UN PARALLÈLE
Nous sommes à la fin de juin 1919. Il y a plus d'un an et demi que je suis inculpé et que j'ai été incarcéré. L'instruction devant la Haute-Cour est à son terme. Quand je relis mes interrogatoires, j'ai le sentiment d'avoir tout brisé, tout piétiné; j'ai, en tout cas, la certitude qu'il y a dans mes exposés un tel accent de vérité et de sincérité que tout homme de bonne foi ne peut pas ne pas en être pénétré. Je sais, au surplus, un haut magistrat qui avoue loyalement à l'un de mes avocats, à M* de Moro-Giafferi, lequel veut bien apporter vers cette date à ma défense, déjà si fortement constituée, le concours de son grand talent, qu'il faut « se cramponner à la table » pour résister à la conviction qui se dégage de mes réponses, qui court à travers mes explications. Je ne me fais cependant guère d'illusions. J'entends que, pour réaliser la politique que l'on a en vue, pour atteindre les partis de gauche aux
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prochaines élections générales, on veut que je reste en prison; j'entends que, pour agir sur l'opinion, on prétend me traîner devant la Haute-Cour sous le coup de la. plus imméritée et de la plus grave des accusations (i). Cependant, il y a une Commission d'instruction. C'est elle qui décidera, non le gouvernement. Après de longs atermoiements qui indiquent bien des fluctuations, la Commission est convoquée par son président au commencement d'aoiit 1919. Elle s'ajourne à un mois pour donner à chacun des sénateurs qui en font partie le temps de prendre connaissance des interrogatoires. Je n'ignore pas qu'un ou deux membres de -la Commission les ont déjà lus; si leur exemple pouvait être contagieux, je gage que la grande majorité des hommes qui vont être appelés à dire s'il y a charges suffisantes partageraient l'opinion de ceux d'entre eux qui ont suivi pas à pas les travaux de M. Pérès et dont l'un qui, par sa haute droiture, son indépendance d'esprit, la parfaite dignité de sa vie privée, commande le respect du Sénat tout entier, proclame qu'il n'y a rien dans l'affaire Caillaux, sinon un fatras de papiers.
(i) Le 6 octobre 1920 M. Léon Daudet, commentant les résultats des élections législatives, écrit dans V Action Française: « Les radicaux ont fortement trinqué. L'in- <c culpation pour haute trahison et l'incarcération de (( leur chef reconnu Caillaux (Joseph) y ont été certaine- « ment pour beaucoup. Les patriotes français ne sauront (( jamais assez remercier Clemenceau d'avoir mis la i< France avant l'intérêt de son propre parti et d'avoir « porté au radicalisme un coup mortel dans la personne « de Ton ]o. » Aveu dénué d'artifice!
Mais je connais les habitudes de travail des parlementaires et je ne suis pas autrement surpris d'apprendre que nul des commissaires ne juge à propos d'employer le mois de délai qui est imparti à dles lectures dont je conviens qu'elles sont fastidieuses. Sur les neuf membres de la Commission qui prononceront, il y en aura deux, trois tout au plus, qui seront informés. M. Pérès sera naturellement à fond contre moi ; les deux autres demanderont le non-lieu, mais je suis certain qu'ils seront en minorité, que la Commission, dans rignorance oii elle s'est cantonnée et où elle persiste, suivra son p/ésident parlant au nom du gouvernement de M. Clemenceau.
Cependant je reste en prison et, si je n'ai plus à subir les tortures des neuf premiers mois de détention, si je puis voir les miens dans ma cellule, si je puis, à de certaines heures, me promener dans le jardin que j'ai décrit, je sens peser sur mes épaules tout le poids d'une incarcération prolongée. Ma santé, qui s'était améliorée quand j'étais passé au régime des politiques, surtout quand j'avais été stimulé par la nouvelle instruction, recommence à s'altérer. J'ai maigri dans des proportions alarmantes. Ma tension artérielle est de nouveau fort élevée. Les médecins qu'on m'autorise à consulter concluent à la d'arsonvalisation, à un régime de douches, au grand air. D'autres médecins qui sont désignés par l'accusation pour m'examiner confirment le diagnostic, insistent pour les mêmes remèdes.
Enfin, sur les instances de mes défenseurs, une décision d'humanité intervient. Le 13 septembre
je suis transféré à Neuilly dans la maison de santé des docteurs Devaux et Charpentier. Il me souviendra toujours de ma joie d'enfant quand, installé dans le pavillon où je serai rigoureusement gardé jour et nuit par des agents de la Sijreté, je vois enfin le soleil, des arbres, des pelouses, des fleurs, des gens qui passent sur le boulevard à quelques centaines de mètres. Quelle que soit la réglementation rigoureuse que l'on maintient puérilement en ce qui concerne les visites que je suis autorisé à recevoir, quelle que soit la discipline qui m'est imposée pour les promenades en dehors du pavillon que j'occupe, je puis du moins me détendre, me reposer au grand air Les soins les plus intelligents et les plus attentifs me sont d'ailleurs prodigués par les médecins qui dirigent la maison de santé. Ils parviendront à me remettre sur pied; grâce à eux, je serai en mesure de me défendre devant la Cour de justice. Si j'étais resté en prison, je n'aurais pas eu la vigueur nécessaire pour tenir tête. Je veux écrire ici le témoignage de la gratitude que je leur garde. J'étais à Neuilly depuis quelques jours quand j'eus connaissance de la décision de la Commission d'instruction, à laquelle je m'attendais. A la majorité des voix, j'étais traduit devant la Cour de Justice pour intelligence avec l'ennemi et attentat à la sûreté extérieure de l'Etat. Arrêt de renvoi pas plus que rapport du président ne méritent d'être discutés. Je m'y attacherai d'autant moins que les conclusions auxquelles ces précieux documents aboutissent ont été écartées par la Haute- Cour à une écrasante majorité; j'ai, au surplus,
exposé et liquidé, je crois, tous les invraisemblables griefs que l'on me fait et que M. Pérès développe longuement.
Tous ? Non. J'ai omis l'affaire Lenoir. Je résumerai brièvement les faits, à mon habitude, avant d'exposer comment on prétend me chercher dans cette histoire. En juillet 1915, M. Desouches, avoué à Paris, et M. Pierre Lenoir, fils du courtier de publicité Alphonse Lenoir, apportaient à M. Charles Humbert les capitaux nécessaires pour acheter le Journal. La somme décaissée était considérable: dix millions. Elle provenait, affirmaient un notaire et un avocat dont la légèreté fut singulière pour ne pas dire criminelle, de la fortune indivise d'Alphonse Lenoir qui mourait à l'époque. « Il est donc très riche ce Lenoir » disait au même moment M. Poincaré, qui avait invité à dîner MM. Bunau-Varilla et Charles Humbert dans le but de s'informer et de rapprocher les deux directeurs de journaux. « Il passe pour avoir trente millions », aurait répondu M. Bunau-Varilla. Sauf différence de chiffres, l'opinion de M. Bunau-Varilla était celle du tout- . Paris qui se dit et se croit informé. J'aurais moimême gagé — et j'ai pu l'avancer quelques années plus tard — que la fortune d'Alphonse Lenoir, dont je savais que, certaines années, il avait réalisé plus d'un million de gains, n'était pas loin d'atteindre quinze ou vingt millions. Cependant, des démêlés surviennent entre M. Charles Humbert et ses commanditaires. On se sépare à la fin de 1915. En octobre 1917, la justice, lente à se mettre en mouvement malgré les avertissements
reçus, finit par découvrir que les dix millions apportés au Journal ne proviennent nullement de la fortune d'Alphonse Lenoir, qu'ils ont été versés par un industriel suisse, un M. Schœller, et fournis en réalité par le gouvernement allemand. M. Pierre Lenoir et M. Desouches ont touché chacun 500.000 francs de commission. Affaire simple, banale et malpropre à la fois. Les dirigeants allemands ont évidemment compté que le Journal, acheté de leurs deniers, serait acquis à leur politique. M. Pierre Lenoir, fils de famille incorrigible, viveur et prodigue, M. Desouches, officier ministériel... suspect, toujours en quête d'une grosse somme à s'approprier, n'ont envisagé que l'aubaine du million à se partager. S'ils ont fait des promesses à M. Schœller, ils n'ont probablement jamais eu l'idée de les tenir. Tel fut, en ce qui concerne Desouches, l'avis du 3* conseil de guerre, qui ne le condamna que pour commerce avec l'ennemi, à cinq ans de prison. La peine de mort fut prononcée contre Pierre Lenoir, dont il ne me paraît pas que la responsabilité fût plus engagée que celle de son complice dans la tractation coupable. Certes, il portait le poids d'une correspondance répugnante, mais qui, n'ayant nul rapport avec les faits de la cause, pouvait difficilement justifier une aussi extraordinaire différence de traitement. Cette inégalité doit probablement être attribuée, dans une certaine mesure tout au moins, à la communication faite au conseil de guerre à huis-clos d'un télégramme du I*'' avril 1915, adressé par M^ de Jagow, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, à M. de
Lancken, gouverneur civil de la Belgique. Il y était indiqué que l'ambassadeur d'Allemagne à Berne, saisi d'un projet d'acquisition de journaux français, désirait avoir des renseignements sur Alphonse Lenoir dont on lui aurait affirmé qu'il avait été chargé d'une mission à Berlin, en 191 1, au moment d'Agadir. M. de Jagow ajoutait que Helfferich et la Deutsche Bank, consultés, n'avaient nulle connaissance de cette mission. Il concluait en demandant à M. de Lanckçn des informations et un avis.
M. Pérès me soumet cette dépêche.
« Que voulez-vous que je vous en dise? Quelles observations puis-je présenter? Jamais je n'ai confié à M. Alphonse Lenoir, que j'ai connu dans des conditions que j'exposerai, une mission quelconque en Allemagne. Sans doute j'aurais très bien pu le faire et, si je l'avais fait, je le dirais. Mais, qu'importe au surplus qu'il y ait eu ou non mission conférée à M. Lenoir père trois ans avant la guerre? Et qu'importe, à moi tout au moins, que l'on ait en 191 5 cherché à battre morfnaie auprès des Allemands en faisant valoir la prétendue importance d'Alphonse Lenoir? En quoi suisje pour quelque chose dans toutes ces malpropretés? Elles concernent uniquement l'affaire Lenoir-Desouches, qui est jugée. »
L'observation me paraît péremptoire. Je l'encadre de détails sur les conditions dans lesquelles j'ai connu Alphonse Lenoir, sur les hauts patronages dont il bénéficiait. M. Pérès ne me paraît pas très désireux de pousser le colloque sur ce terrain. J'ajoute que, si j'étais très naturellement
en bonnes relations avec Lenoir père, puisqu'il avait été pendant de longues années mon subordonné quand je dirigeais le ministère des Finances où il était courtier de publicité, je ne Tavais pas revu depuis le mois d'août 1914, que j'avais vu Pierre Lenoir deux fois dans ma vie, en tout et pour tout, une fois dans une partie de chasse bien avant la guerre, la seconde fois en octobre 191 5, M. Bourgarel, successeur de son père, l'ayant amené à mon cabinet pour une visite de courtoisie. Pas de discussion possible sur tous ces points. Le caractère purement banal de l'unique visite de Pierre Lenoir à mon domicile est confirmé par M. Bourgarel. Alors, que me veut-on ?
Voici! M. Pérès, dans l'arrêt de renvoi, relate la dépêche de Von Jagovvr à Lancken et il écrit:
(( Attendu que la réponse que Von Lancken a « dû faire au télégramme de Von Jagow' reste (( ignorée, mais qu'il n'est pas téméraire de pen- « ser qu'elle dut satisfaire les services de la pro- « pagande ennemie, puisque, à quelques semaines (( de là, les dix millions sollicités par Lenoir lui « étaient remis..., qu'il est également permis de « supposer que ce n'est pas au fils Lenoir, pourvu (( d'un conseil judiciaire, que l'Allemagne faisait « un si large crédit, mais bien à l'agent financier « dont on connaissait les attaches avec l'homme (( d'Etat français qui avait précisément dirigé les « négociations de 191 1... »
Et voilà! Ce n'est pas plus difficile que cela! Le troisième conseil de guerre, en écartant les circonstances atténuantes dont aurait pu béné-
ficicr Pierre Lenoir, a bien marqué qu'il le tenait pour le seul responsable d'une opération dans laquelle il semble d'ailleurs établi que son père, fort malade, n'a eu nulle part. De sa propre autorité M. Pérès « suppose » qu'il en est autrement. Emporté par le désir de m'atteindre, il insinue — car il n'y a qu'une insinuation — qu'il se pourrait bien que je fusse derrière toute cette affaire. Et cela, pourquoi? Parce que, pour faire valoir leur marchandise, Pierre Lenoir et ses complices ou ceux qui gravitaient autour d'eux se sont targués auprès de l'Allemagne d'une soi-disant mission attribuée par moi en 191 1 à Alphonse Lenoir et parce qu'il n'est pas « téméraire dépenser )),bien qu'on n'en sache rien du tout, que la réalité de cette mission a dû être confirmée par M. de Lancken dans un télégramme qu'on ignore. On croit rêver en lisant de tels considérants dans un acte qui émane de la commission d'instruction de la Cour de justice.
Réédition de la tentative Bolo ! On ne veut pas renoncer définitivement à I' « amalgame » si obstinément cherché. On ne veut pas convenir que la grande formule brandie par M. Mornet et par M. Léon Daudet, le premier précédant ou suivant l'autre peu importe : « il n'y a qu'une affaire de trahison », n'est qu'une stupidité dont peuvent se (( gargariser » des esprits ou passionnés ou superficiels et bornés, mais qui ne résiste pas une minute à l'examen des faits. On espère qu'un nouveau chantage à la mort aboutira à créer le lien ardemment désiré, le lien entre l'homme politique et les traîtres.
Un instant on croit réussir: Au moment de partir pour Vincennes, Pierre Lenoir demande à parler. On s'y attend. Tout est prêt pour qu'il soit sursis à l'exécution. Un délai est immédiatement ordonné. Et puis, on écoute. Mais que peut dire le malheureux avec lequel je n'ai eu d'autres rapports que ceux que j'ai exposés? Oh! tout siml>lement ceci : « Je suis une victime. C'est pour le compte de mon père que j'ai fait l'affaire du Journal, Mon père devait obéir aux ordres de M. Caillaux. Je n'en ai aucune preuve; mais interrogez celui-ci, interrogez celui-là, questionnez notamment M. Bourgarel, qui était, sans aucun doute, l'intermédiaire entre mon père et l'ancien président du Conseil. » Démentis ! démentis qui s'abattent dru comme grêle! Quelques témoins indiquent bien qu'Alphonse Lenoir s'est vanté auprès d'eux d'avoir reçu de moi, en 191 1, une mission pour Berlin où il s'est certainement rendu. Mais, naturellement il n'a pas donné la moindre preuve à l'appui; il s'est gardé — et pour cause — de montrer une lettre l'accréditant auprès de la haute banque allemande, qu'il disait tenir du président du Conseil dont elle aurait porté la signature. Au surplus, je ne me lasserai pas de le répéter : Qu'est-ce que tout cela signifie ? Quoi ! parce que, en 191 1, j'aurais confié une mission financière à un agent du ministère des Finances, je pourrais avoir une part de responsabilité quelconque dans la criminelle escroquerie que, quatre ans plus tard, réalise son fils qui, pour parvenir à se^î fins, fait miroiter la confiance dont jouissait son père! Mais, à cela même, qui est inexistant.