la Cour de justice. Si j'étais resté en prison, je n'aurais pas eu la vigueur nécessaire pour tenir tête. Je veux écrire ici le témoignage de la gratitude que je leur garde. J'étais à Neuilly depuis quelques jours quand j'eus connaissance de la décision de la Commission d'instruction, à laquelle je m'attendais. A la majorité des voix, j'étais traduit devant la Cour de Justice pour intelligence avec l'ennemi et attentat à la siireté extérieure de l'Etat. Arrêt de renvoi pas plus que rapport du président ne méritent d'être discutés. Je m'y attacherai d'autant moins que les conclusions auxquelles ces précieux documents aboutissent ont été écartées par la Haute- Cour à une écrasante majorité; j'ai, au surplus,

exposé et liquidé, je crois, tous les invraisemblables griefs que l'on me fait et que M. Pérès développe longuement.

Tous? Non. J'ai omis l'affaire Lenoir. Je résumerai brièvement les faits, à mon habitude, avant d'exposer comment on prétend me chercher dans cette histoire. En juillet 1915, M. Desouches, avoué à Paris, et 'M. Pierre Lenoir, fils du courtier de publicité Alphonse Lenoir, apportaient à M. Charles Humbert les capitaux nécessaires pour acheter le Journal. La somme décaissée était considérable: dix millions. Elle provenait, affirmaient un notaire et un avocat dont la légèreté fut singulière pour ne pas dire criminelle, de la fortune indivise d'Alphonse Lenoir qui mourait à l'époque. « Il est donc très riche ce Lenoir » disait au même moment M. Poincaré, qui avait invité à dîner MM. Bunau-Varilla et Charles Humbert dans le but de s'informer et de rapprocher les deux directeurs de journaux, a II passe pour avoir trente millions », aurait répondu ~SI.. Bunau-A^arilla. Sauf différence de chiffres, l'opinion de M. Bunau-A^arilla était celle du tout- Paris qui se dit et se croit informé. J'aurais moimême gagé — et j'ai pu l'avancer quelques années plus tard — que la fortune d'Alphonse Lenoir. dont je savais que, certaines années, il avait réalisé plus d'un million de gains, n'était pas loin d'atteindre quinze ou vingt millions. Cependant, des démêlés surviennent entre ]\I. Charles Humbert et ses comm.anditaires. On se sépare à la fin de 1915. En octobre 1917, la justice, lente à se mettre en mouvement malo:ré les avertissements

reçus, iinit par découvrir que les dix millions apportés au Journal ne proviennent nullement de la fortune d'Alphonse Lenoir, qu'ils ont été versés par un industriel suisse, un M. Schoeller, et fournis en réalité par le gouvernement allemand. M. Pierre Lenoir et M. Desouches ont touché chacun 500.000 francs de commission. Affaire sim.ple, banale et malpropre à la fois. Les dirigeants allemands ont évidemment compté que le Journal, acheté de leurs deniers, serait acquis à leur politique. M. Pierre Lenoir, fils de famille incorrigible, viveur et prodigue, M. Desouches, officier ministériel... suspect, toujours en quête d'une grosse somme à s'approprier, n'ont envisagé que l'aubaine du million à se partager. S'ils ont fait des prom^esses à M. Schoeller, ils n'ont probablement jamais eu l'idée de les tenir. Tel fut, en ce qui concerne Desouches, l'avis du 3® conseil de guerre, qui ne le condamna que pour commerce avec l'ennemi, à cinq ans de prison. La peine de mort fut prononcée contre Pierre Lenoir, dont il ne me paraît pas que la responsabilité fût plus engagée que celle de son com.plice dans la tractation coupable. Certes, il portait le poids d'une correspondance répugnante, mais qui, n'ayant nul rapport avec les faits de la cause, pouvait difficilement justifier une aussi extraordinaire différence de traitement. Cette inégalité doit probablement être attribuée, dans une certaine mesure tout au moins, à la communication faite au conseil de guerre à huis-clos -d'un télégramme du 1^ avril 191 5, adressé par M. von Jagow, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, à M. de

Lancken, gouverneur civàl de la Belgique. Il y était indiqué que l'ambassadeur d'Allemagne à Berne, saisi d'un projet d'acquisition de journaux français, désirait avoir des renseignements sur Alphonse Lenoir dont on lui aurait affirmé qu'il avait été chargé d'une mission à Berlin, en 191 1, au moment d'Agadir. M. de Jagow ajoutait que Kelfferich et la Deutsche Bank, consultés, n'avaient nulle connaissance de cette mission. Il concluait en demandant à M. de Lancken des informations et un avis.

M. Pérès me soumet cette dépêche.

(( Que voulez-vous que je vous en dise? Quelles observations puis-je présenter? Jamais je n'ai confié à M. Alphonse Lenoir, que j'ai connu dans des conditions que j'exposerai, une mission quelconque en Allemagne. Sans doute j'aurais très bien pu le faire et, si je l'avais fait, je le dirais. Mais, qu'importe au surplus qu'il y ait eu ou non mission conférée à M. Lenoir père trois ans avant la guerre? Et qu'importe, à moi tout au moins, que l'on ait en 191 5 cherché à battre monnaie auprès des Allemands en faisant valoir la prétendue importance d'Alphonse Lenoir? En quoi suisje pour quelque chose dans toutes ces malpropretés? Elles concernent uniquement l'affaire Lenoir-Desouches, qui est jugée. »

L'observation me paraît péremptoire. Je l'encadre de détails sur les conditions dans lesquelles j'ai connu Alphonse Lenoir, sur les hauts patronages dont il bénéficiait. M. Pérès ne me paraît pas très désireux de pousser le colloque sur ce terrain. J'ajoute que, si j'étais très naturellement

en bonnes relations avec Lenoir père, puisqu'il avait été pendant de longues années mon subordonné'quand je dirigeais le ministère des Finances où il était courtier de publicité, je ne l'avais pas revu depuis le mois d'août 1914, que j'avais vu Pierre Lenoir deux fois dans ma vie, en tout et pour tout, une fois dans une partie de chasse bien avant la guerre, la seconde fois en octobre 191 5, M. Bourgarel, successeur de son père, l'ayant amené à mon cabinet pour une visite de courtoisie. Pas de discussion possible sur tous ces points. Le caractère purement banal de l'unique visite de Pierre Lenoir à mon domicile est confirmé par M. Bourgarel. Alors, que me veut-on ?

Voici ! M. Pérès, dans l'arrêt de renvoi, relate la dépêche de Von Jagow à Lancken et il écrit:

(( Attendu que la réponse que \^on Lancken a « dû faire au télégramme de Von Jagow reste (( ignorée, mais qu'il nest pas téméraire de pen- (( ser qu'elle dut satisfaire les services de là proa pagande ennem.ie, puisque, à quelques semaines (( de là, les dix millions sollicités par Lenoir lui « étaient remis..., qu'il est également permis de « supposer que ce n'est pas au fils Lenoir, pourvu (( d'un conseil judiciaire, que l'Allemagne faisait « un si large crédit, mais bien à l'agent financier (( dont on connaissait les attaches avec l'homm.e (( d'Etat français qui avait précisément dirigé les <( négociations de 191 1,.. »

Et voilà! Ce n'est pas plus difficile que cela! Le troisième conseil de guerre, en écartant les circonstances atténuantes dont aurait pu béné-

ficier Pierre Lenoir, a bien marqué qu'il le tenait pour le seul responsable d'une opération dans laquelle il semble d'ailleurs établi que son père, fort malade, n'a eu nulle part. De sa propre autorité yi. Pérès (( suppose )) qu'il en est autrement. Emporté par le désir de m'atteindre. il insinue — car il n'y a qu'une insinuation — qu'il se pourrait bien que je fusse derrière toute cette affaire. Et cela, pourquoi? Parce que, pour faire valoir leur marchandise, Pierre Lenoir et ses complices ou ceux qui gravitaient autour d'eux se sont targués auprès de l'Allemagne d'une soi-disant mission attribuée par moi en 191 1 à Alphonse Lenoir et parce qu'il n'est pas « téméraire de penser », bien qu'on n'en sache rien du tout, que la réalité de cette mission a dû être confirmé par M. de Lancken dans un télégramme qu'on ignore. On croit rêver en lisant de tels considérants dans un acte nui émane de la commission d'instruction de la Cour de justice.

Réédition de la tentative Bolo ! On ne veut pas renoncer définitivement à 1' « amalgame » si obstinément cherché. On ne veut pas convenir que 1a grande formule brandie par M. Mornet et par ?^L Léon Daudet, le premier précédant ou suivant l'autre peu importe : « il n'y a qu'une affaire de trahison )), n'est qu'une stupidité dont peuvent se gargariser des esprits ou passionnés ou superficiels et bornés, mais qui ne résiste pas une minute à l'examen des faits. On espère qu'un nouveau chantage à la mort aboutira à créer le lien ardemment désiré, le lien entre l'homme politique et les traîtres.

on croit réussir: Au moment de partir pour Mncennes, Pierre Lenoir dem.ande à parler. On s'y attend. Tout est prêt pour qu'il soit sursis à l'exécution. Un délai est immédiatement ordonné. Et puis, on écoute. Mais que peut dire le malheureux avec lequel je n'ai eu d'autres rapports que ceux que j'ai exposés? Oh! tout simplement ceci : « Je suis une victim.e. C'est pour le compte de mon père que j'ai fait l'affaire du Journal. Mon père devait obéir aux ordres de M. Caillaux. Je n'en ai aucunes preuves ; mais interrogez celui-ci, interrogez celui-là, questionnez notam.ment M. Bourgarel, qui était, sans aucun doute, l'intermédiaire entre mon père et l'ancien président du Conseil. » Démentis ! démentis qui s'abattent dru comme grêle! Quelques témoins indiquent bien qu'Alphonse Lenoir s'est vanté auprès d'eux d'avoir reçu de moi, en 191 1, une mission pour Berlin où il s'est certainement rendu. Mais, naturellem.ent il n'a pas donné la moindre preuve à l'appui ; il s'est gardé — et pour cause — de montrer une lettre l'accréditant auprès de la haute banque allemande, qu'il disait tenir du président du Conseil dont elle aurait porté la signature. Au surplus, je ne me lasserai pas de le répéter : Qu'est-ce que tout cela signifie ? Quoi ! parce que, en 191 1, j'aurais confié une mission financière à un agent du ministère des Finances, je pourrais avoir une part de responsabilité quelconque dans la criminelle escroquerie que, quatre ans plus tard, réalise son fils qui, pour parvenir à ses fins, fait miroiter la confiance dont joviissait son père! Mais, à cela même, qui est inexistant,

il faudra renoncer. On découvre, en effet, à Bruxelles la réponse datée du 2 avril 191 5 de M. de Lancken au télégramme Jagow. Elle est le contraire de ce que « supposait » M. Pérès. En voici le texte :

(( Je me souviens que le comte Armand m'a parlé autrefois, à plusieurs reprises, d'un agent de presse pour affaires financières particulièrement capable, du nom de Lenoir, auquel M. Caillaux en particidier, comme ministre des Finances et comme président du Conseil, a donné beaucoup à gagner. Je crois aussi me rappeler que Lenoir fut employé par Caillaux dans sa lutte contre de Selves. Je ne me souviens de rien quant à son rôle comme intermédiaire dans la crise marocaine. Armand m'a suggéré une fois — je crois à l'époque de l'élection présidentielle — de gagner Lenoir, qui était, à vrai dire, fort cher, pour une campagne dirigée contre Poincaré et l'amitié avec l'Angleterre. Toutefois je ne suis jamais entré personnellement en rapport avec lui. Je serais d'avis qu'on n'écartât pas complètement Lenoir, mais, en cas qu'il en résulterait la possibilité d'influencer des organes français, il faudrait procéder avec la plus grande prudence et, au début, se contenter d'exploiter 1rs contrastes qui se font déjà jour en France. »

Donc, pas de rapports entre Lancken et Lenoir père ! Pas de rôle joué par ce dernier dans la crise marocaine ! Pas d'allusion à l'intérêt qu'il y aurait à acheter un ou deux grands organes français pour les mettre à la disposition d'un homme

d'Etat! Tout au contraire Lancken engage à la prudence, à la circonspection... ! Une autre dépêche achève d'écraser les hypothèses écrites dans l'arrêt de renvoi. Jagow télégraphie le i8 mai :

«. De bonne source je reçois l'information suivante: Lenoir est un corrupteur professionnel. De cette façon le père a acquis une grosse fortune, le fils est trop maladroit et tout à fait inexpérimenté en matière politique. Tous deux trop professionnels pour bien agir. »

Ce n'est donc pas en considération de Lenoir père, ce n'est pas même pour Lenoir fils que les millions seront versés quelques semaines après cette dépêche. Quelles interventions se sont produites dans l'intervalle ? Qui a agi auprès des Aile" mands? Qui les a déterminés à confier des fonds â Lenoir et à Desouches ? On m'a parlé de voyages en Suisse qui avaient eu lieu à la suite du télégramme de Jagow, entrepris par d'autres que par Pierre Lenoir. J'ignore ce qu'il y a de fondé dans ces allégations. Un mystère plane sur la fin des tractations. Ce que je sais, c'est que, pour m'atteindre indirectement, on a fait état devant le conseil de guerre contre Lenoir d'une dépêche qui n'a pas pu ne pas influer sur l'esprit des juges, qui les a peut-être déterminés à prononcer la peine capitale, sans qu'on produisît — j'espère qu'on ne les détenait pas — la réponse à ce premier télégramme, le second télégramme Jagow, qui retournaient l'incident... contre qui? il ne m'appartient pas de le rechercher. Ce que je sais encore, c'est eue, si ces derniers documents n'a-

vaient pas été découverts, les suppositions de ]\I. Pérès, échafaudées sur un télégramme dont on ignoraiit la réponse qui y avait été faite, pouvaient constituer une arme redoutable contre moi. Il n'est pas un juste qui ne frémira en constatant à quels excès sont entraînés certains hommes !

Et l'origine de tout cela? J'avais connu Alphonse Lenoir, je l'avais bien connu. Comment? Dans quelles conditions? Qui était-il? Qui servait-il ?

La première personne qui me parla d'Alphonse Lenoir, dont auparavant j'avais seulement entendu prononcer le nom, fut M. Poincaré. J'étais, en novembre 1906, dans le cabinet du ministre des Finances au Louvre, dont j'allais reprendre possession et que M. Poincaré s'apprêtait à quitter. En me transmettant les services, mon prédécesseur m'indiqua, selon l'usage, le nombre et la nature des croix de la Légion d'honneur qui, attribuées au ministère des Finances, n'avaient pas encore été décernées. « Il y a, me dit-il, une croix d'officier de la Légion d'honneur disponible. Elle vient du ministère de la Guerre. M. Etienne l'a prélevée sur le contingent des croix civiles; il m.e l'a passée pour que je la donne au mois de janvier prochain à ^I. Lenoir, le courtier de publicité du ministère des Finances. — M. Lenoir officier de la Légion d'honneur? fis-je, alors qu'il y a des directeurs généraux qui n'ont pas la rosette. — Vous agirez comme vous l'entendrez, répliqua M. Poincaré. Je veux simplement vous indiquer qu'il vous faudra retourner la

croix au ministère de la Guerre, ou lui donner la destination que M. Etienne a spécifiée. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je crois que vous aurez quelque peine à vous dérober, car c'est à la demande de votre président du Conseil, M. Clemenceau, que M. Etienne a consenti en faveur de M. Lenoir le sacrifice d'une des croix destinée à récompenser les services rendus par des civils à la défense nationale. » Des tiraillements, des difficultés qui faillirent être sérieuses sur ce sujet. Je refusai obstinément défaire figurer le nom de M. Lenoir dans la promotion des croix du ministère des Finances du mois de janvier 1907. Je consentis sei^lement, pour des raisons que chacun devine, à attribuer la rosette à celui auquel elle était destinée par un décret spécial, que je fis signer en Conseil des miinistres, où j'indiquai que la croix avait été remise avec une affectation déterminée à mon prédécesseur qui avait accepté la transmission. AL Alphonse Lenoir se comporta en homme d'esprit. II vint me remercier. Sa gratitude aurait dix s'épancher dans un autre cabinet ministériel où il se vantait, en un langage grossier qu'il ne dédaignait pas, de pénétrer aussi facilement que dans un édicule des boulevards.

A partir de cette date, mars 1907, et tant que je fus au gouvernement, je reçus fréquemment yi. Lenoir dont j'eus l'occasion d'apprécier grandement les services. Il informait précieusement des mouvements du marché, des possibilités de placement des valeurs du Trésor. Il était au courant de tout ce qui se passait, de tout ce qui se projetait dans le monde des affaires et du jour-

nalisme. En deux mots, il était un remarquable agent de renseignements et un intermédiaire très utile tant auprès des banques et des sociétés de crédit que des gens de presse. Je l'employai fréquemment aussi bien quand je fus président du Conseil que pendant mes passages au ministère des Finances. Je restai tout naturellement en relations avec lui quand je ne fus plus au pouvoir. Il était d'ailleurs lié avec un grand nombre d'hommes politiques, non seulement avec les anciens ministres des Finances comme m^oi dont il avait été le subordonné, mais avec beaucoup d'autres qui avaient eu des occasions ou des raisons de le connaître. Nos rapports fraîchirent à partir de 1914. Lenoir m'avait fait demander la cravate de commandeur de la Légion d'honneur à la fin de 1913, quand je repris pour la quatrième fois la direction des services du ministère des Finances. J'avais répondu, avec quelque rudesse, que je n'aimais pas les plaisanteries de mauvais goût. C'est sans doute à la déconvenue que subit Lenoir qu'il faut attribuer les propos amers qu'il eut sur mon compte depuis cette date et dont certains fragments de ses Mémoires pendant la guerre, publiés par le Cri de Paris, portent trace. Le courtier de publicité y apprécie souverainement les hommes et les choses ; il y déclare, ap^jgs avoir rendu compte de la façon la plus fantaisiste de la dernière conversation que nous eûmes en août 1914, que je suis un homme surfait, que mon orgueil efface toutes les qualités que je pourrais avoir, etc.. En revanche, il proclame sa plus vive admiration pour M. Clemencecau, « dans

l'intimité duquel il vivait », dit le Cri de Paris (numéro du 30 novembre 1919). Appréciation confirmée par ces « souvenirs » où Lenoir relate les visites presque quotidiennes qu'il faisait rue Franklin, rapporte les confidences qu'il y a recueillies sur les sujets les plus graves, les négociations politiques qu'il a menées pour le compte de l'homme d'Etat dont il indique qu'il administrait le journal! Rien là qui puisse surprendre aucun de ceux qui savent les dessous de ce monde.

Ceux-là n'ignoraient pas que c'est sous r « égide » de Lenoir que l'Homme Libre avait v^ le jour, que, pour l'alimenter, l'agent de publicité s'en était réservé le bulletin financier qui lui valait, en sus de la publicité normale, une « hors part » dans l'exceptionnelle distribution de fonds à laquelle le gouvernement ottoman procéda en 1913-1914 par l'intermédiaire de 'M. Renier. Je mQ suis laissé dire qu'on aurait des précisions encore plus intéressantes sur les méthodes mises en œuvre par Lenoir pour réaliser l'équilibre budgétaire du journal de M. Clemenceau, sur les sacrifices qu'il était disposé à s'imposer personnellement pour y subvenir, si les « souvenirs pendant la guerre » avaient été intégralement publiés. N'a-t-on pas tronqué le récit de la visite du courtier de publicité, rue Franklin, le 7 août 1914? N'a-t-on pas omis les comptes rendus des entretiens du 8 et du 11 août? La situation de VHomme Libre, qui allait devenir VHomme Enchaîné, n'y fut-elle pas débattue? M. Clemenceau n'y déclara-t-il pas qu'il ne pouvait être question de lui réduire son traitement de trois

mille francs par mois? Lenoir ne lui exposa-t-il pas la difficulté où il était d'obtenir de l'argent des banques et ne conclut-il pas en lui promettant pour son journal seulement 5.000 francs par mois, qu'il n'était pas sûr de trouver et qu' (( il serait peut-être obligé de payer personnellement » ? Aisé de s'expliquer maintenant comment, sans la censure, les murs de Paris auraient été, en 1917, tapissés d'affiches contre M. Clemenceau qui auraient porté comme titre : De Cornélius Herc à Rosenberg en passant par Lenoir!

I\Iais j'ai déjà indiqué que jamais je ne m'abaisserais à employer certaines armes contre mes adversaires. Quand bien même les mémoires de Lenoir, dont il se peut que quelques feuilles se soient envolées, relateraient les conversations d'affaires qu'on m'a susurrées à l'oreille, on ne serait en droit d'en conclure qu'une chose, c'est que l'agent de publicité du ministère des Finances comptait parmi les amis dévoués auxquels M. Clemenceau avait dû faire appel pour soutenir son journal. Comme toutes les feuilles d'opinion, VHomme Libre ne pouvait vivre sans des concours. Pour s'en procurer de ci, de là, l'homme d'Etat a utilisé un personnage qu'il n'avait nulle raison de tenir en suspicion, qui, pour reprendre l'expression du Cri de Paris, vivait dans son intimité. Cette appréciation est, au surplus, si exacte que M. Michel Clemenceau fut un des témoins du mariage de Pierre Lenoir. Ni M. Clemenceau m Ton fils ne pouvaient se douter de ce qui adviendrait à cet infortuné.

MES PRÎSOMS, — 19

Seulement j'ai le droit» de me retourner une fois de plus contre mes accusateurs. On a prétendu me chercher dans l'affaire Schœller sous le prétexte qu'en 191 1, j'aurais confié, dans la plénitude de mon droit de chef du gouvernement, une mission à Alphonse Lenoir. Que n'eût-on pas dit si je lui avais laissé le soin de me trouver des capitaux pour fonder un journal, si je lui avais demandé de réclamer aux banques des subsides pour faire vivre une feuille dont j'aurais tiré 3.000 francs de traitement mensuel? Que n'eût-on pas dit si j'avais donné au même homme les renseignements que lui distribua M. Clemenceau sur la direction de nos affaires extérieures, sur notre armement? M. Pérès eût certainement conclu qu'il n'était pas « téméraire de penser » que l'acquisition du grand organe d'information était opérée pour mon compte, puisque Lenoir père aurait été déjà le barnum d'une entreprise de presse à mon bénéfice. Il eût, sans aucun doute, (( supposé » que Pierre Lenoir avait trouvé crédit auprès des Allemands en leur étalant les informations que j'aurais fournies à son père.

Mais j'entends lé chœur des thuriféraires exaspérés : « M. Clemenceau est un patriote immaculé, intangible. Ce n'est pas lui qu'on peut accuser de défaitisme. Le défaitisme, il l'a pourchassé en agissant contre vous qui étiez, de votre plein gré ou sans le vouloir, le centre des velléités pacifistes et défaitistes. »

Contre le terme abject de défaitisme je ne cesserai de protester tant qu'on le prendra dans son sens littéral, tant que l'on n'entendra pas que l'épithète n'a été imaginée que pour essayer de déshonorer les politiques de mesure et de bon sens qui s'opposent naturellement à celles de M. Clem.enceau et de l'Action Française. Je ne cesserai de répéter que je défie qu'on prouve que j'aie jam.ais espéré la défaite de mon pays, — je ne suis pas, grâce aux dieux! capable d'un sentiment monstrueux. Je défie qu'on prouve qu'un écrit signé de moi, une parole publique, une seule, ait jamais découragé les efforts de nos concitoyens ou encouragé ceux de nos ennemis.

Tout le monde peut-il en dire autant?

Un recueil précieux à consulter: la Galette des Ar demie s.

Je me suis donné la peine de lire les 768 numéros' de la feuille allemande, rédigée sous la direction des autorités militaires germaniques dans le but d'agir sur la mentalité des pays envahis. Il y est à peine question de moi jusqu'au jour où j'ai été inculpé et emiprisonné. J'ai compté que, de 1914 à fin 1917, en mettant à part les comptes rendus parlementaires où mes interventions sont naturellement rapportées, mon nom n'est pas prononcé plus de cinq fois. La première fois, en juin 191 5, la Gazette des Ardennes reproduit une prétendue interview de m.oi au Brésil qui circula dans toute la presse germanophile et dont je démentis plus de vingt fois la réalité. On y fait, soit dit en passant, un éloge dithyrambique de mes vues d'homme d'Etat quatre mois après la

dépêche Luxburg. En juillet 191 5, le journal allemand rapporte une prétendue agression dont j'aurais été l'objet. Niaiserie insignifiante ! Le 19 août de la même année, dans un article en (( tribune libre », visiblement écrit par un Français, on loue ma politique d'Agadir en en dénaturant quelque peu la portée. Rien qui soit relatif à la grande guerre. Le 21 juillet 1916 on conte, dans un entrefilet, absurde d'ailleurs, que, au dire d'un neutre, l'opinion des milieux de droite à Paris évolue vers moi. Enfin, le 25 octobre 1917, en un article intitulé « Petit examen de conscience nationale » par un universitaire français prisonnier, il est écrit: « Ce fut pour la France « un grand malheur qu'au Congrès de Versailles « le parti radical n'ait trouvé à opposer à Poin- (( caré que la personnalité falote d'un Pams, Un (( Bourgeois ou un Caillaux nous eût certainece ment évité la guerre... » Et c'est tout! Me voici hors de cause, n'est-il pas vrai ? et par suite très à mon aise pour étudier objectivement le journal.

En deliors des informations, tendancieuses bien entendu, en dehors de la publication très grossièrement et très maladroitement faite des proclamations du kaiser, des discours du chancelier, la feuille comportait parfois une tribune libre, presque toujours une chronique locale. Elle était surtout fabriquée avec des coupures de journaux français, assez habilement commentées, il faut le reconnaître. Les articles en « tribune libre », peu nombreux, étaient naturellement des articles pacifistes, ou... très fâcheux, anonymes

mais dus pour la plupart à la plume de Français. Le pacifisme était, quelquefois mais rarement, ce qu'on peut appeler le pacifisme de gauche^ c'està-dire d'inspiration socialiste. Il exprimait alors le regret de la guerre, le désir de la paix immédiate, il prêchait la réconciliation des peuples. Mais c'étaient, je le répète, cas exceptionnels. La plupart des articles en tribune libre portaient l'empreinte cléricale et réactionnaire et la note qu'on y rencontre le plus souvent mérite un qualificatif sévère. J'en cueillerai deux : l'un du 13 février 1915, l'autre du 26 juillet 1917. Le premier, intitulé: « Le témoignage d'un Français », est une lettre écrite par un maire du département de la Somme. Les précisions qui y sont données sur les conditions dans lesquelles la commune, que l'auteur de l'article administre, a été occupée par l'ennemi, abandonnée, puis occupée à nouveau sont telles qu'il est à peu près certain que la lettre n'est pas apocryphe. En voici la fin:

« Ce qui nous a surtout frappés dans cette vie (( en, commun [la vie avec les soldats allemands], « c'est la discipline sévère qui règne dans l'armée allemande, l'amour de la patrie et les sentiments religieux dont sont pénétrés les soldats. Qu'ils soient protestants ou catholiques, ils remplissent tous les devoirs de leur reUgion sans ostentation, mais aussi sans a crainte des hommes. Tous les soldats catho- (( liques ont leur rosaire dans la poche ou sus- (( pendu au cou avec des médailles.

(( Un jeune sous-officier de vingt-cinq ans, ins- (( tituteur de sa profession, nous dit: « Depuis « le commencement de la guerre j'ai assisté à « beaucoup de combats, mais, grâce à la prière « de ma mère, je n'ai jamais été blessé. » Quand « on a su implanter dans l'âme d'un peuple une (( pareille discipline et de pareils sentiments reli- « gieux, on peut, avec raison, dire: « Ce peuple « est invincible. »

« Mais terminons ma lettre déjà trop longue. (( Je voulais simplement vous montrer combien (( nos journaux nous ont trompés.

(( Mes co-détenus ne pourraient que vous répé- « ter la même chose. Si j'étais sûr que mes com- (( patriotes de l'autre côté de la ligne de feu « puissent lire ma lettre, je leur dirais: « Regar- (( dez notre président du Conseil, Viviani, qui, « un jour devant notre « glorieux parlement », (( se faisait fort d'éteindre les étoiles du ciel. « Est-ce qu'il ne ferait pas m.ieux d'éteindre les « mèches qui font partir les canons? Non, cette « besogne est au-dessus de ses forces. Mais il « pourrait entreprendre une autre besogne, à « savoir: rendre à l'Eglise les biens des morts « qu'un autre ministère sans scrupules lui a (( volés. Peut-être le courroux du Seigneur, dont il (( ne voulait rien savoir, se laisserait-il apaiser et (( peut-être verrions-nous alors la lin de ce fléau.

(( La France méritait un châtiment pour ses (( sentiments et ses actions anti-religieux. C'est (( ce châtiment qui l'atteint maintenant, et peut- (( être n'est-elle pas encore au bout de ses épreu- « ves. Oui connaît l'avenir?... »

iSi

Le 2^ juillet 19 17, la Gazette des Ardennes publiait en tête de ses colonnes un article à titre significatif : « Républicanisme et Barbarie. » Il débute par le récit d'un prétendu acte de lâcheté immonde qui est attribué à un instituteur, laïque bien entendu. Ce geste est ainsi commenté :

(( Il y a de ce fait plusieurs leçons à tirer. La

i( première est que V antipatriotisme semble une

<; suite logique du républicanisme. L'expérience

« l'a démontré un peu partout, dans les régions

(' occupées.

« La deuxième leçon est que les Allemands,

<( ces « barbares », bien qu'étant nos ennemis de

(( guerre, ont montré, en mille circonstances plus

'( d'humanité, de piété pour nos soldats fran-

(( çais et pour les civils que les enfants mêmes

(( de la sacrée République française. C'est une

(( honte nationale, mais c'est un fait que des mil-

(( liers de sujets français devront avouer plus

(( tard.

L'article conclut :

« La République telle qu'elle existe chez nous a est un régime pourri; c'est le régime de l'as- (( siette au beurre, de l'amour-propre, de « l'égoïsme, de la malhonnêteté et du vice. Dans « une occasion où il faut du désintéressement et « de la vertu, le « fougueux républicain » se fait, (( naturellement et par égoïsme, le plat valet du (( premier venu. Dans la question sociale, le (( républicain devient, toujours par égoïsme, dur <( et cruel en ce qui ne le touche pas lui-même. « En fait de patriotismiC, le républicain n'en a

« même pas le souci; il est un vulgaire phono

(( qui ne marche et ne déclame que par la galette.

(( Plaise à Dieu que le régime républicain ait

(( produit beaucoup de « barbares » comme nos

« ennemis qui resteront, malgré tout, nos mo-

(( dèles sur bien des points. »

Articles fabriqués, dira-t-on, par des Allemands ou par quelques misérables à leurs gages ! Je ne le crois pas. Je suis convaincu qu'ils ont été écrits par des réactionnaires passionnés; je suis d'autant plus engagé à le penser que le thème qui transparaît dans ces papiers : « la France est infé- (( Heure à l'Allemagne parce qu'elle est anti-reli- « gieuse, » est celui que, dans nos pays de rOuest, il est arrivé qu'on développât en chaire. Mais j'admets qu'il y ait là simple supercherie du journal allemand. Il n'en est pas moins, un fait indiscutable, c'est que nos ennemis cherchaient à s'appuyer sur les éléments conservateurs et cléricaux des pays envahis. Pourquoi? Parce qu'ils pensaient qu'ils trouveraient de ce côté des oreilles complaisantes, parce qu'il leur était revenu des propos ou des sermons analogues à ceux qu'on a entendus dans certains arrondissements de l'Ouest. Et il semble bien que leurs avances n'aient pas été sans donner quelques résultats. La chronique locale de la Gazette des Ar demies est, en effet, alimentée en partie par des membres du clergé qui, s'ils cachent leur nom, ne dissimulent pas toujours leur qualité. Un exemple! A la date du 19 mars 1916, on lit dans le journal allemand:

« ... Ardennes, janvier 1916.

« Nous supprimons le nom de cette localité « pour mieux respecter l'anonymat de notre corce respondant :

« Monsieur le commandant de la place de..., « Ardennes, m'ayant demandé de vouloir bien u composer un article pour la Gazette des Arden- <( nés, je m'empresse de répondre à sun désir et <( cela pour l'assurer de ma respectueuse sympa- « thie et de ma profonde estime. ))

Suivent diverses considérations sur les horreurs de la guerre, sur la nécessité de la paix. La lettie finit ainsi:

(( Et maintenant, avant de tenniner, je tiens à

« dire que j'ai trouvé toujours de la part des

(( autorités allemandes le plus profond respect

'( pour ma personne et mon caractère ecclésias-

<( tique et la liberté complète pour remplir mon

« saint ministère.

« De plus, chaque t'ois que, dans les paroisses

(( environnantes privées de leur prêtre, on a

« réclamé mon ministère pour la sainte messe, le

(( dimanche ou en semaine, pour l'administration

(( des sacrements, la visite des malades, pour les

" sépultures, grâce à la bienveillance, à l'empres-

« sèment des commandants, j'ai pu répondre à

<( tout appel. Aussi, je transmets à qui de droit

« bien respectueusement ma gratitude et mes

« remerciemxcnts. »

Les prévenances des envahisseurs vis-à-vis du clergé français allaient bien au delà des égards

que les commandants témoignaient à l'auteur de l'article et dont celui-ci les remercie avec une lamentable bassesse. On lit dans la Gazette des Ardennes que tous les prêtres français faits prisonniers étaient traités en Allemagne comme des officiers, quand même ils ne portaient que l'uniforme de simple soldat, à la condition qu'ils consentissent à subir un examen en théologie devant des prêtres allemands. Par ailleurs, il est mentionné à mainte reprise que toutes les écoles, laïques ou libres, des pays occupés étaient soumises à l'inspection d'ecclésiastiques d'outre-Rhin. Rien qui soit plus démonstratif de la politique que nos ennemis entendaient suivre. Certes, nous ne prétendons pas tirer une conclusion générale de défaillances isolées ou d'avantages qui peuvent n'avoir été consentis que par machiavélisme. Nous sommes cependant assurés que, si on pouvait relever une chronique locale à la charge d'un membre de l'enseignement public analogue à celle que nous avons citée, surtout si les instituteurs laïques avaient bénéficié d'un traitement de faveur de la part des Allemands, toute la presse de droite se serait répandue en clameurs d'indignation, alors que la conspiration du silence a été organisée autour des tendances et du caractère véritables de la Gazette des Ardennes.

Mais nous avons dit que le venin du journal résidait principalement dans les coupures de presse. La Gazette a le souci, très naturel à son point de vue, de discréditer l'effort français. Elle cherche à montrer, aux ge;ps des pays occupés et aux Allemands qui la lisent ou qui en trouvent

des extraits dans la presse germanique, que des personnages considérables de notre pays formulent de telles critiques contre les directions gouvernementales ou contre la conduite des opérations militaires que c'est puérilité pour des Français d'espérer le succès. Elle s'applique aussi, très naturellement encore, à recueillir toutes les informations qui sont de nature à seconder le progrès des armes germaniques. Cette marchandise, le journal allemand se la procure dans l'Homme Eîtchauié. Plus de deux cents numéros de la Gazette des Ardennes reproduisent et com.mentent des articles de M. Clemenceau. Quelques spécimens :

Le 3 mai 1915, sous le titre: « L'Oligarchie ministérielle en France )>. la Gazette montre, en citant M. Clemenceau, que:

« L^n trio de despoticuîes Poincaré, Viviani, (( Millerand, suivi d'une pâle engeance de minis- « très à tout subir, s'est donné pour unique pro- « pos — une fois doté du pouvoir de la censure (( sur les informations militaires — de suppri- « mer des feuilles publiques jusqu'au simple « exposé des faits, si bien qu'il ne s'agit claire- (( ment que de protéger contre de gênants com- (( mentaires des personnages qui, sans l'excuse (( d'avoir reçu l'onction sainte de Reims, préten- « dent s'arroger « républicainem.ent » le total de « l'omnipotence humaine dans un néant de res- (( ponsabilités. »

La Gazette ajoute :

« Quelle douche pour les soi-disant défenseurs (( de la liberté du monde! »

Le 28 mai 191 5, le journal explique comment il vient d'arriver à la censure du gouvernement français la plus piquante des mésaventures. Un article de M. Clemenceau a été échoppé, mais les parties supprimées avaient déjà été communiquées à d'autres journaux qui les ont reproduites.

« De cette façon, dit la Galette, les savoureux (( passages frappés d'interdiction échappèrent (( par un heureux hasard aux ciseaux du censeur. (( Et c'est ainsi que nous sommes en état de <( reconstituer mie page étonnante de sincérité et « qui confii'me de la façon la plus cruelle la mé- « fiance qu'inspire à tout esprit critique et tant « soit peu clairvoyant la, véracité douteuse et (( roptimisme factice des informations publiées « sous les auspices du gonverîiement français. (( Voilà ce qu'écrit à ce sujet M. Clemenceau :

« Mes lecteurs ont pu remarquer, que depuis (( longtemps je m'abstiens de porter un jugement « sur notre situation militaire. La lecture des i( journaux étrangers accroît mon champ d'ob- « servation au delà de ce que permet la censure, <( dont le principe est que tout fait dont elle « interdit la relation n'existe pas.

(( D'autre part, la conception du patriotisme (( officiel consiste à présenter en des termes de (( rhétorique flambante tout ce qui nous est favo- « rable et à laisser dans l'ombre tout ce qui peut a être la contre-partie: à quoi viennent s'ajou- « ter les paroles de M. le ministre de la Guerre,

« lorsque, abordant les questions qu'il nous inter- « dit de traiter, il ne craint pas de présenter au « public des chiffres qui sont matériellement (( exacts sur un point donné, mais qui laissent (( dans l'ignorance de ceux qui permettraient une « conclusion d'ensemble au lieu de nous pousser « sur la pente d'une interprétation faussée.

(( Dans ces conditions, que puis-je faire, sinon « prendre acte de la servitude qui m'est imposée (( au mépris des lois, et me refuser à l'obligatoire <( tromperie qui ne me permettrait de dire que « des parties choisies de vérité, ce qui est la plus «. savante manière de ne pas dire la vérité. «. Cependant, puisqu'on me réduit à la nécessité <( de me taire, il me sera permis de constater (( que... le préjudice subi par l'esprit public <(. demeure irréparable, puisque ces fautes (( cachées n'en subsistent pas moins et devront, (( quelque jour, produire leurs conséquences sur <( le pays lui-même qui se plaindra trop tard de (( les avoir ignorées.

« Je n'en fais point de mystère, c'est là l'unique (( pensée qui me tourmente, parce que les faits (( résistent même aux articles de journaux com- (( mandés pour les travestir et que... je ne vois « pas de plus grand mal qu'un système de gou- « vernement dont le principe est de créer dans le « public un état d'esprit fondé sur des mécon- (( naissances de la vérité."

(( Car la réalité brutale, sur laquelle la phrase séologie officielle ne peut avoir de prise, finit (( toujours par reprendre des droits et le jour a vient trop tôt où la parabole des aveugles con-

« duisant des aveugles montre les conducteurs

« 'conduits au fond du fossé. »

(( Sans doute, reprend la Galette, M. Qemen-

(( ceau ne nous apprend-il pas ce que la lecture

<( des journaux étrangers, accroissant son champ

(( d'observation, lui a permis de découvrir et de

(( comprendre. Est-ce l'exagération démesurée des

(( résultats de l'offensive française près Arras ou

(( bien la débâcle russe en Galicie, effrontément

« niée ou ridiculement travestie à l'usage des lec-

« teurs français? Sa critique reste générale et

« vise avec raison tout le système des informa-

(( tions officielles françaises. Et^ à ce propos, nos

« lecteurs nous concéderont que pour avoir dit

(( parfois les mêmes vérités cruelles, notre réqui-

(( sitoire ne fut encore jamais aussi implacable-

(( ment précis. »

Est-il un article qui puisse être plus décourageant pour les Français qui le lisent, plus encourageant pour les Allemands qui le savourent?

Le 23 octobre 1915, sous le titre: « Dilemme », la Gazette des Ardennes triomphe de l'oppositionde M. Clemenceau à l'expédition de Salonique dont elle tirera grand parti. Elle retient que M. Clemenceau déclare les Alliés dans la difficulté de disposer immédiatement de 250.000 hommes. « Je possède sur ce point, dit l'homme politique à un contradicteur, des informations qui vous font défaut. » La Gazette observe que c'est le mem.bre de la Commission de l'armée du Sénat qui parle. Le 17 novembre, le journal allemand signale, à l'aide de citations de l'ancien président du Conseil, « l'embuscade et le favori-

tisme )) qui sévissent en France. Il convient de citer en entier l'article du 26 novembre 191 5 qui renferme une moisson de renseignements utiles pour les Impériaux:

Stratégie d'espéraxces

(( Sous ce titre, qui est une trouvaille, M. Cle- (( menceau caractérise la désorganisation qui rè- (( gne, selon l'avis de certains, dans le camp des (' Alliés. Il écrit:

(( Il devient de plus en plus difficile d ordon- (( ner des vues raisonnables sur ce qui se passe « en Orient, où, depuis la première expédition (( des Dardanelles, je ne puis trouver trace d'une •( direction de gouvernement. A mon avis, ce (( qui donne surtout à quelques-uns une si haute (( idée de l'organisation allemande, c'est l'in- (( croyable degré de l'inorganisation des Alliés. <( Ce sujet est de ceux auxquels, chaque jour, les « événements nous ramènent, comme pour nous « faire connaître un excès de confiance jusque <( dans les craintes que nous avions exprimées (( sur une entreprise où nous ne découvrons de (( plan suivi que dans les explications après coup •( d'une presse sans responsabilité.

« Ne nous avait-on pas annoncé que le débar- (( quement à Salonique, suivi d'une marche dans « la vallée du A^ardar, allait avoir de décisives <( conséquences même en l'absence du concours <( des Grecs, dont Constantin le Germanique lui- (( même semblait nous inviter à attendre une très <' amicale neutralité. Il ne s'agit que d'être en

(( nombre et d'arriver à temps, nous disait-on avec « une tranchante candeur, quand nous étions pré- (( cisément hors d'état de rempHr ces deux condi- (( tions, par la très simple raison que la plus (( grande incertitude règne encore aujourd'hui (( sur la décision finale, les proportions et la date « du concours italien, sur le moment où la Rus- (( sie pourra s'engager à son tour, et même sur « l'empressement de l'Angleterre à qiiitter le (( front français, où elle avait concentré ses (( efforts pour se lancer dans une aventure où la (( diplomatie de la Quadruple Entente s'est « appliquée à maintenir une si grande part d'im- (( prévoyance. »

(( Dans la suite de l'article, reprend la Gazette, (( la déception de M. Clemenceau en arrive à ior- « muler la profonde pensée que voici :

« La principale force des Austro-Allemands et (( des Bulgares jusqu'à ce jour, c'est de n'avoir « pas rencontré devant eux des forces capables (( de leur tenir tête. »

a M. Clemenceau semble décidément se douter (( qu'il vient de découvrir le secret de toutes nos (( victoires ! »

Ainsi, grâce à M. Clemenceau, l'ennemi apprend que « la plus grande incertitude règne encore à l'époque sur la décision finale » en ce qui concerne l'expédition de Salonique. Il apprend qu'on ignore « les proportions et la date du concours italien, le moment où la Russie pourra s'engager à son tour », qu'on est incertain <( sur l'em-pressement de l'Angleterre à quitter le front français. »

Encore deux articles de 1917. L'un e?t du 31 mai. 11 est intitulé: « M. Clemenceau et la Grande Offensive. » Il débute ainsi:

(( En tête de son Homme Enchaîné, M. G. Cle- « menceau vient encore de publier un long arti- <( cle sur la grande offensive alliée. Si son fouce gueux patriotisme se refuse à reconnaître (( la u victoire allemande », il n'en reconnaît pas « moins, avec une rare franchise, Véchec des (( grands espoirs qu'on nourrissait en France. »

Suit la coupure, tout à fait réconfortante, n'estil pas vrai, pour les habitants des pays occupés !

Enfin le i^'" décembre 1917, la Gazette des Ardennes publie: « Notre collaborateur Georges Clemenceau ». L'article débute en citant un autre article, du Peuple Français, paru en juillet 1916 sous le titre: « Silence, M. Clemenceau! » et où on lit:

(( On peut être siir que toutes les feuilles alle- (( mandes, autrichiennes, bulgares et turques font a trop souvent leur petit et même leur grand <( déjeuner des grincheries et de ces éternels « ragots haineux dont s'émaille immanquablece m.ent le leader article de l'Homme Enchaîné.

(( La Gazette des Ardennes ce journal qui est

u publié par les Allemands chez nous, dans les

« territoires qu'ils nous ont arrachés, s'amuse

(( presque journellement à le reproduire? C'est

« qu'elle ne compte pas sans doute parmi ses

« rédacteurs quelqu'un qui équivaille à M. Cle-

(( menceau pour l'acharnement, la méchanceté,

« la hargne sans cesse en éveil. Et puis comme

u il s'agit en somme de détacher de îa France des <( Français, à qui peut-on s'adresser mieux qu'à (( M. Clemenceau? N'est-il pas, par excellence <( le dissolvant?

(( Son mensonge est d'autant plus dangereux et (( coupable qu'il l'a toujours masqué du plus « hypocrite chauvinisme. Le loyal Déroulède s'y (( était laissé prendre lui-même naguère. On ne « répétera jamais trop les responsabilités de cet <( homme dans notre impréparation militaire. En (( même temps qu'il réduisait les crédits de la (( défense, il jetait des défis à l'Allemagne. On u comprend aujourd'hui seulement à quel cata- « clysme il nous aurait entraînés si l'Allemagne (( à ce mom.ent-là ne s'était pas m.éprise sur notre (( force.

(( Aujourd'hui son action est plus néfaste en- (( core puisqu'elle s'exerce en pleine guerre et (( qu'elle tend à ébranler la confiance des soldats (( dans leurs chefs. »

« En reproduisant aujourd'hui cet article, « ajoute la Gazette des Ardennes, nous tenons à « certifier — pour M. Léon Daudet et le capitaine (( Bouchardon — que M. Clemenceau n'a jamais (( touché d'argent pour sa « collaboration jour- « nalière » à la Gazette des Ardennes.

(( Quant à nos lecteurs français, ils se diront « avec raison que cette Gazette des Ardennes ne « doit pas être le « mauvais journal » que cer- « tains prétendent puisque son collaborateur G. a Clemenceau vient d'être appelé à la présidence <( du Conseil des ministres français. »

Admirable en vérité d'interpréter contre un homme des relations de hasard, de relever à sa charge de prétendus propos imprudents dont la réalité n'est nullement établie, tenus en tout cas dans des conversations privées, de rechercher, jusque dans l'intimité de sa pensée, le délit d'opinion, alors que celui qui a ordonné les poursuites, qui a mis en mouvement et aiguillé la moderne inquisition a, pendant des années de guerre, tant qu'il n'était pas au pouvoir et afin d"y parvenir, répandu dans des pages écrites de sa main, portant sa signature, les plus venimeuses diatribes contre le gouvernement dont il ne faisait pas partie, contre l'organisation civile et militaire de son pays. Non seulement les Français qui gémissaient sous la botte allemande et auxquels cette prose meurtrière parvenait par l'intermédiaire de la Gazette des Ar demies voyaient diminuer leurs espérances, s'appauvrir leur confiance, non seulement l'ennemi y trouvait le plus succulent régal, le plus précieux des réconforts, il y puisait encore des informations singulièrement utiles, dont il n'a pu manquer de tirer parti.

M. Clemenceau aurait dit: «En 1917, après Painlevé, on ne pouvait s'adresser qu'à deux hommes, moi ou Caillaux. Mais, du moment qu'on prenait l'un, l'autre devait disparaître. On m'a choisi, j'ai poursuivi Caillaux. Si on avait fait appel à lui, il ne m'aurait pas manqué ». La phrase est-elle authentique? J'ai lieu de le croire. La pensée qu'elle traduit répond en tout cas à la

mentaliié de i'iionïiîie politique qui n'a jamais songé qu'à abattre par la violence ceux qu'il trouvait sur sa route, qui a réclamé la Haute-Cour contre Jules Ferry, qui s'est approprié, en l'appliquant à tous les hommes qu'il jugeait de taille à lui tenir tête, le mot que Shakespeare place dans la bouche de César-Octave apprenant la mort d'Antoine : a Nous ne pouvions pas tenir dans le monde ensemble. » Ma réponse à cette boutade, d'une vérité supérieure puisqu'elle exprime l'homme profond: «Si j'avais été appelé au pouvoir pendant la guerre, je ne sais quelles mesures j'aurais été conduit à prendre. Il m'étonnerait fort que je me fusse résolu à des procédés de violence auxquels mon tempérament répugne, quoique j'ai pu, écrivant pour moi seul, laisser tomber de ma plume. Mais il est une chose que je sais bien, c'est que pas un des articles de M. Clemenceau, dont la Gazette des Ardennes s'est réjouie, n'aurait vu le jour. »

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