‹ Devant l'histoireChapitre 5 sur 15 · ÉCHEC COMPLET · texte numérisé non relu

ÉCHEC COMPLET

Bolo ! Un piètre aventurier, qui n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers d'un Cornéliu» Herz.

Celui-ci n'est pas seulement parvenu à recevoir à déjeuner ou à dîner des hommes politiques, il a travaillé avec l'un d'eux auquel, s'il faut en croire ce qu'il a dit lui-même à Henri Rochefort, il aurait versé quatre millions pour son journal la Justice (Intransigeant du 6 mars 1906). « A plu- (( sieurs reprises, écrit Rochefort dans le même « article, Cornélius Herz m'a répété que Clemen- « ceau lui appartenait et qu'il disposait de lui « comm.e de sa chose. » Beaucoup de jactance, selon toutes probabilités, dans ces propos sommaires ! Cependant, quelqu'un a poussé cet agent international dans un certain monde politique où il a eu ses grandes et petites entrées; quelqu'un a relié ce prétendu financier d'origine allemande au général Boulanger dont Cornélius Herz a favorisé l'avènement au pouvoir, si ce n'est pas

lui, lui seul, qui l'a déterminé comme je crois le savoir; quelqu'un a fait attribuer à ce personnage, dont les ressources provenaient sans doute de la bienveillance d'une puissance étrangère, la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur. Des crises ministérielles accumulées, les hommes d'Etat de la République jetés à la voirie, le général Boulanger au pouvoir où il fera courir à la France le plus grave péril! Voilà quelques-uns des résultats obtenus par Cornélius Herz.

Bolo fut tout simplement un ruffian avide de jouir, et qui n'employa sa réelle puissance de séduction qu'à escroquer. Il avait, lui aussi, un répondant, de moindre stature que le grand personnage politique dont se parait Cornélius Herz. mais qui, du moins, offrait de complètes garanties de respectabilité. Une liaison étroite s'était établie entre Bolo et M. Monier, successivement procureur de la République, président du tribunal de la Seine, premier président de la Cour d'appel de Paris. Le haut magistrat avait été probablement enveloppé par le charme très prenant de l'individu; non seulement il resta sourd aux avertissements qui lui furent donnés, mais il communiqua sa surdité à tous ceux que Bolo cherchait à approcher et auxquels il donnait comme référence un des premiers magistrats de France. A tous, M. Monier servait la même formule : « Je réponds de l'honorabilité de Bolo comme de la mienne propre. » En novembre 191 1, malgré les instances de M. Ajam, député de la Sarthe, je refuse de recevoir le personnage contre lequel des notes de police m'ont mis en garde. Le président

du tribunal civil de la Seine appelé par moi, à la sollicitation de M. Ajam, a vite fait de dissiper mes doutes et la phrase que j'ai dite et qui fut la conclusion de notre entretien balaie mes dernières hésitations.

Je ne me soucie pourtant pas de frayer avec Boio parce que je le crois dans de multiples affaires et que je sais les soupçons qui rôdent autour des hommes politiques. Ce n'est qu'en mai 1914 que j'accepte de déjeuner dans son appartement de la rue de Phalsbourg avec 'M. Louis, ambassadeur de France, ancien ambassadeur à Saint- Pétersbourg qui, connaissant Bolo. lui a témoigné le désir de me rencontrer. J'avais la plus haute estime pour l'émJnent diplomate, pour l'excellent serviteur de la France que fut 3.1. Louis. vSa présence à une table assurait que je pouvais m'y asseoir; elle fortifiait encore l'aval du président Monier. M. Louis indiquait d'ailleurs qu'il désirait m'entretenir d'un sujet grave. De fait, l'ambassadeur me parle tout de suite des dangers de guerre qui menaçaient l'Europe, il me dit tous les périls de la politique que M. Poincaré poursuit en Russie avec le concours de M. Paléologue et de M. Iswolski, il m'afiinrie que le voyage que projette le Président de la République à Saint- Pétersbourg pour le mois de juillet prochain peut, doit être gros de conséquences et il me demande de m'y opposer. Je lui réponds que je n'en vois pas la possibilité, que la situation dans laquelle je me trouve à l'époque m'exclut momentanément tout au moins de la politique active, que je n'aperçois pas d'ailleurs comment, à moins d'être

chef du gouvernement, et encore, je pourrais prévenir une visite du président de la République auprès de l'empereur de Russie. J'avoue d'ailleurs que, quelle que soit ma confiance en M. Lquis, je crois que l'ambassadeur exagère, qu'il est trop pessimiste. Les événements m'ont appris que j'avais tort. Mais je n'aborderai pas en ce livre la question des responsabilités de la guerre. Je passe...

Quelques semaines plus tard, Bolo me prie à déjeuner avec le khédive d'Egypte qui se trouve à Paris. Je connais Abbas-Hilmi; nos relations n'ont pas toujours été bonnes; j'ai toutes raisons de chercher à détendre. Un déjeuner mondain m'en fournira l'occasion. J'accepte.

Moins d'un mois après, la guerre survient et je reste près d'une année sans avoir aucun rapport, ni direct, ni indirect, avec Bolo. Ce n'est qu'en mai 191 5 que je le revois et que je me trouve chez lui avec un de mes collègues de la Chambre, ce n'est qu'en octobre 191 5 que Mme Caillaux rencontre par hasard, à Ouchy oii des obligations de famille l'ont appelée, M. et Mme Bolo qu'elle ne connaissait pas, si bien que les relations de mon ménage avec le ménage âc la rue de Phalsbourg n'ont pas duré deux années. Relations purement mondaines! Relations de vie parisienne! Relations limitées au cigare et au petit verre! Bolo chez lequel j'ai rencontré des députés, des fonctionnaires, des diplomates, des officiers dont la liste, si j'avais le goût de l'établir, remplirait une page, m'apparaît comme un hôte aimable, ayant une table et une cave excel-

lentes, menant au surplus un train de vie raisonnable qui semble tout à fait en rapport avec la fortune que sa femme lui a apportée et qui fut considérable. Il m'annonce vaguement en 1916 qu'il a placé des capitaux dans le Joiinial sans m'en indiquer le montant et, comme je lui objecte que le placement est médiocre, il me répond qu'il se rattrapera par des affaires à côté; il me laisse entendre que c'est le moyen pour lui d'obtenir les facilités qui adviennent couramment slvûi commanditaires des grandes feuilles d'information. Conception, hélas ! très normale !

Je tombe donc des nues quand j'apprends, en février 191 7, que Bolo est l'objet d'un ordre d'informer. Des ministres auxquels j'en parle me rassurent : « Cela ne leur paraît pas bien sérieux ; on veut atteindre Charles Humbert, peut-être vous ». Je cesse cependant de voir l'individu qui est surveillé au Grand Hôtel. Mais, quand on lui rend une complète liberté, quand ^I. Bouchardon, chargé de l'instruction, l'autorise à se rendre à Biarritz, à quelques pas de la frontière espagnole, quand j'apprends que reviennent chez lui les membres du Parlement, les fonctionnaires, les diplomates que j'y ai déjà vus, quand je sais que le premier président Monier continue à se porter garant de son honorabilité, je juge qu'il y aurait quelque lâcheté de ma part à ne plus connaître un homme sur lequel pèsent des soupçons qui, d'après tout ce qu'on me dit, d'après tout ce que je vois, semblent immérités. Je ne cesse tous rapports avec lui que quand, au mois d'aoiit, il est pour la seconde fois invité à revenir au Grand

Hôtel sous surveillance. Relations bien banales et de peu de durée, comme on le voit !

Néanmoins l'instruction s'acharne à chercher des preuves de ma complicité avec Bolo. Elle ne découvre rien, pour de bonnes raisong. L'aventurier a cependant gardé toutes les lettres qui lui ont été écrites par moi ou par d'aiitres, jusqu'aux billets les plus insignifiants, jusqu'aux moindres bouts de papiers. Il va de soi que, s'il y avait eu une liaison d'intérêts quelconque entre lui et moi, si même j'avais commis la moindre imprudence, on en trouverait la trace dans une correspondance, dans un agenda; l'individu aurait soigneusement pris note des conversations que nous aurions pu avoir, des instructions que je lui aurais données, des paroles mêmes qui m'auraient échappé.

Mais il n'était — je ne saurais trop le répéter — qu'un chevalier d'industrie. Ruiné au moment où éclata la guerre, comme cela fut établi par une expertise, il a trouvé très ingénieux de se refaire en subtilisant des millions à l'Allemagne. Il les avait sans doute reçus aux fins d'organiser une propagande germianophile ; il avait probablement fait des promesses, mais il s'était bien gardé de les tenir. Je suis convaincu qu'il n'y avait pas un instant songé. Très loin de m^ pensée de le défendre! Je considère comme abominable le fait d'escroquer de l'argent aux ennemis de la patrie et de leur distribuer en même temps des illusions, qui peuvent les encourager, sur l'état moral de son pays. Mais de trahison organisée, de complot politique, de vaste intrigue internationale, pas

l'ombre ! L'individu n'était pas de taille, il ne s'en souciait pas d'ailleurs. S"il avait cherché à approcher des hommes publics c'était non pour les servir, mais pour s'en servir, pour, selon les termes du code pénal, se targuer d'un crédit imaginaire. Encore l'esprit de justice m'oblige-t-il à reconnaître qu'il ne parait guère avoir joué de mon nom. Quand, en 1914-1915, il se concerte avec le khédive, par l'intermédiaire duquel il décroche un million, sinon deux, à l'Allemagne, il parle de M. Clemenceau dont — détail curieux — il propose d'acheter le journal, vaguement de ^I. Barthou auquel il est parvenu à se faire accidentellement présenter, à peine de m.oi qui suis d'ailleurs au loin. Quand il va en Amérique et qu'il obtient du comte Bernstorfï les miUions qu'il emploiera pour partie à l'acquisition du Journal, il met en avant son contrat avec 2\I. Charles Humbert. L'allemand Pavenstedt, qui fut son intermédiaire, relate dans une déposition, empreinte d'un accent de vérité frappant, toutes les tractations qui eurent lieu. Mon nom n'y est pas mêlé. Bolo s'est peut-être vanté aux uns et aux autres de ses bonnes relations avec moi, et c'est tout. Il parla bien à un tém.oin de Xew-York de « ses amis Briand et Poincaré » î

Pour ne pas apercevoir la véritable physionomie du personnage dont il éclatera aux yeux de tous ceux qui m.e liront, que je trace exactement le dessin, il faut vraiment être obnubilé par la passion. Elle apparaît si forte qu'on en arrive à se demander si certains n'éprouvent pas la déception que subissent tous les hommes quand ils

pressentent la faillite d'une entreprise longuement méditée. Paroles graves, je le sais, mais comment s'expliquer que Bolo ait eu toutes facilités pour circuler en Suisse, en Amérique, alors que l'attention des pouvoirs publics avait été appelée sur ses agissements? En juillet 1915, le président de la République est saisi par un député d'une dénonciation émanant d'un intermédiaire qui, assez en l'air il est vrai, relate les pourparlers de Bolo avec le khédive en prétendant qu'il est mon agent. Si l'on ne songeait pas à tendre un piège, il était élémentaire de refuser dès ce moment tous passeports pour l'étranger à un individu au m.oins suspect. On lui en accorde un mois plus tard pour la Suisse, six mois plus tard pour l'Amérique. En septembre 1916, le ministre des Affaires étrangères transmet au ministre de l'Intérieur une note qu'il vient de recevoir d'un de nos consuls en Suisse et dont le rapport de l'ambassadeur de France à Berne envoyé en janvier 191 7 qui servira de base aux poursuites ne sera que la reproduction (i). Le gouvernement est donc fixé dès

(i) Deux pièces pour justifier mes allégations: La première €St une lettre écrite par le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères (Direction des affaires politiques et commerciales), timbrée sous le numéro 905, datée du 27 septembre 1916, au ministre de l'Intérieur (Siireté générale). Elle est ainsi libellée:

« Pour faire suite à ma dépêche du 29 mai et en me (( référant à votre communication du 24 juin dernier, « j'ai l'honneur de vous adresser sous ce pli la copie « d'une note de M. Grant Duff, ministre d'Angleterre « à Berne, concernant la participation du nommé Bolo

septembre içiô. Il a en mains tous les éléments de l'action judiciaire. S'il juge à propos de procéder à un complément de recherches avant de saisir les tribunaux militaires, du moins a-t-iï les plus fortes raisons de tenir en étroite méfiance l'individu qui lui est dénoncé de façon tout à fait précise cette fois. Cependant, en octobre 1916, Bolo est reçu à l'Elysée; il y est amené par un ami personnel du président de la République-, il expose au chef de l'Etat le projet qu'il a formé de se rendre auprès du roi d'Espagne en compagnie de Charles Humbert. On ne prévient personne, pas même Alphonse XIII, on laisse faire, on regarde, on attend, on espère sans doute. .

Mais, au fur et à mesure que l'instruction se déroule, ces espérances s'effondrent. Rien! <( Bolo parlera devant le Conseil de guerre », criet-on dans les milieux nationalistes. Le 3^ Conseil

« à un projet d'achat de journaux par l'Allemagne. » Ainsi, on correspond depuis plusieurs mois entre les deux Ministères au sujet de Bolo. Qu'est maintenant la note de M. Grant Duff? La seconde pièce que nous donnons va nous fixer. C'est un extrait du rapport de M. Mornet sur l'affaire Bolo adressé, le 3 septembre 1917, au gouverneur militaire de Paris :

«... La pièce fondamentale du dossier de l'affaire « Bolo, écrit le commissaire du gouvernement près le « 3* Conseil de guerre, consiste dans un rapport non « signé transmis au ministre des Affaires étrangères le « 25 janvier 191 7 par M. Beau, ambassadeur à Berne... « Une note confidentielle non signée, datée du 21 août « 1916, adressée à Grant Duff, ministre d'Angleterre, « et jointe au dossier n'est que la reproduction à quelif qucs détails près du rapport mentionné plus haut. »

de guerre condamne à mort en février 1918 l'aventurier sans que, au cours des débats, le moindre incident ait surgi. « Il n'a pas osé parler, reprend le chœur des sycophantes, parce qu'il espère que Caillaux, par ses relations, par son influence, par la puissance qu'il exerce du fond de sa prison, le sauvera. Il dira tout quand il se rendra compte qu'il n'est pas d'autre moyen pour lui d'échapper au châtiment suprême » ; et, derrière les murs de la Santé, se déroule un drame atroce et mystérieux. Des voix sortent de l'ombre : (( Parlez, parlez, dit-on au malheureux. Livreznous l'homme que nous voulons. Votre vie est à ce j5rix. » En vain! Cependant tous les moyens de recours contre un arrêt de conseil de guerre que fournit la procédure sont épuisés. Il ne reste plus que la demande en grâce. Un entrefilet paraît dans les grands journaux indiquant que, si le président de la République se montre inexorable, Bolo ne pourra prolonger sa vie qu'au cas' où son tém.oignage paraîtrait essentiel pour les grands procès en cours. L'invite est placée sous les yeux du condamné à m.ort qui, co7itrairement aux règlements, en suite d'ordres supérieurs, est autorisé à lire les journaux dans sa cellule. Presqu'en même temps, la décision du président de la République intervient. Alors que les traditions, qui s'accordent avec l'humanité, veulent que les rejets de grâces ne soient notifiés aux condamnés et connus de leurs avocats que quelques heures avant l'exécution, les journaux annoncent que la visite de M. Albert Salles à l'Elysée a eu lieu et que le chef de l'Etat a informé le défen-

seur de Bolo que la justice suivrait son cours. Le malheureux lit cette information dans les feuilles qu'on lui apporte; son avocat la commente. Vat-il parler? Oui! Oui! « Une affaire énorme. — Bolo fait des révélations. » Ces nouveaux titres sensationnels remplissent les manchettes de la presse. Mais, iî faut vite déchanter. L'aventurier n'éjacule que de haineuses stupidités dont pas une ne résiste à la contradiction, qui sont toutes démenties par les témoins qu'il invoque. Pas un instant d'ailleurs il ne prétend qu'il a été auprès de l'Allemagne l'agent d'une personnalité quelconque. Et le tout s'achève en un balbutiement d'inepties si basses que les magistrats se verront contraints de jeter des cendres sur ce tas d'ordures. Et cependant, contre tout espoir on veut encore espérer. On reste tout près du malheureux, l'oreille ouverte pour recueillir un mot, la main sur le téléphone pour envoyer l'ordre de surseoir encore une fois à l'exécution. Rien! Le chantage à la mort n'a pas réussi !

Sera-t-on plus heureux dans l'affaire du chèque Duval complaisammxcnt appelée l'affaire du bonnet Rouge ?

Le Bonnet Rouge! Duval! L'habileté des réacteurs s'est évertuée à envelopper du même discrédit, à englober dans la même entreprise de trahison un journal, presqu'un parti politique et un homme. Quelques mots pour rappeler les faits. Duval, administrateur du Bonnet Rouge on il a

été introduit par un de ses amis, M. Marion, revient de Suisse en mai 191 7. Fouillé à la frontière, il est trouvé porteur d'un chèque sur Paris qui est d'abord retenu puis restitué après divers incidents. Informé, le gouvernement ordonne une enquête. Ses premiers résultats conduisent à penser que l'argent est d'origine illicite. Duval est arrêté, inculpé de commerce, puis d'intelligence avec l'ennemi. Quelques semaines plus tard Almereyda, directeur du Bonnet Rouge, est arrêté à son tour sous un prétexte, parce que, au cours d'ime perquisition dans ses bureaux, on a découvert des documents relatifs à la situation militaire d'une de nos armées, tels qu'il en traînait à l'époque dans toutes les salles de rédaction. Très malade, Almereyda meurt à l'infirmerie de Fresnes quelques jours après son incar<:ération sans qu'il ait été mis à même de s'expliquer dans des débats contradictoires sur les conditions dans lesquelles Duval lui a apporté son concours. En septembre et en octobre 191 7 on appréhende successivement M. Marion, l'ami de Duval, MM. Landau et Goldsky, publicistes, anciens rédacteurs au Bonnet Rouge, qui avaient fondé un journal, l«a Tranchée Républicaine, auquel Duval aurait fourni, au dire de l'accusation, la somme modique de dix mille francs. Presqu'en même temps on inculpe M. Leymarie, ancien directeur de la Sûreté générale, ami personnel de M. Malvy, de complicité de commerce avec l'ennemi, parce qu'il aurait facilité à Duval l'obtention d'un passeport pour la Suisse, surtout parce qu'il aurait conseillé au colonel Goubet,

clieî du 2^ bureau de restituer le chèque saisi à Bellegarde. Incident singulier en fait, puisqu'on se garde de demander des comptes au colonel Goubet qui a rendu le chèque et qui porte la responsabilité de l'acte. Incident encore plus singulier en droit. Que M. Leymarie ait commis des fautes d'imprudence dans l'exercice de ses fonctions, cela est fort possible, sinon certain. Comme il l'a fait justem.ent observer dans sa défense, un directeur de ministère, accablé de travail, est sujet à des erreurs de cet ordre. Que ces fautes puissent comporter des sanctions administratives, cela va de soi. Que les tribunaux aient qualité pour s'en saisir, voilà ce que n'admettront aucun de ceux qui savent leur droit administratif et leur droit pubhc, aucim de ceux qui connaissent l'article 75 de la Constitution de l'an VIII, les lois de la Révolution toujours en vigueur, lesquelles font défense foraielle aux magistrats de « connaître, sous peine de forfaiture, des actes de l'administration » . Si la thèse que, pour la première fois, on a réussi à faire prévaloir était acceptée, il n'y aurait plus de. gouvernement dans ce pays, puisque les tribunaux pourraient s'arroger le droit d'appeler à leur barre et de condamner les fonctionnaires qu'ils jugeraient coupables d'imprudences dans l'exercice de leur mandat et qu'ils parviendraient ainsi, comme les Parlements d'ancien régime, à contrôler l'administration et le gouvernement du pays. Parenthèse sans doute, mais parenthèse indispensable pour montrer dans quelle atmosphère de passion s'engagea et se déroula l'affaire du chèque!

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ÏS PRISONS. — 8

Affaire plus complexe que l'affaire Bolo, assez semblable cependant ! Aucune comparaison à établir entre le bas aventurier dont j'ai esquissé le portrait et l'homme de haute valeur, au dire de ceux qui l'ont approché ou entendu, dont je ne suis pas, que fut Duval. Tous deux cependant ont apporté de l'argent allemand à des journaux français. J'entends bien que Duval a protesté jusqu'au bout de son innocence en des phrases émouvantes, j'entends qu'il est mort superbement et je sais des hommes de haute conscience qui ne croient pas à sa culpabilité. J'entends encore que l'erreur judiciaire est aisée et qu'il n'y a pas eu contre Duval les preuves péremptoires que les télégrammes d'Amérique, surtout les rapports d'expertise et les mouvements de fonds dans des banques ont distribuées contre Bolo. Mais, quelque souci que j'aie de ne pas écrire, en ce Hvre où je m'élève contre l'iniquité, une ligne, un mot qui soient injustes pour qui que ce soit, je ne puis, je l'avoue, admettre la véracité des explications de Duval quand il prétend justifier soit par d'invraisemblables bénéfices recueillis dans une affaire à la fois baroque et mort-née: l'affaire de la San-Stephano, soit par des opérations financières qui heurtent le bon sens, le million qui lui passa par les mains, qu'il tenait du banquier Marx, de Mannheim, agent patenté de la Wilhelmstrasse, avec lequel il était en relations avant la guerre, qu'il avait continué à voir depuis l'ouverture des hostilités.

Agissements analogues à tout prendre à ceux de Bolo si le correspondant de Marx n'a pas

trouvé de complicités dans la presse qu'il a subventionnée ! Or, rien ne prouve qu'A'lmereyda ait connu Torigine des fonds qui lui furent apportés et qui ne composaient qu'une minime partie des sommes qu'il recueillit. Rien ne prouve que Landau et Goldsk}^ qui furent durement condamnés, mais qui sont des victimes, aient effectivement touché de l'argent de Duval pour leur journal la Tranchée Républicaine. Il n'est surtout pas établi qu'ils aient eu la moindre connaissance des conditions dans lesquelles leur prétendu commanditaire s'approvisionnait d'argent. Et cela seul importe.

Seulement l'intérêt des nationalistes, qui visaient bien plus haut que Landau, que Goldsky, qu'Alniereyda même, était de faire croire que le Bonnet Rouge était devenu une officine de trahison. Ils s'y appliquèrent en tirant parti du passé d'Alm.ereyda, du désordre de sa vie privée. Passé défendable à la rigueur, puisqu'une condamnation de droit commun étant mise à part — et quelle condamnation! une condamnation pour avoir, à l'âge de quinze ans, accepté, aux fins de payer son logem.ent, une somme de 20 francs soustraite par le fils de son patron à ses parents ! — ce passé était tout simplement celui d'un disciple d'Hervé. Embrigadé par le propagandiste de l'antimilitarisme, Ahnereyda avait subi les mêmes condamnations politiques que son chef. Désordre de vie privée indéniable en revanche, mais je me suis laissé dire qu'il y avait un certain nombre de personnes dans Paris, voire même quelques directeurs de journaux conservateurs, qui, à ce point

de vue, n'avaient rien à envier à Almereyda. Facile de frapper l'opinion, de l'impressionner défavorablement en faisant grand état de ces faits, en montrant la paille dans l'œil du voisin! Ce n'est pas la question. Quels arguments pour justifier les dire* des nationalistes? Qu'était le Bonnet Roiigef

Feuille de gauche avancée, avant la guerre elle préconise le rapprochement franco-allemand comme beaucoup d'autres, le journal de Gustave Hervé en tête ; la guerre déclarée, le Bonnet Ronge se montre ardemment patriote, même militariste, jusqu'en mars 191 6. A partir de ce moment, lia ligne du journal s'infléchit, il faut le reconnaître. Mais les articles pacifistes qu'il publie accidentellement ne sont pas plus accentués que ceux qui paraissent avant cette date et qui paraîtront jusqu'à la fin des hostilités dans bien d'autres feuilles. San s doute Ehivai, qui, à l'époque, entre au journal, y publie sous le pseudonyme de « Monsieur Badin » des filets dont la censure aurait dû éliminer bon nom.bre, mais ces « articulets )), d'une ironie à la fois mordante et voilée, trop finement écrits pour toucher le grand public, sont sans portée. Ils ont passé inaperçus quand ils ont été rédigés. Ils apparaissent aujourd'hui comme des tentatives. Duval tâtait prudemment le terrain. Il préparait les voies pour le jour où il aurait réalisé ce qui était à coup sûr son dessein: s'emparer du Bonnet Ronge. En attendant, aucune campagne suivie dans l'ordre de la politique extérieure! Aucune campagne de désagrégation nalionale! Rien de comparable à l'en-

treprise méthodique de dénigrement des hommes au pouvoir que poursuit V Homme EncJmhié, à la grande joie de la Galette des Ardennes, comme nous le verrons! Rien de comparable aux diatribes de M. Clemenceau contre l'expédition de Salonique qui furent si redoutables! Le journal est un pot-pourri qui fourmille d'articles contradictoires. On sent qu'il n'est pas dirigé et que, suivant l'expression dont se sont servi plusieurs témoins à la barre, il est devenu une pétaudière où, en l'absence d'Almereyda malade depuis 191 6, chacun tire à hue et à dia !

Le Bonnet Rouge n'a de ligne que dans le domaine de la politique intérieure. Il combat avec passion V Action Française. Almereyda, au dire d'un témoin qui l'a beaucoup fréquenté, après avoir sacrifié à l'Union Sacrée, s'est très vite révolté contre ce qu'il appelait une duperie dont les républicains ont été exclus dès le premier jour. Il est un de ceux qui pensent que V Action Française poursuit ses desseins contre le régime sous le masque d'un patriotisme exalté, que ses tenants ont songé à renverser la République au lendemain de Charleroi en affolant le pays par la fausse nouvelle de la trahison de généraux notoirement républicains, qu'en 1916 ils cherchent, non le succès de nos aniies, mais l'épuisement national d'où ils pensent que surgira la royauté réparatrice. Exagérations probables — je l'ai déjà dit — mais j- 11 importe! Le Bonnet Rouge mène furieusen.int campagne contre les royalistes. Certains qui ont fréquenté Almereyda affirment même que, par un retour de sa mentalité anarchiste, il pro-

ies

jetait un coup contre l'Action Française. Ll aurait dit à quelqu'un qui m'en a récemment écrit:

<"( Aussitôt après la guerre V Action Française (.( disparaîtra dans un acte de la justice som- (( maire des faubourgs. Elle paiera d'un coup « l'assassinat de Jaurès, tout le passé et tout le « présent. »

La même personne ajoute:

(( Pour moi qui ai suivi avec attention le duel

(( inexorable engagé entre l'Action Française et

« le Bonnet Rouge, il est évident que les roya-

(( listes jouaient contre Almereyda une partie

(( décisive et qu'à tout prix il leur fallait la gagner

« avant la fin de la guerre. Par l'affaire Duval

« éclatant opportunément, par l'intervention de

« M. Clemenceau qui, préparant sa prise du pou-

« voir, prit à son compte tout le système d'accu-

« sation de M. Daudet, l'Action Française a pu

a gagner cette partie. »

Quoi qu'on pense de ces allégations, de quelque façon qu'on juge vies démêlés du Bonnet Ronge et de l'Action Française, auxquels pour ma part je voyais de graves inconvénients, à telles enseignes que j'ai répété maintes fois dans les couloirs de la Chambre que, si j'étais au gouvernement, je supprimerais sur le champ l'un et l'autre des deux journaux jusqu'à la fin de la guerre, d'où pouvait-t-on déduire que le Bonnet Rouge fût une officine de trahison? Sur quels faits pouvait-on s'appuyer pour conclure que l'entreprise était

placée sous l'cgide de l'homme politique que l'on voulait atteindre?

Pas une preuve à l'appui, bien entendu. L'homme politique a cependant correspondu avec Almereyda. Rien que des billets insignifiants ! Les rédacteurs de la feuille auraient reçu ses instructions, en auraient eu vent tout au moins? Aucun d'entre eux n'en est informé. Le secrétaire de la rédaction affirme même que l'influence de M. Caillaux ne s'est jamais fait sentir au Bonnet Ronge, qu'elle ne pesait pas sur Almereyda.

A-t-il du moins, cet homme politique insaisissable, connu Duval?

Par bonheur pour lui il a été en méfiance contre le personnage dès qu'il a appris son existence en aoiit 191 6, non pas qu'il soupçonnât rien de ses menées en Suisse, mais parce qu'il flairait une affaire malpropn-î dans la San-Stephano où il avait su, comme tout le monde, que Duval était mêlé, parce que, aussi, il le suspectait politiquement n'ignorant pas qu'il avait longtemps appartenu aux milieux nationalistes.

En avril 1917, on l'a introduit par surprise dans son logis de Mamers et il a témoigné son mécontentement en affectant de ne pas même adresser la parole à l'administrateur du Bonnet Ronge qui en a exprimé son dépit devant témoins (i) dans une forme particulièrement vive.

(i) Dépositions de MM. Robert Dell et de Rorthays.

Voyons! Voyons cependant! c'est désespérant! Landau et Goldsky ont dû être les intennédiaires entre M. Caillaux et Duval. On cherche. Rien. On découvre simplement que, informé à la fin d'aoiàt 1916 des bruits fâcheux qui commençaient à courir sur le Bonnet Roitge, l'homme politique a très naturellement demandé des renseignements à Landau et à Almereyda et qu'il a conseillé au directeur du journal d'aller s'expliquer avec le ministre de l'Intérieur et le président du Conseil pour dissiper tout malentendu.

(( Le Bonnet Rouge était donc votre journal? » lui dit-on.

Et lui de répondre : « Nullement, mais (( il me défendait quand j'étais attaqué par la (( presse de droite, d'abord par reconnaissance (( (avant la guerre je l'avais soutenu pécuniaire- (( ment dans la plénitude de mon droit), surtout (( parce que je suis un homme de gauche et que, « aussi bien par conviction que par tactique, « toutes les fois qu'une personnalité républicaine (( fut mise en cause par la presse réactionnaire, (( Almereyda s'est porté à son secours. J'entends « ajoute- t-il, que l'on ^prétend m'éclabousser de « ma prétendue solidarité avec le Bonnet Rouge, (( m.ais cette solidarité a été fabriquée pour l'opi- (( nion publique par l'affirmation quotidienne- (( ment répétée dans certains journaux de son (( existence. La vérité, c'est que la feuille en « question prenait souvent ma défense contre « V Action Française et la presse de droite, que (( j'étais par suite attentif à ce qui la concernait. (( C'est pour cela que je recherchai, en aoiàt 1916,

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({ s'il n'y avait pas quelque chose à reprendre u dans la gestion du journal. C'est encore pour « cela que, le fléchissement dans la rédaction de « la feuille, surtout les contradictions et les hésite tations qui y apparaissaient, ne m'ayant pas « échappé, je m'en écartai peu à peu et qu'Almereyda pouvait dire, en avril ou mai 1917, à M. Romani, sous-préfet, qui en a déposé que Malvy et mioi nous l'abandonnions, que « nous prenions le large )). Ai-je écrit d'ailleurs <( comme beaucoup de parlementaires dans le « Bonnet Rouge ? Mon nom fàgure-t-il dans la « liste des callaborateurs du journal? Vous me (( reprochez ou on me reproche des relations (( avec Almereyda. Mais comment pouvais-je (( ignorer le directeur d'un journal de gauche où (( mes sympathies voisinaient avec celles d'un « grand parti ? Comment la porte de mon cabinet (( de travail lui aurait-elle été fermée alors « qu'elle était ouverte aux directeurs ou aux « rédacteurs des journaux de toutes nuances ? (( Jamais au surplus il ne s'est assis à ma table. (( Jamais je n'ai eu avec lui d'autres rapports (( que ceux que la vie politique rend inévitables (( et oui se situent dans les couloirs des assem-

(( blées ou dans les cabinets de travail des « hommes publics. Et puis enfin, pour raisonner « plus largement, quand même j'aurais inspiré « certains articles — lesquels? je vous défie de (( les indiquer — , quand même j'aurais donné la (( note du journal — laquelle? comment? dans (( quelles conditions? vous serez dans l'impossi- « bilité de le dire — je n'aurais fait qu'user de

a mon droit d'homme politique. Ai-je su le rôle « de Duval? Ai-jc conmi la provenance de son « argent? Vous ne pouvez pas, vous n'osez pas « le prétendre. Et c'est toute la question. »

Aucune réponse naturellement. Il faut cependant en finir. On ne peut faire indéfiniment traîner l'instruction.

Le jour de l'audience arrive. M. Caillaux est cité comme témoin par la défense. On essaie de chipoter sur quelques misères. « Vous avez (( donné 600 francs à la Tranchée Républicaine », lui dit-on. — « Parfaitement. J'ai versé une (( oboîe à un journal de gauche qui se fondait (( comme il m'est souvent arrivé de donner quel- « ques centaines de francs à des feuilles qui (( naissaient. M. Parson, représentant M. Loii- « chcur, a donné à la Tranchée 6.C00 francs. » Pas de réplique, a Quand, en août 19 16, vous « avez fait venir Landau, vous lui avez demande dé : « Qu'est-ce que ce Duval qui connaît Marx •( de Mannheim?» — «Jamais je n'ai parlé à « M. Landau ni à tout autre de Marx de Mannce heim dont je ne savais pas l'existence » — « Jamais, reprend Landau, M. Caillaux ne m'a « parlé de Marx de Mannheim. »

Tirons le rideau! Le second acte de la tragédie est joué. Encore une fois on n'est pas parvenu à réaliser « l'amalgame ». On n'ose pas tenter le chantage à la mort dont on pressent l'inutiUté. A quoi donc va-t-on se raccrocher ? N'est-il pas moyen d'établir une liaison entre l'homme politique qu'on pourchasse et des traîtres? Ah! L'affaire d'Italie! CavalHni...

IIO

Quelque jour de novembre 1916, un de mes collègues, M. Loustalot, député des Landes, me happant au passage dans la salle des Pas-Perdus, me demande de déjeuner avec un Italien, dignitaire important de la maçonnerie, député pendant plusieurs législatures, hautement recommandé, notamment par M. Martini, ancien ministre. On aurait besoin de mes conseils pour une banque franco-italienne que l'on songe à fonder, qui serait d'intérêt général pour les deux pays. Le 13 novembre je déjeune au restaurant Larue avec ]\IM. Cavallini et Loustalot. Deux autres personnages que j'ignore, dont je n'ai jamais revu l'un, M. Arturo Levi, dont je n'ai revu l'autre qu'à la- Santé, M. Paul Comby, s'assoient à la miême table. Conversation banale, conversation de déjeuner parisien. Deux mots de ^L Cavallini sur un projet de journal bilingue : Paris- Rome. On m.e demande mon avis. Je hausse les épaules. A la lin du repas on parle <( banque ». Te crois apercevoir que mon interlocuteur est très insuffisamment informé sur le sujet. Rien d'étudié, rien de sérieux. Je... m'évade.

Deux jours plus tard j'aperçois M. Cavallini à la Chambre dans la salle des Quatre-Colonnes, où les profanes ne pénètrent que rarement, s'entretenant avec des députés. Il retourne à Rome oi^i se trouve Mme Caillaux isolée, souffrante; il le sait; il m.e fait demander par M. Loustalot un mot d'introduction auprès d'elle. Je refuse tout

d'abord, puis, réfléchissant que M. Cavallini, qui m'a paru un très médiocre financier, mais un homme du monde fort aimable, a été cautionné auprès de moi par un de mes collègues de la Chambre, que je le vois s'entretenir avec d'autres de mes collègues, je me ravise à demi : « J'écrirai à ma femme. Elle le recevra si elle veut. Elle ne le recevra pas si elle ne veut pas. » Les lettres qui me parviennent de Rome m'apprennent que Mme Caillaux a eu la visite du commandeur Cavallini qui lui a présenté diverses personnes : la marches a Ricci, la marchesa di Castel Delfino, le prince Sciarra Colonna, le commandeur Villa (un très haut fonctionnaire), le commandeur Re Riccardi que j'ai rencontré jadis au cabinet de M. Clemenceau.

Quand, le ii décembre, je viens rejoindre ma femme en Italie, je ne suis pas surpris d'être salué à la gare de Turin par M. Re Riccardi de passage dans la capitale du Piémont, pas davantage de voir M. Cavallini m'attendre à la gare de Rome comme cela est d'usage en Italie. Je ne compte cependant pas m.'attarder à Rome. Dans notre correspondance intime nous avons débattu, ma femme et moi, la question de savoir si je ne me rendrais pas directement à Naples dont le climat doit être favorable à sa santé. Je me suis décidé à m'arrêter à Rome pour éviter la fatigue d'un trop long voyage. Je voudrais bien repartir le lendemain ou le surlendemain. On me représente que les convenances mondaines m'interdisent de refuser un dîner que M. Cavallini veut m'offrir, un déjeuner auquel M. Re Riccardi me convie. Je

me rends à ce raisonnement très simple et très juste. Un dîner, un ou deux déjeuners au cours desquels on échange les propos que tout le monde tenait à l'époque, où je m'applique à dire et à répéter, ce qui est mon sentiment, qu'une union étroite entre la France et l'Italie est indispensable, et à broder sur ce thème, une conversation que j'accepte avec M. Martini, sur la suggestion d'un certain M. Brunicardi, ancien député, qui m'est présenté par Cavallini et qui m'affirme que l'ancien ministre des Colonies dans le cabinet Salandra a le plus vif désir de me connaître, voilà le bilan de mon passage à Rome.

A Naples où je suis huit jours plus tard je ne songe qu'à mettre à profit mes courtes vacances parlementaires pour excursionner. Je suis bien conduit à recevoir une visite de ]\I. Scarfoglio, le directeur du journal napolitain // Mattino, qui fut accidentellem.ent présenté à ma femme à Rome, et à déjeuner une fois chez lui. Sans doute M. Scarfoglio fut neutraliste, mais il est aussi un rare écrivain et le plus grand journaliste de l'Italie contemporaine. Je n'ai nulle raison de lui faire une grossièreté en refusant de le voir et de m'asseoir quelques instants à sa table, ce qui n'engage à rien. Politesse sans lendemain ! A Naples viennent également me voir ]\,I. Cavallini et la marquise Ricci, M. Brunicardi. Assiduités qui me paraissent un peu excessives, mais les uns et les autres donnent des prétextes plausibles à leurs visites.

Je tombe donc des nues quand j'apprends qu'une féroce campagne de presse est engagée

contre moi, qu'on me reproche je ne sais quelles menées absurdes en faveur d'une paix séparée dont Dieu sait si j'ai jamais parlé. J'aperçois où est le foyer de l'intrigue. Pour la' contrecarrer je repars en toute hâte après avoir démenti par télégrammes et par lettres.

A mon passage à Rome, à mon retour en France, on me met en garde contre I\I. Cavallini et ses amis. On me le représente comme un neutraliste, surtout comme un homme taré. J'objecte ses relations en France, j'objecte que, dès mon arrivée en Italie, il m'a, de concert avec M. Re Riccardi, amené le préfet de police, directeur de la sûreté publique. Je n'imagine pas que ce haut fonctionnaire, le commandeur Vigliani, avaliserait des gens indésirables. Au surplus je demande des preuves. On ne m'en donne pas. On m'indique bien encore que M. Cavallini est en relations avec T'ex-khédive d'Egypte, mais il m'est revenu — et on ne le conteste pas — qu'il a des relations de vieille date avec la famille khédivale et que, s'il a rencontré Abbas-Hilmi pendant son séjour en Suisse, c'est en plein accord avec le gouvernement italien qui l'avait chargé de missions auprès du souverain détrôné. Force m'est cependant de reconnaître que la réputation de M. Cavallini dans divers cercles politiques ou d'aiïaires est médiocre et il me paraît qu'il ne convient pas que je reste en relations amicales avec lui. Comme cependant il n'a eu vis à vis de moi et surtout des rniens que les procédés les plus aimables, comme je n'ai jamais surpris dans ses entretiens une seule parole équivoque, un seul pro-

pos suspect, tout au contraire; comme je n'ai en somme rien à lui reprocher sinon une faute de correction mondaine sur laquelle je n'insisterai pas, je juge qu'il serait indigne de moi de rompre brutalement. Une occasion se présente de « semer )) des relations que je tiens pour des relations accidentelles de chemins de fer ou de villes d'eaux. Je m'empresse de la saisir. Mn7e Caillaux doit, au mois de mai 1917, prendre les eaux de Montecatini auprès de Florence. J'écris à '^^1. Cavallini une lettre pour le prier de n'avoir nuls rapports avec m^a fem.me pendant son séjour en Italie. Il me répond assez fraichement et toute correspondance tombe.

Voilà, sommairement résumé, ce célèbre voyage en Italie, suites comprises, autour duquel on a mené tant de bruit. Dans un autre chapitre, quand j'exposerai le procès politique dont il faudra finalement que l'accusation se contente, je montrerai la formidable bouffonnerie du roman à la Pulcinello édifié contre moi sur de vagues racontars par des diplomates désireux de venger (( la carrière » dont j'ai, paraît-il, méconnu la grandeur en 191 1 lors d'Agadir, désireux surtout de satisfaire des passions de parti.

Mais il ne s'agit pas de procès politique pour le moment. Ce qu'on cherche, ce qu'on veut trouver, c'est l'entreprise de trahison. Or voici qu'on découvre que Cavallini fut lié avec Bolo et qu'il lui apporta, le i^" avril 191 5, les millions du khédive d'Egypte. « Simple restitution d'une somme prêtée par moi à Abbas-Hilmi à la veille de la guerre », affirme Bolo qui soutient n'avoir reçu

qu un million. Explication puérile, d'autant plus ridicule que Bolo, avant que le hasard d'un témoignage n'en fît découvrir l'existence, n'a jamais parlé de ce prétendu prêt, qu'il eût été bien embarrassé de consentir. Explication d'autant moins admissible que l'aventurier, qui garde tous les écrits, ne peut pas produire la moindre lettre justifiant sa prétendue créance sur le khédive. Cavallini, quand il sera interrogé devant le tribunal militaire de Rome, déclarera qu'il a remis à Bolo l'intégralité de la somme qu'il lui fut confiée par le khédive et dont il ignorait tout à la fois l'origine et la destination. Ce ne sera que quelques semaines plus tard, dira-t-il, qu'il apercevra le rôle de Bolo et il affirmera qu'il a dénoncé les agissements de l'aventurier dès ce moment aussi bien à la France et à l'Angleterre qu'à l'Italie. Pas de confrontation entre Cavallini et Bolo; pas de discussion contradictoire devant un tribunal ! Cavallini est inculpé en France alors qu'il a été emprisonné en Italie, il est condamné par contumace à la peine de m.ort, en même temps que Bolo, par le 5" conseil de guerre.

Entre temps des poursuites sont engagées, non seulement contre Cavallini, mais contre la marchesa Ricci, contre Brunicardi, contre Riccardi, etc., par la justice militaire italienne sur l'initiative du gouvernement français, comme l'atteste une lettre lue par I\P de ^'.Icro-Giafferi au cours de sa plaidoirie devant la Haute-Cour de Justice et dont je reproduis les tenrics.

iiO

AFFAiRiîs ÉTRANGÈRES Pavis, U 22 novcmbrc 1Ç17.

UIRECTI0N DI-S

Al-FAIUHS ADMINISTRATIVES

KT THCHNiQUEi

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