CLEMENCEAU — JAURÈS
En tête de ce livre où je décrirai la tourmente qui, pendant quelques années, a enveloppé ma vie et dont j'aperçois que je ne la puis complètement expliquer si je n'élargis mon récit, j'inscrirai une double épigraphe.
Attentif à son destin, Mirabeau a dit la haine que les gens de sa caste vouent aux hommes qui, sortis de leurs rangs, s'appliquent à servir la grande cause des revendications populaires. Il a montré les aristocrates poursuivant ceux auxquels ils reprochent de les avoir abandonnés avec une rigueur implacable dans le double but « de décourager qui serait tenté de les suivre et d'inspirer la terreur par le choix de la victime ». La grande bourgeoisie, qui s'est haussée à la place vide des nobles, s'est approprié une direction oti elle a cru qu'elle pourrait trouver une sauvegarde pour ses privilèges nouveaux coulés dans le moule des privilèges anciens. Comme les pairs du comte de Mirabeau, les grands bourgeois du XX® siècle éprouvent une aversion instinctive pour tous ceux qui leur appartiennent par la nais-
sance, mais que leur mentalité, la pente de leur esprit, l'étude objective et probe des faits politiques, économiques et sociaux orientent vers la démocratie, pour tous ceux qui sont imbus de cette idée que la société issue de la Révolution française ne peut vivre et se développer qu'à la condition de se périodiquement réformer et renouveler. Les héritiers de l'ancienne noblesse ont peine à comprendre qu'il faut, ainsi que Sieyès le conseillait à leurs aînés en 1788, « céder doucement à l'action du temps, à l'influence des lumières ». Ils se persuadent difficilement que l'intérêt, qui se concilie avec le devoir, commande aux classes dirigeantes d'ouvrir leurs rangs, de faire raisonnablement place à ceux qui attendent, d'éviter la peur — « mal terriblement français en politique », disait Gambetta, « le pire des conseillers d'une nation », ajoutait-il, — la peur dont ceux qui s'y abandonnent en haut n'aperçoivent pas qu'elle suscite l'esprit d'aventure et de violence en bas. Ils croient plus expédient de pourchasser les sages qui prêchent les accommodements et les concessions.
« Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la mer », s'écriait Bolivar mourant. Les hommes qui, comme le libérateur des Amériques du Sud, se sont voués au progrès démocratique, se sont efforcés de concilier les intérêts des classes, de les rapprocher, de préparer les moissons du lendemain en imposant les sacrifices utiles aux favorisés de la fortune, ont pu, à de certaines heures, quand les haines dont parlait Mirabeau s'abattaient sur eux, jetaient dans leur existence des
épisodes de tragédie, se remémorer cette parole et établir un parallèle, qui ne va pas sans quelque mélancolie, entre le réformateur obstiné agonisant dans l'abandon et ceux qui, sortis des classes populaires, désertèrent la cause de la Révolution après avoir fait mine de la servir. Vers l'époque oti succombait Bolivar, Fouché et ses pareils péchaient maint trésor dans la grande eau trouble de la politique... Mais que vaut la victoire apparente des cynismes et des apostasies ? Le héros de l'Amérique latine eût recommencé sa vie si elle eût été à refaire; il eût laissé à d'autres — il n'en manquera jamais! — le soin de suivre ou de continuer Fouché.
Les deux formules que j'évoque encadrent ma vie publique dont je ne conterai que l'une des phases, mais dont il me faut dire cependant que son point de départ me valut l'animosité des royalistes que je dépouillai de la circonscription de Mamers. Les conservateurs m'eussent pardonné si j'étais resté dans le camp des républicains modérés soucieux de ménager la puissance de l'Eglise et les intérêts des classes riches. Mais,une année après mon entrée à la Chambre, j'étais ministre des Finances dans le cabinet Waldeck- Rousseau, je prenais ma part de responsabilité dans le dépôt et dans le vote de la grande loi sur les associations, je faisais surtout aboutir la réforme des impôts sur les boissons, la réforme des droits sur les successions, je préparais la refonte des impôts sur les sucres, je traçais dès ce moment le dessin d'une politique de rénovation fiscale que je ne devais cesser de développer
et qui avait pour caractéristiques: la réduction des impôts sur les denrées de première nécessité, l'augmentation des taxes sur les classes fortunées. La guerre m'est dès lors déclarée par tous ceux qiii ne comprennent pas qu'on ne peut conserver les forêts en santé qu'à la condition de couper le bois mort, par tous ceux-là même qui, entendant obscurément la nécessité des réformes, se cramponnent cependant avec un égoïsme désespéré aux avantages qu'ils détiennent. Les animosités dont je suis l'objet vont en s'amplifiant à mesure que les années s'écoulent et qu'on me voit accentuer ma politique financière. Un moment d'accalmie entre 1902 et 1906 pendant que je suis à l'écart des affaires! Mais, quand, reprenant la direction des services du ministère des Finances dans le cabinet Clemenceau, j'exprime dans un projet d'impôt sur le revenu longuement médité, laborieusement édifié, toute ma doctrine fiscale, la fureur éclate dans les milieux conservateurs avec lesquels la presse fait chorus. J'ai dit ailleurs, dans un essai qui a vu le jour en dehors de moi et malgré moi, la transformation qui s'est opérée depuis quelques années dans le journalisme contemporain. C'est à l'heure actuelle, ai-je écrit, un lieu commun pour les hommes politiques de constater l'effacement dans les grandes villes du monde et surtout à Paris des journaux de parti et de principes devant les grands journaux d'information. Le grand journal d'information, qui tire à plusieurs centaines de mille exemplaires, qui dépasse parfois le million, représente une vaste entreprise. C'est une grosse affaire qui
nécessite un capital de plusieurs millions, souvent de quelques dizaines de millions. Ceux qui la dirigent ou la soutiennent appartiennent nécessairement aux classes riches. Tant que les républicains de gauche poursuivirent l'exécution d'un programme purement politique dont la base était Tanticléricalisme, les hommes d'affaires, maîtres des grands journaux, ne marchandèrent pas leurs concours. Que leur importait la dissolution des congrégations, la séparation des Eglises et de l'Etat? Mais, le jour où, ce programme étant épuisé, les partis de gauche annoncèrent l'intention d'aborder les réformes sociales et financières et où se profila à l'horizon le spectre de l'impôt sur le revenu, tout changea. Contristés à l'idée qu'il leur faudrait supporter un prélèvement notable sur leurs énormes revenus, craignant surtout des indiscrétions fâcheuses sur l'importance et l'origine de leurs fortunes rapidement édifiées, les capitalistes qui détenaient les grands organes d'information et la clientèle qui les entourait lièrent insensiblement partie avec les conservateurs. Dès lors, l'homme qui avait donné corps à la réforme fiscale depuis longtemps débattue devant le pays, mais dont, jusqu'à lui, on n'avait pas trouvé la formule décisive, devenait l'objet de leurs attaques. Ceux d'entre eux qui avaient quelque espace dans la pensée étaient d'autant plus alarmés qu'ils apercevaient que l'impôt sur le revenu était redoutable pour leurs intérêts moins à raison de ce qu'il renfermait en lui-même qu'à raison de ce qu'il préparait. Ils entendaient qu'il devait être le prélude de systèmes écono-
miques et sociaux qui charpenteraient la France; ils comprenaient que, aboutissant à un cadastre des fortunes, la réforme fournirait aux pouvoirs publics les moyens de prévenir les excès de ploutocratie qui pourraient surgir, soit des 'grandes affaires, soit des événements, les moyens aussi de proportionner à la taille de chacun les fardeaux de tout ordre que les nécessités de Theure, les besoins de solidarité sociale commanderaient à la nation d'assumer. Une grande transformation à l'horizon! Salutaire et saine — nul homme réfléchi n'en peut douter, — mais dommageable à ceux des puissants du jour qui veulent à tout prix s'épargner les douleurs, à la fois nécessaires et momentanées, du progrès bienfaisant! Pour la prévenir, pour en retarder tout au moins l'échéance, il faut abattre l'audacieux qui prétend reconstruire la vieille maison fiscale si confortablement aménagée pour le repos de la grande bourgeoisie. Tous les moyens seront mis en œuvre pour y parvenir.
Les concours manqueront d'autant moins que celui qui est en cause a des défauts de caractère — il lui arrive de répéter le mot de Jules Ferry : « Ceux qui ont du caractère l'ont généralement mauvais » — et qu'il s'est aliéné, qu'il s'aliène bien des... personnages par la rudesse intransigeante qu'il apporte dans la gestion des affaires de l'Etat. Quelque délicat que soit l'exposé que je vais faire, je ne puis cependant l'omettre. Pour
le présenter comme il convient, il me faut remonter à mon passé.
Issu d'une race bourgeoise attentive à ses intérêts, soucieuse sans doute de l'argent dont elle sait qu'il est l'armature de sa caste, mais profondément honnête, ne connaissant d'autre source d'enrichissement que le placement heureux et surtout, par dessus tout, l'économie, descendant d'officiers ministériels ou de magistrats d'une probité scrupuleuse, fils d'un ingénieur des ponts et cliaussées, dont la carrière faillit être brisée parce qu'il avait violemment dénoncé les malversations de certains entrepreneurs s'enrichissant aux dépens de l'Etat, j'ai été élevé dans l'horreur du gain illicite. Les dix années que j'ai passées dans l'Inspection des finances à rechercher les moindres défaillances des administrateurs ou des comptables de deniers publics ont encore prononcé les directions d'esprit que m'avaient inculquées l'atavisme et l'éducation. Dans la vie politique je suis resté inspecteur des finances, fils d'ingénieur des ponts et chaussées. Non seulement j'ai géré la fortune de la France, quand elle m'a été confiée, comme mon propre patrimoine, mais, dès que j'ai aperçu, autour des affaires publiques ou à leur occasion, quelques tentatives... je ne me suis pas borné à écarter doucement, j'ai réprimé rudement. Je n'ai même pas manqué de fustiger, avec trop de vivacité sans doute, selon mon tempérament, ceux qui essayaient ces manœuvres, quelles que fussent leur situation ou leur qualité.
De là une abondante moisson d'ennemis !
Publicistes financiers, intermédiaires suspects entre le monde des affaires d'une part, le monde politique et le monde de la presse de l'autre, parvenus enrichis à l'aide de tripotages effrontés dans les grandes entreprises nationales et désireux d'ajouter encore à leur opulence, tous ces hommes habitués à gagner sans travail, à l'aide des liens sociaux, de grosses sommes, recherchent les politiques qui tolèrent leurs agissements ou, à tout le moins, font semblant de les ignorer. Pour ceux-là seuls ils ont une sympathie agissante. A la rigueur su|>portent-ils, en les entourant d'une bienveillante commisération, les honnêtes gens qui, investis du pouvoir, ne se prêtent pas à leurs desseins, mais qui n'ont pas le courage de les heurter trop rudement. Mais ceux qui élèvent la voix, ceux qui barrent la route, deviennent l'objet des campagnes les plus violentes et les plus passionnées.
Combien de faits ne pourrais-je pas citer!
J'en retiendrai deux.
Quelque jour de la fin de 1910 — je n'étais pas au ■ gouvernement — j'appris qu'il était question d'admettre à la cote de la Bourse certaine tranche de valeurs étrangères à lots contrairement à la loi. On invoquait un précédent. J'annonce l'intention de m'y opposer. On vient me voir et on m'explique: le directeur d'une grande affaire de presse a acheté un paquet de ces titres, un très large bénéfice lui est assuré si les valeurs en question sont cotées. « A qui cela f era-t-il tort ? » me demande-t-on. « Simplement à la petite épargne qui achètera trop cher des titres qui la séduisent, mais dont le législateur a sagement entendu
l'écarter », telle fut ma réponse, et je conclus en indiquant que j'interpellerais. Naturellement il ne fut plus question de l'opération. Mais on ne me pardonna pas d'avoir entravé un si beau projet.
J'ai dit dans mon livre sur Agadir ce qu'était l'affaire de la N'Goko-Sangha. J'ai omis d'indiquer que, quand on essaya d'escroquer à l'Etat une indemnité qui n'était due ni en droit ni en fait, on me dépêcha un sénateur, avoué de la Compagnie, qui aborda la question que j'ignorais dans mon cabinet de ministre des Finances. Ma réplique un peu rude ne fut jamais oubliée. J'eus l'occasion de m'en apercevoir au cours du procès de la Haute-Cour. Quand les hommes d'affaires qui conduisaient la N'Goko-Sangha eurent imaginé le célèbre consortium, c'est-à-dire la fusion de la compagnie française avec une entreprise allemande ou, pour mieux dire, l'absorption par les Allemands de la société française et par suite l'abandon d'une partie du Congo à l'Allemagne, mon adhésion à cette mirifique opération fut encore sollicitée par le directeur d'un grand journal — nationaliste bien entendu — qui est aujourd'hui sénateur. Comme ses suggestions n'eurent d'autre résultat que de me faire accentuer mon opposition à cette monstrueuse opération, je fus depuis ce moment en butte à une campagne passionnée du grand organe qu'il dirigeait. Il va de soi qu'on y a constamment incriminé mon patriotisme.
L'Arétin écrivait jadis à Michel-Ange, qui lui avait refusé un dessin, une lettre blâmant sévèrement l'impudicité des figures de la Sixtine!
A l'hostilité des hommes d'atîaires et de presse, mus par les raisons que je viens de dire ou obsédés par la crainte des réformes, devait s'ajouter l'animosité violente du parti nationaliste. Jusqu'en 191 1 j'étais le ministre des Finances haïssable de l'impôt sur le revenu; j'étais aussi l'inspecteur des finances dont l'inflexibilité administrative est gênante. Je n'étais que cela. Après Agadir, je fus non seulement l'homme de la réforme fi.scale, mais l'homme qui avait mis le pied sur des velléités belliqueuses, qui avait empêché la guerre.
Je ne reprendrai naturellement pas l'expose, que j'ai fait dans un livre, de ma politique de 191 1. Politique traditionnelle du parti républicain! Politique de conciliation européenne dont le principal objet était de prévenir l'immense catastrophe que je voyais poindre à l'horizon! Politique qui m'était dictée par le souci de maintenir une civilisation dont je savais combien elle était fragile ! Politique qui était au surplus impérieusement commandée par l'état de nos alliances, par l'insuffisance de notre préparation militaire ! Politique dont je ne me lasserai pas de dire qu'elle a préservé mon pays! Politique qui n'a pu cependant être mise en œuvre qu'en surmontant des oppositions aussi irréfléchies, aussi pleines d'illusions que celles qui, en 1870, parvinrent à remporter grâce à la mégalomanie du duc de Gramont et de ses bureaux, grâce à la faiblesse d'un Emile Ollivier. Même état d*esprit
au Quai d'Orsay en 191 1 qu'en 1870 : le ministre des Affaires étrangères a simplement changé de nom; le duc de Gramont s'appelle M. de Selves !
La politique de mesure et de bon sens que j'avais fait prévaloir à la Chambre des Députés aurait sans doute triomphé au Sénat malgré l'opposition sourde de personnages consulaires, impatients de recueillir ma succession, si je n'avais été guetté, au coin de la commission sénatoriale chargée d'examiner le traité du 4 novembre 191 1, par mon ancien Président du Conseil de 1906, par M. Clemenceau.
Je ferai sans doute quelque jour le portrait en pied de Clemenceau. J'écrirai ce que je sais, ce que m'ont appris mes anciens, ceux qui furent mes guides en politique; je dirai, après les avôi^ soigneusement contrôlés et mis au point, les récits qui me furent faits par des ambassadeurs, des fonctionnaires de la Sûreté générale, de grands hommes d'affaires qui approchèrent Clemenceau ou furent mêlés de près ou de loin à sa vie. Mais c'est plus tard que j'essaierai de résumer le tumulte de cette existence. Pour le moment il ne sied pas que je puisse m'attirer le reproche, même injustifié, de retourner l'injustice dont j'ai été l'objet contre celui qui l'a commise. Certes, au cours de ce récit, je rapprocherai du nom de Bolo, avec lequel j'eus comme tant d'autres des relations dont on dut convenir qu'elles furent purement mondaines, celui de Cornélius tlerz, de cet interlope financier bavarois qui subventionna — à quelles fins? et avec quel argent? — ^ le journal
de Qemenceau, qui mourut à Bournemouth dans un enveloppement de mystère. Quand je parlerai de Lenoir dont on a, sans pouvoir y parvenir, obstinément cherché à accoler le nom au mien, je serai conduit à dire quelle fut l'intimité de Clemenceau avec le courtier de publicité du ministère des Finances, comment, sans l'opposition de la censure, on eut, en 1917, placardé sur les murs de Paris une affiche d'attaques violentes contre Clemenceau avec ce titre : « De Cornélius Herz à Rosenberg en passant par Lenoir. » Mais je ne ferai qu'effleurer ces sujets; je laisse de côté la chronique, je ne lui demande pas, aujourd'hui du moins, de commenter l'histoire.
Il me suffira de représenter largement en quelques coups de pinceau le grand homme politique qu'on a souvent figuré par une formule qui, les mots important peu, évoque l'âpre génie de destruction qui est en lui Et c'est sans nul doute à la destruction qu'ont abouti les gestes de M. Clemenceau. Mais elle n'est qu'un de ses aspects extérieurs, elle n'est que le résultat de sa nature. Je vais essayer d'en démêler le fond sans oublier que notre Michel de Montaigne a écrit : « L'homme n'est, en tout et par tout, que rapiècements et bigarrures. »
Clemenceau s'est persuadé que le monde est conduit par les « héros » dont parle Carlyle. Il s'est situé lui-même au premier rang de ces demidieux dans un épanouissement de l'incommensurable orgueil qui le dévore. Son avènement étant commandé par le Destin qui lui a insufflé du génie, tous les procédés seront louables qui servi-
ront à ces fins. Pour les réaliser, pour renverser les obstacles qui se dresseront devant lui, Clemenceau tournoiera au milieu des hommes et des idées, happant dans un vol d'épervier, de droite et de gauche, ceux-ci ou celles-là dont il pensera qu'il peut se servir contre ses adversaires, rejetant après l'attaque ce qui* lui paraîtra encombrant, retenant ce qu'il pensera pouvoir utiliser encore, tout prêt d'ailleurs à changer demain, toujours disposé à tournoyer, à s'abattre ici ou là, à ramasser dans tous les coins du champ de bataille les hommes et les choses, quitte à jeter celles-ci à la voirie, quitte à briser les êtres avec cette férocité que symbolise le surnom dont il se réjouit. Un grand journaliste du passé, écrivant sur Clemenceau à l'aurore de sa carrière, a dit qu'une de ses caractéristiques c'était « le vague de ses propres idées » ; l'épervier en était à ses premiers vols. Si J.-J. Weiss avait vécu, s'il avait pu suivre les cercles successifs de l'oiseau de proie, il aurait aperçu que « le vague dans les idées » qu'il notait exactement se mariait à une tactique, que la voracité du pouvoir expliquait l'imprécision et l'instabilité du personnage ; il l'aurait vu effeuillant sur la route du temps toutes les réformes politiques, telles que la revision de la Constitution, qu'il avait agitées mais qu'il n'avait en réalité soutenues que contre les détenteurs du pouvoir; il aurait compris que Clemenceau n'avait de théories que contre quelqu'un; il aurait constaté que ce ne fut qu'après de multiples et diverses batailles que l'homme politique essaya de s€ faire un manteau à la Richelieu avec les
oripeaux rapiécés de Téternel opposant. Qemenceau se borna d'ailleurs à coudre l'une à l'autre deux pièces de dimension et de qualité inégales : en politique intérieure, il retint la séparation des .Eglises et de l'Etat; en politique extérieure, l'alliance anglaise. Totalement étranger aux questions économiques et financières qu'il se glorifie presque d'ignorer et que, dès lors, sa superbe tient pour négligeables, il s'agrippa à l'anticléricalisme qui lui donnait le contact avec la démocratie. Trop supérieur cependant pour se satisfaire d'un programme étroit, il prétendit enfermer toute une doctrine dans la séparation des Eglises et de l'Etat dont il imaginait, sincèrement je crois, — combien de fois ne me l'a-t-il pas dit à moi-même? — que la seule mise en œuvre serait le point de départ d'une série de réformes, déterminerait une transfonnation dans la mentalité française. Incroyable puérilité!
En politique extérieure, Clemenceau se souda à l'Angleterre. Tout récemment, le 6 février 1920, une feuille anglaise d'Alexandrie, The Egyptian Gazette, saluant le voyage de l'ancien chef de gouvernement en Egypte, écrivait : « Ennemi de « l'Allemagne, il n'a jamais envisagé contre les « desseins agressifs de la Germanie d'autres « secours possibles que celui de l'Angleterre: « c'est pour ce motif qu'il s'est toujours résolu- « ment opposé de la part de la France à n'im- « porte quelle politique d'expansion coloniale « capable de gêner la domination de TAngle- « terre sur les mers. » Certains se demanderont si la rérité n'est pas autre, si Clemenceau n'a pas
été anti-caloniaî parce que Gambetîa et Ferry étaient méditerranéens, si ses idées ne lui ont pas été imposées par sa perpétuelle tactique d'hostilité aveugle. Question secondaire! Le fait qui importe, c'est que, le jour où il prit position dans l'affaire d'Egypte, Clemenceau, sans le vouloir peut-être, s'engagea à fond et qu'il fut depuis lors acquis, non pas seulement à l'alliance anglaise — il eût vu juste — , mais, consciemment ou inconsciemment, à la subordination de la France à l'Angleterre. Le î8 juillet 1882, Gambetta, soutenant le ministère Freycinet qui préconisait une intervention armée de la France aux côtés de l'Angleterre sur les bords du Canal de Suez, disait, en un grand discours où il accordait les crédits demandés afin que « la Méditerranée « restât le théâtre de l'action française » : « Je « suis un ami sincère des Anglais, mais non pas « jusqu'à leur sacrifier les intérêts français...; « ce que je redoute le plus, c'est que vous « ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des « territoires, des fleuves et des passages où votre « droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. » Toute la politique française en ces phrases ! Qemenceau la combattait, triomphait de Gambetta, faisait le jeu de l'Angleterre impérialiste qui souhaitait en secret l'échec de l'expédition en commun officiellement proposée. Il était dès lors emprisonné dans un système de politique extérieure auquel il se cramponnera dans l'avenir moitié par passion — j'écarte les raisons qu'a pu lui fournir Cornélius Herz — , moitié par irréflexion. Car cet esprit vigoureux, cette haute intelligence.
cette volonté ne sont pas seulement entachés d'un orgueil démesuré. Le surhomme est affligé d'une autre tare : une légèreté prodigieuse, presque inconcevable.
Gambetta, qui le jugeait sans indulgence, l'a sommairement qualifié d'étourneau malfaisant. Il n'a lui aussi exprimé de la sorte qu'un des aspects de l'homme qu'il a, dit-on, situé plus largement en une lettre où il prédit que l'herbe ne poussera plus sur la terre où Clemenceau aura passé. C'est la vraie formule, la formule définitive. Elle résumera la vie de M. Clemenceau qui s'est d'abord développée dans une période de construction durant laquelle il a nui autant qu'il l'a pu à la grande œuvre d'édification d'une France au delà des mers que poursuivaient obstinément les bons ouvriers de la Troisième République, sans que, fort heureusement, il lui ait été possible de paralyser l'expansion de la patrie. La fin de son existence s'est épanouie dans une phase où il s'est trouvé à l'aise, dans une de ces phases de destruction qui sévissent parfois sur le monde, dont le devoir des hommes d'Etat est d'essayer de prévenir l'éclosion, dont ils doivent à tout le moins s'appliquer à limiter les ravages. M. Clemenceau les a étendus et multipliés. Après avoir essayé de démolir par une critique impitoyable tous les gouvernements de la guerre, il est parvenu à se hisser à leur place en se juchant sur un tas de boue. Répandre à pleines mains le soupçon, crier à la trahison dans un pays où Ton est toujours porté à expliquer les fautes commises par des crimes de bassesse, s'allier aux
royalistes pour mener à bonne fin cette noble entreprise, telle fut la première partie de son œuvre. Lorsque l'Allemagne, vaincue sur les bords de la Marne et à Verdun bien avant l'arrivée du surhomme au pouvoir, eut plié les genoux sous Tefïort de nos alliés d'Amérique et de nos soldats, Clemenceau paracheva sa tâche en bâtissant des traités qui consacrent l'omnipotence anglo-saxonne tout en renfermant, suivant une expression qui ne m'appartient pas, le minimum de paix dans le maximum d'anarchie. Ainsi aura-t-il couronné sa carrière en désagrégeant le moral du pays, en laissant préparer le lit de la royauté, en s'efïorçant de faire de la France une vassale de l'Angleterre, isolée au milieu d'une Europe balkanisée.
Il inaugura cette entreprise de longue haleine en même temps qu'il poursuivait ses travaux coutumiers, en renversant le gouvernement que je présidais en janvier 1912. Les gens de V Action Française ont souvent remarqué, non sans raison, que de cette époque datait une nouvelle orientation gouvernementale, que le ministère Caillaux avait clos la grande période républicaine qui partait de 1899. Les nationalistes, pour lesquels, de leur propre aveu, M. Clemenceau avait ainsi travaillé, crurent qu'ils avaient partie gagnée, qu'ils allaient toucher les enjeux, que, tout au moins, ils pourraient, appuyés par les grandes forces d'affaires qui les soutenaient, donner libre cours à leurs desseins. La joie que leur causa ce succès inattendu fut si grande, leur satisfaction si complète que, imaginant qu'ils avaient le champ libre,
ils négligèrent de poursuivre la violente campagne de presse dirigée contre moi tandis que j'étais au pouvoir. Ce n'est que lorsqu'ils aperçurent que je gardais une place prépondérante à la Chambre des députés, que j'entendais soutenir et faire triompher ma politique de modération à l'extérieur, de réformes à l'intérieur, ce n'est que lorsque, devenu le chef du parti radical en octobre 1913, je renversai au mois de décembre de la même année le ministère Barthou qui exprimait la politique opposée à la mienne, que les chauvins déçus, les conservateurs apeurés recommencèrent avec une furie exceptionnelle la lutte contre moi. Un homme, un journal prirent la tête du mouvement.
J'aurais souhaité que certains noms ne vinssent pas sous ma plume et je me serais abstenu d'en prononcer si l'on ne s'efforçait de perpétuer des légendes auxquelles j'ai le droit et le devoir de mettre un terme. J'ai le droit et le devoir de rechercher les dessous de l'extraordinaire campagne qui fut dirigée contre moi. Je le ferai avec toute la mesure possible. Je ne rappellerai pas certain enrichissement scandaleux que né suffit pas à expliquer la munificence d'un parvenu — il est dans la vie des journalistes d'affaires des mystères que mieux vaut renoncer à éclaircir — ; je me bornerai à noter quatre faits certains et à poser une question.
Il ne peut être discuté que la révolution de palais qui survint, il y aura bientôt vingt ans, rue Drouot, et qui eut pour résultat de transformer la direction du journal fut réalisée grâce au con-
cours de la Dresdner Bank représentée par un M. Bayer. Un jugement l'a constaté et, si les termes n'en paraissent pas assez précis, les assertions pourraient en être fortifiées par des témoignages que je sais. Sans élever le ton, on peut affirmer que c'est l'or allemand qui a véhiculé un nouveau personnage dans le cabinet directorial du Figaro.
Le contact a dû persister entre le journal et la finance germanique puisque, en septembre 191 1, au milieu des négociations d'Agadir, un éditorial suggère l'admission des valeurs allemandes à la cote de la Bourse de Paris. Initiative timidement formulée qui soulève un unanime concert de protestations! Le gouvernement que je préside s'empresse de déclarer qu'un tel accommodement ne saurait être envisagé. L'affaire est manquée. Désormais on procédera plus discrètement.
Quelques semaines plus tard une puissance, dont on peut bien dire qu'en 191 1 son gouvernement n'avait pas précisément lié partie avec la France, est en désaccord avec le gouvernement de la République. Elle cherche des concours dans la presse française; elle en trouve, en les payant, hélas! Des télégrammes déchiffrés au ministère de l'Intérieur apprennent au président du Conseil les singulières tractations. Il lit notamment ceci:
Paris, le i" novembre içii (iç h. 30).
Je viens d'avoir une longue et très intéressante conversation avec le directeur du Figaro, qui m'a dit qu'il était non seulement impressionné mais
convaincu de mes raisonnements et de nos droits, y compris la conservation de Laroche et El Ksar,
et m'a offert de diriger son journal (i) dans
ce sens, malgré la pression ministérielle qui s exerce en sens contraire.
Des dépêches ultérieures montrent les correspondants du journal entreprenant l'œuvre qu'ils ont reçu mission d'accomplir et que je ne m'abaisserai pas à qualifier.
En 1913, la direction du Figaro, sinon le journal lui-même, accepte une subvention du germa nophile comte Tisza, le premier ministre de Hongrie, pour soutenir la politique triplicienne contre celle du parti hongrois de l'indépendance qui cherche à dégager son pays de l'emprise allemande. C'est Lipscher, dont nous aurons à parler longuement, qui sert d'intermédiaire entre le journal et le gouvernement de Budapest, Il fut prouvé, au cours d'une interpellation à la Qiambre des députés de Hongrie, que les articles publiés par le Figaro sur la situation politique du pays et qui louaient hautement l'œuvre du comte Tisza, avaient été fabriqués par le chef du bureau de la presse à Budapest. L'un au moins de ces articles porte la signature de Lipscher.
A ces faits on pourrait sans doute ajouter. Certaines dépêches qui figurent dans les livres blancs anglais seraient, m'a-t-on dit, particulière-
(i) Les points qui suivent le mot « journal » se réfèrent à des chiffres que le cryptographe n'a pu exactement traduire.
ment troublantes. L'ambassadeur d'Angleterre à Berlin aurait télégraphié en 1912, en 1913, en février 1914, pour informer qu'il s'était constitué une vaste association pangermaniste, abondamment pourvue de fonds par les Krupp et consorts, aux fins de subventionner dés journaux étrangers. Il aurait tenu son gouvernement au courant des résultats obtenus par ce groupement dont il aurait affirmé en dernier lieu qu'il avait mis la main sur une agence télégraphique et sur un grand journal français. Or, en novembre et décembre 1913, des correspondances tendancieuses étaient envoyées de Berlin à la feuille qui est en cause et paraissaient dans ses colonnes. Mais quelque singulière que soit cette coïncidence, quoi qu'on m'ait dit à cet égard, je n'en veux rien retenir; je ne m'attache qu'aux faits qui sont indiscutables.
J'en viens maintenant à la question que je pose. Comment, pour quels motifs, les dirigeants d'un journal, qui avaient lieu d'appréhender tant de divulgations, eurent-ils l'audace d'entamer et de conduire la campagne, sans précédent dans nos mœurs politiques, sévèrement qualifiée par nombre de mes adversaires et qui aboutit à la honteuse publication de lettres intimes? Comment celui qu'on avait surnommé 1' « entrepreneur des ménagements » et qui avait de bonnes raisons pour ménager tout le monde rompit-il tout à coup avec ses habituels errements? On ne peut se l'expliquer, si l'on n'admet pas qu'il fut non seulement soutenu, mais énergiquement poussé, probablement contraint.
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Par qui? par des rivaux politiques? par d'anciens ministres résignés à supporter de nouveau le fardeau écrasant du pouvoir? On l'a dit. Je ne puis le croire. Que la campagne du Figaro ait été vue avec bienveillance par certains hommes politiques que les événements affligeaient, je n'en doute pas. Que quelques-uns d'entre eux aient distribué des paroles d'encouragement, je n'hésite pas à le penser. Que le journal ait été documenté par l'un ou par l'autre, je l'admets encore. Mais, quitte à me voir taxé de naïveté, j'écarte l'hypothèse d'une contrainte morale exercée sur le directeur du Figaro par des hommes politiques. Ils ne disposaient pas d'ailleurs des arguments qui peuvent convaincre un journaliste d'affaires, de ces arguments dont; usaient l'ambassadeur d'une puissance étrangère en 191 1, le comte Tisza en 1913.
Le chef de l'Etat a-t-il été l'inspirateur de la campagne, comme on me l'a affirmé en me donnant des précisions? M. Poincaré, déposant sous la foi du serment, l'a formellement nié et je ne puis dès lors faire état de ce qu'on m'avait répété avec insistance sur des visites dlandeistines à l'Elysée. Mais j'ai le droit de retenir un fait. Un journaliste de grande valeur et de parfaite honorabilité, qui n'était pas de mes amis politiques du premier degré, mais avec lequel j'étais lié personnellement sans qu'on le sût, m'a dit et répété que, se rendant fréquemment faubourg St-Honoré pendant que durait la campagne de presse, il entendait le Président de la République s'élever vivement contre la politique de son ministre des
Finances et que, un ou deux jours plus tard, il retrouvait dans les articles du Figaro les expressions mêmes dont s'était servi le chef de l'Etat au cours de ces conversations. Cette révélation n'implique certes pas qu'il y ait eu contact direct entre M. Poincaré et le journal. On s'explique fort bien les choses en pensant que M. X. n'était pas la seule personne à laquelle M. Poincaré réservât ses confidences (i), que d'autres recueillaient les formules du chef de l'Etat et que certains les rapportaient probablement au directeur du Figaro. Ils avaient peut-être mandat à cet effet. On en déduisait sans nul doute rue Drouot que la campagne agréait à l'Elysée. On y puisait un encouragement précieux pour une si noble tâche qu'on pensait poursuivre sous les auspices du président de la République ; mais ce n'est pas là qu'on trouvait l'appui énergique, la contrainte dont la seule existence peut expliquer l'initiative qui fut prise.
(i) Les propos du président de la République sur son ministre des Finances parvenaient aux oreilles des ministres des puissances étrangères accrédités à Paris. Le baron Guillaume, ministre de Belgique, écrivait le 10 mars 1914, à son gouvernement : « L'obligation ce où M. Poincaré s'est trouvé... de confier le pouvoir « à M. Caillaux, tout en l'attribuant nominalement à « M. Doumergue, l'a profondément indisposé. La perce sonnalité du ministre des Finances, dont il connaît les a qualités mais aussi toutes les faiblesses, lui est pro- « fondement antipathique. Il y a vu un échec pour la « politique militaire et nationaliste qu'il poursuit depuis « le jour déjà où il avait été placé à la tête du gouver^ « nement comme président du Conseil... »
Une seule explication vaut. Tenu par la Dresdner Bank, tenu en 191 1 par une puissance qui était entrée, momentanément tout au moins, dans l'orbite de la politique d'outre-Rhin, tenu par le comte Tisza, à la merci d'une révélation, le directeur du Figaro dut être « invité » à une campagne dont il n'est pas malaisé d'apercevoir le but véritable. J'avais prévenu la guerre mondiale en 191 1. Si je restais au pouvoir, surtout si j'en prenais la direction, comme cela était probable, après les élections de mai 19 14, je pourrais répéter ma politique, résoudre les difficultés internationales qui se présenteraient, composer, transiger, gagner du temps et les partis de guerre ne savaient que trop bien que le temps travaillait contre eux. Les pangermanistes, frustrés du grand espoir qu'ils avaient nourri en 191 1, enragés d'avoir perdu « la belle occasion », entendaient que cela ne recommençât pas. Il leur fallait aller vite et, par suite, renverser les obstacles qui risquaient de prévenir l'embrasement attendu avec impatience. Ces desseins réfléchis se mariaient avec les désirs de conflit caressés, amoureusement et légèrement tout à la fois, par nos réacteurs frémissant devant les réformes financières et sociales, convaincus qu' « une bonne petite guerre», selon l'expression dont ils usaient, délivrerait des projets subversifs des radicaux et des socialistes, rétablirait un régime oii, quelle qu'en fût l'étiquette, l'ordre serait fait du silence imposé aux uns et de Tégoïsme protégé des autres. Combien de demi-aveux de cet état d'esprit dans des discours, dans des article^»
dans des livres, prononcés ou écrits par les chefs du parti dont nous rencontrerons les noms ! Parlant avec la rudesse d'un soldat qui sait mal farder la vérité, le général Rebillot a livré toute la pensée de ses amis dans la Libre Parole du 13 décembre 1914 : « La guerre seule pouvait nous « sauver. Mais le pacifisme quand même l'aurait « conjurée. C'est alors que la Providence s'est (( manifestée en imposant à l'empereur Guil- « laume de nous la faire. » Sans doute la Providence s'est-elle également manifestée en confiant à un directeur de journal le soin de sceller l'accord tacite des vouloirs agressifs des Von Jagow et des Tisza et des vœux que formaient les contre- révolutionnaires pour le salut de la France.
On sait la campagne de presse qui fut menée. On sait quelle en fut l'issue tragique.
Réacteurs de tout ordre croient avoir triomphé. Je suis traîné sur la claie d'une commission d'enquête tandis que se prépare un redoutable procès en cour d'assises. La voie paraît libre. On imagine dans le camp nationaliste que les élections vont achever de purifier le ciel. Mais voici que s'effondrent tous ces calculs. Les élections donnent une majorité écrasante aux partis de gauche : radicaux à la tête desquels je me trouve, socialistes que dirige Jaurès. Je suis moi-même réélu à une imposante majorité. Et chacun d'apercevoir que la volonté du pays conduit vers un ministère Caillaux-Jaurès, ou tout au moins vers un gouvernement placé sous l'égide de ces deux hommes. Il apparaît en même temps que le procès
dirigé contre une femme qui tout simplement a défendu son honneur et celui des siens aboutira à l'acquittement qui est advenu.
L'entreprise a donc échoué. Celui que l'on a voulu jeter bas est toujours debout et l'on soupçonne, non sans quelque raison peut-être, qu'il s'est mis d'accord avec le grand tribun socialiste, avec celui que, depuis des années, une presse n'a cessé de charger d'opprobres, avec celui qu'elle a encore plus outragé que Caillaux tout en le poursuivant avec moins d'acharnement parce qu'il paraissait plus éloigné du gouvernement.
Dès lors la rage des gens d'extrême-droite et des belliqueux ne connaît plus de frein. Elle se développe d'autant plus que les rétrogrades aperçoivent à l'horizon des possibilités de conflit... Leur fureur s'acharne contre les deux hommes politiques, contre leurs partis, contre les masses ouvrières et paysannes qui les ont investis. Un bénédictin, d'une importance et d'une qualité singulières, l'âme de la contre-révolution monarchique et cléricale, prononce un grand discours le I" juillet 1914 à la séance de clôture du cours d'Action Française. Après avoir déclaré que « la « France est née en monarchie, qu'elle n'est pas « libre de se donner un autre gouvernement, que « l'Etat doit protéger l'Eglise, que s'il venait à « manquer à cette partie de sa mission, les ci- « toyens catlioliques devraient y suppléer par « les moyens légitimes dont ils disposent, que la « légitimité, en pareil cas, s'accommode fré- « quemment de la violence, qu'il peut même arri- « ver qu'elle l'exige... que l'Eglise a le droit
« d* employer la force.., y), il conclut: «La ba- « taille est un facteur de Tordre. Quand nous « voulons glorifier Dieu, nous l'appelons le Dieu « des batailles... Voilà pourquoi Dieu a rendu la (( bataille et la guerre inévitables et voilà pour- « quoi le peuple qui ne sait pas les apprécier « est voué à la disparition. » Dom Besse jette ainsi Tanathème sur la France pacifique, cependant que ses acolytes s'efforcent, comme aux temps de la Ligue, de dresser une minorité de grandes villes contre le pays, cependant que les libelles, les articles calomnieux, les appels à la violence contre les hommes de gauche pleuvent, remplaçant les prêches des curés et des moines qui, en 1588 et 1589, préconisaient l'assassinat au profit des princes lorrains, de ces Lorrains dont, un siècle plus tard, parlant avec le recul de l'histoire, Saint-Simon observera combien leur ambition fut pernicieuse pour la France. Au prédicateur Lincestre, enflammant la populace par ses semions, faisant piquer durant la messe les images de cire d'Henri de Valois et d'Henri de Navarre, a succédé Charles Maurras qui, le 18 juillet 1914, en son article de V Action Française, traite Jean Jaurès de misérable, d'ennemi public, d'infâme, de traître, qui ose écrire : « Qiacun le sait, M. Jaurès c'est l'Allemagne », qui termine par cette déclaration qui ressemble étrangement à un appel: « On sait que notre politique n'est pas de mots. Au réalisme des idées correspond le sérieux des actes. »
Treize jours après, le chef du parti socialiste est mortellement frappé. Il l'avait prévu et prédit
un an auparavant. Le 24 juillet 191 3, il s'écriait à la tribune de la Chambre: « Maintenant dans « vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui « vous soutiennent, il y a contre nous, vous « m'entendez, un perpétuel appel à l'assassinat. « Il y a les calomnies les plus meurtrières, les « plus imbéciles. Voilà oii vous en êtes! Après « des colonnes de calomnies, vos journaux ajou- « tent en parlant de moi, de nous, de nos amis: « à cette exécution s'ajoutera au jour de la « mobilisation une exécution pilus complète. » L'exécution eut lieu. Elle fut réalisée par Villain dont je gage que, s'il avait été l'objet d'immédiates représailles, ceux qui l'avaient inspiré auraient répété en sa faveur dans quelque coin obscur, dans quelque chapelle de la me Monsieur que les initiés connaissent bien, le geste de la mère du duc de Mayenne et de madame de Montpensier montant à l'autel des Cordeliers et, les cierges allumés, devant les fidèles à genoux, célébrant Jacques Clément. Les oraisons eussent cependant été moins ferventes, puisque Villain n'avait accompli que la moitié de sa tâche. Vainement il m'avait cherché pendant deux journées entières, d'après ce que m'a dit, en 1916, M. Viviani, ministre de la Justice. Le coup double n'ayant pas réussi, les ligueurs se résoudront à attendre. Jaurès disparu, on aura plus tard Caillaux par des procédés semblables ou, si l'on ne réussit pas, par un forfait de justice.