JO
il faudra renoncer. On découvre, en effet, à Bruxelles la réponse datée du 2 avril 191 5 de M. de Lancken au télégramme Jagow. Elle est le contraire de ce que « supposait » M. Pérès. En voici le texte :
a Je me souviens que le comte Armand m'a parlé autrefois, à plusieurs reprises, d'un agent de presse pour affaires financières particulièrement capable, du nom de Lenoir, auquel M. Caillaux en particulier, comme ministre des Finances et comme président du Conseil, a donné beaucoup à gagner. Je crois aussi me rappeler que Lenoir fut employé par Caillaux dans sa lutte contre de Sclves. Je ne me souviens de rien quant à son rôle comme intermédiaire dans la crise marocaine. Armand m'a suggéré une fois — je crois à l'époque de l'élection présidentielle — de gagner Lenoir, qui était, à vrai dire, fort cher, pour une campagne dirigée contre Poincaré et l'amitié avec l'Angleterre. Toutefois je ne suis jamais entré personnellement en rapport avec lui. Je serais d'afuis qu'on n'écartât pas complètement Lenoir, mais, en cas qu'il en résulterait la possibilité d'influencer des organes français, il faudrait procéder avec la plus grande prudence et, au début, se contenter d'exploiter les contrastes qui se font déjà jour en France. »
Donc, pas de rapports entre Lancken et Lenoir père ! Pas de rôle joué par ce dernier dans la crise marocaine ! Pas d'allusion à l'intérêt qu'il y aurait à acheter un ou deux grands organes français pour les mettre à la disposition d'un homme
d'Etat! Tout au contraire Lancken engage à la prudence, à la circonspection...! Une autre dépêche achève d'écraser les hypothèses écrites dans l'arrêt de renvoi. Jagow télégraphie le i8 mai :
« De bonne source je reçois l'information suivante: Lenoir est un corrupteur professionnel. De cette façon le père a acquis une grosse fortune, le fils est trop maladroit et tout à fait inexpérimenté en matière politique. Tous deux trop professionnels pour bien agir. »
Ce n'est donc pas en considération de Lenoir père, ce n'est pas même pour Lenoir fils que les millions seront versés quelques semaines après cette dépêche. Quelles interventions se sont produites dans l'intervalle? Qui a agi auprès des Aile" mands? Qui les a déterminés à confier des fonds à Lenoir et à Desouches ? On m'a parlé de voyages en Suisse qui avaient eu lieu à la suite du télégramme de Jagow, entrepris par d'autres que par Pierre Lenoir. J'ignore ce qu'il y a de fondé dans ces allégationi-\ Un mystère plane sur la fin des tractations. Ce que je sais, c'est que, pour m'atteindre indirectement, on a fait état devant le conseil de guerre contre Lenoir d'une dépêche qui n'a pas pu ne pas influer sur l'esprit des juges, qui les a peut-être déterminés à prononcer la peine capitale, sans qu'on produisît — j'espère qu'on ne les détenait pas — la réponse à ce premier télégramme, le second télégramme Jagow, qui retournaient l'incident... contre qui? il ne m'appartient pas de le rechercher. Ce que je sais encore, c'est que, si ces derniers documents n'a-
Valent pas été découverts, les suppositions de M. Pérès, échafaudées sur un télégramme dont on ignorait la réponse qui y avait été faite, pouvaient constituer une arme redoutable contre moi. Il n'est pas un juste qui ne frémira en constatant à quels excès sont entraînés certains hommes!
Et l'origine de tout cela? J'avais connu Alphonse Lenoir, je l'avais bien connu. Comment? Dans quelles conditions? Qui était-il? Qui servait-il ?
La première personne qui me parla d'Alphonse Lenoir, dont auparavant j'avais seulement entendu prononcer le nom, fut M. Poincaré. J'étais, en novembre 1906, dans le cabinet du ministre des Finances au Louvre, dont j'allais reprendre possession et que M. Poincaré s'apprêtait à quitter. En me transmettant les services, mon prédécesseur m'indiqua, selon l'usage, le nombre et la nature des croix de la Légion d'honneur qui, attribuées au ministère des Finances, n'avaient pas encore été décernées. « Il y a, me dit-il, une croix d'officier de la Légion d'honneur disponible. Elle vient du ministère de la Guerre. M. Etienne l'a prélevée sur le contingent des croix civiles; il me l'a passée pour que je la donne au mois de janvier prochain à M. Lenoir, le courtier de publicité du ministère des Finances. — M. Lenoir officier de la Légion d'honneur? fis-je, alors qu'il y a des directeurs généraux qui n'ont pas la rosette. — Vous agirez comme vous l'entendrez, répliqua M. Poincaré. Je veux simplement vous indiquer qu'il vous faudra retourner la
croix au ministère de la Guerre, ou lui donner la destination que M. Etienne a spécifiée. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je crois que vous aurez quelque peine à vous dérober, car c'est à la demande de votre président du Conseil, M. Clemenceau, que M. Etienne a consenti en faveur de M. Lenoir le sacrifice d'une des croix destinée à récompenser les services rendus par des civils à la défense nationale. » Des tiraillements, des difficultés qui faillirent être sérieuses sur ce sujet. Je refusai obstinément de faire figurer le nom de M. Lenoir dans la promotion des croix du ministère des Finances du mois de janvier 1907. Je consentis seulement, pour des raisons que chacun devine, à attribuer la rosette à celui auquel elle était destinée par un décret spécial, que je fis signer en Conseil des ministres, où j'indiquai que la croix avait été remise avec une affectation déterminée à mon prédécesseur qui avait accepté la transmission. M. Alphonse Lenoir se comporta en homme d'esprit. Il vint me remercier. Sa gratitude aurait dû s'épancher dans un autre cabinet ministériel oti il se vantait, en un langage grossier qu'il ne dédaignait pas, de pénétrer aussi facilement que dans un édicule des boulevards.
A partir de cette date, mars 1907, et tant que je fus au gouvernement, je reçus fréquemment M. Lenoir dont j'eus l'occasion d'apprécier grandement les services. Il informait précieusement des mouvements du marché, des possibilités de placement, des valeurs du Trésor. Il était au courant dé tout ce qui se passait, de tout ce qui se projetait dans le monde des affaires et du jour-
tiaiisme. En deux mots, il était un remarquable agent de renseignements et un intermédiaire très utile tant auprès des banques et des sociétés de crédit que des gens de presse. Je l'employai fréquemment aussi bien quand je fus président du Conseil que pendant mes passages au ministère des Finances. Je restai tout naturellement en r<elations avec lui quand je ne fus plus au pouvoir. Il était d'ailleurs lié avec un grand nombre d'hommes politiques, non seulement avec les anciens ministres des Finances comme moi dont il avait été le subordonné, mais avec beaucoup d'autres qui avaient eu des occasions ou des raisons de le connaître. Nos rapports fraîchirent à partir de 1914. Lenoir m'avait fait demander la cravate de commandeur de la Légion d'honneur à la fin de 1913, quand je repris pour la quatrième fois la direction des services du ministère des Finances. J'avais répondu, avec quelque rudesse, que je n'aimais pas les plaisanteries de mauvais goût. C'est sans doute à la déconvenue que subit Lenoir qu'il faut attribuer les propos amers qu'il eut sur mon compte depuis cette date et dont certains fragments de ses Mémoires pendant la guerre, publiés par le Cri de Paris, portent trace. Le courtier de publicité y apprécie souverainement les hommes et les choses ; il y déclare, après avoir rendu compte de la façon la plus fantaisiste de la dernière conversation que nous eûmes en août 1914, que je suis un homme surfait, que mon orgueil efface toutes les qualités que je pourrais avoir, etc.. En revanche, il proclame sa plus vive admiration pour M. Clemencecau, « dans
l'intimité duquel il vivait », dit le Cri de Parts (numéro du 30 novembre 1919). Appréciation confirmée par ces « souvenirs » où Lenoir relate les visites presque quotidiennes qu'il faisait rue Franklin, rapporte les confidences qu'il y a recueillies sur les sujets les plus graves, les négociations politiques qu'il a menées pour le compte de rhomme d'Etat dont il indique qu'il administrait le journal! Rien là qui puisse surprendre aucun de ceux qui savent les dessous de ce monde.
Ceux-là n'ignoraient pas que c'est sous r « égide » de Lenoir que V Homme Libre avait vu le jour, que, pour l'alimenter, l'agent de publicité s'en était réservé le bulletin financier qui valait au journal, en sus de la publicité normale, une f( hors part » dans l'exceptionnelle distribution •de fonds à laquelle le gouvernement ottoman procéda en 1913-1914 par l'intermédiaire de M. Renier. Je me suis laissé dire qu'on aurait des précisions encore plus intéressantes sur les méthodes mises en œuvre par Lenoir pour réaliser l'équilibre budgétaire du journal de M. Qemenceau, sur les sacrifices qu'il était disposé à s'imposer personnellement pour y subvenir, si les « souvenirs pendant la guerre » avaient été intégralement publiés. N'a-t-on pas tronqué le récit de la visite du courtier de publicité, rue Franklin, le 7 août 1914? N'a-t-on pas omis les comptes rendus des entretiens du 8 et du il août? La situation de VHomme Libre, qui allait devenir VHomme Enchaîné, n'y fut-elle pas débattue? M. Clemenceau n'y déclara-t-il pas qu'il ne pouvait être question de lui réduire son traitement fixé à trois
mille francs par mois? Lenoir ne lui exposa-t-il pas la difficulté où il était d'obtenir de l'argent des banques et ne conclut-il pas en lui promettant pour son journal seulement 5.000 francs par mois, qu'il n'était pas sûr de trouver et qu' « il serait peut-être obligé de payer personnellement » ? Aisé de s'expliquer maintenant comment, sans la censure, les murs de Paris auraient été, en 1917, tapissés d'affiches contre M. Clemenceau qui auraient porté comme titre : De Cornélius Hen: à Rosenberg en passant par Lenoir!
Mais j'ai déjà indiqué que jamais je ne m'abaisserais à employer certaines armes contre mes adversaires. Quand bien même les mémoires de Lenoir, dont il se peut que quelques feuilles se soient envolées, relateraient les conversations d'affaires qu'on m'a susurrées à l'oreille, on ne serait en droit d'en conclure qu'une chose, c'est que l'agent de publicité du ministère des Finances comptait parmi les amis dévoués auxquels M. Clemenceau avait dû faire appel pour soutenir son journal. Comme toutes les feuilles d'opinion, VHomme Libre ne pouvait vivre sans des concours. Pour s'en procurer de ci, de là, l'homme d'Etat a utilisé un personnage qu'il n'avait nulle raison de tenir en suspicion, qui, pour reprendre l'expression du Cri de Paris, vivait dans son intimité. Cette appréciation est, au surplus, si exacte que M. Michel Clemenceau fut un des témoins du mariage de Pierre Lenoir. Ni M. Qemenceau ni son fils ne pouvaient se douter de ce qui advien* drait à ce malheureux.
Seulement j*at le droit de me retourner une fois de plus contre mes accusateurs. On a prétendu me chercher dans l'affaire Schœller sous le prétexte qu'en 191 1, j'aurais confié, dans la plénitude de mon droit de chef du gouvernement, une mission à Alphonse Lenoir. Que n'eût-on pas dit si je lui avais laissé le soin de me trouver des capitaux pour fonder un journal, si je lui avais demandé de réclamer aux banques des subsides pour faire vivre une feuille dont j'aurais tiré 3.0CK) francs de traitement mensuel? Que n'eût-on pas dit si j'avais donné au même homme les renseignements que lui distribua M. Clemenceau sur la direction de nos affaires extérieures, sur notre armement? M. Pérès eût certainement conclu qu'il n'était pas « téméraire de penser » que l'acquisition du grand organe d'information était opérée pour mon compte, puisque Lenoir père aurait été déjà le barnum d'une entreprise de presse à mon bénéfice. Il eût, sans aucun doute, « supposé » que Pierre Lenoir avait trouvé crédit auprès des Allemands en leur étalant les informations que j'aurais fournies à son père.
Mais j'entends le chœur des thuriféraires exaspérés : « M. Gemenceau est un patriote immaculé, intangible. Ce n'est pas lui qu'on peut accuser de défaitisme. Le défaitisme, il l'a pourchassé en agissant contre vous qui étiez, de votre plein gré ou sans le vouloir, le centre des velléités pacifistes et défaitistes. »
Contre le terme abject de défaitisme je ne cesserai de protester tant qu'on le prendra dans son sens littéral, tant que l'on n'entendra pas que l'épithète n'a été imaginée que pour essayer de déshonorer les politiques de mesure et de bon sens qui s'opposent naturellement à celles de M. Clemenceau et de V Action Française. Je ne cesserai de répéter que je défie qu'on prouve que j'aie jamais espéré la défaite de mon pays, — je ne suis pas, grâce aux dieux ! capable d'un sentiment monstrueux. Je défie qu'on prouve qu'un écrit signé de moi, une parole publique, une seule, ait jamais découragé les efforts de nos concitoyens ou encouragé ceux de nos ennemis.
Tout le monde peut-il en dire autant?
Un recueil précieux à consulter : la Gazette des Ardennes.
Je me suis donné la peine de lire les 768 numéros de la feuille allemande, rédigée sous la direction des autorités militaires germaniques dans le but d'agir sur la mentalité des pays envahis. Il y est à peine question de moi jusqu'au jour où j'ai été inculpé et emprisonné. J'ai compté que, de 1914 à fin 1917, en mettant à part les comptes rendus parlementaires 011 mes interventions sont naturellement rapportées, mon nom n'est pas prononcé plus de cinq fois. La première fois, en juin 1915, la Gazette des Ardennes reproduit une prétendue interview de moi au Brésil qui circula dans toute la presse germanophile et dont je démentis plus de vingt fois la réalité. On y fait, soit dit en passant, un éloge dithyrambique de mes vues d'homme d'Etat quatre mois après la
dépêche Luxburg. En juillet 191 5, le journal allemand rapporte une prétendue agression dont j'aurais été l'objet. Niaiserie insignifiante ! Le 19 août de *la même année, dans un article en « tribune libre », visiblement écrit par un Français, on loue ma politique d'Agadir en en dénaturant quelque peu la portée. Rien qui soit relatif à la grande guerre. Le 21 juillet 19 16 on conte, dans un entrefilet, absurde d'ailleurs, que, au dire d'un neutre, l'opinion des milieux de droite à Paris évolue vers moi. Enfin, le 25 octobre 1917, en un article intitulé « Petit examen de conscience nationale » par un universitaire français prisonnier, il est écrit: « Ce fut pour la France « un grand malheur qu'au Congrès de Versailles « le parti radical iî'ait trouvé à opposer à Poin- « caré que la persoiiiuiiii falote d'un Pams. Un « Bourgeois ou un Cailiaux nous eiit certaine- « ment évité la guerre... » Et c'est tout! Me voici hors de cause, n'est-il pas vrai ? et par suite très à mon aise pour étudier objectivement le journal.
En dehors des informations, tendancieuses bien entendu, en dehors de la publication très grossièrement et très maladroitement faite des proclamations du kaiser, des discours du chancelier, la feuille comportait parfois une tribune libre, presque toujours une chronique locale. Elle était surtout fabriquée avec des coupures de journaux français, assez habilement commentées, il faut le reconnaître. Les articles en « tribune libre », peu nombreux, étaient naturellement des articles pacifistes, ou... très fâcheux^ anonyme«
mais dus pour la plupart à la plume de Français. Le pacifisme était, quelquefois mais rarement, ce qu'on peut appeler le pacifisme de gauche, c'està-dire d'inspiration socialiste. Il exprimait alors le regret de la guerre, le désir de la paix immédiate, il prêchait la réconciliation des peuples. Mais c'étaient, je le répète, cas exceptionnels. La plupart des articles en tribune libre portaient l'empreinte cléricale et réactionnaire et la note qu'on y rencontre le plus souvent mérite un qualificatif sévère. J'en cueillerai deux : l'un du 13 février 1915, l'autre du 26 juillet 1917. Le premier, intitulé: « Le témoignage d'un Français », est une lettre écrite par un maire du département de la Somme. Les précisions qui y sont données sur les conditions dans lesquelles la commune, que l'auteur de l'article administre, a été occupée par l'ennemi, abandonnée, puis occupée à nouveau sont telles qu'il est à peu près certain que la lettre n'est pas apocryphe. En voici la fin:
« Ce qui nous a surtout frappés dans cette vie (( en commun [la vie avec les soldats allemands], a c'est la discipline sévère qui règne dans l'arec mée allemande, l'amour de la patrie et les « sentiments religieux dont sont pénétrés les (( soldats. Qu'ils soient protestants ou catholi- « ques, ils remplissent tous les devoirs de leur (( religion sans ostentation, mais aussi sans « crainte des hommes. Tous les soldats catho- (( liques ont leur rosaire dans la poche ou sus- (( pendu an cou avec des médailles.
« Un jeune sous-officier de vingt-cinq ans, ins-
(( tituteur de sa profession, nous dit*. « Depuis
« le commencement de la guerre j'ai assisté à
(( beaucoup de combats, mais, grâce à la prière
c( de ma mère, je n'ai jamais été blessé. » Quand
(( on a su implanter dans l'âme d'un peuple une
« pareille discipline et de pareils sentiments reli-
« gieux, on peut, avec raison, dire: « Ce peuple
« est invincible. »
« Mais terminons ma lettre déjà trop longue.
<( Je voulais simplement vous montrer combien
« nos journaux nous ont trompés.
« Mes co-détenus ne pourraient que vous répé-
(( ter la même chose. Si j'étais sûr que mes corn-
« patriotes de l'autre côté de la ligne de feu
« puissent lire ma lettre, je leur dirais : « Regar-
« dez notre président du Conseil, Viviani, qui,
« un jour devant notre « glorieux parlement »,
(( se faisait fort d'éteindre les étoiles du ciel.
« Est-ce qu'il ne ferait pas mieux d'éteindre les
« mèches qui font partir les canons? Non, cette
« besogne est au-dessus de ses forces. Mais il
« pourrait entreprendre une autre besogne, à
« savoir: rendre â l'Eglise les biens des morts
« qu'un autre ministère sans scrupules lui a
« volés. Peut-être le courroux du Seigneur, dont il
(( ne voulait rien savoir, se laisserait-il apaiser et
« peut-être verrions-nous alors la fin de ce fléau.
« La France méritait un châtiment pour ses
« sentiments et ses actions anti-religieux. C'çst
<( ce châtiment qui l'atteint maintenant, et peut-
« être n'est-elle pas encore au bout de ses épreu-
« ves. Qui connaît l'avenir?... »
Le 25 juillet 1917, la Galette des Ardennes publiait en tête de ses colonnes un article à titre significatif : « Républicanisme et Barbarie. » Il débute par le récit, d'un prétendu acte de lâcheté immonde qui est attribué à un instituteur, laïque bien entendu. Ce geste est ainsi commenté :
« Il y a de ce fait plusieurs leçons à tirer. La « première est que V antipatriotisme semble une (( suite logique du républicanisme. L'expérience « Ta démontré un peu partout, dans les régions « occupées.
<( La deuxième leçon est que les Allemands, (( ces « barbares », bien qu'étant nos ennemis de « guerre, ont montré, en mille circonstances plus « d'humanité, de piété pour nos soldats fran- « çais et pour les civils que les enfants mêmes « de la sacrée République française. C'est une « honte nationale, mais c'est un fait que des mil- « liers de sujets français devront avouer plus (( tard. »
L'article conclut:
« La République telle qu'elle existe chez nous « est un régime pourri; c'est le régime de l'as- « siette au beurre, de l'amour-propre, de « régoïsme, de la malhonnêteté et du vice. Dans « une occasion oti il faut du désintéressement et (( de la vertu, le « fougueux républicain » se fait, « naturellement et par égoïsme, le plat valet du « premier venu. Dans la question sociale, le « républicain devient, toujours par égoïsme, dur « et cruel en ce qui ne le touche pas lui-même. « En fait de patriotisme, le républicain n'en a
« même pas le souci; il est un vulgaire phono
« qui ne marche et ne déclame que par la galette.
« Plaise à Dieu que le régime républicain ait
(( produit beaucoup de « barbares » comme nos
« ennemis qui resteront, malgré tout, nos mo-
« dèles sur bien des points. »
Articles fabriqués, dira-t-on, par des Allemands ou par quelques misérables à leurs gages ! Je ne le crois pas. Je suis convaincu qu'ils ont été écrits par des réactionnaires passionnés; je suis d'autant plus engagé à le penser que le thème qui transparaît dans. ces papiers: « la France est infé- « rieure à l'Allemagne parce qu'elle est anti-reli- « gieuse, » est celui que, dans nos pays de l'Ouest, il est arrivé qu'on développât en chaire. Mais j'admets qu'il y ait là simple supercherie du journal allemand. Il n'en est pas moins un fait indiscutable, c'est que nos ennemis cherchaient à s'appuyer sur les éléments conservateurs et cléricaux des pays envahis. Pourquoi? Parce qu'ils pensaient qu'ils trouveraient de ce côté des oreilles complaisantes, parce qu'il leur était revenu des propos ou des sermons analogues à ceux qu'on a entendus dans certains arrondissements de l'Ouest. Et il semble bien que leurs avances n'aient pas été sans donner quelques résultats. La chronique locale de la Gazette des Ardennes est, en effet, alimentée en partie par des membres du clergé qui, s'ils cachent leur nom, ne dissimulent pas toujours leur qualité. Un exemple! A la date du 19 mars 1916, on lit dans le journal allemand:
<i ... Ardennes, janvier 1916.
« Nous supprimons le nom de cette localité « pour mieux respecter l'anonymat de notre cor- , <( respondant:
(( Monsieur le commandant de la place de..., « Ardennes, m'ayant demandé de vouloir bien a composer un article pour la Gazette des Ardeip- (( nés, je m'empresse de répondre à son désir et (( cela pour l'assurer de ma respectueuse sympa- (( thie et de ma profonde estime. »
Suivent diverses considérations sur les horreurs de la guerre, sur la nécessité de la paix. La lettie finit ainsi:
(( Et maintenant, avant de terminer, je tiens à
(( dire que j'ai trouvé toujours de la part des
<( autorités allemandes k plus profond respect
« pour ma personne et mon caractère ecclésias-
(( tique et la liberté complète pour remplir mon
(( saint ministère.
(( De plus, chaque fois que, dans les paroisses
« environnantes privées de leur prêtre, on a
« réclamé mon ministère pour la sainte messe, le
(( dimanche ou en semaine, pour l'administration
« des sacrements, la visite des malades, pour les
(( sépultures, grâce à la bienveillance, à l'empres-
(( sèment des commandants, j'ai pu répondre à
« tout appel. Aussi, je transmets à qui de droit
(( bien respectueusement ma gratitude et mes
« remerciements. »
Les prévenances des envahisseurs vis-à-vis du clergé français allaient bien au delà des égards
que les œmmandarits témoignaient à l'auteur de l'article et dont celui-ci les remercie avec une lamentable bassesse. On lit dans la Gazette des Ardennes que tous les prêtres français faits prisonniers étaient traités en Allemagne comme des officiers, quand même ils ne portaient que l'uniforme de simple soldat, à. la condition qu'ils consentissent à subir un examen en théologie devant des prêtres allemands. Par ailleurs, il est mentionné à mainte reprise que toutes les écoles, laïques ou libres, des pays occupés étaient soumises à l'inspection d'ecclésiastiques d'outre-Rhin. Rien qui soit plus démonstratif de la politique que nos ennemis entendaient suivre. Certes, nous ne prétendons pas tirer une conclusion générale de défaillances isolées ou d'avantages qui peuvent n'avoir été consentis que par machiavélisme. Nous sommes cependant assurés que, si on pouvait relever une chronique locale à la charge d'un membre de l'ciiseignement public analogue à celle que nous avons citée, surtout si les instituteurs laïques avaient bénéficié d'un traitement de faveur de la part des Allemands, toute la presse de droite se serait répandue en clameurs d'indignation, alors que la conspiration du silence a été organisée autour des tendances et du caractère véritables de la Gazette des Ardennes.
■ Mais nous avons dit que le venin du journal résidait principalement dans les coupures de presse. La Gazette a le souci, très naturel à son point de vue, de discréditer l'effort français. Elle cherche à montrer, aux gens des pays occupés et aux Allemands qui la lisent ou qui en trouvent
des extraits dans la presse germanique, que des personnages considérables de notre pays formulent de telles critiques contre les directions gouvernementales ou contre la conduite des opérations militaires que c'est puérilité pour des Français d'espérer le succès. Elle s'applique aussi, très naturellement encore, à recueillir toutes les informations qui sont de nature à seconder le progrès des armes germaniques. Cette marchandise, le journal allemand se la procure dans VHomme Enchaîné. Plus de deux cents numéros de la Gazette des Ardennes reproduisent et commentent des articles de M. Clemenceau. Quelques spécimens :
Le 3 mai 191 5, sous le titre: « L'Oligarchie ministérielle en France », la Gazette montre, en citant M. Qemenceau, que:
« Un trio de despoticules Poincaré, Viviani, « Millerand, suivi d'une pâle engeance de minis- « très ,à tout subir, s'est donrié pour unique pro- « pos — une fois doté du pouvoir de la censure « sur les informations militaires — de suppri- (( mer des feuilles publiques jusqu'au simple (( exposé des faits, si bien qu'il ne s'agit claire- « ment que de protéger contre de gênants com- « mentaires des personnages qui, sans l'excuse « d'avoir reçu l'onction sainte de Reims, prétende dent s'arroger « républicainement » le total de « l'omnipotence humaine dans un néant de res- « ponsabilités. »
La Gazette ajoute:
(( Quelle douche pour les soi-disant défenseurs « de la liberté du monde! »
Le 2S mai 191 5, le journal explique comment il vient d'arriver à la censure du gouvernement français la plus piquante des mésaventures. Un article de M. Clemenceau a été échoppé, mais les parties supprimées avaient déjà été communiquées à d'autres journaux qui les ont reproduites.
« De cette façon, dit la Gazette, les savoureux
« passages frappés d'interdiction échappèrent
« par un heureux hasard aux ciseaux du censeur.
« Et c'est ainsi que nous sommes en état de
« reconstituer une page étonnante de sincérité et
(( qui confirme de la façon la plus cruelle la mé-
(( fiance qu'inspire à tout esprit critique et tant
(( soit peu clairvoyant la véracité douteuse et
(( l'optimisme factice des informations publiées
« sous les auspices du gouvernement français.
« Voilà ce qu'écrit à ce sujet M. Clemenceau :
« Mes lecteurs ont pu remarquer que depuis
(' longtemps je m'abstiens de porter un jugement
(( sur notre situation militaire. La lecture des
a journaux étrangers accroît mon champ d'ob-
« servation au delà de ce que permet la censure,
« dont le principe est que tout fait dont elle
« interdit la relation n'existe pas.
« D'autre part, la conception du patriotisme
« officiel consiste à présenter en des termes de
« rhétorique flambante tout ce qui nous est favo-
« rable et à laisser dans l'ombre tout ce qui peut
(( être la contre-partie: à quoi viennent s'ajou-
« ter les paroles de M. le ministre de la Guerre,
« lorsque, abordant les questions qu'il nous inter- « dit de traiter, il ne craint pas de présenter au « public des chiffres qui sont matériellement « exacts sur un point donné, mais qui laissent « dans l'ignorance de ceux qui permettraient une « conclusion d'ensemble au lieu de nous pousser « sur la pente d'une interprétation faussée.
« Dans ces conditions, que puis-je faire, sinon « prendre acte de la servitude qui m'est imposée « au mépris des lois, et me refuser à l'obligatoire « tromperie qui ne me permettrait de dire que (( des parties choisies de vérité, ce qui est la plus (( savante manière de ne pas dire la vérité. « Cependant, puisqu'on me réduit à la nécessité « de me taire, il me sera permis de constater <( que... le préjudice subi par l'esprit public u demeure irréparable, puisque ces fautes « cachées n'en subsistent pas moins et devront, « quelque jour, produire leurs conséquences sur (( le pays lui-même qui se plaindra trop tard de « les avoir ignorées.
(( Je n'en fais point de mystère, c'est là l'unique « pensée qui me tourmente, parce que les faits (( résistent même aux articles de journaux com- (( mandés pour les travestir et que... je ne vois « pas de plus grand mal qu'un système de gou- <( vernement dont le principe est de créer dans le « public un état d'esprit fondé sur des mécon- « naissances de la vérité.
« Car la réalité brutale, sur laquelle la phra- (( séologie officielle ne peut avoir de prise, finit « toujours par reprendre des droits et le jour « vient trop tôt oti la parabole des aveugles con-
« duisant des aveugles montre les conducteurs
(( conduits au fond du fossé. »
« Sans doute, reprend la Gazette, M. Clemen-
« ceau ne nous apprend-il pas ce que la lecture
(( des journaux étrangers, accroissant son champ
«. d'observation, lui a permis de découvrir et de
(( comprendre. Est-ce l'exagération démesurée des
<( résultats de l'offensive française près Arras ou
(f bien la débâcle russe en Galicie, effrontément
a niée ou ridiculement travestie à l'usage des lec-
(( teurs français? Sa critique reste générale et
« vise avec raison tout le système des informa-
« tions officielles françaises. Et, à ce propos, nos
« lecteurs nous concéderont que pour avoir dit
« parfois les mêmes vérités cruelles, notre réqui-
« sitoire ne fut encore jamais aussi implacable-
a ment précis. »
Est-il un article qui puisse être plus décourageant pour les Français qui le lisent, plus encourageant pour les Allemands qui le savourent?
Le 23 octobre 1915, sous le titre: « Dilemme », la Gazette des Ardennes triomphe de l'opposition de M. Clemenceau à l'expédition de Salonique dont elle tirera grand parti. Elle retient que M. Clemenceau déclare les Alliés dans la difficulté de disposer immédiatement de 250.000 hommes. « Je possède sur ce point, dit l'homme politique à un contradicteur, des informations qui vous font défaut. » La Gazette observe que c'est le membre de la Commission de l'armée du Sénat qui parle. Le 17 novembre, le journal allemand signale, à l'aide de citations de l'ancien président du Conseil, « l'embuscade et le favori-
tisme » qui sévissent en France. Il convient de citer en entier l'article du 26 novembre 191 5 qui renferme une moisson de renseignements utiles pour les Impériaux:
Stratégie d'espérances
« Sous ce titre, qui est une trouvaille, M. Cle- (( menceau caractérise la désorganisation qui rè- (( gne, selon l'avis de certains, dans le camp des (( Alliés. Il écrit:
« Il devient de plus en plus difficile d'ordon- « ner des vues raisonnables sur ce qui se passe (( en Orient, où, depuis la première expédition « des Dardanelles, je ne puis trouver trace d'une « direction de gouvernement. A mon avis, ce (( qui donne surtout à quelques-uns une si haute (( idée de l'organisation allemande, c'est l'in- « croyable degré de l'inorganisation des Alliés. « Ce sujet est de ceux auxquels, chaque jour, les « événements nous ramènent, comme pour nous « faire connaître un excqs de confiance jusque « dans les craintes que nous avions exprimées (( sur une entreprise où nous ne découvrons de (( plan suivi que dans les explications après coup (( d'une presse sans responsabilité.
« Ne nous avait-on pas annoncé que le débar- <{ quement à Salonique, suivi d'une marche dans (( la vallée du Vardar, allait avoir de décisives « conséquences même en l'absence du concours « des Grecs, dont Constantin le Germanique lui- (( même semblait nous inviter à attendre une très « amicale neutralité. Il ne s'agit que d'être en
(( nombre et d'arriver à temps, nous disait-on avec « une tranchante candeur, quand nous étions pré- « cisément hors d'état de remplir ces deux condi- « tions, par la très simple raison que la plus 'S grande incertitude règne encore aujourd'hui (( sur la décision finale , les proportions et la date u du concours italien, sur le moment où la Rusa sie pourra s'engager à son tour, et même sur (( l'empressement de l'Angleterre à quitter le i( front français, où elle avait concentré ses (( efforts pour se lancer dans une aventure où la « diplomatie de la Quadruple Entente s'est u appliquée à maintenir une si grande part d'im- « prévoyance. »
« Dans la suite de l'article, reprend la Gazette, (( la déception de M. Clemenceau en arrive à for- « muler la profonde pensée que voici :
« La principale force des Austro-Allemands et (( des Bulgares jusqu'à ce jour, c'est de n'avoir « pas rencontré devant eux des forces capables (( de leur tenir tête. »
« M. Clemenceau semble décidément se douter (( qu'il vient de découvrir le secret de toutes nos (( victoires ! »
Ainsi, grâce à M. Clemenceau, l'ennemi apprend que « la plus grande incertitude règne encore à l'époque sur la décision finale » en ce qui concerne l'expédition de Salonique. Il apprend qu'on ignore « les proportions et la date du concours italien, le moment où la Russie pourra s'engager à son tour », qu'on est incertain « sur l'empressement de l'Angleterre à quitter le front français. »
Encore deux articles de 1917. L'un est du 31 mai. 11 est intitulé: « M. Clemenceau et la Grande Offensive. » Il débute ainsi:
« En tête de son Homme Enchaîné, M. G. Cle-
« menceau vient encore de publier un long, arti-
« cle sur la grande offensive alliée. Si son fou-
« gueux patriotisme se refuse à reconnaître « la
o victoire allemande », il n'en reconnaît pas
a moins, avec une rare franchise, l'échec des
(( grands espoirs qu'on nourrissait en France. »
Suit la coupure, tout à fait réconfortante, n'estil pas vrai, pour les habitants des pays occupés!
Enfin le i" décembre 191 7, la Gasette des Ardennes publie: « Notre collaborateur Georges Clemenceau ». L'article débute en citant un autre article, du Peuple Français, paru en juillet 1916 sous le titre: « Silence, M. Clemenceau! » et où on lit:
« On peut être sûr que toutes les feuilles alle- (( mandes, autrichiennes, bulgares et turques font « trop souvent leur petit et même leur grand <( déjeuner des grincheries et de ces éternels (( ragots haineux dont s'émaille immanquable- « ment le leader article de VHomme Enchaîné.
(( La Gazette des Ardennes ce journal qui est u publié par les Allemands chez nous, dans les (( territoires qu'ils nous ont arrachés, s'amuse « presque journellement à le reproduire? C'est (( qu'elle ne compte pas sans doute parmi ses « rédacteurs quelqu'un qui équivaille à M. Qe- « menceau pour l'acharnement, la méchanceté, (( la hargne sans cesse en éveil. Et puis comme
toss PàisoNS. — aiJ
« il s'agit en somme de détacher de 1^ France des ({ Français, à qui peut-on s'adresser mieux qu'à « M. Clemenceau? N'est-il pas, par excellence le dissolvant?
« Son mensonge est d'autant plus dangereux et (( coupable qu'il l'a toujours masqué du plus hypocrite chauvinisme. Le loyal Déroulède s'y « était laissé prendre lui-même naguère. On ne répétera jamais trop les responsabilités de cet homme dans notre impréparation militaire. En même temps qu'il réduisait les crédits de la « défense, il jetait des défis à l'Allemagne. On « comprend aujourd'hui seulement à quel cataclysme il nous aurait entraînés si l'Allemagne « à ce moment-là ne s'était pas méprise sur notre force.
« Aujourd'hui son action est plus néfaste encore puisqu'elle s'exerce en pleine guerre et
« qu'elle tend à ébranler la confiance des soldats
dans leurs chefs. »
« En reproduisant aujourd'hui cet article, « ajoute la Galette des Ardennes, nous tenons à (( certifier — pour M. Léon Daudet et le capitaine « Bouchardon — que M. Clemenceau n'a jamais « touché d'argent pour sa « collaboration jource nalière » à la Gazette des Ardenne^.
<( Quant à nos lecteurs français, ils se diront « avec raison que cette Gazette des Ardennes ne « doit pas être le « mauvais journal » que cer- (( tains prétendent puisque son collaborateur G. (( Clemenceau vient d'être appelé à la présidence « du Conseil des ministres français. »
Admirable en vérité d'interpréter contre un homme des relations de hasard, de relever à sa charge de prétendus propos imprudents dont la réalité n'est nullement établie, tenus en tout cas dans des conversations privées, de rechercher, jusque dans l'intimité de sa pensée, le délit d'opinion, alors que celui qui a ordonné les poursuites, qui a mis en mouvement et aiguillé la moderne inquisition a, pendant des années de guerre, tant qu'il n'était pas au pouvoir et afin d'y parvenir, répandu dans des pages écrite de sa main, portant sa signature, les plus venimeuses diatribes contre le gouvernement dont il ne faisait pas partie, contre l'organisation civile et militaire de son pays. Non seulement les Français qui gémissaient sous la botte allemande et auxquels cette prose meurtrière parvenait par l'intermédiaire de la Gazette des Ardennes voyaient diminuer leurs espérances, s'appauvrir leur confiance, non seulement l'ennemi y trouvait le plus succulent régal, le plus précieux des réconforts, il y puisait encore des informations singulièrement utiles, dont il n'a pu manquer de tirer parti.
M. Clemenceau aurait dit: «En 1917, après Painlevé, on ne pouvait s'adresser qu'à deux hommes, moi ou Caillaux. Mais, du moment qu'on prenait l'un, l'autre devait disparaître. On m'a choisi, j'ai poursuivi Caillaux. Si on avait fait appel à lui, il ne m'aurait pas manqué ». La phrase est-elle authentique? J'ai lieu de le croire. La pensée qu'elle traduit répond en tout cas à la
mentalité de l'homme politique qui n'a jamais songé qu'à abattre par la violence ceux qu'il trouvait sur sa route, qui a réclamé la Haute-Cour contre Jules Ferry, qui s'est approprié, en l'appliquant à tous les hommes qu'il jugeait de taille à lui tenir tête, le mot que Shakespeare place dans la bouche de César-Octave apprenant la mort d'Antoine : « Nous ne pouvions pas tenir dans le monde ensemble. » Ma réponse à cette boutade, d'une vérité supérieure puisqu'elle exprime l'homme profond: «Si j'avais été appelé au pouvoir pendant la guerre, je ne sais quelles mesures j'aurais été conduit à prendre. Il m'étonnerait fort que je me fusse résolu à des procédés de violence auxquels mon tempérament répugne, quoique j'ai pu, écrivant pour moi seul, laisser tomber de ma plume. Mais il est une chose que je sais bien, c'est que pas un des articles de M. Clemenceau, dont la Gazette des Ardennes s'est réjouie, n'aurait vu le jour. »