A TOUS CEUX QUI
A tous ceux qui m'ont soutenu au cours des épreuves que j'ai subies depuis près de dix ans; à tous ceux qui m'ont remercié d'avoir maintenu la paix du monde le jour où, poursuivant une politique traditionnelle dont j'accentuais le dessin, je dénouais la crise d'Agadir; à tous ceux qui, pendant les deux années et demie durant lesquelles je ^fus torturé, m'ont réconforté en me criant leur confiance à travers les barreaux de mes prisons; à tous ceux qui, avec une attention passionnée, ont suivi les étapes de mon calvaire; à tous ceux qui m'ont magnifiquement défendu par la plume, par la parole, par la clameur enthousiaste; à tous ceux, à toutes celles qui, m'écoutant à la Haute-Cour ou bien lisant ma défense, m'adressaient le touchant hommage de leur sympathie; à tous ceux, à toutes celles qui, remplissant les tribunes le dernier jour où je parlai, firent retentir les voûtes du Sénat d' applaudissements dont Vécho se prolongea bien au delà du Luxembourg; à tous ceux, à toutes celles qui m'ont compris ou deviné, j'offre ce livre.
Je lai écrit sans haine — « Mon cœur est fait pour l amour et non pour la haine », dit l'Antigone de Sophocle — je l'ai écrit sans passion. J'ai fait effort pour contenir les frémissements de mon être. Je n'ai pas dit combien on m'avait fait souffrir. J'ai faiblement représenté les traitements que j'ai subis. Je nai pas parlé des douleurs morales qui me furent infligées.
Oh! la douleur des nuits sur la couchette de la cellule quand, cherchant le sommeil qui fuit, on songe qu'un gouvernement de brutalité, pour satisfaire les basses passions que ses suppôts ont déchaînées, pour arrêter un vaste mouvement démocratique, pour obéir peut-être à de mystérieuses injonctions, pour se parer en tous cas d'un rôle de sauveur, a. accumulé contre celui qu'il a pris la précaution préalable d'emmurer les accusations les plus monstrueuses ! la douleur des nuits où l'on pense que des millions de braves gens peuvent accepter, acceptent sans doute, les mensonges répandus dans le public! Et l'on revoit sa vie, et l'on n'y rencontre pas un acte qui n'ait été dicté par l'amour du pays, et le plus minutieux examen de conscience ne révèle pas une pensée qui n'ait été inspirée par' le culte du bien général. Une seule faute : avoir eu, sur la politique, sur les destinées de la Fronce, d'autres conceptions que celles des maîtres de l'heure, avoir entendu marier la foi patriotique avec le souci de l'humanité, selon de grandes traditions, avoir en même temps envisagé les périls de toute sorte que courait la patrie, avoir regardé tous les récifs quels qu'Us fussent, avoir anxieusement
scruté l'avenir, s'être à de certaines heures remémoré le mot de Vergniaud: « Craignez quau miii lieu de ses triomphes, la France ne ressemble à « ces monuments fameux qui, dans l'Egypte, ont « vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne « de leur grandeur. S'il veut y pénétrer, quy « trouve-t-il? Des cendres inanimées, et le silence .« des tombeaux. » Et voici que, dans la demi-obscurité qui enveloppe, surgissent les fantômes de ceux qui furent traqués pour les mêmes crimes d'opinion et de pensée: les hérésiarques, les penseurs libres, plus près de nous les hommes d'Etat de la Révolution, dont les procès s'apparentent de si près avec celui qui est à l'horizon, et tant d'autres... tous, tous, accusés de menées ténébreuses, d'intelligence avec l'ennemi, de complots contre la sûreté de l'Etat... que sais- je f... « // est « inépuisable le vocabulaire de l'hypocrisie et de « l'injustice, » s'écriait Benjamin Constant. Elles sont inépuisables les ressources de la calomnie, se dit-on, et, à côté des Malesherbes, des Vergniaud, des Danton, on entrevoit ceux qui, sans avoir subi le martyr des procès d'infamie, eurent la chair labourée par l'outrage qui leur coûta la
vie; on aperçoit Jules Ferry, Jaurès Grandes
ombres qui font cortège! admirable lignée où Von prendra joyeusement place! Mais la pensée évolue, s'étrangle dans l'angoisse de la nuit d'insomnie: Aura-t-on cette consolation suprême f I^es images des grands persécutés resplendissent sur l'écran de l'histoire... pas toutes... Il est des hommes qui ont emporté jusque dans le tombeau, collée à leurs flancs, la tunique de Nessus
de la calomnie. Pôtir pour l'idée, passer des années dans une géhenne accusé ou condamné pour un crime d'opinion, ce n'est rien. On ne peut aider son temps sans le dépasser et le bourreau a toujours guetté le précurseur. Mais songer que, de par la puissance du mensonge, on peut s'abîmer dans l'ignominie, que le nom qu'on porte et qui est pur de toute souillure peut être taché de boue... il n'est pas de plus intolérable souffrance.
Quelques mots d'un ami qui n'abandonne pas — il en est beaucoup parmi ceux qui ne doivent rien — , des fleurs envoyées par un de ces humbles qui, dans les réunions populaires, acclament avec une touchante ferveur les tribuns au grand cœur s' élevant contre l'odieuse injustice, des lettres d'inconnus dont les uns clament leiir foi, dont les autres disent les troubles de leur conscience, dissipent le mauvais rêve, expriment l'opinion silencieuse qui veille. C'est pour informer complètement cette opinion silencieuse déjà édifiée par le déroulement du drame judiciaire, par l'incroyable lenteur de l'instruction, par la transformation du procès en trahison en un procès politique, par le dessaisissement du Conseil de guerre au profit de la Haute-Cour, par le débat devant le Sénat, par l'écroulement de l'accusation, par la misère d'un verdict dont un de ceux qui y ont participé a pu dire qu'il était « un acquittement dans la lâcheté», que j'ai écrit ce volume.
(( Je te cite devant le tribunal de Dieu, » criait au roi de France le Grand Maître des Templiers Jacques Molay montant sur le bûcher. Je cite de-
vant le tribunal de l'Histoire, avec, à mes côtés, cette opinion du inonde que f évoque, les auteurs directs et indirects, les bas artisans d'une machination ourdie aux fins de servir, en même temps que l'expansion des grandes races qui veulent dominer le monde, la contre-révolution dont l'avènement, s'il survenait, sonnerait le glas d'une France dévoyée.
J. Caillaux.